‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 3)Chapitre 23 sur 24 · LA CRÈCHE ET LA PROPAGANDE · texte numérisé non relu

LA CRÈCHE ET LA PROPAGANDE

Quand Babel eut troublé l'unité du langage, Les langues, se fuyant par un instinct sauvage, Quittèrent leur berceau pour n'y plus revenir ; Mais le Verbe a pitié de leur foule égarée, Si la tour de l'orgueil l'a jadis séparée, L'bumble crèche d'un Dieu saura la réunir.

Depuis qu'on entendit dans la céleste plaine Les anges, gardiens de chaque race humaine, Chanter : Paix scit aux cœurs de bonne volonté t A tout siècle, en tout lieu, leur voix s'est fait entendre, i. 28

Et chaque nation est jalouse d'apprendre Cet hymne fraternel que son ange a chanté.

Sous le chêne d'Orphée, antique allégorie,

La brebis de l'Europe et le lion d'Asie

Ne formèrent, dit-on, qu'un paisible troupeau :

Tels des déserts du Cafre aux steppes du Tartare,

Chaque idiome humain, ou savant ou barbare,

Accourt, doux et charmé, près du divin berceau.

Toute diversité vient ici se confondre.

Le Chinois parie au Turc surpria de lui répondre,

Gambier par Tlndoustan se laisse interroger,

Le Nègre ouvre l'oreille aux doux chants de la Grèce,

Et dans ce chœur de voix, qui s'agrandit sans cesse,

Dieu prépare une place au Bédouin d'Alger.

Rome! c'est dans ton sein que leur accord s'opère ! Dans ce chaos de mots qui divise la terre L'harmonie apparaît dès qu'on prie avec toi : Ton hymne universel est le concert des âmes, Le Dieu de l'unité, que seule tu proclames, En nos accents divers entend la même foi.

Sur tout rivage où peut aborder une voile, Tes apôtres s'en vont, guidés par ton étoile, Des peuples renouer l'antique parenté:

La vérité refait ce qu'a détruit le crime, Et Rome, de Babel antipode sublime, Du genre humain épars reconstruit l'unité.

J'espère pouvoir insérer parmi les notes de cet ouvrage * la traduction de quelques pièces composées dans les langues de la Chaldée, du Kurdistan, du Pégu, de Ceylan, de la Chine, d'Angola et de l'Ethiopie. Il y a une poésie indépendante du mérite particulier de chaque composition dans cette fédération des idiomes humains, apportant chacun son hymne à cette fête : on dirait une scène des jeux olympiques de la chrétienté.

Résumons la série des observations que nous venons de recueillir. En parcourant un certain nombre des édifices sacrés de Rome, nous y avons rencontré des objets ou des souvenirs qui se lient à la propagation de la foi chez presque tous les peuples auxquels le Christianisme a été annoncé. Ces principaux monuments de la prédication évangélique sont :

L'église de Sainte-Pudentienne, le souterrain de Sainte-Marie in via lata, et l'église souterraine des catacombes de Saint-Sébastien, pour les peuples de l'Italie, de l'Egypte, des Gaules et des Espagne s ;

Les basiliques des Martyrs, pour l'Irlande ;

Le monastère de Saint-Grégoire, pour l'Angleterre ;

La basilique et la confession de Saint-Pierre, pour l'Allemagne, la Suède et plusieurs peuples du Nord;

Le monastère de Saint-Alexis, pour la Bohême, la Prusse et la Russie ;

* Voir r Appendice n° vu, à ia fin du tome III.

La basilique de Saint-Clément, pour les Slaves;

Les basiliques de Latran et de Saint-Laurent hors les Murs, pour le prosélytisme des croisades;

Sainte-Marie Majeure, pour l'œuvre de la foi en Perse, au Japon et dans le Congo:

Le Collège Romain, les principaux monastères des Carmes, des Dominicains, des Enfants de Saint-François, pour la Syrie, la Perse, l'Inde, la Chine, le Japon, diverses contrées de l'Afrique, l'Amérique du Nord, le Mexique, le Pérou, le Brésil;

Enfin, le séminaire de la Propagande et la maison professe des Jésuites, pour toute la terre. Ceux des missionnaires qui arrivent par la route de l'Orient, à l'extrémité de l'Asie, y ont aujourd'hui, en face d'eux, dans les îles de l'océan Pacifique, d'autres missionnaires qui y sont venus par la route de l'Occident.

Nous devons maintenant, avant de terminer ce volume, réunir, dans un cadre facile à embrasser, les résultats généraux, qui expriment la signification des détails sur lesquels la pensée du lecteur s'est dispersée en parcourant cet écrit. Nous ne faisons pas un livre de description ou d'histoire, nous ne passons à travers les monuments et les faits que pour arriver aux vérités dont ils sont la manifestation. Ce n'est qu'à la fin de cet ouvrage1 que nous pourrons produire, dans ce qu'elle a de plus élevé, la signification de Rome ; mais il nous

1 Voir, dans le tome 111, le ch. dit Vatican et VAppend. n° vin.

est déjà possible de la caractériser en partie et à quelque degré.

Les tombeaux sacrés de Rome, qui forment, ainsi que nous l'avons dit, le reliquaire de la sainteté chrétienne le plus complet qui existe, nous ont offert d'abord un signe qui mérite beaucoup d'attention, lorsqu'on cherche ce qui doit caractériser le centre du Christianisme. Ce premier indice est devenu plus significatif, lorsque nous avons vu que la ville, qui est, par les reliques qu'elle renferme, le plus vaste sépulcre des saints, est en même temps, par ses églises, le plus éminent des temples de Dieu. Puis nous avons jeté un premier coup d'œil sur les cérémonies sacrées qui s'accomplissent sur ces tombes et dans ces églises ; nous avons écouté les langues dans lesquelles on y loue Dieu, et nous avons reconnu, sur les marches de ces autels, les divers représentants des principaux et des plus anciens rites chrétiens, réunis dans l'unité religieuse dont Rome est le centre, tandis que, hors de cette unité, ils cessent d'être unis entre eux. Ici, groupés comme des rejetons autour du vieux tronc du Christianisme, ayant en lui leurs racines, et nourris d'une même sève ; ailleurs, branches coupées, qui n'ont plus de souche commune, qui n'entrelacent pas même leurs feuilles. Tels sont les indices que nous a fournis de prime abord, je. ne dis pas l'étude, mais le simple aspect de Rome chrétienne.

Leur signification s'est développée dans d'autres faits monumentaux qui ont passé .sous nos yeux. Mais ces faits, outre leur rapport à l'unité reli-

gieuse, servent particulièrement à mettre en relief le caractère de perpétuité. Telles sont les catacombes et les basiliques constantiniennes, témoins des premiers temps du Christianisme persécuté et du Christianisme triomphant ; la chaire de saint Pierre, conservée jusqu'à nos jours, les monuments que renferme la basilique vaticane, et qui correspondent à toute la durée de l'ère chrétienne, la galerie de tous les portraits des papes, commencée au ve siècle, enfin cette série d'églises qui remonte d'âge en âge jusqu'aux oratoires fondés par les Apôtres.

La perpétuité religieuse se réfléchit aussi dans d'autres monuments qui font spécialement ressortir le caractère d'universalité. Celui-ci est marqué d'abord par certains faits que nous avons déjà considérés sous un autre point de vue, tels que les diverses liturgies, les tombeaux et les reliques de martyrs et de saints qui appartiennent à tous les pays, les églises qui correspondent aux diversités nationales de la chrétienté. Mais, indépendamment de ces indices, le caractère d'universalité éclate dans deux ordres de faits admirablement significatifs. Nous avons vu, à Rome, des monuments qui rappellent ce que la Papauté, à toutes les époques, a fait pour maintenir l'intégrité de la foi dans l'intérieur de la chrétienté, quelles qu'aient été les contrées de l'Orient et de l'Occident où les hérésies se sont élevées. Nous avons vu aussi des monuments qui se lient aux origines de la prédication chrétienne chez tous les peuples, et qui rappellent le prosélytisme universel de la Papauté.

Avant de passer à d'autres considérations, nous pouvons déjà concevoir, quoique imparfaitement, ce que nous avons appelé Vidée de Rome. Dans le spectacle que le monde des corps nous fournit, il y a deux sources de pensées, d'émotions, auxquelles nulle âme humaine ne reste étrangère : nous entrevoyons, avec un respect mystérieux, dans les chênes séculaires, dans les constructions antiques, l'image de la perpétuité matérielle, comme une ombre de ce qui durera toujours, et, du haut d'une montagne, notre âme semble grandir avec l'espace que nous découvrons, parce qu'elle aspire à ce qui est universel, et que tout ce qui est moins borné lui figure un peu ce qui est sans bornes. Ces émotions, ces pensées, Rome nous les inspire, en les transportant du monde des corps au monde des esprits. Elle nous offre l'image matérielle de la perpétuité morale, de cette immutabilité religieuse qui a bravé tous les orages de la pensée et du temps. A mesure que nous la contemplons, tous les grands faits du Christianisme, dont elle retrace l'histoire, passent devant nous : l'horizon du monde chrétien s'ouvre au loin dans toutes les directions. Et toute cette variété d'événements, de peuples, d'époques, réfléchis dans les monuments de Rome, s'y coordonne au sein de l'unité. Hors d'elle, tous ces taits ne sont que des matériaux désunis : en elle et par elle, ils sont les parties d'un tout ramenées à un centre. Les lumières de l'histoire et de la philosophie suffisent pour découvrir, sous ces divers rapports, la signification de Rome monumentale ; mais la foi, la piété y recueillent quelque chose de plus haut

qu'une simple idée sublime. Les âmes qui ont co qu'il faut pour sentir ces autres impressions n'ont pas besoin qu'on les leur explique : ceux qui ne sont pas disposés aies goûter ne les comprendraient pas.

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