L'ARCHITECTURE DES CATACOMBES
Dans le premier volume de cette Esquisse de Rome chrétienne^ nous avons jeté un coup d'oeil sur l'ensemble des catacombes. Nous avons parlé, dans celui-ci, des monuments dogmatiques qu'elles ont fournis; mais l'espace que nous avons consacré à Rome souterraine nous paraît encore trop disproportionné à l'immense intérêt qu'elle excite, h'architecture des catacombes donne lieu à un grand nombre d'observations très-importantes pour la science des antiquités chrétiennes. Les cintiquaires des derniers siècles n'avaient pas traité ce sujet d'une manière spéciale. De nos jours, l'illustre P. Marchi s'en est emparé dans la première partie de son bel ouvrage, publié par livraisons, sur les monuments de Rome chrétienne appartenant aux cinq premiers siècles^. Mais, d'après le plan qu'il a suivi, la plupart des
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observations générales qui forment comme la théorie de cette architecture y sont rattachées et entremêlées à des descriptions détaillées et techniques de tel ou tel monument, destinées seulement à ceux qui veulent faire une étude approfondie de ce vaste sujet. Elles sont par conséquent presque perdues pour une grande partie du public qu'elles intéresseraient. Nous avions cru utile, pour cette raison, de les recueillir sommairement en quelques articles que nous aurions publiés dans une Revue religieuse ; mais nous espérons faire plaisir à nos lecteurs en insérant ici ce sommaire, comme supplément au second volume.
Les questions qui en sont la matière se rapportent principalement aux points suivants :
1° De l'origine des catacombes ;
2° Des motifs qui ont déterminé les chrétiens à choisir ce genre de sépulture;
3** Des ouvriers emplo} é > dans les catacombes ;
4° De la distribution des catacombes autour de la ville ;
0° De l'étendue de Rome chrétienne souterraine ;
G° Des tombeaux.
I, — OUIGINE DES CATACOMBES.
Les écrivains des derniers siècles, qui se sont occupés des catacombes de Rome, ont admis ou plutôt supposé qu'elles avaient été primitivement des carrières creusées par les païens. Cette expli-
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cation de leur origine semblait se présenter naturellement. Il y a dans la campagne romaine un grand nombre de carrières de différentes sortes ; il était tout simple de croire, avant un examen approfondi, que les premiers chrétiens s'étaient emparés de celles de ces carrières qui se trouvaient abandonnées, et qu'ils s'étaient bornés à les façonner de manière qu'elles pussent servir de cimetières et se prêter aux réunions religieuses. Cette opinion ne reposait toutefois sur aucune base historique. On a cité, il est vrai, un passage des Actes du martyre de saint Sébastien, dans lequel nous lisons, au sujet de deux autres martyrs, qu'ils furent déposés dans un lieu qui est dit près des Sablonnières {ca.vrières de pouzzolane), parce qu'il y a là des cryptes de sable qui servaient pour la construction des murs de la ville * . Mais ce passag-e ne dit point que le cimetière chrétien était une sablonnière , il dit seulement qu'il était situé près d'une sablonnière, ad arenas. Les chrétiens devaient tenir en effet à choisir une pareille situation pour leurs cimetières, afin que les païens, sachant qu'il y avait là des carrières, ne soupçonnassent rien de plus en voyant entrer et sortir par les bouches de ces souterrains. Cet avantage était si grand, qu'on devait construire, autant que possible, un cimetière dans les propriétés des chrétiens qui renfermaient des carrières, ou même acheter des terrains qui en étaient pourvus. Cette situation est encore aujourd'hui bien visible dans
*Iu loco qui dicitup ad arenas, quia criptse arenarum illic erant, ex quibus urbis mœnia struebantur. {Act. S. Sebast.)
les catacombes de Sainte-Agnès, sur la voie Nementane. La contiguïté des carrières et des cimetières chrétiens explique très-bien le texte qui vient d'être cité, sans qu'il soit besoin de le torturer pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas, pour en conclure que ces deux genres de souterrains étaient identiques. L'opinion qui prétend s'appuyer sur ce passage ne lui emprunte donc aucune consistance et ne saurait contre-balancer les graves raisons sur lesquelles est fondée l'opinion contraire, suivant laquelle les catacombes ont été creusées originairement, non par les païens, mais par les chrétiens.
Ces raisons sont de deux sortes. Les unes sont tirées de la nature même du terrain dans lequel ces souterrains ont été construits, les autres résultent de leur architecture.
Le sol de la campagne romaine est formé, en grande partie, par une matière volcanique qui s'y produit à trois différents états. D'abord, à l'état de simple pouzzolane, dont on se sert pour le ciment. Les couches de pouzzolane sont très-friables et se réduisent en poussière avec la plus grande facilité. Dans d'autres endroits, cette même matière existe à l'état de tuf granulaire : elle n'a pas la dureté de la pierre, mais elle n'est plus friable, comme la pouzzolane. Enfin, cette matière volcanique se présente dans d'autres parties de la campagne romaine à l'état de tuf lithoïde, elle a alors la dureté de la pierre, comme cette dénomination l'indique.
La campagne de Rome renferme de grandes carrières de tuf lithoïde connues sous le nom de latomies, dont les vastes flancs ont fourni des maté-
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riaux pour la construction de la ville. Mais on ne connaît aucun cimetière chrétien qui soit construit dans ce genre souterrain. Il eût été cependant plus facile aux Chrétiens de tailler leurs sépulcres dans une carrière de tuf lithoïde préexistant, que de creuser eux-mêmes des souterrains tout entiers dans le tuf granulaire. Pourquoi donc se sont-ils abstenus de choisir des latomies? On peut en entrevoir la raison. Les grottes des carrières païennes, dédiées à des divinités et souillées par des rites idolâtriques, étaient pour les chrétiens un objet d'aversion. On conçoit qu'ils aient constamment répugné à y placer les cimetières des saints et les églises des fidèles.
Mais il y avait d'autres carrières que les latomies : c'étaient les carrières de pouzzolane. Est-il possible de croire que les Catacombes n'aient été originairement que des souterrains appartenant à cette seconde catégorie? La réponse est bien simple. Ceux qui ont admis cette opinion n'avaient pas examiné attentivement la nature du terrain dans lequel sont généralement creusées les Catacombes. Aucune d'elles n'a été construite dans la pouzzolane : elles sont établies dans le tuf granulaire, sauf le cimetière Pontien et ceux de Saint- Jules et de Saint-Valentinj lesquels sont creusés, non dans la pouzzolane, mais dans un terrain formé par des alluvions marines ou fluviatiles.
Mais, lors même que l'on ferait abstraction de ce fait général si décisif, l'opinion que nous relatons en ce moment serait battue en brèche par des raisons du plus grand poids.
D'abord la forme des carrières de pouzzolane, comparée à celle des cimetières chrétiens, prouve qu'il n'aurait pas été possible de façonner ce premier genre de souterrain de manière à lui donner l'architecture du second. Dans les carrières les voies sont larges, pour laisser cheminer les chariots qui servaient au transport de la pouzzolane. Les galeries sépulcrales des Catacombes sont, au contraire, fort étroites. Les voies des carrières sont arquées, arrondies en forme de voûte : cette forme qui fait que toutes les parties se soutiennent les unes les autres était nécessaire, à raison de la nature très-friable de la pouzzolane. Les murs des corridors sépulcraux ne sont pas arqués, ils sont perpendiculaires. Les voies des carrières sont basses ; les galeries sépulcrales, dans beaucoup d'endroits, sont comparativement élevées. De là résulte, sous deux rapports, l'impossibilité de ramener une carrière à la forme des Catacombes. D'abord, il aurait fallu transformer des voies larges en corridors étroits. En second lieu, il aurait fallu substituer à la voûte basse un genre de construction que la nature du sol aurait rendu peu solide et généralement dangereux.
De plus, la forme elle-même des sépulcres construits dans les galeries exclut aussi la supposition dont il s'agit. On sait qu'ils sont creusés horizontalement et superposés comme les rayons d'une bibliothèque. Ils ne sont séparés les uns des autres que par une couche de terrain très-mince, qu'on peut comparer à la planche d'un cercueil. Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir creusé un de ces
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sépulcres dans la pouzzolane, on aurait entrepris d'en fabriquer un autre immédiatement au-dessus ou au-dessous? La pouzzolane a si peu de consistance que les coups de bêche ou de pioche, nécessaires pour la seconde excavation, eussent brisé la frêle couche de terrain qui devait la séparer de la première. La disposition des sépulcres, telle que nous la voyons dans les Catacombes, eût été matériellement impossible.
Ce n'est pas tout, il ne suffisait pas de creuser des tombeaux, il fallait qu'ils fussent hermétiquement fermés : sans quoi les galeries sépulcrales eussent été promptement remplies de miasmes méphitiques qui n'auraient permis à personne d'y circuler. Les chrétiens fermaient ces tombeaux au moyen de briques ou morceaux de marbre qu'ils fixaient aux parois du sépulcre avec de la chaux, comme nous le voyons encore dans les sépulcres qui n'ont pas été ouverts. Or, d'après des expériences qui ont été faites, la pouzzolane ne supporte pas l'application de la chaux, celle-ci la réduit vite en poudre. Le moyen employé pour obtenir une clôture hermétique aurait rendu impossible cette clôture elle-même.
Nous venons de voir que les Catacombes n'ont été originairement ni des carrières de lithoïde, ni des carrières de pouzzolane. Elles sont en effet généralement construites dans le tuf granulaire. C'est ce fait qui indique leur véritable origine ; il prouve que ces excavations n'ont pas été primitivement des carrières creusées par les Païens, mais des cimetières, ouvrages des Chrétiens. On conçoit que les aii-
ciens Romains aient eu besoin de pratiquer de vastes carrières, soit dans le tuf lithoïde qui leur fournissait les matériaux de leurs édifices, soit dans la pouzzolane, si excellente pour le ciment. Mais dans quel but auraient-ils creusé des carrières de tuf granulaire? Eût-ce été pour se procurer de la pouzzolane ? Sans doute on obtient de la pouzzolane en broyant ce tuf, puisqu'ils sont identiques par leur matière, et qu'ils ne diffèrent que par leur plus ou moins de consistance. Mais comment caroire qu'on se fût soumis à cette longue et dispendieuse opération, lorsqu'on avait sous la main de la pouzzolane toute faite? Supposera-t-on qu'ils auraient creusé ces carrières pour en extraire les matériaux de leurs édifices ? Ce tuf est trop peu solide pour supporter les intempéries de l'air et le poids des grandes constructions. On a trouvé en quelques endroits, dans les fondements des maisons de particuliers, des blocs de tuf granulaire auxquels l'humidité provenant de leur situation et le ciment ont donné une solidité que ce tuf n'a pas par lui-même. Mais il y a toute raison de croire qu'ils n'ont servi de fondement que parce qu'ils se trouvaient dans l'endroit où l'on bâtissait. S'il avait fallu les prendre dans des carrières plus ou moins éloignées et les transporter dans Rome, ils se seraient brisés en chemin ; ce tuf est trop peu solide pour résister aux secousses inévitables du transport.
La forme des Catacombes ne permet pas non plus de supposer qu'elles aient été des carrières destinées à l'extraction de blocs de tuf. Ce genre de carrières est nécessairement construit de manière à faciliter
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cette extraction, qui est son unique but. Or, beaucoup de Catacombes sont à plus d'un étage; quelque-unes en ont quatre ou cinq. Qui ne voit que cette ordonnance est diamétralement opposée à celle qu'aurait exigée l'exploitation d'une carrière? Considérez maintenant chaque étage isolément. Les galeries des Catacombes sont, comme nous l'avons dit, généralement étroites. Cela n'avait pas d'inconvénient pour les travaux souterrains des Chrétiens. Leurs ouvriers ne faisaient pas ces excavations pour en extraire dès matériaux des bâtiments. Ces déblais de tuf ne leur servaient à rien : ils n'avaient qu'à les pulvériser sur place. Mais il n'en eût pas été de même s'il se fût agi de creuser des carrières. Dans celles-ci les voies eussent dû être beaucoup moins étroites, non-seulement pour le passage des véhicules nécessairement employés au transport des blocs de tuf, mais aussi pour la possibilité même du travail. Des ouvriers, occupés à extraire de larges quartiers d'une matière rocheuse, ont besoin d'avoir autour d'eux un espace plus large que ne le sont les voies sépulcrales des Catacombes.
Telles sont, en abrégé, les principales raisons sur lesquelles on s'appuie pour établir que les Catacombes n'ont pas été des carrières creusées par les païens etfaçonnées ensuite par les Chrétiens, et qu'elles sont au contraire d'origine chrétienne, non-seulement quant à la forme, mais aussi quant à l'existence même de ces souterrains.
II. — DE l'origine morale DES CATACOMBES, OU DFS RAISONS QUI ONT DÉTERMINÉ LES CHRÉTIENS A CHOISIH CE GENRE DE SÉPULTURE.
Le respect des Chrétiens pour la dignité de l'homme ne leur permettait pas de jeter pêle-mêle les cadavres dans une fosse commune, ainsi que Rome païenne le faisait dans ses puticoles pour les cadavres des pauvres gens et des esclaves. Cet indigne usage étant nécessairement exclu de leur pensée, ils eurent à choisir entre deux principaux systèmes de sépulture. Le premier, qui consistait à brûler les corps, était généralement répandu ; mais cette opération destructive ne se conciliait pas avec la vénération pour les restes sacrés des fidèles, qui étaient le temple de l'Esprit saint, et les matériaux de la résurrection glorieuse. L'autre usage, qui donnait aux morts une demeure souterraine, avait eu cours chez l'ancien peuple de Dieu. Le Christianisme recueillit la tradition de sépulture qui remontait aux patriarches. Une autre raison a contribué aussi à l'adoption de cet usage. Durant les temps de persécution, les cimetières pubUcs, situés à la face du sol, auraient été exposés à de continuelles profanations. De là la nécessité de cimetières secrets et souterrains. Quant à l'arrangement des sépultures, tel que nous l'offrent les Catacombes, nous voyons ce système suivi dans un ancien cimetière juif, qu'on a découvert près des grottes Pontiennes. Ce genre de sépulcres avait d'ailleurs un grand attrait pour la piété chrétienne, puisque chaque tombe devenait,
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comme nous l'avons remarqué précédemment, une copie du sépulcre du Sauveur. Ce motif a été assurément très-puissant.
ni. — DES OUVRIERS EMPLOYÉS DANS LES^ CATACOMBES.
Ces ouvriers étaient généralement désignés sous le nom de fossores^ fossoyeurs. Nous voyons encore aujourd'hui, dans les catacombes de Sainte-Agnès, deux épitaphes relatives à une famille qui exerçait cette profession. Mais leurs occupations n'étaient pas restreintes à l'opération matérielle qu'exprime le mot de fossoyeur. Ils n'avaient pas seulement à tailler le tuf, à le réduire en poussière, à le transporter : à eux était confié le soin de préparer les cadavres et de les porter dans les cimetières. Ils devaient les déposer dans les tombes, fermer les sépulcres avec des pierres ou des briques, ciseler les éi)itaphes. Leur service ne se bornait pas aux sépulcres. Ce sont eux qui ont creusé les chambres, les chapelles, les églises souterraines. Cette grande variété d'occupations, et l'énorme étendue des Catacombes, suppose autre chose que des travaux isolés, sans ensemble et sans direction. Les ouvriers formaient une corporation spéciale.
Ils étaient nécessairement divisés en deux classes. Les uns, et c'était le plus grand nombre, n'étaient chargés que des travaux manuels; les autres possédaient une certaine instruction, pour déterminer le tracé des voies et diriger la construction des monuments, des chapelles et des églises.
Mais la direction supérieure de ces travaux était
entre les mains d'ecclésiastiques spéc'alement investis de cette charge. Le soin des sépultures rentrait dans les attributions du clergé. Il devait, en particulier, examiner les épitaphes, afin qu'elles fussent parfaitement conformes à la f©i et aux règles de la discipline du secret. La plupart des tombes, c'est-àdire celles des pauvres, étaient construites aux frais du trésor commun de l'Eglise : c'était le clergé qui distribuait le salaire aux ouvriers.
Telle était donc l'organisation de ces immenses travaux : direction supérieure par le clergé, une classe d'ouvriers ingénieurs, et enfin, la masse des manœuvres.
Mais il est très-vraisemblable que cette organisation unitaire renfermait la division du travail par compagnies ou confréries. Nous verrons tout à l'heure que chaque église, c'est-à-dire chaque circonscription des fidèles habitant un même quartier et régie par un chef particulier, devait avoir un cimetière qui lui fût propre. Il devait y avoir, pour cette raison, une compagnie d'ouvriers spécialement attachée à son service.