‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 11 sur 79 · LA FOI S'EMPARE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA FOI S'EMPARE DE DIEU

Si, avant d'étudier la cité chrétienne, vous vous êtes bien pénétré du sens de ces inscriptions combinées, vous serez mieux préparé à la comprendre que si vous aviez déjà lu, à ce sujet, bien des pages. Ces

! Le texte de ces inscriptions se trouvera dans les notes à la fin de cet ouvrage.

obélisques, ces colonnes sont des cicerone sublimes, que Rome elle-même vous a préparés, et qui vous attendent au milieu des places publiques, pour vousinitier promptement à l'intelligence de son véritable caractère. C'est aussi pour cela que j'ai jugé convenable de recueillir d'abord leurs paroles, pour qu'elles servent immédiatement d'introduction aux faits et aux idées qui seront exposés dans le cours de cet ouvrage.

Son plan fondamental peut être indiqué en peu de mots. Rome y est considérée comme étant le résumé du Catholicisme. Les caractères de l'Église, son organisation, son action, enfin les réalités du monde invisible dont l'Église terrestre nous offre les figures, sont représentés à Rome sous les formes les plus imposantes par les faits matériels dont se compose ce qu'on pourrait appeler son système monumental.

1° Nous distinguerons d'abord une classe de monuments dans lesquels on peut étudier, d'une manière spéciale, les signes de l'unité, de la perpétuité, de l'universalité religieuse, qui sont des caractères de l'Église catholique.

2° L'organisation de l'Église renferme une puissance ou paternité spirituelle, chargée de gouverner la cité de Dieu, une tradition de lumière qui s'annonce comme perpétuant les clartés primitives de la révélation évangélique, une source d'amour qui s'est ouverte au pied de la croix pour se répandre de siècle en siècle. Ces trois principes de vie, qui sont des signes de la sainteté de l'Église, se réfléchissent aussi, à plusieurs égards, dans les monuments de Rome.

3° L'action de l'Église, qui a pour but d'appliquer aux hommes l’expiation et la réhabilitation opérées par le Christ, a aussi spécialement son expression monumentale. Les grands débris du’ paganisme ne sont pas seulement le mémorial d'événements transitoires, depuis longtemps accomplis, mais encore la représentation de faits permanents, car en se prosternant devant ses passions, l’homme se rend à luimême un culte idolâtrique, et devient persécuteur de la vérité. En ce sens, les temples des faux dieux, les palais des Césars sont , à toutes les époques, les emblèmes de l'humanité déchue, comme leur purification chrétienne est aussi l'emblème perpétuel de l'humanité régénérée.

4° Enfin l'Église, qui travaille à élever, par le moyen des choses sensibles, l'esprit et le cœur vers les invisibles réalités, en multiplie autour de nous les figures, surtout dans son culte et dans ses édifices sacrés. Sous ce rapport nous aurons à traiter particulièrement du symbolisme chrétien, tel qu'il se produit dans Rome.

Tels sontles quatre aspects principaux sous lesquels nous l’envisagerons. Mais, dans quelque point de vue qu'on se place, deux pensées, qui s'offrent continuellement et de tous côtés, semblent envelopper toutes les autres. Rome est, par ses ruines souveraines, le simulacre le plus expressif de la caducité des choses terrestres , et, par ses monuments chrétiens, la meilleure ombre des réalités immortelles. Elle est la ville qui tout à la fois tient le plus du tempset de l'éternité.

Il ya, dans une de ses églises, un monument qui semble fournir, en quelques syllabes qui y sont gra-

vées, une formule de la Rome antique ét de la Rome chrétienne. Cette inscription est placée sur les tombeaux réunis de deux époux : choisie d'avance par le mari, elle révèle ce qui s'était passé dans son âme. On voit qu'il avait été vivement frappé de l'inanité de tout ce qui est terrestre, eten conséquenceil avait adopté pour sa propre tombe ce mot de néant, nihil, entendu dans le sens chrétien. Il était dès lors naturel de le mettre aussi sur le sépulcre de sa femme; mais il lui sembla dur et ingrat d'infliger ce mot à la pierre sous laquelle reposeraient les restes d'un cœur et d’une vie dévoués à la sienne. Il chercha donc une expression qui, en rappelant aussi l'inanité de cette existence qui lui avait été si chère, en fit pourtant quelque chose de meilleur que le néant, et cette expression , il la trouva. Il réserva pour la tombe de sa femme ce seul mot : ombre, umbra. S'il était inscrit sur les deux cercueils, ce mot n'énoncerait qu'une idée vulgaire; rapproché de l’autre mot, il présente, à raison de l’analogie et du contraste, une signification très-belle.

Cette double inscription convient aussi, en un sens, au double aspect de Rome. Si Bossuet eût connple les ruines qui forment aujourd'hui comme le tombeau de la ville qui subjugua le monde, il eût sans doute trouvé, à cette vue, cette expression de magnifique témoignage de notre néant, qui lui est venue en présence d'un autre tombeau bien petit en comparaison de celui-là. Ce sépulcre de Rome est aussi placé, comme le cercueil de Condé, à l'entrée d'un sanctuaire, mais du plus grand qui existe, et qui

s'appelle Rome Chrétienne. Celle-ci parle bien moins

de ce qui finit que de ce qui durera toujours. ‘Toutefois les monuments terrestres les plus intéressants et les plus pieux offrent à peine quelques images obscures et passagères du monde futur. On peut donc, sous ces rapports, adapter aux deux faces de Rome l'inscription que je viens de citer : à l'une de ses faces, nihil, à l'autre, umbra.

Je vis une grande foule, que personne ne pouvait compter, venant de toute race, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue : ils se tenaient devani le trône et en présence de l’Agneau, revêtus

de robes blanches, et des palmes étaient dans leurs mains.

Apocalypse, ch. vir, v. 9.

La gloire du Seigneur avait rempli son temple. Troisième Livre des Rois, ch. vai, V. 41.

je donneraiaux peuples un langage choisi, afin qu'ils invequent tous le nom du Seigneur, et qu’ils le servent comme s'ils n'avaient qu'un seul et

même bras.

Sophonie, eh. 111, v.9.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR ROME CONSIDÉRÉE COMME CENTRE DU CHRISTIANISME.

S'il est une ville qui soit lecentre du Christianisme, il semble qu'indépendamment des discussions théologiques, ce grand caractère spirituel peut se manifester par le caractere en quelque sorte matériel de cette ville. Le principe de vie, plus fort dans le centre que partout ailleurs, doit y produire un ensemble de monuments et d'institutions qui indi-

quent à ceux qui savent les interpréter que là se trouvent les foyers paternels de la chrétienté, le cheflieu de cette patrie dans laquelle tous les peuples sont appelés à ne former qu'un seul peuple.

Or la vie chrétienne a ses racines dans une réunion de sentiments et de vérités qui se rattachent à trois genres de monuments, le tombeau, le temple, la chaire pastorale. Le Christianisme promet à l'homme la transfiguration de la mort par la résurrection : de jà le culte des tombeaux. Pour atteindre le but suprême, l'homme a besoin de mettre sa faiblesse en

. communication avec les forces divines que l'on acquiert par la prière et par les sacrements : de là le temple. Mais le culte doit être réglé d'après les enseignements de la foi : de là le gouvernement spirituel, dont la chaire pastorale est l'emblème. Sous ces trois reppe-tws Mouv piéuuts uuc réunion de faits trèscaractéristiques.

Quelques personnes trouveront peut-être singulier que je commence par considérer Rome comme un vaste reliquaire, que j'interroge en elle, avant tout, la poussière de ses morts. Mais n'est-il pas naturel de penser d'abord aux choses de la tombe qui sont partout les premières ou les plus grandes? Le reste tient souvent peu de place en comparaison, et, pour les chrétiens du moins, il n'y a rien de plus apparent en ce monde que la borne qui le sépare de l’autre.

Dès les temps primitifs du christianisme , le changement d'un mot annonca la révolution produite par l'Evangile dans les croyances et les sentiments de l'humanité sur la mort. Aux anciens noms par lesquels on désignait communément les lieux de sé-

pulture, la foi chrétienne substitua, dans la langue qu'elle créait, le nom de cimetière, qui signifie un dortoir ‘. Chaque église, l'église de Rome surtout, se mit à veiller ses morts, ou, suivant l'expression de saint Paul, ses endormis *, comme une mère veille son enfant au berceau. On sait avec quelle religieuse sollicitude les chrétiens s'occupaient de tout ce qui avait rapport à ceux de leurs frères qui avaient versé leur sang pour la foi. Nous lisons dans un des plus anciens documents de l'Église romaine, que saint Clément, pape du premier siècle, divisa Rome en sept régions, qu'il assigna à des notaires chargés de recueillir, chacun dans son district, les renseisnements les plus exacts et les plus détaillés pour rédiger les actes des martyrs 3, Les soins dont on entourait leur dépouille mortelle allaient de pair avec ceux qu'on donnait à leur mémoire. Les dames Romaines en particulier s'empressaient de remplir ces derniers devoirs de la piété avec une tendresse ‘courageuse, imitant ainsi, et souvent au péril de leur vie, l'exemple que leur avaient laissé Marie Madeleine, Salomé et leurs compagnes, ces premières

! Kowéw, dormir; zownrépty, dorloir. In christianis mors non est mors , sed dormitio et somnus appellatur. S. Hieron., ep. 29.

2 Nolumus autem vos ignorare, fratres, de dormientibus , ut non contristemini, sicut et cæteri qui spem non habent. Ep. 1, ad Thessalon., c. 1v, v. 12.

5 Hic fecit septem regiones dividi notariis fidelibus Ecclesiæ, qui gesta martyrum solliciti et curiosè unusquisque per suam regionem perquirerent. Lib. Rom. Pont. nomine Damasi.

chrétiennes du calvaire. Les noms de Basilisse et d’Anastasie ‘ qui ensevelirent saint Pierre et saint Paul , de Perpétue?, de Lucine *, de ces deux sœurs Pudentienne et Praxède qui couraient par toute la ville pour emporter les corps et recueillaient le sang ‘sur le pavé avec des éponges; de Plautille *, de Félicité °, d'Apollonie 7, qui consacrèrent aussi leurs propriétés, leurs veilles nocturnes et leurs mains à l'inhumation de ces restes sanplants, tous ces noms brillent dans les récits funèbres de ce premier âge comme des lampes placées dans les caveaux antiques.

Lorsque des circonstances le permettaient, on élevait des autels, de petits oratoires sur ces sépulcres, qui, plus tard, ontété renfermés dans des églises. Ces monuments primitifs ne durent pas être très-multipliés ; les corps des martyrs entassés dans les catacombes étaient trop nombreux pour qu'on pût marquer, par quelque construction particulière, le lieu où chacun d'eux reposait. Dans ces inhumations inquiètes, précipitées, où parfois on renfermait une foule de morts dans unetombe commune, la piété des parents et des amis du martyr s’abstenait assezsouvent de mettre son nom sur sa pierre sépulcrale. « Nous “ avons visité, dit Prudence dans une de ses élégies, « d'innombrables reliques des saints dans la ville de

* Menol, apud Lan., t. 1.

? Martyr. rom., 4 august,

5 Ibid., 30 jul.

% Act. illarum S. S.

5 Act. S. S. Rufin, et Secund.

$ Act. S. S. Marii et Filior,

*: Ibid,

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. 87 « Romulus. Vous recherchez, à Valérien, prêtre du « Christ, les titres que le ciseau a écrits sur leurs « tombes, vous voulez connaître les noms de chacun « d'eux. Il me serait difficile de vous répondre, tant « sont nombreux ces peuples de justes, qu'une fureur « impie a exterminés, pendant que Rome, fille de « Troie, servait ses anciens dieux! Il y a néanmoins « beaucoup de ces sépulcres qui sont parlants : les « petites lettres qui y sont tracées redisent le nom « du martyr, ou quelque épitaphe courte et expres- « sive. Mais il y a aussi une foule de ces marbres

qui recouvrent une assemblée muette ; ils n’en font « connaître que le nombre”. »

On tenait moins à graver sur les sépultures des héros chrétiens les syllabes des noms qu'ils avaient portés en passant sur la terre, qu'à y marquer leur titre éternel de martyr. Outre les inscriptions qui le constatent, des éponges et dés linges sanglants, des instruments de supplice en sont de temps en temps le sceau irrécusable. Mais le signe le plus commun est fourni par ces petits vases, contenant du sang, qui sont placés à côté des tombes. On pratiquait ordinairement , dans le mur, un creux où ils

5 Injuméros cineres sanclorum Romuli in urbe

Vidimus ; Ô Christo Valeriane Sacer.

Incisos tumulis titulos tu singula quæris Nomina : difficile est ut replicare queam.

Tantos justorurm populos furor impius hausit Cüm coleret patrios Troia Roma deos |

Plurifna lillerulà signata sepulcra loquuntur Martyris aut nomen aul epigramma aliquod :

Sunt et multa Lamen tacitas claudentia turbas Maärmora qüw solüm Significant numeruim.

A@ Valerian. episcop. hymnus XI.

étaient fixés avec de la chaux. La plupart sont de verre, plusieurs de terre cuite, quelques-uns de bois, d'ivoire, de plomb et d'autre métal. Leur configuration varie; elle est cylindrique, sphérique et parfois carrée. Il y en a qui ressemblent à des coupes; le plus grand nombre sont des fioles et quelques-uns ont des anses. On en à trouvé aussi en forme de petit tonneau, de grenade, de poisson; formes. probablement symboliques, surtout celle de poisson dont nous parlerons ailleurs. Plusieurs renferment une certaine quantité de cendres ou de terre qui avait sans doute été ramassée sur le lieu du supplice. Quelquefois le mot sanguis, ou les premières lettres de ce mot, apparaissent comme des étiquettes sur les parois extérieures des vases, qui présentent aussi de temps en temps divers emblèmes tracés au moyen d'un instrument incisif, le monogramme du Christ, une petite lance, des tenailles, des chaudières ardentes, des palmes, un oiseau en cage. Ces tombeaux ont encore donné, parmi leurs reliques sanglantes, quelques plats d’émail, et certains couvercles en verre, qui, par leur peu de profondeur , n'étaient guère propres à conserver une substance liquide; les amis du martyr avaient pris à la hâte le premier objet qu'ils avaient eu sous la main , pour y recevoir quelques gouttes au moins de son Sang. Le soin presque minutieux avec lequel ies premiers chrétiens attachaient à ces tombes quelque signe qui püt les faire distinguer par la postérité, indique assez clairement qu'ils comptaient bien qu'un jour la piété et la gloire viendraient chercher ces ossements sacrés. Les fossoyeurs des

catacombes travaillaient déjà pour les solennités futures.

On peut, d’après ces simples observations, apprécier à sa valeur la légèreté avec laquelle certaines personnes révoquent en doute le caractère sacré des reliques que Rome tire de ses vieux cimetières souterrains, et dont elle fait présent aux diverses parties de la chrétienté . Il suffit d’avoir assisté à l'extraction de ces reliques, d’avoir visité seulement une grotte sépulcrale, pour saisir leur authenticité dans sa source. Les signes, auxquels on les reconnaît aujourd'hui, ayant été visibles dans tous les temps, ont

! On s’imagine aussi quelquefois que l’usage de donner des nofns aux ossements des martyrs dont les tombes ne présentaient pas d’épitaphes consiste à leur imposer à faux quelques noms propres choisis arbitrairement sur la liste des saints connus. Les règles suivies à l'égard de ces reliques anonymes proscrivent sévèrement un pareil abus. Tout consiste à leur attribuer quelques-uns de ces noms ou surnoms appellatifs, qui étaient déjà en usage chez les premiers chrétiens , et qui expriment le caractère , les attributs ou l'effet de la sainteté , tels que ceux de Théophile ou Ami de Dieu, de Clément, de Pieux, de Victor ou Vainqueur, de Félix ou Heureux, atc., dénominations qui sont toujours parfaitement vraies à quelque saint qu’on les applique. « Non possunt hanc reliquiam, « cujus nomen ignorant , appellare sanctum Petrum aposto- « lum, sanctum Laurentium martyrem, etc. Quæ essent « manifesta mendacia et pessimæ deceptiones fidelium ; sed « solum possunt nomine aliquo appellativo appellare sanctum « Felicem, sanctum Fortunatum, sanctum Adeodatum, sanc- « tum Theophilum aut Dei amicum , et hoc modo certissimi « sunt quod neque mentiuntur neque decipiunt, cùm omnes « sancti sint verè felices, et verè fortunati , et à Deo dati, et « Theophili et amici Dei, » Baldel. Theol. mor., t. IT, disput, 16.

toujours fourni une règle sûre quand il s'est agi de transporter du fond des catacombes dans les églises et les sacristies de la ville quelque corps saint isolé, ou une collection d’ossements vénérés. À certaines époques, ces extractions ont eu lieu en masse. Lorsque, dans les premières années du septième siècle, le pape Boniface IV consacra le Panthéon à tous les martyrs, il voulut doter cette Église conformément à son titre. Baronius, qui en avait compulsé les anciennes archives, dit y avoir lu qu'il avait fallu employer trente-deux chariots pour y transporter avec solennité les ossements des martyrs que l'on avait extraits de diverses catacombes :. De longs convois du même genre ont eu lieu au huitième siècle, sous Paul [°", et au neuvième, sous Pascal F°°, qui a fait transporter deux mille trois cents corps saints dans la seule église de Sainte-Praxède. Lors même que dans ces grands remuements de cercueils, on aurait pris quelquefois par mégarde les ossements d'un martyr pour ceux d'unautre, la piété qui les honorese mé prendrait sans s'égarer : l’universalité des saints ne formet-elle pas comme seul corps identique dont le Christ est le chef ? ? Du reste, il existe un monument remar-

! Leoi in ejus ecclesiæ codice manuscripto templum illud dicatum in honorem Dei Genitricis Mariæ , omniuni sanctorum martyrum et confessorum ; illataque illüe esse reperi duode triginta curribus ossa sanctorum martyrum è diversis urbis cœmeteriis effossa , solemniterque comportata, ac decentissimè collocata. Not. ad Martyrolog. rom:, die 13 martii.

? Cüm enim Doninus de eis dicat : at sint unum sicut et nos sümus, cüm ipsorum universitas sub eapite Christo sit quasi quædam identitas corporis et unus cum Deo sit spiritus

quable de la circonspection avec laquelle le pape avait procédé à cette revue des vieux tombeaux : c'est une ancienne pierre un peu rougeâtre, qu'on voit encore incrustée dans un des piliers de Sainte-Praxède, et sur laquelle fut gravé le catalogue des reliques qui vepaient d'être recueillies dans cette Église. La liste nominative des martyrs y est interrompue, à plusieurs reprises, par les indications suivantes : Plus, huit cents dont le Tout-Puissant connait les noms, — plus, LXI autres, — plus; LXVI autres, et aussi mille cent vingtquatre, dont les noms sont écrits dans le livre de vie, — plus, LXIT autres, — plus, deux, — plus, XL *. Ce qui montre l'exactitude avec laquelle les corps avaient été comptés, et le soin qu'on avait mis à distinguer ceux dont on avait lu les noms sur leurs pierres sépulcrales, de ceux dont les tombeaux avaient offert seulement la fiole de sang ou quelque autre signe du martyre. Plus tard, Léon IV et Etienne VI, dans le neuvième siècle aussi, Grégoire V dans le dixième, Sylvestre II dans le onzième, Pascal II, Gélase If,

ipsi adhærentes , inter ossa eorum, qui sancti sunt, non est error si alia pro aliis excolantur, qui commembres in sui aüctoris capite dignoscuntur. Guibert., abbas, de pignor. S. S., lib.E,c. rv.

‘ Ac sanctorum octingentorum quorum nomina scit Omnipotens, — et aliorum LXI, — et aliorum duorum, — et aliorum LXVI, simulque et aliorum mille centum vigintu quatuor, quorum nomina sunt in libro vitæ, — et aliorum LXIT, — et aliorum duorum, — et aliorum XL martyrum... Hos omnes Dei electos frequentius deprecamur ut per eoruui valeamus preces post funera carnis ad cœli conscendere cul-

men. Amen. Sunt autem insimul omnes sancti duo mille ccc,

Honorius IL, Anastase IV dans le douzième, et Martin V dans le quinzième, ont fait des extractions de reliques dans les cimetières situés sur les voies Lavicane, Latine, Appienne, Flaminienne, Ardéatine, Salare et Cornélienne. Des processions triomphales, avec leurs cantiques et leurs croix brillantes, ramenèrent dans Rome, sur des chars neufs, les corps des martyrs, aux applaudissements de tout le peuple ‘ : les chemins , alors semés de palmes, par lesquels ils repassèrent, étaient les mêmes qu'avaient suivis autrefois leurs bourreaux pour les mener au supplice, ou leurs amis pour les enterrer en secret. Dans les temps modernes, les fouilles ont été fréquentes, et elles continuent de catacombe en catacombe. La Rome souterraine a des espaces dont la limite est encore inconnue; des caveaux inexplorés s'ouvrent devant les fouilles nouvelles. On peut la comparer à ces montagnes qui fournissent aux investigations de la science ou aux besoins matériels de la vie ces énormes bancs de productions fossiles, dont on a dit qu’elles étaient les médailles du déluge. Rome a trouvé dans son sein d'immenses couches

1 Beatissimus pontifex aggregans sacerdotes et universum populum istius Romanæ urbis..., sacrum corpus cum præfato sarcophago posito suprà plaustrum novum in ecclesià beati Petri apostoli cum hymnis et canticis spiritualibus.., reporta-. vit. Anast. in vità Paul. I. — Præclarus pontifex multa corpora sanctorum dirutis in cœmeteriis jacentia quærens atque inventa colligens, magno venerationis affectu in jam dictæ martyris Praxedis ecclesià quam mirabiliter renovans construxerat, cum omnium admiratione Romanorum, episcopis, presbyteris, diaconibus et clericis laudem Deo psallentibus , etc. Jbid., in Vit. Paschal. I.

d'ossements de martyrs pour les oratoires de la piété passée, présente et future. Ces reliques sont comme des médailles antiques de la persécution et de la foi, que la Providence a posées dans les fondements de la cité chrétienne.

Tant que la persécution avait duré, les chrétiens n'avaient pas été libres de donner à leur vénération pour les corps sacrés des martyrs tout l'éclat qu'ils auraient désiré. Mais sitôt que la paix eut commencé pour l'Église, ce sentiment se produisit sous les formes les plus splendides. Les espèces de procès-verbaux des donations faites par Constantin aux basiliques qu'il a fait élever à Rome sont pleins de détails sur les colonnes de porphyre, les candélabres, les vases où brülaient des parfums, les lampes, les couronnes d'or; les dauphins symboliques et autres ornements dont on entourait ces vénérables sépultures'. Les corps saints étaient enveloppés dans des tissus d’or et de soie : les fidèles les visitaient solennellement, et ils arrivaient à leurs tombeaux par des avenues jonchées de rameaux verts et de fleurs : usage qui se perpétue encore à Rome aux stations du carème et du temps pascal.

Presque tous les saints connus dans les trois premiers siècles sont morts martyrs, ou du moins ont souffert pour la foi, et il n'y a pas de siècle chrétien

‘ Exornavit super columnas porphyreticas. coronam auream ante corpus , quæ est pharus cantharus, cum delphinis quingentis; pensantem libras triginta quinque..., pharos argenteos triginta.…, ipsum altare ex auro et argento , clausum cum gemmis prasinis et hyacinthis.. Thymiamaterium cum gemmnis undique exornatum , etc, Anast. Bibliot. in Sylvest.

: Du

94 CHAPITRE Il.

qui n'ait continué à son tour, avec la tradition de la vérité, celle du sang versé pour elle. Lorsque d'autres saints ont paru, semblables en tout aux martyrs, excepté la mort, la piété des fidèles a mis le même empressement à soigner leurs tombeaux. Leurs corps ont été la partie la plus précieuse du trésor de chaque église, une espèce de majorat pieux substitué de génération en génération, qui ne devait changer de lieu que pour des raisons graves, et, dans ce cas, les précautions prises pour la translation des reliques, la solennité qu'on lui donnait lorsque cela était possible, perpétuaient les garanties de leur authenticité. Deux causes ont principalement concouru à ces

translations, la guerre et la charité. Tantôt on a

transporté des corps saints dans des pays moins exposés aux ravages de la guerre civile ou étrangère : Rome en a reçu un certain nombre, soit par les Orientauxetles Grecs qui chérchèrent dans l'Occident un abri contre les persécutions des Vandales et des Iconoclastes, soit par les chrétiens qui s'enfuirent de la Syrie et de l'Égypté envahies par les Sarrasins, soit par divers évêques et abbés de monastères, qui, dans les troubles du moyen âge, se réfugiaient sous la pro-

tection du tombeau de saint Pierre. Tantôt l'esprit

de charité qui fait que les diverses églises s'aiment comme des sœurs, les a engagées à se céder réciproquement quelques parties de ces propriétés saintes. Ces donations durent être plus nombreuses envers l'Église romaine, qui nest pas seulement la sœur, qui est surtout la mère des autres églises. Toutes les parties de la chrétienté se sont fait un devoir d'offrir à la métropole universelle une espèce de dîme de ces

richesses dela tombe, qui sont, aux yeux de la foi, des semences d'immortalité et des fruits de vie, comme les hameaux d'un village suspendent aux piliers de leur église paroissiale quelques grappes de leurs vendanges.

Il est résulté de tous ces faits que Rome est l'ossuaire sacré du christianisme le plus complet qui existe. Ce que les caveaux de Saint-Denis furent pour les races royales de la France, les temples de Rome le sont pour une grande partie de cette dynastie de saints qui se sont transmis, de siècle en siècle, la couronne d’épines et de charité du Fils de l'homme. Le lundi de Pâques on montre au peuple, du haut d'une tribune intérieure de Saint-Pierre, les reliques des saints que les sacristies de cette Église renferment, avec d'autres reliques encore plus augustes dont je ne parle pas en ce moment. C'est une heureuse idée que d'avoir fixé au lendemain de la fête de la résurrection du Sauveur, cette espèce d'ovation décernée aux restes de ceux qui ont été les membres du premier né d'entre les morts. Pendant qu'un prélat présente successivement ces reliques à la vénération des fidèles, un chantre, debout à côté de lui, proclame, sur un ton de récitatif d'une simplicité antique, les noms des saints auxquels elles appartiennent. Cette litanie de la résurrection future est longue, et elle peut se continuer, en nombreux versets, de basilique en basilique. Si vous allez dans des temples moins considérables, à Saint-Marc, par exemple, le jour où sont exposés, au milieu d'une illumination symbolique , les reliquaires de cette seule église, vous serez ébloui de ce luxe mortuaire.

Chaque sanctuaire de Rome, si peu apparent qu'il

soit, recèle une collection souvent très-variée de re-

liques anciennes et modernes, soit indigènes, soit

apportées de divers pays. On dirait que de presque toutes les régions où l'Évangile a été prêché, des montagnes de l'Arménie jusqu'aux forèts de l'Amérique, des grèves de l'Angleterre jusqu'aux cavernes du Japon, la plupart de ces hommes qui ont été martyrs par le sang ou par la charité, ont voulu que quelque chose d'euy-mêmes allât rejoindre le grand concile des catacombes :. J'ai fait un relevé des pays et des villes qui ont été le berceau, la résidence ou la tombe des saints dont il y a des reliques à Rome : ce tableau géographique est en quelque sorte la mappemonde funèbre de l'univers chrétien. Quel vaste champ de méditations ! Que de secrets divins cette poussière nous révèlerait, si nous pouvions la sonder d'un regard! On se plaît quelquefois à rêver sur les ruines d’un temple antique ou d'un amphithéâtre de gladiateurs; il semble que, toute idée de culte mise à part, l'imagination et le cœur devraient être bien plus vivement frappés à la vue de cet immense amas de débris, qui furent autrefois les temples vivants de l'amour divin et les théâtres des plus beaux triom-

‘ Les anciens chrétiens désignaient quelquefois les cimetières des martyrs sous le nom de concile. — Nemesius autem gratià Christi roboratus cireuibat cryptas et concilia martyrum, Act. S. Steph. Basilicas ecclesiæ et martyrum conciliabula diversis floribus et arborum comis vitiumque pampinis adumbravit. S. Hieron. epitaph. Nepotian. Hie multa corpora S. S. martyrum requisivit, quorum etiam concilia versibus decoravit. In vit. S. Damas. apud Anast.

phes de l'âme : ruines prophétiques qui, au rebours de toutes les autres, font penser surtout à l'avenir, et qui parlent bien moins du néant de l’homme que de son immortalité. 1

Cette réunion universelle de reliques, rangées dans l'enceinte de Rome comme dans un seul sanctuaire, y réalise, dans les plus grandes proportions, cette image de Jésus-Christ, que chaque saint, suivant le mot de l’Apôtre, a portée dans son âme et dans sa chair. Elle s'est réfléchie, sous la forme la plus pure, dans la créature privilégiée, qui est bénie entre toutes les femmes, et que l'Église nomme le miroir de justice. Je parlerai ailleurs des pieuses traditions, suivant lesquelles il reste encore en ce monde, notamment à Rome, quelque chose de ce qui fut à elle. Au-dessous de la Vierge, l'image du Christ, imprimée dans la personne des saints, s'y diversifie. La charité, qui constitue l'unité fondamentale de la sainteté, produit sans doute dans tous les serviteurs de Dieu un même portrait du Sauveur. Mais, dans cette unité même , il existe divers ordres parmi les anges de la terre, comme il y a divers chœurs parmi les anges des cieux. Chacun de ces ordres retrace, d’une manière plus saillante, quelque caractère particulier de l’'Homme-Dieu, de sorte queleur réunion reproduit les traits du divin modèle aussi vivement, aussicomplétement qu'ils peuventl’êtredansdes copies terrestres. Tous ces différents ordres de saints figurent dans le sanctuaire de Rome par leurs chefs les plus vénérés. Les patriarches qui ont salué d'avance le libérateur promis, les prophètes qui l'ont annoncé, sont représentés par des reliques de celui en qui s'est accomplie la mission de tous ceux

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qui avaient été, à quelque degré, des précurseurs : la tête de saint Jean-Baptiste est conservée dans une ancienne Église, dont le nom même rappelle ce précieux dépôt. Le sénat apostolique est présent : il ya les corps des apôtres Pierre, Paul ', Jacques-le- Mineur ?, Philippe *, Matthias #, Barthélemy *, Simon et Jude °, ainsi que des reliques considérables de chacun des autres, et des évangélistes saint Marc et saint Luc 7. La lévende, d’après laquelle tous les apôtres se seraient réunis pour assister aux derniers moments de la sainte Vierge, s'est vérifiée, à quelques égards, pour leurs restes mortels autour du tombeau de saint Pierre. Le premier concile de Jérusalem semble y être en permanence. Viennent ensuite ces trois ordres de saints que la théologie considère comme ayant une auréole particulière, les martyrs, les docteurs, les vierges. L'armée des martyrs, sans parler ici des apôtres, y compte ses héros les plus anciens ou les plus célèbres : quels noms que ceux de saint Étienne, de saint Ignace d'Antioche, de saint Sébastien, de saint Laurent, de sainte Agnès! Le collége des docteurs y figure par les corps de saint Jus-

* Dans leurs basiliques,

? Aux Saints-Apôtres.

3 Ibid.

* A Sainte-Marie-Majeure.

# Dans sa basilique.

% A Saint-Pierre.

7 A Saint-Pierre , à Saint-Paul , à Saint-Jean-de-Latran , à Sainte-Marie-Majeure, à Sainte-Croix-en-Jérusalem, aux Saints-Apôtres, à Saint-Sébastien, à Saint-Sylvestre in capile, à Sainte-Marie in Transtevere, à Sainte-Cécile, à Saint-Chrysogone, à Sainte-Pudentienne, à Saint-Mare , ete.

tin, de saint Jérôme, de saint Grépoire de Nazianze, de saint Chrysostome, de saint Léon, de saint Grégoire-le-Grand, ainsi que par des reliques de saint Augustin et de beaucoup d'autres Pères. Dans la vieille église des saints Nérée et Achillée, repose une Vierge du premier siècle qui appartenait à la famille de l'empereur Domitien, le continuateur de Néron, et qui reçut du pape Clément, successeur presque immédiat de saint Pierre, le voile de religieuse, qu'elle portait encore lorsqu'elle mourut pour la foi : devenue ainsi le plus ancien modèle connu de tant de femmes qui ont renoncé aux positions les plus brillantes pour se consacrer à la prière et à la charité, Domitille semble présider, à Rome, un innombrable chœur de vierges, sur les tombes desquelles le lis de la puretése trouve souvent uni, suivant l'ancien lansage, à la rosedu martyre. Parcourez ensuite le cercle des vertus particulières qui vident le cœur de l'homme du faux amour ou qui le remplissent du bon; re= cherchez dans les annales du christianisme les noms quisont devenus les glorieux synonymes de lhumilité, de la pauvreté volontaire, de la subjugation complète des convoitises des sens, de la mansuétude envers tous, même envers les maux de la vie, du martyre de la charité, vous trouverez ces noms inscrits en sigrand nombre sur les tombeaux ou surles châsses de Rome, que je ne puis pas même songer à en effleurer l'énumération. Les arts, dont la charité sait faire aussi des vertus, y vénèrent une réunion d'artistes qui ont obtenu la véritable couronne d'immortelles : la peinture, saint Luc; la sculpture, les martyrs Claude, Nicostrate, Symphorien, Gastorius

et Simplicius; la musique, sainte Cécile; la poésie, saint Damase. Toutes les grandes fonctions, toutes les principales situations de la vie y sont représentées : qu'il suffise d'indiquer pour les pontifes, saint Léon et saint Grégoire; pour les fondateurs d'ordre, le corps de saint Ignace; pour les missionnaires évangéliques, ce bras de saint François-Xavier qui a baptisé des peuples; pour les œuvres de bienfaisance, saint Philippe de Néri, prédécesseur et modèle de notre saint Vincent-de-Paul, etsaintJoseph-de-Calasanctius, fondateur de l'instruction primaire gratuite dans le seizième siècle; pour les grands , sainte Hélène; pour les pauvres, saint Alexis; pour les veuves, sainte Monique ; pour la jeunesse, saint Louis-de-Gonzague et saint Stanislas de Kotska. Quelles constellations de tombeaux ! Un antiquaire a très-bien dit qu'ils forment le ciel souterrain de Rome '.

J'ai dû me borner à indiquer quelques traits de ce tableau, mais ils peuvent suffire pour le montrer sous le point de vue très-beau et tresvrai que j'ai signalé tout-à-lheure. Si, en effet, on rattache, par la pensée, aux diverses parties de ce reliquaire universel, les vertus que chacune d'elles représente spécialement, et dont la réunion offre la copie la moins imparfaite de la perfection de l'Homme-Dieu, on voit alors apparaître, au milieu de ce campo santo du monde chrétien, la plus sublime. image du Sauveur qui puisse se ren-

! Ingredere , hospes, quid cunctaris? ad subterraneum Rômæ cœlum tot sidera quot cadavera, quibus præfulget, invenies, Arringhi, Rom. sublerr., t. X, p. 625.

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. aol

contrer sur la terre, puisquelle est formée, non avec des couleurs ou des morceaux de marbre, mais avec les membres de ceux qui vécurent de la vie même de Jésus-Christ : espèce de mosaique doublement sacrée et par l'objet qu'elle représente et par les matériaux dont elle est composée, et dans laquelle chaque pièce contribue à reproduire en grand l'image dont elle porte elle-même l'empreinte. Tous les siècles chrétiens ont travaillé à cette œuvre, et Rome est le sépulcre sur le- * quel cette figure mystérieuse restera couchée jusqu'au dernier jour.

Abstraction faite des vues de la piété, cette universalité de reliques est un phénomène religieux qui a une signification importante aux yeux de la philosophie chrétienne. D'où vient qu'une attraction permanente a fait voler vers Rome, et concentré dans son sein cette poussière sacrée, dispersée par toute la terre? S'il existait une ville qui fût parvenue successivement à posséder les corps de Dante, de Shakspeare, de Calderon, de Corneille, une main du Pérugin et de Raphaël, le chef de Bossuet, le cœur de Fénelon, et quelques restes de presque tous leurs collègues en génie dans les différents siècles, ne serait-il pas naturel de penser qu'il doit exister dans cette ville, un principe sublime, mens divinior, qui a perpétué en elle, à un degré suréminent, le culte du beau? Un fait analogue s'est réalisé dans l'ordre religieux: pourquoi ne serait-on pas porté à en tirer une Conclusion analogue?

Ce fait prend un caractère encore plus signifi-

catif, si lon recherche philosophiquement lorigine du culte des reliques. On voit, en effet, que ce culte n'est pas quelque chose d’accidentel dans le christianisme, mais qu'il tient à son essence même, parce quil s'est produit sous l'influence combinée des principes de la révélation, et des instincts les plus élevés de notre nature. Toute famille digne de ce nom, vénère, autant qu'elle le peut, le tombeau de ses pères; toute nation honore les tombeaux de ses grands hommes malheur à une famille, malheur à une nation, si la passion des jouissances éteignait en elle ce sentiment, si le théâtre ou la bourse leur faisait oublier les vieilles tombes! L'Église est la famille de Dieu, la nation sainte'; ses pères, ses aînés, ses héros sont les saints. Comme famille, comme nation, ce sentiment devra donc se manifester en elle, sous des formes analogues à celles qu'il revêt dans une nation ou dans une famille: mais comme famille de Dieu, comme nation sainte, il devra se développer sous des formes différentes, parce quil devient en elle un sentiment d'un autre ordre, parce qu'il est transporté alors dans un monde supérieur aux préoccupations terrestres, parce que la foi considère ces reliques bien moins comme de vénérables débris du temps, que comme des matériaux de l'éternité, déja marqués du sceau de la résurrection glorieuse. L'Église donc déposera ces restes dans des tombes resplen-

* Cives sanctorum et domestici Dei, Epist, S. Paul, ad Ephes., c. n, v. 19.

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dissantes de marbre et d’or, parce qu'une famille, une nation, aiment à orner les sépultures qu'elles vénèrent, mais elle adaptera en outre ces cercueils à des autels; elle conviera les fidèles à visiter ces tombeaux, mais ces visites deviendront des processions qui marcheront sous l’étendard de la croix; elle jettera sur ces tombeaux des fleurs et des couronnes, mais elle y joindra l'encens ; elle célèbrera la gloire de ces tombeaux, mais ses paroles seront des hymnes. D'une part, en effet, comment pourrait-elle repousser les formes et les emblèmes qui, dans toute société, sont l'expression naturelle du sentiment dans cet ordre de choses? Elle méconnaitrait la nature humaine. D'autre part, comment la société religieuse pourrait-elle se servir de ces emblèmes et de ces formes sans les convertir en hommages religieux, pour exprimer les sentiments que ces tombes lui inspirent? Elle ferait violence à sa propre nature. Il faut donc à la fois qu’elle les adopte et qu'elle leur imprime son propre caractère; et dès lors, la vénération pour les tombeaux, réalisée dans la sphère de la sainteté, produit nécessairement le culte des reliques. C'est donc un spectacle empreint d'une beauté chrétienne, que celui de l'Église catholique s'agenouillant, en tout lieu, à la sépulture de ses pères partout présente : c'est une institution profondément morale que cette communion journalière aux souvenirs, aux leçons, aux bénédictions de cette tombe universelle. Que certains esprits, atteints d’une frivolité incurable, n'entendent rien, sous ce rapport, à la signification de Rome, cela est dans l'ordre : pour comprendre tout ce qui tou-

che à la mort, en decà et au delà, il faut du sérieux dans la tête et surtout dans le cœur. Mais quiconque voudra y réfléchir, je ne dis pas avec les sentiments de la piété, mais avec les simples données de la philosophie chrétienne, reconnaîtra, je crois, qu'un des caractères de Rome, éminemment favorable aux bonnes impressions qui entretiennent la vie de l'âme, est attaché au privilége qu'elle a d’être la grande nécropole, où les tombeaux héroïques du christianisme sont, non-seulement le plus nombreux, mais aussi le plus honorés.

Cette multiplicité de reliques a concouru en effet, avec d'autres causes qui tiennent à la destination essentielle de Rome, à produire les églises qui la décorent. Elles donnent à cette ville une signification non moins frappante. que celle qui ressort de l’universalité de ses tombeaux sacrés. Le nombre de ces églises, l'antiquité de leur série, qui a commencé avec le christianisme, leur correspondance aux diversités nationales de l'univers chrétien , tous ces traits impriment à l'ensemble de ces monuments religieux un caractère qu'aucune autre ville chrétienne ne peut présenter.

Leur nombre n'est pas moindre que celui des jours de l’année '. La piété a autant de stations

! Tel est l'adage vulgaire qui semble renfermer une assez forte exagération , lorsqu'on voit que les listes les plus étendues ne portent qu'environ trois cent trente églises. Mais il faut remarquer, 1° que ces listes ne comptent qu’une église là où il y en à deux, l’une supérieure, l’autre inférieure ou souterraine, comme à Saint-Pierre, à Sainte-Marie in via

dans Rome que le soleil en a dans le ciel. Chacune d'elles étant l'expression monumentale de quelque mystère de la foi, ou de quelques grands exemples de vertu tirés de la vie des saints, il en résulte que, si on pouvait les embrasser d’un coup d'œil en les classant par la pensée suivant les diverses parties de la théologie dogmatique et morale auxquelles elles correspondent, on aurait sous les yeux le plan de la religion tout entière en relief, Quels que soient, sous le rapport de l'art, les défauts qu'on peut y remarquer, leur ensemble, comme mouvement du monde invisible, est le plus complet que l'architecture chrétienne ait produit.

La fécondité de Rome en édifices sacrés n'est pas particulière aux derniers siècles; elle caractérise à divers degrés toutes les époques de cette ville. On conçoit qu'à travers les vicissitudes que Rome chrétienne a subies depuis son origine, beaucoup d'églises, soit attenantes à des monastères, soit

lata , à Saint-Sébastien , à Sainte-Agnès de la place Navone, à Sainte-Marie in Cosmedin , etc. : il y en a trois à Saint-Martin-des-Monts; 2° que ces listes ne font pas figurer certains monuments , qui ne sont pourtant pas des oratoires privés, et qui sont assez nombreux, tels que les chapelles Sixtine et Pauline au Vatican , celles du Quirinal, du Capitole, du château Saint-Ange , le petit temple de Bramante à Saint-Pierre in Montorio, ete., etc.; 3° qu’elles laissent complétement de côté les chapelles qui existent dans un certain nombre de catacombes ; les premiers chrétiens y célébraient les saints mystères, et rien ne leur a ôté leur caractère sacré. Si l’on tient compte de toutes ces omissions ; on ne sera pas tenté de chicaner l'opinion populaire, qui est à la fois très-vraie, trèspieuse et très-poétique.

isolées, aient été détruites, et que diverses circonstances aient empêché de les rebâtir : les pages de l'histoire ont en effet conservé les traces d'un assez grand nombre de pieux monuments, dont le sol n'offre plus, depuis longtemps, aucun vestige. Ces indications, ajoutées à la liste de ceux qui ont survécu , donnent un résultat remarquable. « En par- « courant avec une grande attention, disait déjà, « il y a trois cents ans, Onupbhre Panvini, les « anciens écrivains ecclésiastiques , et les documents « authentiques de l'Église Romaine, j'ai trouvé que « le nombre des temples, monastères ou hôpitaux, « construits à Rome en divers temps, s'élève au « nombre de mille '. » Dans ce calcul ne sont pas comprises les reconstructions de fond en comble qui pourraient être assimilées. pourtant à des constructions nouvelles, il s’agit de fondations distinctes, ayant chacune sa destination spéciale. Si l'on retranche du nombre indiqué quarante et quelques églises, qui appartenaient, comme nous le verrons, aux trois premiers siècles, il reste plus de neuf cent cinquante édifices religieux, qui ont dû être bâtis depuis le commencement du quatrième siècle jusqu'à la seconde moitié du seizième, époque à laquelle Panvini écrivait. Le terme moyen étant de quatre-vingts à peu près par centaine d'années, il en résulte que la fertilité de Rome en ce genre est équi-

* Quum enim accuratè veterum scriptorum ecclesiasticorum et S. R. E. monumenta evolverem, ad mille templa vel monasteria vel Xenodochia , diversis tamen temporibus, in urbe fuisse adinveni. De Basilicis urbis Romæ, p. 4.

valente à une puissance de production, qui ferait sortir de terre un édifice sacré tous les quinze mois, pendant douze cents aus consécutifs.

Le nombre des églises n’est pas, sans doute, partout et toujours, la mesure exacte des sentiments religieux, mais on peut dire qu'il en est de la physionomie qu'elles donnent à une ville comme du bon teint en fait de santé. Quoiqu'il soit compatible quelquefois avec l'état de maladie, il n'en est pas moins généralement considéré comme le signe d’une santé bonne, parce qu'on sait que lorsqu'il est un signe menteur, il y a des symptômes qui en avertissent. Si la piété de la population n'est pas en rapport avec la multiplicité de ses églises, leur oisiveté, leur stérilité en œuvres de bienfaisance, ou leur état de dégradation matérielle, accusent clairement cette situation. Aucun de ces signes ne se produit à Rome. Toutes les églises y sont décemment ornées, et une grande partie magnifiquement. Les beaux pavés en mosaïque, les plafonds à caissons dorés, les colonnes de jaune, de vert et de rouge antique, les décorations en lapis-lazuli, les incrustations de pierreries dans les ornements de l'autel, les tableaux, les statues, les bas-reliefs, les monuments funèbres, si nombreux dans ces temples, et si intéressants aux yeux de l'histoire et de l’art, sont en général entretenus et au besoin restaurés avec une piété intelligente qui ne vieillit pas.

La décence, la splendeur des formes matérielles de ces églises sont un emblème de l'esprit chrétien dont elles sont animées. Les voyageurs qui les visi-

tent le plus souvent dans la partie de la journée où les exercices du culte n'ont pas lieu, les trouvent inoccupées, sans songer que la prière a d'autres heures que celles de la curiosité. Il y en a quelques-unes, il est vrai, où le service divin n'est célébré qu'à certains jours de l’année, soit à raison de leur situation solitaire, soit parce qu'on les conserve plutôt comme des monuments antiques et vénérés que pour les besoins actuels du culte, comme Sainte-Bibiane, par exemple, et Saint-Georges en Vélabre. On compte aussi un certain nombre de petites églises ou chapelles qui ne s'ouvrent que pour les réunions des confréries auxquelles elles sont spécialement destinées. Mais à ces exceptions près, si l'on prend soin de connaître l'ordre et la succession des cérémonies, des offices, des instructions pour les différentes classes du peuple, si l'on suit, en un mot, ce qu'on pourrait appeler la rotation du culte et de la piété romaine, on voit que ces églises, si nombreuses qu’elles soient, fournissent chacune un tribut de prières et de travail à l'édification commune, et quelles pourraient, comme les étoiles de Job, répondre avec confiance à l'appel de Dieu, me voilà ! I y a, dans beaucoup de ces églises, le matin ou vers la fin du jour, sous diverses formes, des exercices pieux qu'on est étonné de voir si fréquentés, si l'on songe combien ils sont multipliés à ces mêmes heures dans tous les quartiers de Rome. Souvent de petites processions prolongent, dans les rues et sur les places publiques, les prières du soir qui viennent de finir dans les temples, en récitant le ro-

saire, en chantant des cantiques, que d'autres redi-

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