CONTINUATION
La métropole du Christianisme va maintenant se présenter à nous sous une autre face, qui complète l'aspect qui vient d'être indiqué. Après avoir passé en revue un certain nombre de ses monuments, témoins de ce que Rome a fait à toutes les époques, pour maintenir la foi dans l'intérieur de la chrétienté, voyons aussi ceux qui rappellent ce qu'elle a fait pour étendre, au delà des limites de la chrétienté à chaque époque, la propagation de la foi parmi les infidèles.
Quoique tous les Apôtres aient concouru à répandre dans le monde la semence évangélique, Pierre et Paul, fondateurs de l'Eglise romaine, par leurprédication, parleur martyre et par leur tombeau, ont été les plus grands propagateurs du Christianisme dans l'Occident comme dans l'Orient. A partir de l'arrivée de saint Pierre, Rome, sous le rapport dont il
s'agit en ce moment, se distingue, par un double caractère, de toutes les autres Eglises fondées par les Apôtres. Celles-ci, sauf quelques cas exceptionnels, n'ont étendu le règne de l'Evangile que dans les contrées avec lesquelles elles avaient des relations de voisinage : elles ont été les foyers d'un prosélytisme plus ou moins local : Rome a été le foyer d'un prosélytisme universel. Les autres églises apostoliques n'ont pas exercé d'une manière continue leur zèle pour la propagation de la foi, et, depuis bien des siècles, elles n'ont rien fait : Rome a toujours travaillé à la grande œuvre. Cherchez une ville où cette parole : Allez, enseignez toutes les nations, ait constamment eu de l'écho, une ville que ce mot divin ait pour ainsi dire frappée d'un prosélytisme infatigable dans le temps et illimité quant aux lieux : vous n'en trouvez qu'une seule. Cela pourrait suflire pour caractériser le véritable centre du Christianisme. Nous allons recueillir les traces de ce fait, en tant qu'il se réfléchit dans l'enceinte de Rome.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur les origines du Christianisme en Italie. Les travaux des papes des premiers siècles, pour la conversion de cette partie du monde, sont assez connus. Nous passons tout de suite à la France. Le martyrologe nous dit :
« A Reims, dans la Gaule, saint Xiste, disciple « du bienheureux apôtre Pierre, et consacré par lui « premier évêque de cette ville ; il reçut sous Néron « la couronne du martyre1. »
1 Rhemis in Gallia sancti Xisti, discipulilteati Pétri Apostoli, qui ab eo piirnus ejusdem civitalis episcopus consecratus,
« A Arles, saint Trophime, dont saint Paul a fait « mention en écrivant à Timothée, lequel, ordonné « évêque par le même apôtre, fut envoyé le premier « dans cette ville pour y prêcher l'Evangile du « Christ : prédication qui a été, comme l'a écrit le « pape saint Zozime, une source d'où sont sortis « des ruisseaux de foi pour la Gaule entière *. »
Les contrées indiquées dans ces deux textes touchaient à peu près aux extrémités septentrionale et méridionale de la Gaule. Tandis que Trophime annonçait l'Evangile aux populations gauloises, qui étaient façonnées aux mœurs romaines, Xiste s'avançait jusque chez les tribus voisines de la Germanie et fondait chez elles cette Eglise de Reims, qui devait attendre le passage de Clovis et de ses Francs. Le centre de la Gaule était en même temps évangélisé, suivant la même tradition, par un autre envoyé de saint Pierre, Martial, qui l'avait accompagné de Jérusalem à Rome, et qui était, dit-on, ce même enfant que l'apôtre saint André avait désigné au Sauveur2 en lui disant : « Il y a ici un enfant qui « a cinq pains d'orge et deux poissons3. »
sub Nerone martyrii coronam accepit. (Marlyrolog. Roman, ad diem 1 Septemb.)
* Arelate sanctus TYopbimus, cujus meminit S. Paulus ad Timotbeum scribens, qui ab eodem Àpostolo Episcopus ordinatus, praefatse urbi primus ad Christi Evangelium prœdicandum direetus est : ex cujus prœdicationis fonte, ut sanctus Zozirnus Papa scribit, tota Gallia fidei rivulos accepit. (Ibid., ad diem 29 Decembr.)
2 Évang. S. Joan., cap. vi, v. 9.
3 Nous suivons ici, par rapport à l'époque de l'arrivée de ces premiers missionnaires, une ancienne tradition de Rome
Y a-t-il encore aujourd'hui, dans l'enceinte de Rome , quelques monuments auxquels on puisse rattacher ces premières missions évangéliques dans la Gaule ? A défaut de renseignements certains, nous avons de fortes vraisemblances. Comme saint Pierre a résidé, pendant une très-grande partie de son séjour à Rome, dans la maison du sénateur Pudens , remplacée actuellement par l'église de Sainte-Pudentienne , il est à présumer que c'est dans ce premier sanctuaire de Rome chrétienne qu'il a béni Martial et Xiste avant leur départ pour l'apostolat. Quant à saint Trophime, nous voyons, par le passage de la seconde épître à Timothée, où il est question de lui, qu'il avait dû accompagner saint Paul à Rome et qu'une maladie l'avait retenu à Milet1. L'Apôtre a écrit cette épître pendant son séjour à Rome. C'est donc dans cet intervalle de temps que Trophime, guéri de son infirmité, est devenu libre de rejoindre son maître. Or une tradition, dont nous avons constaté ailleurs l'autorité, nous apprend que saint Paul a occupé , dans une hôtellerie, un logement qui forme aujourd'hui le
et des Gaules, nonobstant le passage de Grégoire de Tours qui se trouve en opposition avec elle. Ce vénérable historien, si bon chroniqueur des choses de son temps, a toujours la même sincérité, mais non plus la même autorité quand il parle d'événements qui se sont passés quelques siècles auparavant. La même observation s'applique à la question relative à saint Denis, premier évoque de Paris Nous indiquerons, du reste, le monument de Rome auquel on peut rapporter le départ de ces hommes apostoliques, si l'on adopte l'opinion qui en fixe l'époque au me siècle.
1 Trophimum autem reliqui infirmum Mileti, c. iv, v. 20.
souterrain de l'église de Sainte-Marie in Via lata. Il y a eu sa résidence dès le commencement de son séjour à Rome, et il l'a gardée au moins pendant deux ans. On ne peut pas affirmer, il est vrai, que la mission de Trophime ait eu lieu pendant que l'Apôtre habitait ce quartier; mais nous ne pouvons guère supposer que saint Paul, après son arrivée dans la capitale du monde où il se trouvait en rapport direct avec les nations occidentales, et particulièrement avec le midi de la Gaule, ait tardé à les embrasser dans son ardente sollicitude, et qu'il n'ait pas exécuté ou du moins formé, durant les deux ans qu'il a passés dans cette auberge de la Via lata, le projet de faire porter la foi dans une contrée peu éloignée, qui entretenait avec Rome les relations les plus actives.
Les deux églises que nous venons de rappeler, si vénérables et si chères à tous les chrétiens, nous intéressent donc aussi comme Français. Des traditions respectables nous induisent à les placer à la tête des antiquités de notre histoire. C'est le Christianisme qui a fait la France, particulièrement parce qu'il a présidé, avec une puissance que rien n'aurait put remplacer, à l'union de la race gauloise et de la race franque, qui a engendré notre nation. En ce sens moral, nos origines nationales ne sont ni dans les kromlecs des Druides, ni sous les tentes des Germains. Nous pouvons les chercher au pied du Yiminal, sous l'antique pavé de l'oratoire de saint Pierre, et au pied du mont Capitolin, dans l'auberge de saint Paul. La France chrétienne devrait vouer une offrande à ces deux églises.
Le pape saint Clément, disciple et troisième successeur de saint Pierre, qui, selon la tradition consignée dans le martyrologe, a envoyé dans la Gaule Denys, le premier évêque de Paris *, habitait le mont Cœlius, cette même région de Rome d'où devaient partir, quelques siècles plus tard, des apôtres pour l'Angleterre. Que si l'on préfère l'opinion suivant laquelle saint Denys, ainsi que saint Martial, saint Trophime et quelques autres ont reçu leur mission du pape Fabien au me siècle, les origines des Eglises de Paris et de plusieurs Eglises des Gaules se cachent alors, suivant toute apparence, dans les catacombes. Ce pape avait fait construire beaucoup de chapelles dans ces souterrains"2, et l'on sait qu'il s'est retiré dans le cimetière de Calixte, que nous nommons aujourd'hui catacombes de Saint- Sébastien.
En commençant par la Gaule, nous avons laissé de côté une autre Eglise, que sa dignité, dans l'ordre hiérarchique, aurait dû nous faire placer en première ligne, l'église patriarcale d'Alexandrie, métropole de l'Afrique. « Marc évangéliste, disciple et « interprète de l'apôtre Pierre, écrivit l'Evangile « suivant la prière qui lui en fut faite par les Frères « à Rome, et l'ayant pris avec lui, il se rendit en « Egypte, annonça le premier le Christ à Alexan- « drie, et y fonda une Eglise 3. » Les anciens témoi-
i Deinde Romam veniens a B. Clémente Romano Pontifice in Gallias praedicandi gratia directus est, etc. (Mart. Rom. ad diem 9 Octob.)
2 Hic muitas fabricas per cœmeteria fieri prsecepit. (Anast. Biblioth., in CUmen.)
3 Alexandrise natalis B. Marci Evangelistee. Hic discipulus
gnages s'accordent à établir que c'est de Rome que saint Marc a été envoyé par saint Pierre en Egypte. Il paraît donc, d'après la raison indiquée tout à l'heure, que cette mission se rattache également à la demeure de saint Pierre au pied du mont Yiminal. Nous pouvons aussi rapporter de la même manière à ce monument la première prédication du Christianisme en Espagne. « Les saints Torquatus, Ctési- « phon, Secundus, Indaletius, Caecilius, Hesychius « et Euphrasius, furent ordonnés évêques à Rome « par les saints Apôtres, et envoyés dans les Es- « pagnes pour y prêcher la parole de Dieu. Après « avoir évangélisé diverses villes, et soumis d'in- « nombrables multitudes à la foi du Christ, ils se « sont reposés dans différents lieux de cette con- « trée1. » On sait par ailleurs ce que saint Pierre et ses premiers successeurs ont fait pour établir le Christianisme au delà des Pyrénées et dans plusieurs autres pays. « Il est manifeste dit Innocent Ier « dans une de ses lettres, que dans toute l'Italie, « les Gaules, les Espagnes, l'Afrique, la Sicile et « les îles intermédiaires, personne n'a fondé des
et interpres Apostoli Pétri, rogatus Romse à fratribus, scripsit Evangelium : quo assumpto peregit in ^Egyptum, primusque Alexandrie Christum annuntians, constituit ecclesiam. {Marlyrol. Rom. ad diem 25 Aprilis.)
* In Hispania Sanctorum Torquati, Ctesiphontis, Secundi, Indaletii, Gaecilii, Hesychii et Euphrasii, qui Romse à Sanctis Apostolis Episcopi ordinati, et ad prsedicandum verbum Dei in Hispanias directi sunt : cumque variis urbibus evangelizassent, et innumeras multitudines Christi fidei subjugassent, in ea provincia diversis locis quieverunt (Martyrol. Rom. ad diem 15 Mail.)
« Eglises, si ce n'est ceux que le vénérable apôtre c Pierre ou ses successeurs ont élevés au sacer- « doce *. » Les papes de cette époque ordonnaient évéques des gentils de nombreux missionnaires chargés de créer eux-mêmes leurs diocèses par la conversion des infidèles, comme des rois qui seraient couronnés d'avance pour les royaumes qu'ils sauraient conquérir par leur sagesse et par leurs armes 2. Les noms de beaucoup de ces évoques sont inconnus, ainsi que les particularités de leur mission. Toutefois, il est à peu près sûr que plusieurs d'entre eux ont dû être consacrés dans le souterrain semi-circulaire des catacombes de Saint-Sébastien, qui a été, ainsi que nous l'avons remarqué dans un autre chapitre, la résidence et la cathédrale de plusieurs papes des premiers siècles, et dans lequel ils faisaient des ordinations. Les récits de cette époque. si sobres en fait de détails purement descriptifs, n'ont pas pris soin de nous retracer quelques-unes
1 Cum sit manifestura in oranem Italiam, Gallias, Hispanias, Africain, Siciliam, insulasque interjacentes, nullum bominum instituasse ecclesias, nisi eos, quos venerabilis Petrus Apostolus aut ejus successores instituerunt sacerdotes. (Innocent. I, Epist. ad Décent)
- Refert in Bibliotlieca Photius (Cod. XLVin) Cajum doctissimum clarissimumque Romanse Ecclesipe presbyterum, pontificibus Victoreet Zephyrino, Gentium Episcopum ordinatum esse, "XêtpoTovïi6f,vai èôvûv Èmaxtorov, et veluti regem inunctum et coronatum ei regno quod vi et consilio esset adepturus. Eo fere modo Pontifices Romani consecravere episcoporum partem longe maximam, quos deinde immitterent ad debellandas fideique jugo subjiciendas provincias illas quas in epistola sua enumerat Innocentius Primus. (Thomassin, de Vêler, et nov. Eccl. discipl.; p. 1, lib. I, c. uv.)
des admirables scènes qui ont eu lieu, à cette occasion, dans ce souterrain. Ils nous en laissent seulement entrevoir une ; elle s'est passée lors du séjour à Rome de Faustin et de Jovite, prêtre et diacre de Brescia. « Les deux confesseurs de la foi parvinrent, <( disent leurs actes, jusqu'au lieu qui est appelé « Catacombes1. Là ils trouvèrent le pontife qui se « cachait, par crainte des païens, parmi les sépul- « cres des saints martyrs2. Us lui dirent : Bienheu- « reux pontife, que la bénédiction du Seigneur
« soit avec votre esprit Puis ils lui firent cetfo
« déclaration : Notre Seigneur et Rédempteur nous « a dirigés vers vous pour que vous ordonniez « évêque notre frère Callimère, et que vous l'en- « voyiez à laviïlVde Milan. Ayant entendu ces « choses, le pontife, rempli d'une grande joie, se « conforma à leur saint avertissement3. Il consacra « Callimère, et suivant leur recommandation, il le « nt partir pour la ville de Milan, afin qu'il y fût le « pasteur du peuple chrétien. »
C'était un beau spectacle que celui d'une consécration épiscopale dans cette métropole des catacombes. Nous pouvons nous le représenter d'une manière assez vraisemblable, et il est à regret-
1 Ad locum qui ad catacumbas dicitur usque pervenerunt. (Act. SS. Faustin. et Jovit.)
2 Inter sepulcra sanctorum raartyrum propter metum paganorum latitantem qui dixerunt ad eum : Beuedictio Domiui cum spiritu tuo, beatissime pontifex.
3 Magno repletus gaudio, beatoruru martyrum sancta adimplevit monita, consecravit eum, et ad urbem Mediolanensem, etc.
ter qu'un peintre n'en ait pas fait le sujet d'un tableau, dont les détails pourraient approcher beaucoup de la vérité historique. Figurez-vous, dans les rampes souterraines, par lesquelles on descend en ce lieu, quelques lampes d'airain ou de terre cuite, posées dans de petites niches le long du mur, et offrant, comme celles qu'on a retrouvées dans plusieurs cimetières, l'image du bon Pasteur, ou une colombe, ou des palmes. L'église est éclairée par des torches que portent les lévites, et par une grande lampe suspendue, que trois chaînes attachent à la voûte, conformément à l'ancien tableau, dont nous avons parlé ailleurs, qui retraçait la déposition des corps de saint Pierre et de saint Paul en cet endroit. Près de l'entrée, quelques spectateurs sont rangés du côté opposé à celui où le siège pontifical est adossé au mur. Leur tunique grossière, noircie par la pouzzolane, fait ressortir là blancheur symbolique des vêtements sacerdotaux : ce sont des fossoyeurs, employés à ouvrir ou à fermer des tombes dans les corridors adjacents; ils ont quitté pour quelques moments leurs bêches, afin d'avoir la consolation d'assister à la sainte cérémonie. Le puits sépulcral, qui est au centre de l'église, s'ouvre comme une image de cette fosse, présente partout, que la main des persécuteurs creuse incessamment sous les pas des hommes de Dieu. Tout à côté, le nouvel élu est à genoux devant le pontife consécrateur, assis sur cette chaire intrépide, qui a été la chaise curule de tant de papes martyrs.
Il suffit de savoir que cette résidence a dû servir
à l'ordination de quelques-uns de ces évoques missionnaires, pour que nous devions la placer, sous le rapport qui nous occupe en ce moment, après la maison de Pudens et les chambres de la Via lata. Ces églises nous apparaissent comme trois sources, d'où le fleuve de la prédication évangélique a fait couler ses premiers flots dans plusieurs pays, notamment dans les Espagnes et dans les Gaules.
Le Christianisme fut aussi porté de très-bonne heure parmi les populations celtiques de la Grande- Bretagne. L'ancien historien de l'Eglise d'Angleterre, Bède, rapporte que, dans le ne siècle, un roi de ces pays écrivit au pape Éleuthère pour lui demander des missionnaires chrétiens, et que ce pontife s'empressa de satisfaire à ce pieux désir1. Mais c'est l'origine du Christianisme chez les Anglo- Saxons qui nous fournit des particularités très-distinctement relatives aux monuments de Rome. Les Anglais qui séjournent dans cette ville ne manquent pas de visiter, comme le font tous les étrangers, cette belle villa du mont Palatin, qui appartient aujourd'hui à un de leurs respectables compatriotes. Lorsque, de la partie de la terrasse tournée vers le midi, ils contemplent, à travers les grands débris du palais des Césars, le panorama si pittoresque
* Cum Eleutbarius, vir sanctus, pontificatui Romanse Ecclesiae prseesset, misit ad eum Lucius Britannorum rex epistolam, obsecrans ut per ejus mandatum Christianus efficeretur. Et mox effectum piee postulationis consecutus est, susceptamque fidem Britanni usque in tempora Diocletiani priucipis inviolatam integramque quieta in pace servabant. (Histor. Eccles. Gentis Anglorum, lib. I, c. iv.)
qui se déploie au delà, beaucoup d'entre eux ne songent guère à fixer leurs regards sur une maison blanchâtre, située à une très-petite distance, sur la pente du mont Cœlius, attenant à une église que précède un portique carré, et ayant près d'elle trois petits édifices qui se détachent sur un fond de verdure. C'est pourtant de là que sont sortis, il y a plus de douze siècles, les apôtres de leur nation. Cette maison est le monastère fondé par saint Grégoire, et elle conserve encore des monuments de ce grand pape.
Saint Grégoire n'avait pas encore été élevé au pontificat, lorsqu'un jour, passant par le Forum, il vit trois enfants que l'on avait amenés à Rome pour les vendre '. S'étant informé d'où ils étaient venus, on lui répondit que c'était des Angles; non, répondit-il, dites plutôt que ce sont des anges 2. Ces pauvres enfants avaient en effet des figures angéliques, et leur teint blanc ressemblait à celui que les peintres donnaient aux esprits célestes, représentés sous des formes humaines3. Il paraît que la situation même du monastère de saint Grégoire n'a pas été étrangère à cette rencontre providentielle qui a eu de si grandes suites pour l'Angleterre. En rentrant dans sa maison ou en sortant, Grégoire était obligé de passer et repasser souvent par le Forum. Comme son couvent se trouvait dans les environs, il est bien vraisemblable qu'en recueillant ces trois enfants que Dieu avait mis sur son chemin,
* In forum... très pueros vénales. (Bed., lib. II, c. i.)
2 Non Angli, sed Angeli, etc. (Vit. S. Greg. a Joan. Diac.)
3 Angelicam faciem haLent. (Bed., ibid.)
leur charitable protecteur s'est empressé de les conduire d'abord dans son monastère, dont il avait fait une maison de charité. Il entrait d'ailleurs dans ses vues qu'ils fussent élevés dans un cloître1. Ce n'est pas sans raison que je note les circonstances qui peuvent nous persuader qu'ils ont eu un asile, provisoire au moins, dans cette maison. Il est intéressant de penser que ces trois petits êtres, orphelins de famille et de patrie, et prémices du Christianisme futur d'un grand peuple, se sont agenouillés dans cette même église, où nous retrouvons des monuments de cette époque ; qu'ils se sont assis à cette table que nous touchons encore aujourd'hui de nos mains, autour de laquelle saint Grégoire nourrissait chaque jour douze pauvres et les servait lui-même : touchante figure de ce banquet évangélique, que, peu d'années après, ses envoyés devaient offrir à la patrie de ces enfants pour la nourrir de la parole de vérité et du pain de vie. Au surplus, ce repas quotidien des pauvres a été un des signes de cette même charité qui lui fît recueillir ces orphelins. Les inspirations de son zèle pour la conversion de l'Angleterre se trouvent liées, du moins sous ce rapport, à cette vieille table mille fois bénie.
Ces enfants furent en effet des anges dans un autre sens que celui qui avait frappé d'abord le bon cœur de Grégoire. Un marchand barbare les avait traînés à Rome, mais la douce Providence les y avait envoyés. Leur apparition fut comme un
1 Pueros Anglos... ut in monasteriis dati Deo proficiant. (Epist. Greg. ad Candit. presbyt. ubi de redim. Anyl. in Gallia.)
éclair qui dirigea sa pensée vers le pays d'où ils étaient venus. Jl demanda la permission de partir, pour y prêcher l'Evangile. Il ne put l'obtenir, parce que les Romains s'opposaient à un projet qui leur aurait fait perdre le secours de ses conseils et de son génie, que les circonstances leur rendaient nécessaires : sa charité se trouva, pour le moment, enchaînée par l'estime de ses concitoyens. Mais la pensée de la conversion de l'Angleterre avait pénétré dans son âme trop profondément, pour pouvoir en sortir : son élévation à la papauté lui permit enfin de la réaliser. Il jeta les yeux sur un saint homme, humblement caché dans le monastère que Grégoire avait fondé sur le mont Cœlius. Lorsque nous traversons aujourd'hui le portique de ce couvent, nous y lisons, sur un marbre, les noms de beaucoup d'hommes illustres que cette maison a donnés à l'Eglise. Parmi les premiers noms de cette liste, se trouve celui de cet Augustin, qui est devenu l'apôtre de l'Angleterre1. Ce religieux était très -fervent dans l'oraison : nul ne devient apôtre s'il n'a commencé par être un homme de prière, et saint Grégoire connaissait trop bien cette vérité, pour confier celte mission à celui qui n'y aurait pas été préparé, comme l'avaient été les Apôtres, par les exercices du Cénacle. Or il y avait dans ce monastère un oratoire, un autel où les religieux savaient que leur père Grégoire avait obtenu du ciel une faveur insigne. Leur piété avait une vénération et un attrait
1 Augustinum cum aliis domus suse monasterii in Britanniam evangelizandi gratia destinavit. (Joan. Diacon.)
particulier pour cet oratoire privilégié, et Dieu sait les prières qu'Augustin y a faites avec les autres religieux de cette maison qui devaient partir avec lui, les larmes d'apôtre qu'ils y ont versées, les dons de lumière et de zèle qu'ils y ont reçus. Nous voyons encore aujourd'hui, près du sanctuaire de l'église, cet autel, cet oratoire où l'on a beaucoup prié alors pour la conversion de la jeune Angleterre.
On conserve aussi dans ce monastère un autre objet que je ne dois point passer ici sous silence. C'est une chaire pastorale en marbre, vénérable par son antiquité. Est-ce la chaire même de saint Grégoire? Peut-être. Mais si elle a servi seulement à quelques-uns de ses successeurs, à Grégoire II, par exemple, qui a fondé l'église actuelle, elle est toujours un antique monument de cette même autorité pontificale, en vertu de laquelle Grégoire Ier adonné au moine Augustin sa mission apostolique.
Près du monastère se trouve un groupe de trois petits édifices. Sur la porte de l'un, on lit : Triclinium (ou salle à manger) des pauvres ; c'est là que se conserve la table dont nous avons parlé. L'autre est consacré à la mère de saint Grégoire, ainsi que l'annonce l'inscription de la porte : Mémoire restituée de sainte Sylvie. Entre ces deux édifices est placée la basilique peu spacieuse que Grégoire a dédiée à saint André. Il y annonçait la parole de Dieu, et il y a prêché, entre autres, pour la fête de ce saint, une homélie qui est la cinquième du premier livre de ses homélies sur les Evangiles. Plusieurs autres églises, notamment celles de Sainte-Sabine, de
Saint-Etienne le Rond, de Saint-Clément et des Saints-Nérée et Achillée, nous offrent aussi la chaire ou le lieu dans lesquels on sait que ce grand orateur chrétien du vie siècle a prononcé tel ou tel discours, que nous retrouvons dans ses œuvres. On voit aussi dans l'église de son monastère une image de la sainte Vierge qui remonte à cette époque, et la cellule où le saint reliquaire dormait, avec cette inscription : Grégoire soulageait ici, par un court repos, ses membres fatigués par les veilles et le long travail du jour et de la nuit1. Son autre lit de repos, son lit funèbre est à Saint-Pierre, dans la chapelle où ses restes ont été déposés lors de la construction de la nouvelle basilique vaticane. L'ancien tombeau portait cette épitaphe : Ici repose saint Grégoire pape, qui a siégé treize ans six mois dix jours; il a été déposé le quatrième jour des ides de mars12.
Les monuments, les lieux, les souvenirs dont nous venons de parler se trouvent liés, de diverses, manières, à laprédication du christianisme aux Anglais, soit en rappelant le grand pape qui l'a ordonnée, soit en nous faisant voir le monastère d'où cette prédication est sortie, soit enfin en nous montrant, dans cette maison, quelques objets qui ont dû figurer dans la préparation de cette œuvre. Le même monastère renferme aussi des monuments de l'époque où un schisme déplorable a mutilé, sous les
i Nocte dieque vigil longo hic defessa labore
Gregorius modica membra quiète levât.
2 Hic requiescit sanctus Gregorius papa, qui sedit annos xni, menses vi, dies x, depositus iv Idus Mart. ; citée par Jeau le Diacre, iu Vita S. Gregor..
voûtes des vieilles cathédrales de l'Angleterre, le dépôt de la foi que son apôtre leur avait confié. Ce sont des tombeaux et des inscriptions sépulcrales, incrustées dans les murs du portique. L'une d'elles est ainsi conçue : « A Robert Pecham, Anglais, « chevalier, autrefois conseiller de Philippe et de « Marie, rois d'Angleterre et d'Espagne, illustre « par sa naissance, sa foi, sa vertu, lequel n'ayant « pu voir sans une extrême douleur sa patrie se « détacher de la foi catholique, quitta toutes les « choses qui d'ordinaire sont aimées en cette vie, « et partit pour cet exil volontaire '. Après six ance nées, ayant institué comme pour héritier de ses « biens, par testament, les pauvres du Christ, il « passa, de sa très-sainte vie dans un autre monde, « le mois de septembre de l'an quinze cent soixante- « neuf, à l'âge de cinquante-quatre ans. Thomas «. Golwell, évêque d'Asaph, et Thomas Kirton, Ance glais, ses exécuteurs testamentaires, lui ont élevé « ce monument. » Ce vieux catholique a reçu l'hospitalité dernière, celle de la tombe, sous le toit de même monastère qui avait accueilli ou protégé, dix siècles auparavant, ces trois petits enfants par lesquels a commencé le Christianisme des Anglais. Son cercueil a été déposé dans le berceau même de l'Eglise d'Angleterre. La pierre où nous lisons, sous le portique de saint Grégoire, le nom du
1 ... Qui cum patriam suam a fide catholica deficiscentem sine summo dolore non posset aspicere, relictis omnibus quee in hac vita carissima esse soient, hoc voluntario profectus exilio, post sex annos pauperibus Ghristi testamento institutis etc.
moine Augustin, et cette autre pierre, placée tout à côté, où nous lisons l'épitaphe du chevalier Robert Pecham, sont comme deux bornes qui marquent, non pour l'avenir, je l'espère, mais seulement pour le passé, l'ouverture et la clôture de la grande période catholique de l'Angleterre. On peut joindre à cette épitaphe un portrait du xvie siècle, qui a été fait pour la maison attenante à l'église de Saint-Vital, au pied du mont Quirinal. En voici l'inscription : « Jean Fischer, Anglais, évêque de Rochester, créé « par Paul III cardinal du titre de Saint-Vital, qui « toutefois a reçu la pourpre du martyre avant celle « du cardinalat, a)rant été mis à mort, l'an du Christ « mille cinq cent trente-cinq, àl' âge de soixante seize « ans, par Henri VIII, pour avoir défendu la foi ca- « tholique et la primauté du siège apostolique. Il est « presque le premier qui ait réfuté Luther et les Lu- « thériens par de savants écrits * . » Depuis lors l'église de Saint- Vital n'a plus eu de titulaire : restée veuve, comme ancienne église cardinaliste , elle attend peut-être, pour reprendre son titre, un successeur de l'évêque Fischer. L'attendra-t-elle encore longtemps? Est-il probable que des siècles doivent s'écouler, avant que les sièges d'Augustin, de Laurent, archevêques de Cantorbéry, de Mélitus, évêque de
1 Joaimes Fischerus, Anglus, episcopus Roffiensis, cardinalis à Paulo III creatus, tit. S. Vitalis, qui prius tamen martyr ii quam cardinalatus purpuram accepit , ab Henrico VIII, ob fidei catbolicse et Sedis Apostolicse primatus defeusionem, occisus anno Christi M. D. xxxv, aetatis vero 76. Primus fere omnium Lutkerum et Lutheranos scriptis suis doctissime confutavit.
Londres, puis archevêque de Cantorbéry, de Juste, évêque de Rochester, d'Honorius, archevêque de Cantorbéry, tous venus du monastère de saint Grégoire, voient se renouer, par leur union au centre de l'unité, la chaîne, brisée pour eux, de la succession apostolique? Il serait difficile de croire que cette époque soit bien éloignée, si les signes, qui se produisent de nos jours, continuent de se développer. Qu'il soit donné du moins au Pontife, aujourd'hui héritier de la chaire et de la piété de saint Grégoire comme de son nom, qui a vécu dans son monastère, qui en a été l'abbé comme lui, qui a souvent prié dans son oratoire, qui est sorti, comme lui, de cette humble maison pour être élevé sur le siège de saint Pierre, qu'il lui soit donné d'entrevoir le jour où l'Eglise d'Angleterre retrouvera savénération nationale pour le monument de son berceau !
Les quaTtiers de Rome, qui figurent parmi les origines chrétiennes de quelques autres nations dont nous allons parler, ne sont pas, à cet égard, des monuments aussi spéciaux que l'est, relativement à l'Angleterre, le couvent de Saint-Grégoire. Mais l'histoire de la conversion de ces peuples entremêle ces monuments à ses premiers récits. On se ménage un genre d'intérêt généralement trop négligé, lorsqu'on peut, en parcourant l'enceinte de Romer l'histoire à la main, y remarquer, de distance en distance, les nids d'où se sont envolés les aigles de la prédication évangélique, ou dans lesquels ils sont venus mourir.
Avant qu'Augustin eût porté la lumière chez les Anglais, la partie septentrionale des îles Britanni-
ques avait déjà vu arriver les messagers delà foi. Dans le ve siècle, Pallade avait été envoyé, en qualité d'évêque, dans la Scotie ou l'Hibernie, par le pape Célestin Ier. Mais quel qu'ait pu être le zèle de ce missionnaire, la conversion de l'Irlande au Christianisme est due à saint Patrice. Suivant certains chroniqueurs, ce jeune Hibernien avait été vendu comme esclave, dans son enfance, et il avait séjourné pendant plusieurs années dans des contrées soumises à la domination romaine. D'autres ajoutent qu'il fut élevé dans la Gaule, et qu'il y reçut une éducation très-pieuse. Lorsque la vocation d'apôtre descendit sur lui, il tourna ses regards vers sa patrie et vers Rome. Ecoutons le compilateur de ses Actes, Jocelin : « Patrice voulut se rendre auprès « du siège fondé sur la pierre. Il désirait se pénétrer « plus profondément des règles canoniques de la « sainte Eglise romaine, et obtenir, pour sa mission « et ses actes, la force que donne l'autorité aposto- « lique *... Le bon Dieu favorisa son voyage. Arrivé « dans la ville qui est la tète de l'univers, il visita, « comme il le devait, avec une grande dévotion, « les tombeaux des Apôtres et des martyrs2. Il se « concilia aussi l'amitié et les bonnes grâces du « pontife (Célestin Ier)... Celui-ci le consacra évê- « que et le destina à la conversion de l'Hibernie3. »
1 Sanctre Romanse Ecclesise canonicis institutis imbui cupiens auctoritate apostolica iter et actur, suos roborari. (Vit. S. Patrie, auct. Jocelino.)
2 Ad urbem orbis caput devenit, Ajiostolorum et martymm memorias, débita devotione venerationis visitans. (Vita S. Patrie., etc.)
3 Hic autem S. Patricium... in pontificem tandem couse-
Suivant un de ses historiens, saint Patrice aurait été sacré dans un autre pays ' ; mais la chronique de Sigebert confirme2, sur ce point en particulier, le récit de Jocelin, et celle qui en diffère, quant à cette circonstance, rapporte également le voyage de saint Patrice à Rome.
Lorsqu onsong-e quel martyre l'Irlande a souffert, pendant les trois derniers siècles, pour son attachement à la foi catholique, on suit, avec plus d'intérêt encore, les pas de son apôtre, commençant sa carrière par visiter, dans le centre de l'unité catholique, Us tombeaux des martyrs. Les basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Saint-Sébastien, de Saint-Laurent, de Sainte- Agnès, forment les principaux points de ce' pèlerinage.
Les îles Britanniques ne tardèrent pas à devenir elles-mêmes une pépinière d'hommes apostoliques. Ceux d'entre eux qui appartenaient à la race anglosaxonne, durent naturellement se diriger vers les provinces occupées par les tribus de leurs compatriotes, qui n'étaient pas encore chrétiennes. Ils ne durent pas oublier non plus les forêts de la Germanie, parmi lesquelles se trouvait le berceau de leur nation : la communauté de langage leur donnait une grande facilité pour y prêcher l'Evangile. Un de ces missionnaires, saint Wilfrid, était venu à Rome dans sa jeunesse. Eddius, qui a écrit sa vie, rapporte que, pendant plusieurs mois, il y visita chaque jour
cravit, ipsumque ad convertendam geutem Hibernicam destinare decrevit. (Ibid.)
1 Prob.,in Vit. S. P<Hr.
2 Sigebert., in Chro i.
les lieux saints l. Mais il remarque particulièrement, en racontant son arrivée dans cette ville, que le jeune pèlerin se mit en prières dans l'oratoire de Saint-André, et qu'il y demanda à Dieu, par l'intercession de cet apôtre, l'intelligence pour lire l'Ecriture, et l'éloquence pour convertir les païens 2. Les pèlerins anglais avaient une dévotion particulière pour l'oratoire de Saint-André, parce que c'était à cet apôtre que saint Grégoire avait dédié une église, dans son monastère du mont Cœlius, d'où étaient sortis les apôtres de l'Angleterre. De retour dans son pays, Wilfrid y fut fait évèque ; puis chassé de son siège par la violence d'un roi dont il combattait les passions, il revint alors à Rome pour y demander justice et appui, et il y trouva l'un et l'autre. Il fut admis à siéger dans un concile contre les Monothélites, qui se tint dans la basilique de Latran 3. C'est à l'occasion de ce second voyage à Rome qu'il a semé la parole de Dieu dans la Frise. Il a travaillé aussi à la conversion des Anglo-Saxons méridionaux.
Le souvenir du principal apôtre de la Frise et de
1 Per multos meuses loca Sanctorum omni die circumiens. (Vit. S. Wilf., auct. Eddio, c. v.)
2 Roraam venit, in oratorio sancto Andrese dedicato, supra cujus sunimitatem quatuor Evangelia posita crant, humiliter genuflectens oravit... ut pro sua intercessione Dominus ei legendi ingenium et docendi in gentibus eloqueatiam concedisset. (Ibid.)
3 Tune congregantibus sanctissimis Episcopis et Presbyteris plus quam quinquaginta in Basilicam Salvatoris Domini nostri J. G. quae appellatur Conslanliniana , etc. (Ex eod. Eddio.)
la Hollande, né aussi en Angleterre, est particulièrement lié à une des anciennes basiliques de la ville sainte. "Wilbrod, qui avait fait le voyage de Rome, au commencement de son apostolat, s'y rendit de nouveau quelques années après : il fut sacré évêque de la Frise par le pape Sergius, dans la basilique de Sainte-Cécile l.
Mais la propagation du Christianisme en Allemagne se rattache principalement aux travaux apostoliques d'un autre Anglais, et à l'impulsion donnée par lui. S'il n'est pas sans intérêt de connaître le lieu et les circonstances du baptême d'un enfant devenu par la suite un grand personnage, cet intérêt augmente lorsqu'il s'agit du lieu où s'est accompli ce qu'on pourrait appeler le baptême d'un peuple, je veux dire l'acte qui a donné un caractère stable à son initiation chrétienne. Cet acte a eu lieu, pour l'Allemagne, dans la basilique de Saint-Pierre, lors du second voyage de saint Boniface à Rome en 723, sous Grégoire II. Il y avait fait un premier voyage en 719, et il y avait reçu la mission d'évangéliser la Germanie. Rappelé quelques années après pour rendre compte de ses travaux, il partit pour l'Italie, entouré d'une troupe de ses frères en Dieu,
i Ordinatus est autem in ecclesia sanctae martyris Cœcilise, die natalis ejus, imposito sibi à Papa memorato nomine démentis, ac mox remissus ad sedem episcopatus sui. (Beda, lib. V, cap. xii.) — Suivant Albinus Flaccus (apud Surium, t. VI), saint Wilbrod aurait été ordonné dans la basilique même de Saint- Pierre : « publiée in ecclesia Beatissimi Pétri « Principis Apostolorum cum magna dignitate more aposto- « lico eum ordinavit (Papa) archiepiscopum. »
première députation de cette chrétienté naissante. « Du plus loin qu'il aperçut les murs de Rome, dit « la chronique contemporaine, il rendit' grâce à « Dieu, et se recommanda aux saints Apôtres1. » Le pape le fit venir dans l'église de Saint-Pierre, s'entretint avec lui pendant des jours entiers, et le consacra évêque à la fête de la Saint-André. Son nom anglais de Wilfrid fut changé à son sacre en celui de Boniface. Tout indique que cette ordination a été faite dans la basilique vaticane. Après sa consécration, il déposa dans la confession de saint Pierre un écrit qui se terminait par ces mots : « Moi, « Boniface, chétif évêque, j'ai écrit de ma propre « main ce papier contenant mon serment de fidélité, « et, en le posant sur le corps sacré de saint Pierre, « je promets d'observer ce serment devant Dieu, « mon témoin et mon juge2. » Le chétif évêque, reprenant ensuite son bâton ou sa mule de voyage, retourna s'enfoncer dans les forêts de la Germanie pour y accomplir son œuvre ; l'histoire sait combien elle fut grande. Saint Corbinien, qui a été aussi un des premiers prédicateurs du christianisme en Allemagne; saint Amand, qui a prêché sur les rives de la Garonne, de l'Escaut et du Danube; saint Kilien,
* Conspectisque Romanse urbis mœnibus , Deo gratias agens beatorum Apostolorum patrocinio se commendavit. (Wilbald, Vit. S. Bonif.)
2 Hune etiam indiculum sacrarnenti ego Bonifacius exigu us episcopus manu propria scripsi, atque ponens supra sacratissirnum corpus sancti Pétri, ita ut praescriptum est, Deo teste et judice, feci sacramentum, quod et servare promitto. flbid.)
qui a évangélisé la Franconie, vinrent également se prosterner à la Confession de saint Pierre1, d'où partirent, en d'autres temps, Paul, Formose, Donat, Léon, Marin, missionnaires du pape Nicolas Ier chez les Bulgares2, l'évêquede Tusculum, Egidius, envoyé dans la Pologne par Jean XIII, et Wilbald, Prochore, Jordan, Godefroi, Lucide, Angelot, Octavien et Julin qui reçurent une mission apostolique pour la Vandalie 3.
La vie de saint Anschaire, écrite par Rembert, son disciple et son successeur, nous apprend que le pape Grégoire IV, en l'instituant son légat pour répandre le Christianisme chez les Suédois, les Danois, les Islandais et tous les peuples du nord 4. lui conféra cette mission ave® l'appareil d'une cérémonie imposante, dans laquelle il frappa d'anathème quiconque tenterait d'arrêter la marche du nouvel apôtre 5. « Cet anathème, dit une ancienne « chronique en vers, fut prononcé devant le lieu « consacré par un corps bienheureux qui en a fait
1 Arib., in Vit. S. Corbinian. — Act. S. Landolini a S. Aulbert. script., ubi de S. Amando. — Act S. Kilian.
2 Anast., I Nicol. I.
3 Ann. Baron, ad an. 965.
* Atque ipsum in praesentia constitutum legatum in omnibus circumquaque gentibus Sueonum , Danorum, Farriae Gaulandon, Islandon, Scridelidon, Slavorum, necnon septen trionalium atque orientaliuni nationum, etc. ("Rembert, ia Vit. Ansch., c. xx.)
5 Ante corpus et confessionem S. Pétri Apostoli publicam Evangelizandi tribuit auctoritatem. .. omnem resisteutem... anathematis muci'one percussit. (Remb., in Vcla Ansch.)
« sa demeure terrestre, devant l'arche de ton sé- « pulcre, ô portier du ciel M »
Saint Cyrille, apôtre des Slaves, a été inhumé dans la basilique de Saint-Clément. Sous le nom de Constantin le Philosophe, il s'était fait connaître à Byzance, et, d'après Anastase, il avait réclamé avec force contre une erreur de Photius. Celui-ci n'était pas encore séparé de l'unité, mais il marchait déjà dans des voies tortueuses pour monter sur le siège patriarcal de Constantinople. Qui sait si la douleur qu'éprouva Cyrille, en voyant les maux dont l'Eglise était menacée par l'ambition d'un homme pour lequel il avait de l'amitié, n'a pas été un des motifs qui ont concouru à lui faire accepter la mission qui l'éloignait de son pays? Dans ses courses évangéliques parmi les populations slaves, il demeura toujours fidèle à la communion et à l'autorité du Saint-Siège; car ayant été appelé à Rome pour y rendre compte de ses travaux, comme l'avait fait précédemment Boniface, l'apôtre de la Germanie, il partit sur-le-champ. Il y fut consacré évoque ainsi que Methodius, son frère et son compagnon de voyage; la prêtrise et le diaconat furent conférés aux disciples qu'ils avaient amenés et qui devaient s'en retourner avec eux2.
1 Ante locum veneranda sacrât quem gleba beati Corporis, ante tuam, paradisi Janitor, arcam, Addidit edictum super hoc anathema fremendum.
(VU. Melric. S. Ansel. a Gualdone.)
2 Consecraverunt ipsum et Methodium in Episcopos, necnon et cseteros eorum discipulos in Presbyteros et Diaconos. (Auctorprioris Vit. S. Cyril.)
Mais Dieu avait marqué à Rome le terme des courses de Cyrille : il l'appela dans le sein de son repos. Méthodius demanda la permission d'emporter son corps avec lui. Le pape, qui était alors Adrien II, y avait consenti, mais le clergé et le peuple ne purent se résigner à laisser partir ce glorieux cadavre que la Providence leur avait donné. Forcé de céder à cette violence delà vénération publique, Méthodius pria seulement que le corps de son frère fût déposé dans l'église dédiée à saint élément. La raison de ce choix était touchante. On Svlit que saint Clément, pape du ier siècle, avait été exilé au delà du Pont-Euxin, dans la Chersonèse, et qu'il y avait été martyrisé. Un temple construit plus tard sur son tombeau, dans une île fcout près du rivage, avait été détruit dans les incursions des barbares ; son cercueil de pierre avait été couvert par les flots *. Sous l'empereur Michel, un prêtre, nommé Philippe, avait reporté son corps à Cherson; c'était là qu'il se trouvait, lorsque saint Cyrille le prit avec lui en partant pour Rome 2. Il était donc bien con« venable que cet évêque des Slaves y reposât dans la basilique, on pourrait dire dans la maison de ce pape, mort aussi bien loin de ses foyers paternels, et qu'il avait rapporté de ses propres mains dans
1 Ab incursu barbarorum templum illud destructum erat, et a"ca cum corpore marinis fluctibus obruta. {Calai. SS. lib. X ei Léon. Ostiens.)
- Corpus ipsum a sancto Cyrillo Slavorum Episcopo inde sublatum et Romain delatum, atque in ecclesia ejus nomine fabrioata reconditum est ubi requiescit miraculis clarens. llbid.)
«ette même église pour lui rendre un tombeau natal. La demande de Méthodius ne pouvait manquer d'être accueillie ; le corps fut déposé parmi les acclamations du peuple dans un monument placé vers la droite du sanctuaire *. Dans ]e xvie siècle, on a retrouvé ces reliques sous l'autel d'une chapelle très-ancienne 2. Le corps de saint Ignace, évêque d'Antioche, qui a souffert à Rome, sous le règne de Trajan, repose aussi dans cette église. Peu de temps après son martyre, ses restes avaient été transportés dans sa ville épiscopale par les disciples qui l'avaient accompagné à Rome. Ils furent reportés dans cette ville, vraisemblablement à l'époque de la prise d'Antioche par les Sarrasins, au vne siècle. La basilique de Saint-Clément fut très-convenablement choisie pour recevoir ce dépôt sacré. Ces deux saints avaient été contemporains, et cette église est tout près du Colisée,.où saint Ignace a été dévoré par les bêtes et dont le sol a été teint de son sang. Ainsi, un des premiers papes, troisième successeur de saint Pierre à Rome, et martyrisé dans la Chersonèse, un des premiers évêques grecs de l'Asie, successeur de saint Pierre à Antioche, martyrisé à Rome, et l'apôtre des Slaves, mort à Rome en y
1 Annuit hujusmodi petitioni praesul sanctissimus, et concurrente cleri ac populi maxima frequentia cura ingenti lgetitia et reverentia multa, simul cum locello marmoreo in quo pridem illum prœdictus Papa condiderat, posuerunt in monumento ad id preeparato in basilica B. démentis, ad dexteram partem altaris ipsius. (Auct. prioris Vit. S. Cyril.)
2 Quorum sacras reliquias nuper sub altari in ejusdem ecclesise sacello pervetusto repertas esse accepi. (Baron.. Not. ad martyrol. de SS. Cyril, et Aleih., ad diem. 9 niart.)
faisant sa profession de foi, se trouvent réunis dans la même église, pour que leur commun tombeau soit un témoin qui rappelle l'antique unité. Tous les Russes pieux qui sont rentrés dans cette unité doivent aimer cette vieille église de Saint-Clément; elle leur dira beaucoup de choses, et ils en ont beaucoup aussi à y demander à Dieu. Quant à ceux qui, en scrutant le fond de leur cœur, y découvrent que des pensées terrestres se placent entre eux et la vérité catholique vers laquelle ils sont intérieurement attirés, qui sentent déjà la chaleur de ce flambeau, sans marcher encore à sa lumière, la visite de cette église est pour eux tout à la fois bonne et triste. Qu'ils y prient du moins l'apôtre catholique qui inventa l'alphabet slavon, de leur apprendre à lire, du plus pur regard de l'âme, les caractères dont se compose ce mot vivant, impérieux, ineffaçable, que Dieu a écrit dans l'Evangile et dans les consciences : Y unité.
Le monastère de Saint-Boniface et de Saint- Alexis, qui existe encore aujourd'hui sur le mont Aventin, a été, vers la fin du xe siècle, une pépinière de missionnaires chrétiens pour les pays du nord de l'Europe, il y avait eu là une ancienne diaconie1, qui était, comme tous les établissements de ce genre, une institution de charité. Neriniapensé que celle-ci avait été spécialement destinée à donner l'hospitalité aux voyageurs, en mémoire de saint Alexis, célèbre par ses voyages, dans la maison du-
* Anast. in Léon. IIÎ.
quel cette diaconie avait été fondée1. Au xe siècle, elle fut convertie en monastère, qui fut aussi une maison d'hospitalité. Son organisation offrit uîi phénomène assez rare dans les annales des ordres monastiques ; on y suivait à la fois deux règles. Un métropolitain grec de Damas, qui avait fui la Syrie bouleversée par les Sarrasins, avait obtenu du pape Benoît VII l'autorisation de s'établir en cet endroit avec des religieux de sa nation 2. Ces Grecs s'y réfugièrent, disent les historiens, comme la colombe dans l'arche. Mais cette maison eut en même temps des religieux latins, entre autres, un membre de cette famille des Crescentius, si tragiquement fameuse dans les fastes de Rome à cette époque, lequel y embrassa la vie de retraite et de pénitence. Les religieux grecs y suivaient la règle de saint Basile, patriarche des ordres monastiques de l'Orient. Les Latins observaient celle de saint Benoît, patriarche du même genre pour l'Occident3. Ces deux grandes institutions, qui couvraient de leur ombre toute la chrétienté, entrelacèrent leurs rameaux dans le monastère de ce saint Alexis, qui avait été lui-même, à sa manière, par son origine, ses voyages et sa mort, un lien de l'Orient et de l'Occident. La composition de ce monastère fit qu'il devint tout natu-
1 F. Nerin., de Templ. et Ccenob. SS. Bonifac. et Alex., Historien monum., c. vi.
2 Epitaph. Sergii, in Ccenob. SS. Bonifac. et Alex. — Et Baron., ad ann. 990.
3 Grreci optimi veniunt, Latini similes militaverunt : superioribus pius Basilius, inferioribus magnus Benedictus dux sive rex erat. (Act. S. Adalbert. Prag.)
Tellement le rendez-vous et la demeure des saints personnages, qui venaient séjourner pendant quelque temps à Rome1. Le mélange de religieux appartenant à des pays et à des rites différents, la présence des étrangers auxquels ils donnaient l'hospitalité, les conversations qui s'établissaient dans ce contact perpétuel de nationalités diverses, portaient souvent la pensée de ces moines vers les pays lointains. Cette direction d'idées, se combinant avec la ferveur qui régnait dans ce monastère, suggéra à un certain nombre d'entre eux le désir d'être des missionnaires de la foi. Ils ne pouvaient guère songer à exécuter ce projet dans les contrées du levant et du midi que la barrière des armées musulmanes fermait à leur prosélytisme. A l'ouest, la France, l'Espagne, l'Angleterre étaient chrétiennes. Leur zèle se tourna donc du côté du nord, d'autant plus que quelques-uns étaient originaires d'Allemagne. Woitech, qui reçut le nom d'Adalbert et qui était né en Bohême, alla prêcher l'Evangile dans son pays, et ensuite en Prusse où il mourut pour la foi2. Boniface, autre Allemand, ami de l'empereur Othon III, « ayant appris la sainte et triom- « pliante mort d'Adalbert, et enflammé lui-même du « désir d'avoir une pareille fin, » quitta aussi le monastère de Saint- Alexis , après avoir reçu du pape la mission et le caractère d'évêque. Il s'en alla, en chantant les psaumes sur sa route et marchant souvent pieds nus, annoncer Jésus-Christ dans la Russie
1 Factus est locus ille domicilium sanctorum vivorum illuo accedentium et proficiscentium. (Baron., ad anu. 990.)
2 Act. S. Adalb. episc. Prag.
méridionale1. Quand la nouvelle de son martyre fut arrivée en Italie, saint Romuald, le fondateur des Camaldules, « se sentit pressé à son tour de répan- « dre son sang pour Dieu, et partit pour la Hon- « grie, » où le mauvais état de sa santé ne lui permit pas d'arriver2. La soif du martyre se propageait comme une sainte épidémie d'une de ces âmes à l'autre. Benoît et Jean, disciples de saint Romuald, qui ont appartenu au monastère dont nous parlons, évangélisèrent la Pologne3. Chacun de ces principaux missionnaires emmenait avec lui des compagnons. Le couvent du mont Aventin fut donc, pour employer ici une locution moderne, un séminaire des missions étrangères pour les nations du Nord. Quelquefois un de ces religieux, ayant rencontré des obstacles insurmontables et se défiant de ses propres forces, s'en revenait, ainsi qu'il est arrivé à saint Adalbert, chercher un peu de repos à l'ombre de son monastère chéri, sous le ciel de Rome, comme un oiseau fatigué revole vers son nid. La vie contemplative lui paraissait plus douce après les fatigues de la vie active : « Ayant retrouvé sa belle Ra-
1 Audiens autem B. Bonifacius... gloriosum S. Adalberti episcopi Pragensis martyrii triumphum, et ipse accensus raartyrii desiderio, susceptoque a Papa pontificatus officio, mox ad regern Russise profectus est. (Vit. S. Romoald. ab Hieronym. Eremit. camald., c. vm.)
2 Romoaldus audiens quia beatissimus vir Bonifacius raartyrium suscepisset, nimio desiderii igné succensus ut pro Christo sanguinem funderet, Hungariam mox ire disposuit. (VU. S. Romoald. a B. Petro Damian., c. xm.)
3 Nerin., de Cœnob. SS. Bonif., etc. — P. Damian., in Vit. S. Romoald.
« chel, dit un écrivain de cette époque, il oubliait « sa laborieuse Lia1, » car les consolations de la piété étaient grandes dans cette sainte maison. « Les discours du ciel y tombaient comme une « pluie, et des paroles de feu y couraient d'un cœur « à l'autre2. » Mais le même esprit de Dieu, qui donnait tant de charme à cette retraite pour le missionnaire en repos, l'en faisait repartir quand le moment était venu; celui d'entre eux qui a eu le plus d'amour pour sa cellule sur l'Aventin, est allé mourir sur les bords de la mer Baltique. L'établissement de ce foyer de prosélytisme au xe siècle témoigna que, malgré les scandales de cette époque, l'Église mère demeurait toujours féconde.
Bénie soit la demeure de ces âmes d'élite, qui a eu tant de pouvoir pour se les attacher et pour les détacher d'elle ! Quand nous visitons ce monastère habité aujourd'hui par des religieux Hiéronymites, la légende si dramatique de ces deux patrons, saint Boniface, martyr à Tarse, dans le ive siècle, et saint Alexis, est plus présente à notre souvenir que le récit, un peu uniforme, des travaux apostoliques de ces missionnaires, dont les noms sont moins généralement connus. L'église, qui a été reconstruite, ne conserve du moyen âge que son clocher byzantin et quelques incrustations. Mais, dans le cloître,
* Dulcem Romam revisit... hic secretos monasterii sinus caram requiem intrat et amplexus pulchram Rachel, libenter obliviscitur laboriosam Liam. {Vit. S. Adalb. Prag. a monach. coœvo, c. îv.)
2 Pluebant ibi sermones Dei, accensse sententiae mutuô cursaut. (Ibid.)
soutenu par de belles colonnes de granit et de marbre, on retrouve quelques monuments du xe et du xie siècle. L'inscription funéraire de Grescentius, dont nous avons parlé, a été composée par un contemporain des missionnaires, vraisemblablement par un moine de leur couvent, et peut-être par quelqu'un d'entre eux1. Nous y avons remarqué le passage suivant : « Le Christ, ardent ami des « âmes et médecin expérimenté, lui avait donné « pour longtemps une maladie miséricordieuse, « afin que, tombant du haut des espérances du « monde, il se prosternât sur le tombeau de notre « martyr pour l'embrasser et s'y dévouer au Sei- « gneur2. » Nous lisons aussi dans le même corridor l'épitaphe du métropolitain de Damas, Sergius, fondateur de cette colonie de saints3 . Mais il est àre-
i Elle date de 984, comme l'indiquent les derniers mots, aujourd'hui détruits sur la pierre, mais conservés dans les Annales de Baronius. Cette épitaphe donne à ce Grescentius le titre de grand duc, dux quoque magnus, après lui avoir donné celui d'illustre citoyen romain, eximius civis romanus. Cette dernière qualification concourt, avec beaucoup d'autres preuves, à établir que le régime municipal a toujours subsisté à Rome sans interruption à l'époque où il avait généralement succombé sous les coups de la féodalité.
2 Quem xps animar. amans medicusq. peritus corripuit langore pio longevo ut ab orni spe mundi lapsus prostratus limina scî martyris invicti Bonifatii amplexus et illic se dmo tradidit, etc.
3 Sergius bic recubat Metropolita sepultus
Qui quondam fuerat Damasci tempore longo... Cœnobium sci Benedicti condidit hicce Primo qui statuit stœ certamina vitae Quatuor hic annos vixit sub tramite recto.
gretter qu'on n'ait pas placé dans ce cloître, comme on l'a fait dans celui du monastère de Saint-Grégoire, une pierre sur laquelle serait gravée la liste des personnages illustres par leur sainteté et leurs travaux, qui sont sortis de cette maison. Nous voudrions du moins y lire quelques lignes rappelant l'effusion de l'esprit divin sur elle dès ses premiers jours. Une inscription assez belle, quant à la pensée, pourrait être tirée d'une pièce de vers enfouie dans un vieux parchemin des archives de ce couvent. Ces vers font allusion à la situation du monastère, dont l'église s'élève sur la tombe du martyr auquel elle a été primitivement dédiée, tandis qu'au-dessous l'antre de Cacus, immortalisé par Virgile, laisse voir sa bouche béante. « Dans ce même lieu, disent ces « vers, où des malheureux étaient traînés aux tor- « tures et à une mort sanglante par un homme de- « venu une bête sauvage, un autre homme, qui est « devenu un ange, conduit à la vie des cœurs souf- « frants, par le chemin des consolations et des « vœux sacrés1. »
Il ne faut pas oublier que durant tous ces siècles où la Papauté s'était occupée de la propagation de la foi chez les païens, elle avait travaillé, avec une activité incessante, à maintenir chez les peuples chrétiens la pureté de la foi. D'une main elle jetait au loin la semence évangélique dans le Nord et dans l'Occident; de l'autre elle étouffait l'ivraie des héré-
1 Hue tractos homines in mortem caede cruenta
Torquebat miseros bestia factus homo...
Hue ductos homines in vitam vota per aima Solatur trepidos angelicatus homo.
sies, particulièrement dans les contrées orientales où le Christianisme avait été établi dès les premiers temps. Mais le moment arrivait où sa sollicitude devait, sous un autre rapport, se diriger vers ces mêmes pays ravagés par l'Islamisme. La seule mission qu'il fût possible d'y exercer alors était d'y pourvoir à la conservation et à l'affranchissement des populations restées fidèles. C'était toujours étendre le Christianisme, non dans les lieux, mais dans l'avenir, en assurant la perpétuité de générations chrétiennes, souches futures de chrétientés plus nombreuses. Dans ce but, une guerre générale contre le Mahométisme était nécessaire, non que l'Evangile doive être propagé par la force, mais parce qu'il est légitime de repousser par les armes les invasions des peuples armés contre l'Evangile. Déjà, dans le xe siècle, le pape Gerbert, connu sous le nom de Sylvestre II, avait conçu l'idée des croisades. Grégoire YII l'avait ensuite reprise avec ardeur : il voulait partir lui-même pour l'Orient, entraînant rois et peuples à sa suite. Depuis lors, la demeure des papes à Saint-Jean de Latran fut constamment habitée, pour ainsi dire, par cette pensée. Leur palais sur le mont Cœliusaété, pour ces guerres saintes, ce qu'avait été, pour les guerres de l'ancienne Rome, le palais du sénat au pied du Capitole. C'est de cette résidence que partirent tant de lettres, d'exhortations, de proclamations qui soulevaient la chrétienté. C'est dans la basilique de Latran que se tint, sous Innocent III, ce concile qui fut, relativement à la croisade, comme une assemblée des états généraux de la chrétienté.
Deux patriarches, celui de Constantinople et celui de Jérusalem, ceux d'Antioche et d'Alexandrie représentés par leurs délégués, soixante et onze primats et métropolitains, quatre cent douze évêques, les nonces des prélats qui n'avaient pu se rendre au concile, huit cents abbés et prieurs de monastères, les ambassadeurs des princes chrétiens, prirent place dans l'abside et les nefs croisées de la basilique. Le pape ouvrit la première séance par ces paroles mémorables : « Comme le Christ est ma vie et que « la mort m'est un gain, je ne refuse pas, si telle « est la volonté de Dieu, de boire le calice de la « passion, qui me sera offert soit pour la défense « de la foi catholique, soit pour la délivrance de la « Terre sainte, soit pour la liberté ecclésiastique, « quoique pourtant je souhaite de demeurer dans « ce corps de chair, jusqu'à l'achèvement del'œu- « vre commencée. Je vous dis donc que je désire « célébrer avec vous trois pâques, ou la fête d'un « triple passage corporel, spirituel et éternel : cor- « porel, en passant d'un lieu dans unautre lieu, pour « la délivrance de la misérable Jérusalem; spirituel, « en passant d'un état de choses à un autre état, « par une réforme universelle de l'Église ; éternel, « en passant d'une vie à une autre vie, où s'obtient « la gloire céleste. » L'antique chaire pontificale en marbre, sur laquelle Innocent III a dû siéger au milieu de cette assemblée, au moins pour certaines fonctions, se trouve aujourd'hui dans le portique inférieur du cloître de Latran. La grande figure du Sauveur en mosaïque qui domine le chœur de l'église, le très-ancien crucifix en bois, placé sur
l'autel du portique semi-circulaire de saint Léon, les deux statues de saint Pierre et de saint Paul, qui sont à côté de cet autel, ont assisté à ce concile.
Les croisades eussent fini, suivant toute probabilité, par effectuer l'affranchissement de l'Orient chrétien, si une dynastie latine eût pu s'établir sur le trône de Constantin, et y remplacer cette souveraineté byzantine, si coupable envers la république chrétienne, et moins dégradée par son incapacité pour le bien que par sa puissance pour l'empêcher. L'essai de cette restauration énergique de l'empire oriental a laissé un monument dans la basilique de Saint-Laurent hors des murs . Il fait partie des fresques du xme siècle que l'on voit sous le portique. Parmi ceux de ces tableaux, très-endommagés par le temps et l'intempérie des saisons, qui représentent divers traits de la vie de saint Laurent et de son martyre, Mabillon en a remarqué un relatif à un tout autre sujet. Il eût été difficile de le reconnaître, sans une indication que l'histoire a conservée par rapport à un événement religieux et politique dont cette église a été témoin. On sait qu'en 1217, Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, fut couronné empereur de Constantinople par le pape Honorius III dans cette môme basilique de Saint-Laurent. Dans le tableau dont il s'agit, le nouvel empereur et Ieule, sa femme, sont à genoux : le pape leur donne, de la main gauche, la communion, et les bénit de la main droite. Ce n'est pas sans raison, sans intention que ce tableau a été placé parmi ceux qui se rapportent aux faits de saint Laurent, arrivés plus de neuf siècles r.vant l'événement que celui-ci retrace : il rattache à
la protection de ce martyr ce qui venait de s'accomplir dans sa basilique. Les intervalles de temps ne détruisent pas, pour les artistes chrétiens, l'unité historique des compositions consacrées aux saints. Les saints continuent de vivre avec nous par leur intervention fraternelle ; les événements dus à leur protection ne sont, à quelque époque qu'ils aient lieu, que des épisodes successifs de cette présence terrestre des âmes bienheureuses, qui se perpétue sous d'autres formes, depuis qu'elles sont entrées dans l'éternité. Cette observation explique et justifie divers tableaux du moyen âge, qui semblent offrir un amalgame bizarre d'époques bien éloignées les unes des autres. Les fresques du portique de Saint- Laurent laissent voir, comme tant d'autres œuvres du même temps, les traces d'une exécution grossière; mais le profond sentiment du Christianisme, dont les artistes de cette époque étaient pénétrés, leur faisait saisir, par une sorte d'instinct, des combinaisons renfermant implicitement des principes qui sont entrés plus tard dans la théorie de l'art chrétien.
Nous noterons aussi une image de la Vierge, placée derrière le maître-autel de l'église de Sainte-Françoise-Romaine au Forum, et apportée de Troie à Rome par un Frangipani, à l'époque des croisades, vers le commencement du xir3 siècle ; les tombeaux de frère Raimond Zagoste et de frère Alphonse de Vignacourt, grands maîtres de l'ordre de Malte, dans les souterrains de Saint-Pierre, et les tombeaux d'autres grands maîtres dans le prieuré de l'ordre sur le mont Aventin; l'inscription du monu-
ment du pape Pie II dans l'église de Saint-Andr«'< délia Valle *; les insignes et les chaînes du port d<* Smyrne 2, les verrous des portos de Tunis 3, qui ont été suspendus, les premiers, sous Sixte IV, les seconds, sous Paul III, aux. deux côtés de l'entrée principale de la basilique val i cane, les drapeaux turcs que nous voyons encore sous la voûte de la belle église de Sainte-Marie de la Victoire 4. Ces monuments ont concouru, avec quelques autres objets, à perpétuer dans l'enceinte de Rome le souvenir de cette longue et généreuse lutte de la chrétienté, dont on a dit, avec tant de raison, que, si chaque croisade a échoué, toutes ont réussi.
Les croisades ont contribué à préparer, pour la propagation de l'Evangile, un autre résultat que celui qu'il eût été possible de prévoir. Elles avaient favorisé divers progrès dans l'organisation de la marine; l'excitation qu'elles avaient produite dans la chrétienté avait fait naître une activité nouvelle, qui cherchait des issues. Les relations avec l'Orient avaient reporté les imaginations vers les contrées mystérieuses situées aux extrémités de l'Asie. Les pressentiments, les vaisseaux étaient prêts. Dieu mit une pensée hardie dans le cœur de trois ou
1 Conventum Christianorum Mantuse pro fuie habuit .. Custos justitise et religionis, eloquio admirabilis, parata classe, ac Venetorum duce cum suo senatu commilitonibus Cbristi habitis, in bello Turcis indicto Anconse decessit, etc.
- Ronan., Hist. Templ. Valic, c. x.
3 Alphar., in Tobul. Iconograph. Basli. Vatic.
4 bonan., Hist. Tetnpli Vatic — Ces monuments se trouvent maintenant dans un des corridors de la maison des cbanoiues de Saint-Pierre.
quatre hommes, et les envoya au levant et au couchant. Les parties les plus reculées du vieux monde furent reconnues, le nouveau monde fut découvert. A l'aspect des domaines qui s'ouvraient devant elle, la passion des richesses poussa des cris de joie; mais, dans une région supérieure où souffle l'esprit de Dieu, une autre voix retentit : Allez, enseignez toutes les nations. Les annales des trois derniers siècles peuvent à peine compter la foule des apôtres qui ont répondu à cet appel.
La basilique de Sainte-Marie Majeure renferme des monuments de cette nouvelle période de la propagation de la foi. Le magnifique plafond de la nef principale a été doré avec le premier or envoyé d'Amérique. L'Asie est aussi représentée : dans un des bas-reliefs de la chapelle Pauline de cette église, on voit des ambassadeurs de la Perse et du Japon, qui furent reçus à Rome par Paul Y. L'Afrique figure également dans ce bas-relief par un député du Congo envoyé au même pontife. Il mourut au Vatican peu de temps après son arrivée. Son tombeau est placé dans la chapelle du baptistère de Sainte-Marie Majeure. Les nègres, qui viennent à Rome, s'arrêtent pensifs et joyeux devant ce monument. Cette tête africaine, ce buste à la face noire qui se détache si bien sur le marbre blanc du mausolée, avec sa tunique du Congo, son ceinturon et son carquois, cette longue épilaphe qu'ils comprennent du moins comme une marque d'honneur, ce tombeau d'un nègre, érigé à côté des bustes de Clément XII et de Renoît XIV, dans une des plus brillantes basiliques de Rome, remplie de tombeaux si
illustres, tout cela leur en dit plus que beaucoup de discours sur l'égalité chrétienne. La tombe de cet Antoine Nigrita est le symbole expressif de la réhabilitation de leur race.
C'est par un à-propos heureux que les objets dont il vient d'être question se trouvent réunis dans la basilique de Sainte-Marie Majeure. Cette église est l'église de la Crèche, elle en possède la relique, elle en porte le nom. Comme autrefois les rois mages, les trois parties du monde, que l'étoile de la prédication évangélique amenait à la foi, ont offert leurs présents. L'Amérique a donné les prémices de son or ; les ambassadeurs de la Perse et du Japon ont apporté, suivant leur usage, les parfums de l'Orient; l'enfant de l'Afrique a laissé sa dépouille mortelle. L'une de ces offrandes est rappelée par un monument dans l'église de la Crèche; les deux autres y sont présentes : Obtulerunt aurum, thus et myrrham.
L'universalité du prosélytisme catholique a aussi ses monuments dans plusieurs des principaux monastères de Rome. Les Carmes sont toujours les enfants de l'Orient : le Carmel les attire, le pays des palmiers, des tentes et des grottes patriarcales leur semble être leur patrie. L'esprit du Dominicain Las Casas survit dans des missionnaires qui portent le même habit. Plusieurs d'entre eux viennent d'ajouter de nouveaux noms à la liste des martyrs de leur ordre. Beaucoup d'enfants de saint François d'Assise, épars et cachés dans les pays infidèles, y reçoivent les stigmates de l'apostolat, et la Compagnie de Jésus, qui a produit en naissant le plus grand des missionnaires, est toujours ambitieuse de ré-
pandre en tous lieux son sang- pour la foi. Dans l'intérieur de ces couvents, et particulièrement dans celui des Jésuites, on voit des portraits de ces apôtres dont le monde a oublié les noms. Tandis que vous traversez les corridors en interrogeant, à droite et à gauche, ces têtes qui vous regardent, votre pensée parcourt tous les pays où la charité a porté la foi. Quelle maison royale aurait une galerie de portraits de famille aussi illustres, si la renommée se mesurait toujours sur l'étendue du dévouement?
Le musée du Collège Romain, autrement dit musée Kircher, du nom du savant Jésuite son fondateur, renfermait, entre autres richesses, une collection de divers objets, livres, papiers, vases, ustensiles, armes, costumes, productions végétales et animales, provenant d'un grand nombre de pays, même sauvages, qui ont été le théâtre des missions évangéliques. Cette collection était à peu près unique en son genre, à l'époque où elle a été formée. Depuis qu'elle avait été imitée, à quelques degrés, dans d'autres capitales, par suite des relations multipliées de l'Europe avec tous les points du globe, elle avait perdu quelque chose de son mérite, comme rareté, mais elle avait conservé en entier un autre mérite, qui, loin de diminuer, agrandi, au contraire par la comparaison. C'est celui qui provient bien moins de la composition matérielle que de la cause morale de cette collection. La plupart de ces objets ont été envoyés par des missionnaires. Tout occupés qu'ils étaient de recueillir des âmes, ils avaient glané, au milieu de leurs travaux apostoliques, ce qui pouvait être de quelque utilité pour les sciences
et les arts, comme des moissonneurs, en formant leurs gerbes, ne dédaignent pas d'y joindre les fleurs que le champ produit. L'acquisition de ces objets n'a pas été le fruit du commerce, mais celui du dévouement. Ils ont été le prix, non de quelques étoffes ou de quelques verroteries de l'Europe, mais de ce trésor de charité chrétienne que ces mêmes hommes ont porté dans ces différents pays avec leur sueur et leur sang. Cette collection était le vénérable bagage d'un apostolat universel. Il ne serait pas nécessaire d'avoir les yeux d'un savant, d'un géographe, d'un naturaliste, il suffirait d'avoir un cœur d'homme pour passer en revue, avec intérêt, ces petits monuments d'une grande œuvre, cette gourde servant à puiser l'eau dans les voyages en Asie Mineure et en Syrie, ces ustensiles en corne des Tartares de la Crimée, ces carquois, ces flèches de l'Arabie Déserte, ces écritoires persanes, ces vases indiens faits avec la corne du rhinocéros, ce livre en langue malabare écrit sur des feuilles de palmier, ces tapis de la côte de Mozambique et de l'île Bornéo; cette ceinture de lettré chinois, avec beaucoup d'objets, papiers et peintures venus du même pays, et ces beaux vases du Japon. L'Afrique avait donné une corne en ivoire avec figures, des tapis d'Angola, des éventails et un couvre-tête en feuilles de palmier artistement travaillées. La plupart des objets provenant de l'Amérique ont appartenu à des peuplades sauvages. Nous rappellerons, parmi ceux qui ont été fournis par le Canada, des modèles d'habils pour hommes et pour femmes, et de barques en écorce, avec la ceinture d'un îluron.
Les indices d'un état de société plus avancée se laissaient distinguer dans les envois du Pérou, dans ces tissus de filaments d'arbre qui rivalisent avec notre laine, et dans cette bourse faite d'une, étoile exclusivement réservée au vêtement des anciens rois, et dont les fils, aux couleurs variées, représentent des fleurs. Notons aussi les hamacs, les tissus coloriés, les papiers hiéroglyphiques des Mexicains. Le Brésil y a joint des échantillons de ses éventails et tapis en plumes de diverses couleurs, de ses bonnets de feuilles, d'ornements de femmes sauvages et de sacs au moyen desquels elles portaient des fardeaux, et une ceinture garnie d'une rangée de dents humaines, farouche trophée de quelque chef, qui t'a remis peut-être aux missionnaires comme un monument de sa pénitence. Nous y trouvons aussi des flèches, des bâtons, des massues pour briser le crâne. Deux instruments meurtriers se faisaient remarquer, une massue de pierre, qui a fendu la tête de plusieurs missionnaires jésuites en Amérique, et qui « leur a ouvert le ciel, » et un glaive du Japon, dont un fourreau de peau très-dure enveloppait la lame recourbée ; il a aussi mis fin à l'apostolat d'autres missionnaires du même ordre, dans la persécution du roi Taïcosama. Quelques oiseaux étrangers, entre autres des oiseaux de paradis, figuraient, avec leur brillante et gracieuse parure, près de ces instruments de torture et de mort; mais ils y formaient moins un contraste qu'une harmonie, si nous voyons en eux, suivant un symbolisme usité chez ks premiers
chrétiens, les emblèmes de ces âmes que le martyre a transfigurées.
Dans des circonstances malheureuses, une grande partie des objets dont il vient d'être question ont été enlevés de ce musée. Un certain nombre reste : ces débris sont des pierres d'attente, et déjà en eft'et cette collection commence à réparer ses pertes. Elle a reçu, l'année dernière, le casque, le manteau, les armes, l'équipement complet du cacique d'une tribu de sauvages de l'Amérique septentrionale, connus sous le nom de Pieds Noirs. Ces prémices ont été apportés par un missionnaire jésuite, qui est retourné dans cette partie du monde, et qui travaille, avec d'autres Pères de la même Compagnie, à y renouveler, dans l'humble obscurité de leur apostolat, l'éclatante merveille du Paraguay.
Il existe aussi une collection du même genre dans un autre établissement romain, la Propagande. Celuici est comme le point central des missions. Pour bien comprendre son importance, il faut se rappeler les développements divers que le prosélytisme catholique, toujours le même en soi, a reçus, à certaines époques, quant à ses moyens d'action. On peut y distinguer, sous ce rapport, quatre phases principales. D'abord, pendant assez longtemps, les papes avaient choisi, dans le clergé de Rome et quelques autres Églises, les sujets qu'ils savaient if avance être propres à l'œuvre des missions. Ils tes appelaient à eux et les envoyaient. Ceux-ci s'adjoignaient des compagnons qui les aidaient dans leurs travaux, et les églises qu'ils parvenaient à éta-
blir, cherchaient ensuite, selon que les circonstances le permettaient, à semer la foi dans les contrées environnantes . Les bouleversements produits au ve siècle par l'invasion des barbares entravèrent le développement régulier de cette grande œuvre, mais elle ne tarda pas à reprendre sa marche, et, après que plusieurs des peuples qui venaient de se mêler au monde romain furent entrés dans l'Eglise, l'organisation du prosélytisme offrit une seconde phase très-remarquable. Les papes n'eurent plus seulement sous la main, pour la propagation de la foi, certains hommes de mérite qu'ils excitaient aux travaux apostoliques, ou que des renseignements certains leur désignaient comme disposés à s'y consacrer; mais, en outre, des chrétiens fervents accoururent des pays lointains à Rome pour se mettre à leur disposition. Les uns venaient demander une mission directe, les autres rendaient compte de ce qu'ils avaient déjà commencé : tous y cherchaient l'autorité, la direction et l'appui dont ils avaient besoin. La plupart de ces ouvriers évangéliques appartenaient, comme nous l'avons vu, à des nations qui avaient une communauté d'origine et de langage avec d'autres peuples encore païens. Les pèlerinages à Rome, devenus de plus en plus fréquents, contribuèrent aussi à rassembler, sous les regards des souverains pontifes, des hommes distingués, originaires de tous les pays chrétiens, et animés d'un grand zèle pour les progrès de la religion. Il arriva ainsi que, non-seulement l'Eglise romaine, cœur de l'Eglise universelle, répandit, comme elle l'avait déjà fait, l'esprit de prosélytisme
jusque chez les peuples qui étaient comme les membres extrêmes de ce vaste corps, mais aussi que ces peuples firent refluer vers le cœur de l'Église le prosélytisme qu'ils en avaient reçu, pour qu'il se régularisât dans le centre de l'unité. Ce double mouvement vital entretint une circulation très-active de lumières etde dévouement qui fut éminemment favorable àl'extension du Christianisme. Toutefois, iln'existaitpoint encore d'institutions particulières qui s'occupassent d'une manière continue de l'œuvre générale des missions. Le temps, sous l'influence de l'esprit de Dieu, amena, sous ce rapport, un nouveau développement. La plupart des grands ordres religieux qui furent établis depuis le xne siècle jusqu'au xvie inclusivement embrassèrent les missions chez les infidèles dans le plan de leur institut. Ils devenaient par là des pépinières permanentes, d'où les papes pouvaient tirer des apôtres à proportion des besoins ; et, en effet, elles en ont fourni à foison, depuis la découverte du nouveau monde. Mais ces corporations ne travaillaient pas uniquement à cette œuvre, elles s'occupaient de beaucoup d'autres : leur action était divisée. Les papes comprirent que les mesures adoptées jusqu'alors attendaient un complément; qu'il fallait créer une institution qui ne fût pas seulement permanente, mais encore spéciale, et consacrée exclusivement à la propagation de la foi clans tous les pays. Grégoire XV établit, en 1622, la congrégation de la Propagande, et son successeur, Urbain VIII, institua, en 1627, le collège du même nom, destiné à recevoir des élèves de toutes les parties du monde, lesquels devaient ensuite retourner
comme missionnaires, dans leur patrie. Le même pape pourvut, par des bulles de 1637 et 1639, à la fondation de plusieurs alumnats ou sections d'élèves de diverses nations, en leur assurant les fonds nécessaires pour les entretenir à perpétuité. Quelque temps avant sa mort, il donna au même établissement une autre preuve de sa sollicitude. Une bulle de 1641 le soumit entièrement à la congrégation de la Propagande, afin de lui procurer la plus forte garantie de stabilité et de bonne direction. Tous les souverains pontifes ont veillé, avec le plus vif intérêt, à sa prospérité. Il a reçu, dans ces derniers temps, des adjonctions utiles, et il continue de jouir d'un haut degré de vie et de fécondité.
Les faits que nous venons de rappeler cadrent mal avec une assertion de quelques écrivains. On nous dit quelquefois que les institutions catholiques qui existent de nos jours ne sont qu'une dégénération des anciens établissements. Nous voyons l'ordre précisément inverse dans l'organisation du prosélytisme chrétien, considérée à diverses époques. Elle nousoffre un progrès véritable, dont le dernier terme actuel est l'institution de la Propagande.
Son admirable collège renferme trois établissements secondaires dans lesquels la science, l'art et l'industrie expriment la grandeur de son but, en même temps qu'ils y concourent. La Bibliothèque, si riche en documents précieux, et particulièrement en manuscrits orientaux, est une source de lumière sur l'histoire et l'état religieux d'une multitude de pays. L'établissement artistique, ou le Musée, est aussi une prédication composée de monuments, dont
une grande partie provient des contrées qui ont été parcourues par les missionnaires ; il rappelle constamment aux élèves l'universalité de leur apostolat futur. Des idoles, réunies dans cette glorieuse salle comme des captifs enchaînés à un char de triomphe, excitent la compassion de ces jeunes lévites pour les peuples encore assis dans les ombres de la mort. La dernière idole qui ait été apportée à la Propagande est une grossière statue en bois, couronnée de plumes : elle fut longtemps adorée dans les îles Gambier. Son nom, Mainaraggi ou lumière céleste, semble indiquer qu'elle appartenait à un des cultes astrolatriques : ils ont été la plus ancienne forme du paganisme, et la plupart des peuplades sauvages s'y sont arrêtées. Les habitants des îles Gambier demandaient particulièrement à cette divinité une récolte abondante des fruits de la terre. Ces pauvres sauvages ont compris maintenant que l'homme, dans cette vie, a d'autres fruits à recueillir que ceux du bananier, et que la vraie lumière céleste se lève ailleurs que sur les flots de l'Océan. Ils ont envoyé très-récemment cette idole à Rome par l'entremise de leur évêque, afin que le monument de leur erreur y devînt le mémorial de leur conversion. En face de lui se trouvent des objets qui ont servi au culte bouddhiste, lequel, à raison des doctrines philosophiques qui ont présidé autrefois à l'établissement de ses formes matérielles, peut être considéré comme occupant, dans le système général du polythéisme, l'extrémité supérieure d'une échelle dont le dernier degré comprend les superstitions idolâtriques des sauvages. Le musée de la Propagande,
qui est d'origine récente, doit être considéré comme étant seulement le noyau d'une belle collection future. A en juger d'après les conquêtes que la foi fait ou s'apprête à faire dans tant de pays, qui sans doute enverront aussi à Rome des monuments de leur conversion, on peut promettre à ce musée un avenir bien plus grand que son passé.
De son côté, la Typographie attachée à l'établissement émet en différentes langues une foule de livres savants ou populaires, utiles aux missions. Mais le plus beau livre, le plus beau monument de la propagande est le cœur de ses élèves. Rien ne ressemble plus au cénacle que la chapelle où ils se préparent ensemble à se disperser, comme les Apôtres, par toute la terre. La Propagande offre le résumé d'une des visions des prophètes : « Regarde « autour de toi, tous ces fils, qui sont venus de « loin pour se réunir dans ton sein, » retournent ensuite chacun dans son pays natal, « comme des « colombes qui s'envolent vers leur colombier. » Un signe sacré, qu'ils emportent avec eux, les unit à jamais par le lien de la fraternité la plus étroite, quelles que soient les distances qui doivent les séparer sur la terre. Avant de partir, ils ont prêté, conformément à la bulle d'institution, le serment de verser, s'il le faut, leur sang. Tous ne meurent pas pour la foi, mais tous ont à souffrir pour elle. Ils sont tous dignes de ces paroles que le cardinal Baronius adressait à de jeunes lévites destinés à vivre dans un pays livré aux persécutions : « Vous m'ins- « pirez, leur disait-il, une sainte jalousie, heureux « candidats du martyre, déjà désignés pour cette
« noble pourpre. Quand je vous regarde, je ne puis « m'empêcher de dire : Que mon âme meure de la « mort des justes, et que mes derniers moments « ressemblent aux leurs l . »
Le collège de la Propagande est l'expression du plus grand et du plus saint effort qui ait été fait, dans aucun établissement humain, pour travailler à la restauration de l'unité de la famille humaine. La séparation des langues, qui produit ou entretient l'isolement des peuples, est un des signes du brisement de cette unité. Le sauvage ne sait que l'idiome de sa tribu. Les vieilles nations de l'Inde et de la Chine, emprisonnées dans leur civilisation immobile, ne comptent qu'un petit nombre d'hommes qui s'occupent de langues étrangères, et encore ne connaissent-ils que celles des pays les plus voisins. Quelques villes mahométanes, plus en contact avec l'Europe, sont un peu plus avancées. La chrétienté seule est travaillée du besoin de s'initier de plus en plus à ce genre de connaissance; et, dans la chrétienté, le collège romain de la Propagande est le foyer le plus général de la communication des langues entre elles. Tout gouvernement, qui voudrait dépenser pour cela l'argent nécessaire, serait bien maître d'établir un collège où toutes les langues seraient représentées par des élèves de tous les pays. Rome
1 Macte auimo... juventus quse tam illustri militise nomen dedisti, ac sacramento sanguinem spopondisti. ^Emulor vos sane Dei semulatione, cum vos martyrii candidatos, ac nobilissimse purpuree martyres designatos aspicio. Gompellor et dicere : Moriatur anima mea morte justorum, et fiant novissima mea horum similia. (Not. ad Martyrol., 29 décembre.)
seule le fait, parce qu'elle a seule un intérêt moral universel. Dans un collège fondé par un gouvernement, on ne verrait figurer que les langues utiles au commerce et à la littérature, les idiomes aristocratiques de la richesse et du génie. A la Propagande, les plus pauvres, les plus dédaignées, sont accueillies avec respect, car elles sont parlées, en quelque coin obscur du globe, par des âmes qu'il faut sauver. Les grossiers accents du nègre s'y produisent à côté de la langue harmonieuse de la Grèce. Le latin y sert de truchement entre les sentences de Confucius et les proverbes des sauvages des îles Gambier. Les langues, rassemblées dans un collège temporel pour un but d'utilité terrestre, ne seraient pas réellement unies parce qu'elles ne seraient point l'expression des mêmes pensées sur Dieu et sur l'homme. A la Propagande, une même vie spirituelle circule indivisiblement dans ces organismes variés de l'intelligence humaine. Les effets de leur antique séparation se guérissent par leur communion à la même foi et au même dévouement. Dans l'écriture chinoise, le signe qui représente une tour exprime l'idée de la dispersion, par allusion sans doute à un des plus anciens souvenirs du genre humain. Si les peuples modernes adoptaient une écriture en caractères symboliques, le sceau du collège de la Propagande mériterait d'être l'hiéroglyphe de l'union. Cette maison est aux antipodes de Babel. C'est ce qui donne un charme tout particulier à un exercice qui a lieu pendant les fêtes de l'Epiphanie. Les élèves y récitent, chacun dans la langue de son pays natal, une composition sur le
mystère du jour. C'est assurément l'hymne le plus universel qu'on puisse entendre. Ce concert étrange de sons, d'accents et de rhythmes, inintelligibles, en détail, pour tous les auditeurs à peu près, n'en forme pas moins, par le simple fait de leur réunion, une parole plus qu'intelligible : sa signification se fait profondément sentir.
On y entend quelques chants nationaux, notamment des airs chinois, toujours très-applaudis. Il serait à désirer que la partie musicale tînt une plus grande place dans les exercices de la Propagande. Cette réunion cosmopolite pourrait offrir, chaque année, des mélodies populaires de plusieurs pays au moins, lesquelles seraient remplacées, l'année suivante, par des chants provenant d'autres contrées. En assistant à deux ou trois de ces séances annuelles, on aurait le plaisir d'y observer, à quelques égards, les transformations que l'instinct musical, cet organe universel du sentiment humain, reçoit sous l'influence des races, et de tous les degrés de sociabilité, depuis les tribus sauvages jusqu'aux peuples les plus civilisés. Cette comparaison rendrait aux auditeurs une partie de l'intérêt qu'ils perdent en ne comprenant pas le sens des mots : la musique est la seule langue qui n'ait pas besoin de traduction. Ce concert universel s'accorderait très-bien avec le caractère de Rome, dont la sollicitude maternelle embrasse tous ces peuples : elle accueillerait tous leurs chants, comme elle écoute toutes leurs douleurs. On peut dire aussi que l'exercice dont nous parlons s'adapterait, avec un à-propos particulier, à cette fête célébrée par le séminaire des missions autour
du berceau du Sauveur. Les anges ont chanté autrefois sur ce berceau ; leur nom signifie envoyés, et ce n'est pas seulement par le nom que tous ces jeunes missionnaires leur ressemblent.
La langue française figure dans ce concours des langues, quoique la France ne fournisse point d'élèves pour ce séminaire : il ne reçoit que des sujets appartenant à des pays où la religion catholique n'est pas généralement professée. Il y a d'ailleurs, à Paris, un Séminaire des Missions étrangères, dépendant de la congrégation romaine de la Propagande. Notre langue a été représentée cette année par un jeune lévite de la Suisse, M. Mantel, de Geuève. Je crois ne pas déplaire à quelques-uns de mes lecteurs en transcrivant ici les stances françaises qu'il a récitées.