VI. COSTUME DU PAPE
Dans ce symbolisme nous disting-ueroiis d'abord le costume. Il y a, il doit y avoir pour l'homme un genre de vêtement correspondant à l'état de chute et à ses suites, au travail, à la lutte, au côté pénible et sombre de la vie humaine : nous l'appellerons le vêtement pénitentiaire. Il y a un autre genre de vêtement correspondant à l'état de régénération, et figurant à la fois le repos dans le Seigneur, le côté serein et radieux de la vie; c'est le vêtement de réhabilitation. Le peuple, livré au travail manuel, porte le premier de ces vêtements pendant toute la semaine, excepté les dimanches et les jours de fête, dans lesquels il prend le second. Parmi les autres classes de la société, la différence est moins sensible, mais elle subsiste toujours à quelque degré, et il est conforme à l'esprit de l'Eglise que le costume des fidèles, de quelque condition qu'ils soient, présente, dans les jours consacrés au repos, quelque chose qui le distingue des habits ordinaires. Les couleurs peuvent servir à caractériser le vêtement pénitentiaire et celui de la réhabilitation. Aussi l'Eglise a-t-elle retenu ce symbolisme si expressif pour le costume du clergé. Dans les principes de la liturgie, le noir et le blanc ont une signification fondamentale, correspondant aux deux -états de Thomme. Ces idées existaient déjà chez les juifs : « L'habit blanc, dit Flavien u Josèphe, est celui de Id joie, le noir, celui de la
« tristesse*, » Saint Jérôme, s'adressant à un chrétien, lui dit : « Nous voyons que le peuple pécheur « a toujours pleuré en habits de couleur sombre : « pour vous, revêtez la couleur de la lumière 2. » Suivant Pierre le Vénérable, «l'ancienne sagesse « des Pères a pensé que la couleur noire convient « mieux à l'humilité, à la pénitence, au deuil ^. » Mais, dans le sacrement de la régénération, le prêtre dit au néophyte : « Recevez la robe blanche « et immaculée*. » Cette couleur apparaît sur le vêtement de l'Ancien des jours dans DanieP, sur ceux de Jésus-Christ dans la transfiguration ^, et sur la robe de l'ange annonçant la résurrection du Sauveur^. «La robe blanche, « dit saint Germain de Constantinople, signifie soit « l'éclat de la divinité, soit la splendeur de la di- « gnité ou de la vertu ^. » Conformément à ces idées, l'Eglise a voulu que la couleur de la lumière brillât sur la robe que le prêtre revêt pour accom-
1 Vestitus albus Isetantium est, niger vero mœrentium. {An tiqiiit., lib. XV, cap. ultim.)
2 Populus peccator semper luxisse dicitur in vestibus fuscis, tu vero induere lucem. (Ad Nepot.)
3 Visum est magnis patribus illis nigrum hune colorem magis humilitati, magis pœnitentiee, magis luctui convenii'e„ (Petr. Clun. ad S. Bernard.)
* Accipe vestem candidam et immaculatam, etc.
5 Vestimentum ejus cahdidum quasi nix. (Dan., e. vu, v. 9.)
6 Vestimenta autem ejus facta suut alba sicut nix. (S. Llatth., xvii,2.)
7 Vestimentum ejus sicut nix. (S. Matth., c. xxviii, v. 3.)
8 Tunica quse alba Divinitatis splendorem indicat aut splendidam conversationem. (S. Germ. patriarch. Constantin.)
plir à l'autel l'acte le plus divin du sacerdoce : le noir a été réservé pour l'habit ordinaire, la soutane, le vêtement du travail et de la pénitence. En remontant les degrés de la hiérarchie, la couleur de la soutane devient moins sombre ou plus claire : elle se rapproche du blanc dans la même proportion qu'elle s'éloigne du noir. Le rouge intervient pour former le violet des évêques, et il paraît sans mélange sur la robe des cardinaux. Ce n'est plus la simple couleur pénitentiaire, parce que le costume ecclésiastique se trouve alors avoir pour objet de marquer aussi le rang de la personne, et le rouge, soit mélangé, soit pur, convient en effet, par l'effet qui lui est propre, à figurer la splendeur de la dignité. Mais il se réfère aussi à l'idée de travail et de lutte. C'est la couleur du martyre*. La liturgie considère le vêtement des cardinaux comme un symbole spécial de leur disposition à imiter la Passion du Christ^, en répandant leur sang pour la défense de l'Eglise. Le rouge marque donc non-seule-
* 0 Félix Roraa quae taiitorum priiicipum
Es purpiirata pretioso sanguine.
(Hymn. d'Eipis, femme de Boëce.)
Nunc russatus sanguine tuo... Illic purpurae tuae sanguis Domini. (Tertull., de Corona., c. i.)
- Cardinales appellantur... rubicundiores ebore antiquo, quoad caritatem et passionis Domini memoriam, ob quam prse oculis semper habendam vestibus rubeis utnntur. (Cardin. Ostiens., in Sum. de Pœnit., § Cur. cardinal., n» 16.)
Quasi particulara a>liquam veslimenti Redemptoris nostri ipsius pretiosissimo conspersara sanguine. [Lettre de Clément VII au cardinal du Perron, en lui envoyant H barrette.;
ment l'élévation du rang, mais aussi celle du courage dans les combats du Seigneur ; et, sous ce rapport, il tient encore du vêtement correspondant à la loi pénitentiaire du labeur terrestre. Le blanc demeure toujours réservé pour les célestes fonctions qui s'accomplissent à l'autel ou autour de l'autel. Jusque-là la distinction des deux genres de costume par les couleurs est maintenue. Cette distinction s'efface pour le Pape. La soutane qu'il porte journellement est blanche comme l'aube qu'il prend à l'autel; la couleur propre de la réhabilitation vient s'empreindre pour lui dans la robe de travail. Le symbole candide de la lumière, de la joie, de la paix de Dieu est son vêtement habituel, parce que le souverain Pontife est, comme tel, le type le plus élevé de l'humanité affranchie et relevée par le Christ. Mais le camail roug-e, qui couvre ses épaules et sa poitrine, rappelle que le cœur qui bat sous cette enveloppe doit être celui d'un martyr par la charité, et que si le vicaire du Christ est, par sa dignité, la figure de la réhabilitation qui s'accomplira dans le ciel, il doit être par son amour le modèle du travail terrestre pour le service des serviteurs de Dieu.
Ce système de couleurs ne s'est pas établi dans les premiers siècles; il s'est organisé graduellement*. Nous voyons ici une exemple de la ten-
i Lamy, dans son livre de Erudit. Apost., p. 140 et suiv., prouve que les anciens chrétiens, et surtout les ecclésiastiques, faisaient usage de la tunique blanche de laine. Cette couleur avait quelque chose de distingué aux yeux de la société l'omaine. Mais l'Eglise / attacha de bonne heure une
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dance de l'Eglise à réaliser avec le temps, dans les choses accessoires et d'une importance secondaire, le genre d'à-propos et de perfection qu'elles comportent. Les idées mystiques sur les couleurs ont fermenté dans le sein du Catholicisme, jusqu'à ce qu'elles aient produit la combinaison remarquable que nous venons de signaler. Elle tient à la fois de la philosophie par les idées qu'elle renferme, et de la poésie par la forme dont elle les a revêtues.