‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 12 sur 79 · PAIN · texte numérisé non relu

PAIN

sent agenouillés, au coin d’une borne, devant l'image de la Madone. Le paganisme avait, à certains Jours de l'année, une fête où l’on se passait de main en main des flambeaux symboliques: le christianisme entretient, surtout à Rome, ‘une fête éternelle où d'innombrables chœurs d'’âmes se remettent l'un à l'autre, pour la reprendre bientôt après, la lampe mystérieuse où brüûlent ces parfums qui sont, dit l'Apocalypse, les oraisons des saints. Le Saint-Sacrement est exposé chaque jour dans quelque église, où les actes de piété se succèdent à cette occasion du matin au soir : des membres d'une confrérie, instituée dans ce but, les y prolongent pendant toute la nuit, en même temps qu'un grand nombre de religieux et de religieuses se lèvent, dans les divers quartiers de la ville, pour chanter l'office: Rome est donc, à la lettre, un temple d’adoration perpétuelle. Les louanges de Dieu y sont, comme le temps, sans interruption et sans vide. Cet usage de la prière permanente, observé de nos jours dans cette métropole de la piété chrétienne, y a existé, sous d’autres combinaisons, dans le moyen âge qui l'avait reçu luimême de l'Église primitive, où les veilles nocturnes près des tombeaux des martyrs unissaient les prières du jour qui venait de finir à celles du lendemain : on peut dire que le cantique du ciel, Saint, Saint, Saint, ne s’est pas tû, à Rome, pendant une seule minute de ces dix-huit siècles ".

‘ Requiem non habebant die ac nocte dicentia : sanctus , sanctus, sanctus, Dominus Deus omnipotens, qui erat, et qui est, et qui venturus est, Apocul., ©. IV, V+ 8.

Ses églises remplissent aussi, avec la plus louable régularité, une autre fonction essentielle, la prédication. Elle y occupe, dans l'organisation du culte, une place beaucoup plus grande que ne l'imaginent quelques étrangers peu soigneux d'avoir eux-mêmes une place au sermon. Un ordre plein de sagesse préside à la distribution de la parole de Dieu : il yales instructions annuelles, d'autres qui reviennent trois ou quatre fois par an, d’autres mensuelles, hebdomadaires et quotidiennes. 11 faut y joindre les exercices nocturnes, parmi lesquels se placent , au premier rang, les Oratorio institués par saint Philippe de Néri, académies populaires de morale et de musique. Des exercices de retraite, appropriés aux diverses classes de la société, et plus fréquemment répétés aux approches du temps pascal, complètent le système de la prédication romaine.

Nous verrons, du reste, dans un des chapitres suivants, que la charité y fleurit comme le culte, et que ces églises abritent, sous leur ombre, une foule d'institutions de bienfaisance dont la plupart, peu connues des étrangers, sont à la fois actives comme le zèle et modestes comme la prière.

En résumé, les églises de Rome sont ornées, occupées, charitables : les signes négatifs, qui ôteraient à la multiplicité des édifices religieux sa vraie signification, y sont remplacés par les signes contraires, et dès lors, soit que l’on considère le nombre des églises proportionnellement à la population,soit qu'on le prenne d'une manière absolue, la supériorité incontestée que Rome a, sous ces deux rapports, sur toutes les autres villes, reste un des faits importants

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. ati que la géographie religieuse fournit à la philosophie. Que sont les églises? les produits séculaires de ce qu'on pourrait appeler la végétation naturelle de toute terre chrétienne : espèces de palmiers divins qui ont leurs racines dans des tombes, leurs branches vers Dieu, et à l'ombre desquels les oiseaux du ciel, la piété, le repentir, l'espérance, viennent se rafratchir et se ranimer. Si le Christianisme a un centre; ce point du globe, plus particulièrement fécondé par les rayons de la foi, doit produire ces arbres sacrés avec plus de puissance et de fertilité qu'aucun autre lieu, C'est dans les régions voisines de l’équateur que les grands végétaux sont le plus accumulés : à ce signe, un voyageur naturaliste aurait bien vite reconnu , à moins d'indices contraires, qu'il a mis. le pied sur ün pays où les rayons du soleil tombent d'aplomb sur la terre.

Au caractère qui résulte du nombre se joint, dans les églises de Rome, le caractère de l'antiquité. Cette longue file de monuments remonte, par plusieurs d’entre eux, jusqu'à la première prédication de l'Évangile. D'après les inductions que fournissent d'anciens récits dont nous parlerons plus tard, il est vraisemblable que saint Pierre a officié dans ces mêmes grottes où il a été inhumé et qui forment aujourd'hui l'église souterraine dela basilique Vaticane. Il estcertain d’ailleurs que ce lieu devint, sitôt après sa mort, un lieu de prière ‘.

1 Voyez dans le chapitre sur les catacombes le texte relatif aux constructions faites sur le tombeau de saint Pierre, dans le premier siècle ; ci-après, p. 162-164.

L'église qui fut érigée en l'honneur de sainte Pudentienne, entre le mont Viminal et le mont Esquilin, par le pape saint Pie [°*, vers l’année 145, avait une origine antérieure. Pourvue à cette époque d'un titre fixe, le titre du Pasteur qui était le nom du frère de saint Pie, aux soins duquel elle fut confiée, cette église ne fut en quelque sorte que la prise de possession définitive par laquelle le souverain pontife consacrait au culte, à perpétuité, l'oratoire primitif établi par saint Pierre dans la maison de Pudens ?. Il serait intéressant de connaître par quelle voie les relations de l'apôtre avec ce sénateur ont commencé. Une seule circonstance fourñit quelque lumière sur ce point. On sait, par le témoignage de Juvénal, queles étrangers, qui venaient en foule de l'Orient à Rome, logeaientordinairement sur les monts Viminal et Esquilin *. Il est à croire que l’apôtre n'a pas tardé à se mettre en rapport avec ces Orientaux, qui pouvaient avoir déjà eu connaissance de la prédication évangélique, et dont plusieurs étaient peut-être chrétiens. En fréquentant leur quartier, il se sera trouvé habituellement dans le voisinage du sénateur Pudens, qui demeurait dans cette partie de Rome, et par là même était à portée d'entendre parler de lui. Celui-ci, après sa conversion, a dû presser

1 S. Damas, vit. S. Pi I.

3 Act.S. Pudentian.

o Hic altà Sycione , ast hic Amydone relictà

Hic Andro, ille Samo , hic Trallibus aut Alabandis, Esquilios , dictumque petunt à vimine Collem, . Niscera magnarum domuum, dominique futuri.

Salyr. IX, Ve 6e

saint Pierre d'accepter dans son palais une retraite plus sûre; les réunions des chrétiens y donnaient moins d'ombrage, à raison du grand nombre de clients et d'étrangers qui se rendaient pour leurs affaires dans les palais des sénateurs. Quoi qu'il en soit, la tradition la plus constante nous apprend que la maison de Pudens a étéla demeure de saint Pierre, le lieu où s'est formé le noyau primitif de l'Église romaine, où les chrétiensont commencé à seréunir pour participer aux saints mystères ‘. Le temple de l’ancienne loi était encore debout à Jérusalem, lorsque le pêcheur du lac de Génézareth a fondé dans l'enceinte de Rome ce premier sanctuaire de la loi nouvelle. On doit encore placer en première ligne la partie actuellement souterraine de l’église de Sainte-Marie in Via Lata, dont je ne parle aussi en ce moment que sous le rapport de l'antiquité; elle a été la demeure de saint Paul. L'Apôtre n'était pas arrivé à Rome en secret; il venait plaider sa cause, comme citoyen romain, devant l'Empereur. Rien ne l'obligeait donc à chercher une retraite dans quelque quartier obscur et isolé. Il lui convenait que son habitation ne fût pas trop retirée, puisquil avait l'intention, comme la suite l'a montré, d'y attirer un grand nombre de visiteurs pour répandre la parole divine, en attendant qu'il eût la liberté de sortir. Il satisfai-

! Majorum firmä traditione præscriptum est domum Pudentis Rômæ fuisse primum hospitium S. Petri principis apostolorum , illicque primüm christianos convenisse ad Synaxim, coactam ecclesiam, vetustissimumque omnium titulum Pudentis nomine appellatum. Baron., Annal. Eccles. ad annum 57.

114 CHAPITRE Il.

sait à cette convenance en louant un logement dans une auberge de la Via Lata : cette rue, qui partait du Capitole, à l'endroit appelé aujourd'hui Macello de’ Corvi, cet conduisait au Champ-de-Mars, était un passage très-fréquenté. Saint Paul s'y trouvait d'ailleurs à portéc des tribunaux devant lesquelsil devait comparaître, Panciroli et quelques autres antiquaires ont conjecturé en outre que la cohorte appelée 4uguste, à laquelle appartenait le centurion Jules’, qui conduisit saint Paul à Rome, était ce même corps d'Æugustuins, Augustani, que Néron avait organisé pour l'attacher spécialement à son service *, et il semble probable que ce corps devait avoir son quartier assez près de la résidence impériale, Cette particularité indiquerait peut-être une des raisons pour lesquelles Le losement où l’Apôtre a été mis aux arrêts forcés sous la garde d’un soldat, s'est trouvé dans l'endroit que la tradition assigne; mais je crains que la conjecture dont il s'agit ne soit sujette à quelque difficulté qui ne permette guère de lalléguer sans réserve. Des observationsaccessoiresnesont, du reste, nullement nécessaires pour appuyer la tradition rela- ‘tive à la résidence de saint Paul. Elle n’est combattue par aucune objection plausible; elle est d’origine immémoriale ; elle a l'autorité que comportent les tradi-

* Centurioni nomine Julio cohortis Augustæ. Act. Apost., Cons vAn, Use

? Tuncque primüm conscripti sunt equites Romani, cognomento Augustanorum, ætate ac robore conspicui. Tacit., Annal., Lib. XIV, cap. xv. — Suivant Dion Cassius, ces Avyovcrator étaient au nombre de cinq mille. Hist, Rom., lib. LXI, in an. Ner, 1v, 3

tions de ce genre, lesquelles ont à Rome, ainsi que je l'ai fait remarquer précédemment, une consistance particulière, lorsqu'elles sont relatives aux traces qu'out laissées les deux fondateurs de l'Église romaine. Saint Jérôme, qui connaissait les monuments chrétiens de cette ville, où il a fait un assez long séjour, peut être invoqué conime un témoin de l'antiquité de cettetradition. I dit d’abord que saint Paul, lorsqu'il arrivait dans une ville où il se proposait de prècher l'Évangile à beaucoup de monde, devait loocr dans un quartier très-connu et très-fréquenté

ce premier trait convient, comme nous venons de le voir, à l'endroit en question. Le saint docteur remarque ensuite que le logement de l'Apôtre, bien que situé dansune des principales rues, ne devait pas toutc- . fois se trouver dans le centre des jeux, des spectacles, des pompes de l’idolâtrie *. Une auberge, placée vers le milieu de la Via Lata, remplissait cette condition : ce n'est pas, en effet, entre le Capitole et le Champde Mars, mais de l'autre côté du Capitole que la demeure de saint Paul eût été particulièrement exposée à toutés les importunités de ce voisinage odieux. Enfin un dernier trait, marqué par saint Jérôme, achève de caractériser cette résidence : il convenait,

1 Venturus ad novam civitatem , prædicaturus Crucifixum et inaudita dogmata delaturus, sciebat ad se plurimos concursuros, et necesse erat primüm ut domus in celebri esset urbis loco, ad quam facile convenirent, Comm. in Epist. ad Philem., n° 22.

2 Deinde ab omni importunitate vacua et ampla, quæ plurimos caperet audientium , nec proxima spectaculorum jocis nec turpi vicinia detestahilis. Fbid. :

dit-il, qu'elle fût plutôt de plain pied que dans le Cénacle ’. Si cet appartement se trouve aujourd'hui au-dessous du niveau de la rue, cela n’a rien d’étonnant, d'après tout ce qu'on sait de l’exhaussement du sol, dont il existe des preuves si palpables dans les divers quartiers de Rome. Il est vrai que saint Jérôme ne nomme point la Via Lata dans le passage qui vient d'être cité. À propos d'un mot de saint Paul relatif à une habitation qui devait lui être préparée dans une autre ville, il détermine les conditions que la demeure de l'Apôtre devait réunir pour satisfaire aux convenances de son ministère; mais toutes les particularités qu'il indique concordent si bien avec le local dont nous parlons, qu'il est à peu près évident que le docte commentateur a fait bien moins la théorie de ce qui devait être que la description de ce qu'il avait vu. « Je crois, dit-il en « finissant, que c'est aussi pour ces raisons que saint « Paul a gardé à Rome, pendant deux ans, l'apparte- « ment qu'il avait loué *. » On voit par là qu'au quatrième siècle, alors que les chrétiens recueillaient avec empressement les souvenirs intéressants que l’époque des persécutions venait de leur transmettre, il existait déjà une tradition qui signalait cette demeure de saint Paul à la vénération des fidèles. Cette tradition à passé plus tard dans un office qui se chantait autrefois dans l’église de Sainte-Marie in Fia Lata, le

* Postremo ut in plano potiüs esset ita quam in cœnaculo.

Ibid.

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