‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 2)Chapitre 8 sur 70 · LE PALLIUM · texte numérisé non relu

LE PALLIUM

1° La Mitre et la Tiare.

Nous devons donner plus d'attention à d'autres attributs de la Papauté. Nos remarques se porteront d'abord sur trois de ces attributs, dont la signification rentre, d'une manière spéciale, dans les idées que nous voulons faire ressortir : ce sont la coiffure papale, les clefs et le pallium.

Chez les Hébreux, le grand prêtre portait une

idée mystérieuse, comme on le voit par les vêtements blancs des nouveaux baptisés. Les chrétiens durent la préférer, même dans leuis habits ordinaires, pour signifier qu'ils formaient une nation candide et pure, sortie des ténèbres et de la corruption du paganisme. Plus tard, la distinction des deux vêtements du clergé par les couleurs s'est établie, mais elle n'a pas eu lieu pour l'habit du Pape, qui a retenu la couleur primitivement préférée par le sentiment chrétien. De là résulte, sous le rapport dont il s"agit ici, le symbolisme particulier de son costume.

tiare ornée d'une lame d'or ^ Mais la main de Dieu, qui brisa le temple de l'ancienne loi, arracha du front de ses pontifes la couronne sacrée, et le Christianisme la recueillit dans son berceau. Le premier exemple de l'usage chrétien de ce symbolisme remonte en effet aux Apôtres. Saint Jean^ et saint Jacques 3 portaient sur la tête un ornement d'or, en signe de leur dignité sacerdotale. La piété chrétienne adopta déjà, dans les premiers temps, l'emploi des matières précieuses pour la célébration du culte. Quoique beaucoup de calices extraits des catacombes soient de verre, on a retrouvé toutefois des vases en argent dans une crypte du cimetière où les corps de sainte Cécile et des saints Valérius, Tiburce et Maxime ont été primitivement inhumés *. Le pape Urbain, qui vivait à la même époque, a pourvu à l'argenterie sacrée de l'Eglise de Rome^ ; Prudence, en décrivant le martyre de saint Laurent, parle des coupes et des candélabres d'or qui servaient aux mystères des chrétiens ^. Nous voyons

1 Faciès et laminam de auro purissinio, in qua scnipes opère cselatoris : Sanctum Domino. Ligabisque eam vitta hyacinthina, et erit super tiaram, imminens frouti pontificis. {Exod., c. XXVIII, V. 36.)

2 ns'raXov TTccpo^si^w; (Polycrat. Ephesin., apud Euseb. , i/wf. Eccles.., lib. V, c. xxiv.)

3 GÛTOç ô 'îaxMëô; jcal Trera^cv sV: rîi; JCEcpaXYi? ÈtfdpEss, (Epiph., Ad~ ters. Hœres., hh. III, liœr. 78, n» 14.)

* Baron., ad ann. 233.

5 Hic fecit ministeria sacra omnia argeutea, et patenas argenteas , viginti quinque apposait. (Anast., Lib. de Rom. rontif.)

® Hune esse vestris orgiis

Moremque et artein prodiluui est j

aussi que l'Église de Cartilage possédait un grand nombre d'ornements en or et en argent dans le temps même des persécutions*. Durant cette période, les pontifes chrétiens ont-ils porté sur la tête quelque ornement distinctif, symbole de leur caractère et de leur autorité? Rien ne prouve que l'exemple donné par les Apôtres n'ait pas été imité par leurs successeurs, au moins dans quelques-unes des fonctions sacrées, bu reste, l'état du culte à cette époque a dû retarder l'emploi et les développements d'un symbolisme splendide. Ce n'était pas dans les étroits corridors des catacombes, sous la voûte abaissée de leurs obscures chapelles, que les pompes religieuses pouvaient se déployer à l'aise : elles attendaient le grand jour des basiliques, leurs larges espaces et la foule qui devait circuler parmi leurs colonnes de marbre. Quand, au iv'' siècle, ces basiliques sortent de terre avec des croix diamantées au sommet de leurs façades, des mitres brillantes apparaissent sur le front de leurs pontifes. Le grand

liane disciplinara fœderis LiLeiit ut auro antistites.

Argenteis scypbis ferunt Fumare sacrum sauguinem, Auroque noctiirnis sacris Adstare fixos cereos.

(Prud., Hym. in Laurent., v. Go.)

1 Erant enim Ecclesice ex auro et argento quampluriraa ornamenta, etc. (Optât., cont. Pannen., lib. I.) On lit aussi dans les actes proconsulaires, relatifs à une autre église d'Afrique : Calices duo aurei, item calices sex argentei. {Act. proconsul., apud Augustin, contr. Gresconium, lib. III, c. xxix.)

évêque de Milan, qui interdit l'entrée du temple à l'empereur ïhéodose, portait, dit Ennodius, une mitre étincelante de pierreries*. Les érudits de feuilleton, qui se plaisent à signaler dans les insignes actuels de nos pontifes l'oubli de la simplicité antique, ne savent ce qu'ils disent.

Outre les autres motifs, la charité seule aurait fait un devoir au sacerdoce chrétien d'adopter ces insignes. Les païens avaient l'imagination fascinée par la splendeur du polythéisme ; pourquoi n'auraiton pas combattu, affaibli cet obstacle à leur conversion, en opposant les pompes saintes à celles de l'idolâtrie, la mitre des évêques aux infuies des Fiamines. Ni l'austérité chrétienne, ni l'humilité ne pouvaient contrarier à cet égard les inspirations de la charité : ces vertus ne sont pas des rivales, elles sont des sœurs. L'humilité du Sauveur l'a-t-elle empêché d'entrer à Jérusalem en triomphe par un chemin jonché de palmes et de vêtements? Son austérité l'a-t-elle détourné de s'asseoir aux festins des pécheurs? L'apôtre bien-aimé, qui l'avait suivi du prétoire au Calvaire, avait-il oublié la couronne d'épines, lorsqu'il portait lui-même une couronne d'or? L'Eglise a fait comme lui, et elle le fera toujours. Les idoles sont tombées, mais le penchant qui porte l'homme à détourner sa pensée des réalités spirituelles, pour l'absorber dans les choses sensibles et passagères, n'a pas été détruit avec l'an-

Sertâ redimitus gestabat lucidâ fronte Disiinctâ gemmis : ore parabat opus.

{[^piijr. 77, de S. AmLi'os.)

tique idolâtrie. Ce paganisme est immortel dans la nature déchue ; heureusement la charité est encore plus immortelle que lui, toujours prête à se servir de ce qui frappe les sens pour élever l'âme au-dessus d'eux. Tel est le but de ce symbolisme, tel est son esprit, que ne détruisent point les misères individuelles de l'amour-propre qui abuse de tout. Si la vanité peut s'abriter sous l'or des vêtements sacrés, l'orgueil, avide des louanges dues à l'abnégation, ne saurait-il pas aussi se pavaner sous le manteau d'une pauvreté éclatante? Faibles philosophes que ceux qui jugent une institution par ses abus, une fleur par Tinsecte qui s'y pose, un bois de cèdre par les reptiles qui se cachent au pied des arbres ! S'ils étaient conséquents, ils seraient de force à reprocher au Créateur la magnificence de la nature, parce qu'il y a des hommes qui oubhent l'autre vie, en voyant la terre si belle.

Le génie pompeux du Catholicisme, qui se revêtit d'ornements splendides, surtout au moment qu'il eut secoué la poussière des catacombes, y imprima dès lors, suivant toute apparence, l'image de la croix ou quelque autre signe religieux. On conserve dans l'église du pape saint Sylvestre deMonti une mitre ou la moitié d'une mitre qu'on dit avoir appartenu à ce pontife des premières fêtes du Christianisme triomphant. Elle est de soie verte : on y remarque une image de la Vierge, tenant l'Enfant Jésus sur son sein, et environnée d'étoiles et de petits anges. Le célèbre bénédictin Montfaucon, qui a eu occasion de la voir lors de son voyage à Rome, en parle sans

élever des doutes sur l'origine qu'on lui attribue * ; mais probablement il ne l'avait pas examinée d'assez près. On y voit ces mots : Ave Maria, en caractères gothiques. Cet indice est suffisant pour en faire rejeter Tauthenticité. Elle a peut-être appartenu à Sylvestre IL Ce pape avait un motif particulier pour officier de temps en temps dans cette église dédiée à son patron après avoir été commencée par lui au iv^ siècle. Du reste, si l'antiquité de cette mitre pouvait être admise, il ne serait pas étonnant qu'on eût conservé avec soin dans l'antique église de Saint- Sylvestre quelque ornement sacré de ce pontife. Les souvenirs de la délivrance et de la liberté de l'Eglise venaient se réfléchir sur les premiers insignes pontificaux qui eussent paru au grand jour sous les regards de Rome pour chasser les infuies des Flamines.

Mais un autre ornement, la couronne proprement dite, a été adopté par les papes. De graves auteurs ont cru que saint Sylvestre lui-même, ayant couvert sa tête du bonnet romain, pileus, parce que c'était un signe de liberté, l'avait entouré d'une couronne^. Mais cette opinion a rencontré de nombreux

lin sacristia monstrant S. Sylvestri stolam atque mitliram. {Diarium Italie, c. ix, p. 127.)

2 Omissis fabulis dici posse videtur quod, coiistituta per Gonstantinum Ecclesise pace, Sylvester, vel propria electione, vel ipsius mand^to, pileum sumpserit Romano more symbo- Imn libertatis, eumque cinxerit aureo Phrygio seu diademate, inferne, quacaput tangit, ad significandum regale sacerdotium sacerdotum omnium Principi collatum a Christo. (Papebioch., Conatus historié, in cataloq. Pontifie.)

contradicteurs. Si cet emblème ne remonte pas jusqu'à cette époque, il est très-vraisemblable qu'il a commencé à paraître entre le iv^ siècle et le ix'', probablement dans le commencement du vni% vers l'époque où le sénat et le peuple romain supplièrent le pape Grégoire II d'accepter le g-ouvernement temporel de Rome. La pièce apocryphe, connue sous le nom de Donation de Constantin, fournit à cet égard un argument qui n'est pas à dédaigner. Il est dit dans cette pièce que Constantin donna le diadème au pontife romain. L'auteur de cet écrit a sans doute été conduit à mettre en avant cette allégation, parce que l'usage en question existait de son temps. Or, suivant de Marca et Muratori, ce document était déjà connu et publié à l'époque de Charlemagne. Dans le ix® siècle, l'histoire fait mention du couronnement de Nicolas pr, en 808 *. Un ancien Ordo romain, écrit probablement sous Léon III ou Léon IV, dans le ix^ siècle, et au plus tard dans le xi® sous Léon IX, indique la forme et la couleur de la tiare ^. Suger décrit en ces termes celle qu'Innocent H porta dans la cérémonie de son couronnement : « Un bonnet ou ornement impérial, à l'instar d'un « casque, et entouré d'un cercle d'or^. » Le symbo-

1 Densis tamen optimatum poptilique agminibus, cum liyranis et canticis spiritualibus, iterum Lateranum perductus coronatur (vel perducitiir coronatus). (Anast., in Nicolaum I.)

2 Imponit ei in capite Regnura quod in sijpilitudinem cassidis ex albo fit indumento. (Ordo Rom. publié par Mabillon dans son Muséum Italie., t. II, p. 93.)

3 Phrygiura ornamentum, impériale instar galese cii'culo aureo circiiinatum. (Vit. Ludovic VI, Franc. Régis.)

lisme chrétien n'a point répugné à une certaine analog-ie entre la coiffure sacerdotale et la coiiïure militaire. Cette analogie lui était indiquée par la métaphore de saint Paul sur le casque du salut^ emblème de ce combat que les pontifes, plus encore que les simples fidèles, doivent livrer aux ennemis de Dieu2.

Mais la signification directe de la couronne papale fut distincte de celle de la mitre. Innocent III a très-bien marqué cette différence : « L'ÉgHse, « épouse du Christ, m'a donné la mitre comme si- « gne des choses spirituelles, et la couronne comme « signe des choses temporelles ; la mitre pour le « sacerdoce, la couronne pour la royauté ^ »

Toutefois, la couronne fut à son origine même le symbole indirect de la puissance spirituelle, à raison de la fin propre à laquelle la souveraineté temporelle des papes est coordonnée. Toutes les souverainetés temporelles ont pour but le bien-être des populations qu'elles régissent ; mais, outre ce but commun, la puissance temporelle des papes en a un autre d'un ordre plus général. L'Église la considère comme un moyen que la Providence a voulu mettre à leur disposition pour favoriser le maintien de

1 Et galeam salutis assumite. {Epist. ad Ephes., c. vi, v. 17.)

2 Cidaris autem formam habebat galese consimilem, ac sacerdotis caput muniebat ut qui adversus principatus et potestates pugnaturus esset. (Jacob. Billius, Scholia in orat. quint. S. Gregor. Nazianz. advers. Jttl.)

3 Ecclesia sponsa... in signum spiritualium contulit milii miti-am, in signnm tempornli'im. ledit niihi coronam, mitram pro sacerdutio, corouaai pro ro^uo. (Serm., de Corun.U. [O.iCif.,

l'indépendance et de la liberté de leur ministère universel. Elle est, sous ce rapport fondamental, l'instrument et l'appendice de leur pouvoir spirituel : elle s'y réfère comme toute chose se réfère à la raison suprême de son existence. L'emblème de la royauté des Papes fut donc aussi, lors de son apparition, le signe de leur pontificat ; en offrant l'image de l'une, elle rendait présente l'idée de l'autre : la couronne réfléchissait la mitre.

Cette seconde signification, combinée avec la première, est renfermée d'une manière plus distincte dans la tiare à deux couronnes. L'origine de celle-ci n'est pas postérieure au xi*' siècle. Les érudits l'avaient communément fixée au commencement du xiv*^, et l'on ne peut en effet la faire remonter plus haut, si Ton ne consulte que les indications fournies par les tableaux et par les statues. Mais le savant Mansi a signalé un texte qui nous montre la double couronne environ deux siècles et demi avant cette époque. C'est un passage de la chronique rédigée par l'évêque Benzo, contemporain de saint Grégoire YII et partisan de l'antipape Guibert. Il nous apprend que le pape Nicolas II, élu en 1059, a porté, à l'instigation d'Hildebrand, une tiare à deux cercles dans la cérémonie de sa consécration. Sur le cercle inférieur étaient écrits ces mots : Couronne de la royauté, par la main de Dieu; sur l'autre : Diadème de l'empire, par la main de Pierre^. Le sens

1 Indixit (Hildebrandus) synodum ubi regali corona suum coronavit idolum. Quod cémentes episcopi facli sunt valut mortui. Legebatur enim inferiori circulo ejusdem serti : corona reçni de manu Dei; in aUero vero sic : diadeina imjjerii de manu

précis de ces deux emblèmes n'est pas très-facile à déterminer avec certitude. Il est clair qu'ils correspondent à des choses différentes ; mais chacun d'eux est susceptible de deux significations. Si la couronne de la royauté était ici le symbole de cette royauté spirituelle que Dieu a conférée à la Papauté dès son origine, le diadème de l'empire devait alors signifier, par opposition, tout ce qui pouvait être compris, directement ou indirectement, dans la puissance temporelle des papes. Si, au contraire, la couronne royale désignait, comme cela est peut-être plus probable, la souveraineté sur les Etats romains, le diadème impérial représente les droits spéciaux des papes sur le Saint- Empire, institué par Léon III. Cette institution ayant été originairement une émanation de l'autorité pontificale, les droits qu'ils possédaient suivant la constitution du Saint-Empire étaient considérés, non pas comme une juridiction purement civile, mais comme dérivant du nouveau développement qui avait eu lieu, sous Léon III, dans l'exercice de leur juridiction papale. Ces droits étaient distincts de leur domaine temporel proprement dit, qui n'était pas un développement, mais un accompagnement du pontificat. La seconde couronne se trouvait être ainsi le symbole de la puissance religieuse dans ses rapports avec l'ordre politique. Quelque sens que l'on adopte, l'idée de l'autorité spirituelle était nécessairement incorporée

Pelri. (Benzo, Com. de rébus llenr. III.) — Hinc discimus, dit M'i'nti , duplicis circuii in corona pontificia ornamentum inulto vetustius esse quam hue usque ab eruditis creditum sit. Aiuinadvers. ad ann. Baron., t. XVII.)

dans la tiare à deux couronnes. On trouvera peutêtre que je m'appesantis trop sur ces détails ; mais le symbolisme dont il s'agit est l'histoire de grandes pensées, et c'est une chronique assez brillante que celle qui est écrite sur les cercles d'un diadème.

La tiare double a-t-elle reparu plusieurs fois pendant les deux siècles suivants ? On ne peut ni l'affirmer, ni le nier. Le silence des documents contemporains ne décide rien ; car la double couronne de Nicolas II n'aurait laissé aucune trace dans l'histoire, si Benzo n'avait été mû, par sa rancune schismatique, à en dire, un mot en passant, pour la présenter sous un jour odieux. J'en retrouve une mention à propos du couronnement de Grégoire IX en 1227 *. Mais cet ornement n'a pas dû être alors d'un usage habituel, car une seule couronne est signalée par Suger, au sujet de l'installation d'Innocent II, dans le xii® siècle, et par le procès-verbal de l'inventaire du palais apostohque, qui a été fait, vers la lin du xiii**, par ordre de lîoniface VIII. Ce pape n'en a lui-même qu'une seule dans son portrait peint par Giotto et placé aujourd'hui dans une des nefs latérales de Saint-Jean de Latran. Mais les deux couronnes apparaissaient sur son buste ^ et sur sa statue sépulcrale, dans les grottes valicanes^.

* Feria quidem secunda in Albis, in praedicta Pelri Basilica, divinis rnissarum officiis reverenter expletis, duplici diademate coronatus, etc. (Vita Greg. JX, ad calcem libri sensuum.)

2 II se trouvait autrefois dans l'ancienne chapelle de saint Boniface, restaurée par Boniface VIII

3 Duobus tantum coronamentis exornatur, quorum alteiura omnino patet, it alterum longe minus conspicuum est, adeo

Son portrait par Giotto, bien qu'il n'offre que la couronne simple, sert néanmoins à expliquer la signification que Boniface VIII attachait à la double couronne. Ce portrait le représente au moment où il fait solennellement, en qualité de souverain pontife, l'ouverture du premier jubilé, ce qui indique assez clairement qu'il voyait dans le diadème simple le symbole, non pas seulement de son pouvoir comme monarque des Etats romains, mais aussi de son autorité comme chef de l'Eglise, Que furent donc pour lui les deux couronnes? Elles furent la division en deux parties d'un emblème matériellement unique. Il voulut que chacune des deux choses, marquée par la simple couronne, eût son signe propre. Son autorité spirituelle et son pouvoir temporel ayant été attaqués avec acharnement par de puissants ennemis, il en articula l'expression d'une manière plus prononcée, comme dans une controverse véhémente on marque, d'une voix plus accentuée et plus sonore, les termes de la proposition que les adversaires voudraient détruire.

Ce symbolisme ne tarda pas à grandir encore par la tiare à trois couronnes. C'est à tort que tant d'écrivains en placent la première adoption au règne d'Urbain V : les érudits romains, qui se sont plus particulièrement occupés de ce genre de recherches, la font remonter plus haut. Elle figure, en effet, dans l'inventaire des meubles de Clément V*. On a

ut inspectorem haud satis diligentem fugiat. (Dionys., Sacr. crijpl. Valic. monum. ad tabulatn xliv.)

i Item, coi'onam, quœ vocatur regnum, cum tribus circulis

cru la voir, mais sous une forme douteuse, sur la statue sépulcrale de Jean XXII, dans l'église d'Avignon : ses monnaies n'offrent que deux couronnes. Il n'y en a que deux non plus sur la demi-statue de Benoît XII dans l'église souterraine de Saint-Pierre ; mais son tombeau à Avignon a reçu la tiare triple, qu'on retrouve aussi sur les monnaies de Clément VI et d'Innocent YI. Ce n'est qu'à partir d'Urbain V que l'usage de cet emblème s'est solennellement établi et qu'il a continué sans interruption. Le type le plus éminent de ce diadème est la tiare que ce même pape a fait faire pour la tête de l'apôtre saint Pierre, déposée avec celle de saint Paul dans la partie supérieure du baldaquin gothique qui s'élève au-dessus du maître-autel de Saint-Jean de Latran. Ces précieuses reliques furent renfermées dans deux bustes d'argent, dont les têtes et les mains étaient dorées. La tête de saint Paul fut entourée d'un cercle d'étoiles : celle de saint Pierre portait la tiare à trois couronnes. La soie blanche, qui forme ordinairement le fond de cet ornement, a été remplacée dans cette tiare par un tissu de petites perles, brodé de pierres précieuses. Les tiares, qui ont été à l'usage des souverains pontifes, ont été aussi parsemées de pierreries, tandis que l'autre insigne, la mitre papale, d'après les règles du rituel, doit être plus simple.

Plusieurs motifs ont vraisemblablement contribué à l'adoption de la tiare formée de trois couronnes.

auieiset multis lapitlibus pretiosis. (Inventaire fait en 1304, déposé aux archives de la biblioth. Vatic.)

La théologie mystique en suggérait l'idée, comme l'histoire du culte hébraïque en fournissait le type Le . souverain pontife de l'ancien peuple de Dieu portait, suivant le témoignage de l'historien Josèphe, une couronne triple*. D'un autre côté, la prédilection de l'Eglise pour le nombre ternaire parlait aussi en faveur de cet emblème. Dans l'ancienne mosaïque de Sainte-Agathe des Goths, saint Pierre était représenté avec trois tonsures, c'est-à-dire, suivant le langage ecclésiastique, trois couronnes cléricales^. Elles avaient sans doute rapport au mystère de la sainte Trinité. On peut croire que la pensée d'une corrélation semblable ne fut pas étrangère à la triple tiare. Mais la couronne simple et ensuite les deux couronnes ayant reçu un autre genre de signification comme emblème de dignité et de pouvoir, les trois couronnes doivent, à plus forte raison, offrir ce caractère. On a dit souvent qu'elles figurent les couronnes sacerdotale, impériale et royale^. D'autres ont cru que le pape porte la tiare comme représentant du Christ ressuscité et triomphant, que saint Jean nous fait voir couronné de plusieurs diadèmes ^.

1 ni-AÎy/^cTM 8i dTc'œavo; y^^ùaio; im T^:'.oT0i7.tav /.E'/aX/.suu.svo;, etc. {Antiq. Jud., lib. III, c. vu, n. 6.)

2 Ciampini, Veter. Monument., t. I, c. xxviii.

3 Regnum tribus constat coronis, très, ut aiunt, potestates, hoc est, imperialem, l'egiam et sacerdotalem reprsesentantibus. (A. liucca, de Tiar. punt., t. I, Oper., p. 8.)

* Cox'onam gestat ponlifex, non ex mundanae superbiee typno, -seci niystira siguillcatiomie, scilicet, in repraesentatione cujus vices in terrie gerit. Sinneam tulil Ghristus patiens coronam, non aiircam : sed spin;e istîe in flores proruperunt, Christus- ÇLue qui ludibrioso serto in passioue sua fuerat redimitus, pos-

Quoi qu'il en soit de la justesse de ces explications, qui, dureste, pourraient être vraies toutes ensemble, une pensée commune se dégage de leur diversité : c'est que la tiare est autre chose que le symbole de la puissance temporelle. Bien que la simple couronne, à son origine, ait eu directement ce caractère, elle réfléchissait déjà, nous l'avons vu, le pouvoir religieux des Papes. Cette signification s'est produite plus distinctement dans la double couronne, la couronne ternaire la met en relief, de sorte que l'idée du pouvoir temporel des papes n'a qu'une place restreinte et subordonnée dans le symbolisme agrandi de la tiare. La mitre demeure toujours, il est vrai, l'attribut propre des fonctions que le pontife accomplit à l'autel ou autour de l'autel ; mais la tiare participe à ce caractère religieux. Ce n'est pas seulement en allant à rég:lise et en en revenant les jours de grandes fêtes qu'il prend le diadème sacré : il le porte dans une des cérémonies les plus imposantes du culte, dans la bénédiction solennelle iirbi et orbi qu'il donne comme père commun des chrétiens.

Je ferai, en passant, une remarque sur la formalion progressive de ce symbolisme. Avant l'époque où la triple couronne est définitivement adoptée, elle paraît plusieurs fois, d'autres fois elle semble

tea redivivus et triumphans, visus est a dilecto suo discipulo in capite suohabens diademata mulla (Apocalyp., c. xix, v. 12), regnorum scilicet trium, jure et titulo quo sub ejus adorando nomine incurvari scribit Apostolus omne genu cœlestium, teri-pstrium et infernorum (Saii.ssaye, Paiioplia episcop., lib. I, c. V.;

s'éclipser. La double couronne ne naît non plus dans le siècle oii elle prend possession de la publicité, où elle se reproduit sur les statues : elle s'est déjà montrée auparavant, laissant son empreinte dans quelques pages des annales contemporaines. Cherchez ensuite à épier la naissance de la simple couronne. Yous pouvez marquer le siècle à partir duquel on voit se succéder sans interruption la cérémonie du couronnement des papes : mais vous en rencontrez deux ou trois fois la mention dans les documents antérieurs, et en remontant vers une époque plus lointaine, certains indices vous la laissent entrevoir dans une sorte d'obscurité transparente, à travers le voile qui couvre sa première apparition. A chacune de ces époques, la solennité de l'usage est précédée par un temps de préparation, d'essai, de demi-jour dans l'histoire : l'usage ne survient pas, il arrive. C'est ainsi que se forment tous les usages qui sont l'expression en quelque sorte attendue de sentiments généraux et d'idées préexistantes : au moment oii ils se produisent avec éclat, ils semblent moins obéir à l'impulsion d'une volonté des hommes, que répondre à un appel des choses.

Nous venons de suivre les développements de la coiffure symbolique des Papes. Le point de départ est la lame d'or que les i^pôtres ont portée sur leur front. Ce symbolisme s'est développé particulièrement dans le moyen âge : les emblèmes forment une écriture solennelle, que l'état des esprits et de la société rendaient encore plus utiles à cette époque qu'à toutes les autres. Les additions les plus significa-

tives qui aient été faites à la couronne papale se sont produites, comme nous l'avons dit, dans les siècles où l'autorité des papes a été le plus violemment attaquée. Du temps de l'ancienne Rome, ce fut précisément sous le coup des plus grands revers que le sénat donna les plus fiers témoignages de sa confiance dans les destinées de la république. Les papes ont fait de même : c'est aux époques oij des pouvoirs ennemis se flattaient de forcer leur autorité à s'abaisser devant eux, captive et défaillante, c'est alors qu'ils en ont porté plus haut les insignes, pour signifier au monde leur foi dans l'immortalité de leur pouvoir. Ils ont répondu d'une autre manière aux prédictions sinistres du protestantisme naissant : la coupole de Saint-Pierre fut une immense tiare de granit, posée sur le Vatican.

Lors même qu'on ferait abstraction de toute idée de foi, les déclamations triviales, dont la tiare a été l'objet, seraient bien plates et bien pauvres auprès des grandes idées qu'elle figure. Si la nature humaine pouvait supporter un régime parfait, le pouvoir social serait l'attribut, non de la naissance, mais du mérite reconnu : la perpétuité héréditaire du pouvoir, destinée à remédier à des causes d'instabilité sociale, a sa raison dans l'infirmité même de notre nature. L'ordre contraire, qui marque la dignité de la nature humaine, éclate d'une manière éminente dans la société spirituelle dont il fait essentiellement partie. Il est beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de cette autorité, qui, allranchie, dès son origine, de la loi

de transmission par voie d'héritag-e, se perpétue depuis dix-huit siècles, et doit se perpétuer toujours par la loi du choix libre. Le régime de contrainte, qui intervient inévitablement dans l'organisation des sociétés temporelles, a aussi sa raison dans l'infirmité de la nature humaine : si l'emploi de la force répressive est toujours la condition de leur existence, c'est que, dans l'humanité, les lois morales sont continuellement troublées par la lutte des penchants matériels ou de l'égoïsme. Il est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de la seule autorité qui ne relève pas de la force, qui règne par les idées, qui gouverne par la parole. L'organisation militaire des pouvoirs temporels tient aussi au côté défectueux de notre nature ; et la guerre, alors même qu'elle est la protection de la justice, est toujours le signe de cet état permanent de division dans lequel vit l'humanité. Il est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de la seule autorité qui représente, non les rivahtés nationales, mais l'unité de la famille humaine. Oui, la tiare papale est une triple couronne : elle est la couronne de la supériorité du mérite sur la naissance, de l'intelligence sur la chair, de la charité qui unit sur la justice même qui combat. Toutes ces nobles pensées, que le Christianisme a répandues dans le monde, et qu'il avait déjà symbohsées de tant de manières, sont venues se réfléchir sur les cercles d'or du diadème sacré. Vénérez-le du moins comme une expression éclatante des idées et des sentiments ',ui ont constitué la prééminence de la chrétienté

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