IV. DEMEURE DE LA PAPAUTÉ
Nous avons dit, qu'outre le lieu dans lequel un personnage, une institution, un pouvoir, a fixé sa résidence, il est intéressant aussi d'étudier la signification de la demeure qu'il y habite. Parlons donc maintenant de la demeure de la Papauté : ce que je dois en dire n’est pas, ce me semble, entièrement in
utile; car l'acception vulgaire de cette expression, entendue dans un sens purement matériel, voile et rétrécit le caractère de la chose elle-même.
Il faut d’abord remarquer que les édifices habités par les Papes ne sont pas, comme les palais royaux, des résidences qui aient une existence propre, indépendante de tout autre édifice. Ils ne sont que les dépendances, le prolongement, j'ai presque dit, les grandes sacristies des basiliques auxquelles ils sont attachés. C'est ce qui est indiqué par les formules desactes pontificaux. Les bulles ne disent pas : Donné au Vatican, mais chez Saint-Pierre, apud Sanctum Petrum, chez Sainte-Marie-Majeure, apud Sanctam Mariam Majorem ; de sorte que le nom de la basilique est, dans la langue de l'Église, le nom même de la demeure du Pape, qui est censé habiter une partie de la basilique elle-même.
Remarquons ensuite que la demeure de la Papauté, prise dans son ensemble, est quelque chose de moins restreint que le local habité par telles ou telles séries de souverains pontifes. Le Latran à été, pendant plus de mille ans, la résidence habituelle des Papes. Depuis les dernières années du quatorzième siècle, ils ont préféré le Vatican. Dans le cours du moyen âge, ils ont habité de temps en temps d'autres édifices. Mais la demeure officielle de la Papauté, indépendante de ces déplacements,comprend de droit, : ainsi que nous l’expliquerons tout à l'heure, les cinq basiliques patriarcales avec les palais contigus à plusieurs d’entre elles, basiliques qui datent du quatrième siècle, c'est-à-dire de l'époque où les Papes n'ont plus été forcés par les persécutions de cher-
cher un asile dans des maisons de particuliers, ou dans la maison des morts, les Catacombes. Mais pour se former une juste idée du caractère de ces basiliques, comme demeure de la Papauté, il faut d’abord conmaître la hiérarchie des églises de Rome, dont les basiliques patriarcales sont le couronnement.
Cette population d'églises, qu'on me permette encore cette locution justifiée par leur nombre, peut être considérée comme se divisant en trois classes : inférieure, moyenne et supérieure. Classification qui se retrouve toujours sous des noms divers, dans toute grande société d'hommes ou de choses.
La classe inférieure comprend une foule d'églises ou de chapelles affectées spécialement aux associations de piété. Les métiers, les professions, les arts les plus infimes comme les plus élevés, ont chacun sa confrérie, son patron, son édifice sacré. D'autres églises et chapelles servent à des confréries de charité. Elles sont le centre d'admirables œuvres; mais, comme elles ne sont destinées qu'à des réunions particulières, beaucoup d’entre elles sont peu apparentes : elles sont humbles comme édifices sacrés, et il n'est pas mal qu'il en soit ainsi. La charité la meil- Jeure est celle qui découle sans bruit et sans éclat de la plus haute source de l'humanité.
Quoique cette première classe d'églises corresponde principalement, ainsi que les confréries qui s'y réunissent, aux besoins de la population romaine, elle renferme néanmoins un monument qui représente l'hospitalité universelle de Rome. C'est l’église de la Trinité, attachée à cet hospice célèbre, destiné
26 CHAPITRE VIL à recevoir les pauvres pèlerins, de quelque partie du monde qu'ils viennent.
La seconde classe, ou classe moyenne, renferme différentes sections. En montant les degrés de cette classe, nous trouvons d’abord les églises nationales; secondement, celle des églises desservies par les religieux qui n'ont pas, sous d'autres rapports, un rang plus élevé; troisièmement, les paroisses. Les églises nationales, avec les hospices attachés à plusieurs d’entre elles, et les églises des monastères de chaque ordre dans lesquels sont reçus des religieux de tout pays, concourent à révéler ce caractère d'hospitalité universelle qui distingue la métropole du Christianisme. Les bâtiments, dépendant de ces églises, fournissaient, à l'époque des conciles célébrés à Rome, une habitation convenable aux évêques convoqués par les souverains pontifes.
La classe supérieure nous présente d’abord deux subdivisions : les églises siationales et les églises cardinalistes.
Les églises stationales ont, généralement parlant, une antique noblesse qui remonte aux premiers temps du Christianisme. Durant les trois siècles de persécution, les fidèles avaient coutume de se réunir, à certains Jours, près des tombeaux des martyrs dans les souterrains sacrés. Ces assemblées s'appelèrent sialions. Après cette époque, lorsque des églises eurent été construites sur ces tombeaux , OU que des reliques de martyrs eurent été transportées dans des églises, cette pieuse coutume continua avec plus de pompe. Les édifices sacrés dans lesquels ces stations ont lieu, particulièrement pendant l'avent et
le carême, reçoivent une illustration spéciale de ces visites solennelles que tous les siècles leur ont rendues".
Un bon nombre de ces nobles églises, étant desservies par des religieux qui possèdent le monastère voisin , rentrent, sous ce rapport, dans ce que nous avons dit tout à l'heure de l'hospitalité que ces établissements exercent et représentent.
L'origine des églises cardinalistes remonte aussi aux premiers temps. On sait que le titre de cardinal, équivalant dans l’ancienne langue à celui de Principal, fut donné au prêtre, préposé au clergé d'une église pourvue d’un titre fixe. Le même nom fut attribué aussi au principal diacre de chaque quartier de Rome. Plus tard, les évêques suburbicaires, ainsi nommés parce que les-villes, dont ils étaient les pasteurs, se trouvaient aux portes de Rome, recurent aussi le titre de cardinaux. De là les trois ordres de cardinaux-évêques, prêtres et diacres. Le nombre des titres de cardinaux-prêtres fut successivement augmenté depuis saint Clet, second successeur de saint Pierre, jusqu'au sixième siècle. Celui des diacres-cardinaux, fixé à sept par le pape Évariste au commencement du second siècle, fut porté à quatorze par saint Grégoire [*, et à dix-huit par Grégoire HE. Denouvelles créations de titres cardinalistes ont eu lieu depuis Léon X jusqu'à Sixte-Quint.
Chaque cardinal est considéré comme étant époux de l'église dont il porte le titre : lui seul a juridiction
1 [] sera parlé plus au long de cet antique usage dans un des chapitres suivants.
sur elle. Dans tous les temps, le titulaire a été strictement obligé de pourvoir, autant qu'il était en lui, aux besoins spirituels et matériels de son église. Cette obligation fut de nouveau promulguée dans le cinquième concile de Latran, et le pape Sixte-Quint, rappelant cette loi dans sa bulle sur l'établissement des titres cardinalistes, exhorte les princes de l'Église « à soigner pieusement et magnifiquement l'archi- » tecture et l'ornementation de leurs églises, pour la » gloire de Dieu et l'édification du peuple chrétien, » et à faire en leur faveur, soit à l’article de la mort, » soit pendant la vie, les donations qu'en con- » science ils jugeront proportionnées à leur propre » fortune, pour y entretenir convenablement un » prêtre spécialement attaché au service de ces égli- » ses, et aussi pour subvenir aux dépenses qu'entrai- » neraient les réparations nécessaires. »
Ces églises étant exclusivement sous la juridiction de leurs titulaires, les cardinaux étrangers, lorsqu'ils viennent séjourner à Rome, y trouvent chacun une église qui lui appartient et qui forme, sous le rapport des fonctions sacrées, sa propre demeure, décorée de son portrait ou de quelqu'autre marque de son autorité.
Les églises stalionales et les églises cardinalistes forment, en quelque sorte, la classe de la noblesse dans la hiérarchie des édifices religieux de Rome. Dans cette classe, les églises cardinalistes sont le sénat. Plusieurs d'entre elles ont une distinction particulière, parce qu'elles sont collégiales, c'est-à-dire desservies par un chapitre ou collége de prêtres. Mais la distinction la plus éminente est celle de basilique. Le
Le
nom de basilique, ou demeure royale ', a été donné, dans les premiers siècles, aux principaux édifices sacrés. Ces églises sont aujourd'hui au nombre de treize ?, qui correspond au nombre des apôtres, y compris saint Matthias substitué à Judas, et saint Paul admis aussi dans le collége apostolique, après l'ascension du Sauveur. Si les églises cardinalistes sont, en général, le sénat des temples de Rome, celles qui sont décorées du titre de basiliques en sont les grands dignitaires,
Mais parmi les basiliques, il y en a cinq qui sont d'un ordre à part. « C'est la prérogative singulière » du Pontife romain, chef suprème de l'Église uni- » verselle, que d’avoir, outre son siége cathédral de » Saint-Jean-de-Latran, quatre autres églises, dans » lesquelles il a coutume de célébrer les fonctions » pontificales, comme sil était le cardinal de cha- » cune d'elles... Il y a exercé et y exerce encore sa » pleine juridiction pontificale aux jours les plus so- » lennels de l’année, ou aux fêtes titulaires de ces » mêmes églises, comme dans des cathédrales qui lui » sont propres *. »
1 On sait que les chrétiens ont emprunté ce mot à l’architecture civile des Romains, qui l'avaient eux-mêmes reçu des Grecs. À Athènes, il existait un portique célèbre, appelé Royal, parce que c'était là que le second archonte, qui portait le titre de Roi , rendait la justice.
2 Ce sont les églises de Saint-Jean-de-Latran, de Saint- Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint- Laurent, de Sainte-Croix-en-Jérusalem, de Saint-Sébastien, de Sainte-Marie au-delà du Tibre, de Saint-Laurent in Damaso, de Sainte-Marie in Cosmedin, des Saints-Apôtres, de
Saint-Pierre aux Liens, de Sainte-Marie du Monte Sancto. * Onuph. Panvini, de præcip. urbis Basil., p.71. Romæ 1570.
Ces églises ont. cela de commun quelles sont les principales basiliques du quatrième siècle, c'est-àdire de l'époque où la Rome chrétienne des catacombes est devenue la Rome publique sous le soleil de la paix et de la liberté. Telle est, outre les raisons particulières à plusieurs d'entre elles, la raison générale de la prééminence que les papes leur ont conférée en les prenant pour cathédrales. « Elles ont reçu, » dit l'auteur déjà cité, un nom plein de noblesse et de » mystère : elles ont été appelées patriarcales, à raison » de la dignité de l'Église romaine et de l'excellence » de la Papauté. » Ceci n'explique que d'une manière vague et insuffisante l'emploi de cette dénomination. Une autre raison, communément alléguée par les antiquaires, est beaucoup plus satisfaisante. L'institution des cinq basiliques patriarcales, dont celle de Latran, siége spécial de la Papauté, est la tête, paraît signifier que le Pape, qui a aussi le titre de patriarche d'Occident, a sous lui les autres grands patriarches, qu'il préside à tous les siéges patriarcaux, et qu'ainsi l’universalité de l'Éplise est ramenée à l'unité. On peut dire, en effet, que la ville et l'Église de Rome, renfermant des églises éminentes, qui correspondent aux cinq patriarcats, entre lesquels tous les diocèses sont partagés, représente par là même l’univers chrétien et en reproduit le résumé et l'image". Onuphre Panvini, qui s’est occupé des peintures de l'ancien palais de Latran , et qui a pu voir celles qui
* Per quinque enim Ecclesias patriarchales videtur quod Urbs et Romana Ecclesia, quinque patriarchas ipsos Romanum, Constantinopolitanum, Alexandrinum, Antiochenum et Hierosolymitanum, et hâc ratione universum orhem terrarum repræ-
subsistaient encore avant la démolition partielle faite sous Jules LL, dit qu'il y en avait une où les quatre églises patriarcales, subordonnées à celle de Latran, figuraient l’orient et l'occident, le septentrion et le midi, c'est-à-dire le monde '. De ces grandes idées est venue une autre signification attribuée à ces basiliques. Elle ne paraît pas remonter à leur origine; mais elle dérive très-naturellement du caractère qui les distingue. On conçoit que leur corrélation symbolique aux patriarcats ait fait naître la pensée de leur donner une destination pratique, déterminée par cette corrélation même. Les patriarches pouvaient être appelés à se rendre à Rome, soit collectivement pour la célébration des conciles, soit séparément, pour des affaires religieuses d'une importance majeure que chacun d'eux aurait à y traiter. Les monuments de l’histoire ecclésiastique nous font voir à quel point les souverains pontifes ont toujours tenu à honorer la dignité des patriarches. Ils n'auraient pas manqué, dans le cas dont nous parlons, à leur offrir une hospitalité magnifique, proportionnée à la haute position qu'ils occupent dans l'Église. La qualité et le nom même des édifices patriarcaux, composés d’une basilique et d'une habitation attenante, semblaient les indiquer comme des demeures toutes préparées à cet effet. Dans ce point de vue, admis par plusieurs antiquaires, les Papes avaient jugé convenable que les patriarches, pendant leur
sentet ad ejus exemplar constituta fuerit, quum eas in urbe habeat sedes patriarchales, quæ sunt in universo orbe terrarum. Onuph. Panvini, vid.
1 Onuph, Panvini, tbd.
32 CHAPITRE VII. a séjour à Rome, y eussent chacun son propre siége dans une église ct un palais qui lui fût principa= lement étiss comme s'il eût touché le sol natal et. , se fût retrouvé chez lui, en entrant dans la villequi est nommée la commune patrie de toute e la terre”. Le. Ainsi, dans les anciens jours, si les enfants Edlacob à “eussent été disséminés, de son vivant, avec leurs fe *%
milles et leurs troupeaux, à quelque distance des foyers paternels, le bon vieillard eût aimé à recevoir de temps en temps les chefs des tribus sous de grandes tentes, sœurs de la sienne, et belles de la même beauté.
Les basiliques patriarcales sont done, même sous l'aspect particulier que nous considérons ici, le couronnement de la hiérarchie des édifices sacrés de Rome, superposés en quelque sorte les uns aux autres par leur dignité respective. Nous venons de signaler, dans les trois principales classes qu'ils forment, les traits par lesquels elles concourent à signifier que Rome est la patrie commune du monde chrétien. Cette signification est exprimée par leurs rapports avec l'hospitalité préparée aux pauvres, aux pélerins, aux missionnaires, aux ecclésiastiques, aux évêques et aux cardinaux étrangers. Ce caractère se révèle ainsi d'étage en étage dans les différents degrés
1 Quotiescumque enim contigisset generali in urbe concilia celebrari, quibus interesse ipsi patriarchæ tenebantur, vel patriarchas ipsos pro arduis reipublicæ christianæ negotiis, vel quæstionibus definiendis ad Urbem accedere, eorum quisque sedem, palatium scilicet et ecclesiam, tanquàm in natali solo vel provincià suû Romæ haberet præcipuam, quüm urbs ipsa communis totius mundi patria appellaretur. Panvini, sbid.
Ge
” DE LA PAPAUTÉ, 53 * de cet hiérarchie de monume nts, et va enfin se ré- © fléchir, à à leur sommet, dans les édifiée patriarcaux,
+ NA aux grands siéves de la chrétienté.
Lors même que ces édifices n'auraient jamais été destinés à donner momentanément une OEM matérielle à la personne des patriarches, il n’en ‘serait pas moins vrai qu'ils donnent, d'une manière pérmanente, une sorte d'hospitalité morale à la dignité même des patriarcats, représentée par les tem- D les plus anciens et les plus éininents. La demeure de la Papauté, qui se compose de ces édifices, sharmonise done, ce nous semble, d’une manière véritablement grandiose, avec le caractère de la Paternité suprème.
Y. DES EMBLÈMES DE LA PAPAUTÉ, — OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR SES ATTRIBUTS SYMBOLIQUES,
Passons maintenant decesymbolisme monumental à un autre genre de symbolisme plus intime, inhérent en quelque sorte à la personne même du Pape, comme marque de sa dignité. Ici nous éprouvons le besoin d'éclairer d'abord par quelques observations sénérales les détails dans lesquels nous aurons à entrer,
En étudiant les annales de l'Éolise, on voit que l'esprit dont elle est animée s'est constamment appliqué à transformer les choses matérielles en caractères significatifs, expression des réalités invisibles. C'est une belle et divine chose que ce travail assidu pour spiritualiser la matière, pour infuser des idées dans des faits qui, par eux-mêmes, ne donnent que des sensations, pour en faire les lettres, les mots,
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les pages d'un grand livre toujours ouvert aux yeux de tous. Cette transformation s'est produite de plusieurs manières. Tantôt on a représenté par un emblème choisi tout exprès des idées déjà antérieurement exprimées par la parole: les pierres précieuses que les chrétiens du siècle ont incrustées dans la croix étaient une traduction des passages de saint Paul sur la gloire de l'arbre du salut. Tantôt des choses instituées dans un but d'utilité où d'orñement ont recu, avec le temps, une signification mystérieuse. Les architectes qui ont inventé la flèche gothique ou la coupole n'ont pas proclamé que l’une est l'emblème de la prière qui perce le ciel, et l'autre l'image du ciel même. Mais ces corrélations ont paru ensuite si naturelles, que la piété s'est généralement accoutumée à accepter cette signification. Enfin, et c'est ce qui est arrivé très-souvent , l'Église, en instituant certains usages pour satisfaire aux besoins de la vie pratique, s'est attachée à leur incorporer simultanément une pensée sainte, de telle sorte que cette pensée, intimement unie à ces usages dès leur origine, est comme une âme dont ils sont l'enveloppe matérielle. Ainsi les flambeaux utiles à la célébration du service divin ont figuré, dès les premiers temps, la lumière spirituelle ; les cloches, qui éonvoquent les fidèles au temple, ont été, en naissant, l'emblème de la voix intérieure qui appelle les âmes. On n'a qu'une notion rétrécie et mutilée du symbolisme catholique, tant que l'on ne tient pas compte de ces trois modes de formation. Si l'on permettait ici des termes scholastiques, je dirais qu'il est ou antécédent, ou subséquent, où concomitant. Supposez une idée préexis-
tante qui finirait par produire un mot uniquement destiné à l'exprimer ; supposez, en second lieu, un mot qui resterait d'abord sans signification connue et qui recevrait ensuite une idée ; prenez enfin un mot et une idée unis l’un à l'autre dès leur origine. Voilà, dans la langue parlée, une image des trois principes du langage symbolique.
Mais, de quelque manière qu'ils se soient produits, ces symboles se rapportent, en général, au double état de l'humanité, l'état de chute et l’état de régénération. Au premier, correspondent les emblèmes d’abaissement et de tristesse; au second , les emblèmes de joie et de réhabilitation. Si l'on excepte les symboles, particulièrement destinés à figurer l’'Essence divine, tous les autres rentrent plus ou moins directement dans l'une ou l’autre de ces idées fondamentales, et assez souvent dans toutes les deux en même temps. Toutefois, dans le système général du symbolisme catholique, l'idée de la glorification a une plus large part que l'idée de la dégénération. Sous les voûtes de nos basiliques, nous rencontrons de toutes partslesornements brillantsougracieux qui réveillent, quand ce ne serait que par l'éclat de leur matière, la pensée des splendides destinées del homme. Les jours où l'Église a des chants et des vêtements dedeuil sont moins multipliés que ceux où la liturgie sempreint d’une joie sainte, et il est bon qu'il en soit ainsi : car, si l'homme a besoin tout à la fois d'être abaissé et relevé, la crainte lui est pourtant moins salutaire que . l'espérance.
Cette plus large part faiteaux symboles de glorification doit exister surtout dans la classe des emblèmes
A CHAPITRE VIT personnels, qui ont pour but d'honorer, abstraction faite de tout ce qui est purement individuel, la régénération de l’homme.
Dans les institutions religieuses , toute chose tient à deux ordres de motifs : les motifs pratiques, qui se rapportent aux effets qu'il est utile de produire, et les motifs mystiques, qui rattachent les réalités les plus terrestresaux grands mystères de l’autre vie. Cela est particulièrement vrai des symboles d'honneur et de glorification gradués , dont l'Église entoure tout ce qui émane de la régénération par le Christ, depuis le caractère de simple chrétien jusqu'à celui de souverain Pontife. La raison pratique de ces honneurs religieux est visible à tous. Le respect dû aux dignités sociales, qui est un sentiment si social lui-même, a plus besoin, que beaucoup d'autres sentiments, de ce stimulant extérieur : car les imperfections de l'individu, semblables à une vapeur terrestre, obscurcissent souvent, aux yeux du plus grand nombre, l'auréole de son caractère public. Les préjugés protestants ou philosophiques contre les hommes religieux se démentent à chaque instant dans les autres sphères de la vie sociale. Le prince le plus puritain croirait qu'on se moque de lui, si on lui proposait de dépouiller les magistrats de leur toge, ou les généraux de leurs brillants uniformes , et lorsqu'en France la folie célébra son culte de la Raison, Vinflexible bon sens pratique, perçant par quelque endroit à travers ces monstrueuses extravagances , fit sentir l'importance des emblèmes. Les apôtres de légalité construisirent de ieurs propres mains les symboles de l'apothéose,
Mais, tout en reconnaissant la raison pratique des honneurs religieux, la philosophie chrétienne ne doit pas perdre de vue leur raison mystique. Si la première de ces raisons tient, sous certains rapports, à la faiblesse de notre nature, qui doit être aidée par des signes matériels, la seconde se rapporte à la grandeur de cette même nature, qui aspire, par un noble instinct, à trouver quelques emblèmes des hautes destinées que la Rédemption lui a rendues. L'homme régénéré dans le Christ est digne de gloire. Pourquoi cette vérité ne serait-elle pas traduite en symboles de glorification? N'est-ce pas un besoin du cœur de l'homme que de voir préfigurer ici-bas dans la captivité de la terre, sa royauté future? Les marques d'honneur que les usages sociaux ont COnsacrées , les ornements splendides que la nature et l'art mettent à notre disposition , peuvent-ils avoir un emploi plus élevé? N'est-il pas juste de consacrer ce qu'il y a de plus beau dans le monde matériel à exprimer ce quil y a de plus grand dans l'homme? N'est-il pas juste que le corps mystique du Christ, l'Église, recoive les emblèmes de glorification, pâles et utiles figures de la transfiguration qu'elle attend ?
Sous le rapport mystique, comme sous le rapport pratique, le symbolisme dont nous parlons a donc pour but d'honorer, si je puis m'exprimer ainsi, les jrradiations du Christ, qui se produisent, à divers degrés, dans l'Église. Le caractère du simple chrétien est déjà, suivant le mot de l'apôtre, un sacerdoce royal ; de là des marques d'honneur qui lui correspondent, D'après les règles de ja liturgie, le fidèle,
pendant une grande partie de l'office divin, a droit de prier, non dans attitude de la prostration et de la pénitence , mais debout, parce que cette attitude est celle qui figure l’affranchissement et la résurrection. Des lévites y offrent l'encens au peuple. Au-dessus du caractère de simple chrétien se trouve celui de prêtre, et en remontant la hiérarchie, celui d'évêque. Lors même qu'il ne serait pas socialement utile de les entourer de ces marques d'honneur, qui contribuent à imprimer le respect dans l'esprit des peuples, la vérité du symbolisme n en exigerait pas moins que quelque chose de spécial correspondit à leur caractère, puisqu'il implique une plus grande participation au caractère même du Christ. Audessus de tous est placé celui à qui le Christ a confié la plénitude de son sacerdoce et de sa puissance, qui est son vicaire, qui est, comme tel, le plus haut type del’homme réhabilité. Comment l'Église, quiexprime cette foi dans sa langue parlée, ne l'exprimerait-elle pas aussi dans sa langue symbolique? Ceux qui se plaisent à répéter des phrases banales contre les honneurs religieux rendus au Pape, sont en cela trop pauvres de pensées, ou trop riches en paroles. Ils sont pauvres de pensées, s'ils attaquent ce symbolisme, abstraction faite des idées sur lesquelles il repose. Que dirait-on d'un homme qui voudrait apprécier les témoignages de respect et d'amour dont un père est entouré dans sa famille, en faisant abstraction du droit divin de la paternité à être chérie et vénérée? Ils sont trop riches en paroles, si leurs attaques por-
tent sur les idées elles-mêmes : qu'ils suppriment
alors leurs déclamations superflues contre les formes,
DE LA PAPAUTÉ. 39 pour sen prendre au fond. Cet ensemble de symboles, destinés à parler aux sens eux-mêmes, n'est que le relief des croyances. Il constitue un système gradué, également logique dans toutes ses parties, qui, ayant à sa base les honneurs rendus au caractère de simple chrétien, se trouve avoir, dans les glorieux emblèmes de la Papauté, son plus haut étage et son couronnement nécessaire. Dansl'ordre moral, comme dans l'ordre physique, c'est sur la tête surtout qu'on place les insignes.
YI. COSYUME DU PAPE.
Dans ce symbolisme nous distinguerons d’abord le costume. Il y a, il doit y avoir pour l’homme un genre de vêtement correspondant à l'état de chute et à ses suites, au travail, à la lutte, au côté pénible et sombre de la vie humaine: nous l'appellerons le vêtement pénitentiaire. Il y a un autre genre de vêtement correspondant à l'état de régénération, et figurant à la fois le repos dans le Seigneur, lecôté serein et radieux de la vie; c'est le vêtement de réhabilitation. Le peuple, livré au travail manuel, porte le premier de ces vêtements pendant toute la semaine, excepté les dimanches et les jours de fête, dans lesquels il prend le second. Parmi les autres classes de la société, la différence est moins sensible, mais elle subsiste tou-
jours à quelque degré, et il est conforme à l'esprit de
l'Église que le costume des fidèles, de quelque condition qu'ils soient, présente, dans les jours consacrés au repos, quelque chose qui le distingue des habits ordinaires. Les couleurs peuvent servir à ca-
ractériser le vêtement pénitentiaire et celui de la réhabilitation. Aussi l'Église at-elle retenu ce symbolisme si expressif pour le costume du clergé. Dans les principes de la liturgie, le noir et le blanc ont une signification fondamentale, correspondant aux deux états de l’homme. Ces idées existaient déjà chez les Juifs : « L'habit blanc, dit Flavien Josèphe, est » celui de fa joie, le noir celui de la tristesse. » Saint Jérôme, s'adressant à un chrétien, lui dit : » Nous voyons que le peuple pécheur a toujours » pleuré en habits de couleur sombre: pour vous, » revêtez la couleur de la lumière ?. » Suivant Pierre-le-Vénérable, « l’ancienne sagesse des Pères a » pensé que la couleur noire convient mieux à l’hu- » milité, à la pénitence, au deuil *. » Mais, dans le sacrement de la régénération, le prêtre dit au néophyte : « Recevez la robe blanche et immaculée f, » Cette couleur apparaît sur le vêtement de l'Ancien des jours dans Daniel *, sur ceux de Jésus-Christ dans la transfiguration *, et sur la robe de l'ange annonçant la résurrection du Sauveur 7, « La robe
! Vestitus albus lætantium est, niger ver mœrentium. Antiquit., Lib. xv, cap. ultim.
? Populus peccator semper luxisse dicitur in vestibus fuscis, tu ver induere lucem. Ad Nepot.
3 Visum est magnis patribus illis nigrum hunc colorem magis humilitati, magis pœnitentiæ , magis luctui convenire, Petr. Clem. ad S. Bernard.
» Accipe vestem candidam et immaculatam, etc.
$# Vestimentum ejus candidum quasi nix. Dan., c. vn, v. 9. $ Vestimenta autem ejus facta sunt alba sicut nix. S, Matth. vi, 2, 1 Vestimentum ejus sicut nix, S, Math, c. xxvur, v, à,
» blanche, dit saint Germain de Constantinople, si- » gnifie soit l'éclat de la divinité, soit la splendeur » de la dignité ou de la vertu ". » Conformément à ces idées, l'Église a voulu que la couleur de Ja lumière brillât sur la robe que le prêtre revèt pour accomplir à l'autel l'acte le plus divin du sacerdoce : le noir a été réservé pour l'habit ordinaire, la soutane, le vétement du travail et de la pénitence. En remontant les degrés de la hiérarchie, la couleur de la soutane devient moins sombre ou plus claire : elle se rapproche du blanc dans la même proportion qu'elle s'éloigne du noir. Le rouge intervient pour former le violet des évêques, et il paraît sans mélange sur la robe des cardinaux. Ce n’est plus la simple couleur pénitentiaire, parce que le costume ecclésiastique se trouve alors avoir pour objet de marquer aussi le rang de la personne, et le rouge, soit mélangé, soit pur, convient en effet, par l'éclat qui lui est propre, à figurer la splendeur de la dignité, Mais 1] se réfère aussi à l'idée de travail et de lutte. C'est la couleur du martyre *. La liturgie considère le vêtement des cardinaux comme un symbole spécial de leur disposition à imiter la Passion du Christ *, en répandant leur sang pour la défense de l'Église. Le rouge mar-
‘ Tunica quæ alba Divinitatis splendorem indicat aut splen-
didam conversationem. S. Germ. patriarch. Constantin. © O Felix Roma quæ tantorum principum Es purpurata pretioso sanguine.
Hymn. d'Elpis, femme de Boëce.
Nunc russatus sanguine tuo.…. Illic purpuræ tuæ sanguis Domini. Tertull., de Corond.
8 Cardinales appellantur..…, rubicundiores ebore antiquo, quoad carifatem ct passionis Domini memoriam, ob quam pre
que done non-seulement l'élévation du rang, mais aussi celle du courage dans les combats du Seigneur ; et, sous ce rapport, il tient encore du vêtement correspondant à la loi pénitentiaire du labeur terrestre. Le blanc demeure toujours réservé pour les célestes fonctions qui s'accomplissent à l'autel ou autour de l'autel. Jusque-là, la distinction des deux genres de costume par les couleurs est maintenue. Cette distinction s'efface pour le Pape. La soutane quil porte journellement est blanche comme l'au be qu'il prend à l'autel ; la couleur propre de la réhabilitation vient s'empreindre pour lui dans la robe du travail. Le symbole candide de la lumière, de la joie, de la paix de Dieu est son vêtement habituel, parce que le souverain Pontife est, comme tel, le type le plus élevé de l'humanité affranchie et relevée par le Christ. Mais le camail rouge, qui couvre ses épaules et sa poitrine, rappelle que le cœur qui bat sous cette enveloppe, doit être celui d'un martyr par la charité, et que si le vicaire du Christ est, par sa dignité, la figure de la réhabilitation qui s'accomplira dans le ciel, il doit être par son amour le modèle du travail terrestre pour le service des serviteurs de Dieu.
Ce système de couleurs ne s'est pas établi dans les premiers siècles; il s'est organisé graduellement ”.
oeulis semper habendam vestibus rubeis utuntur. Cardin. Ostiens. in sum. de Pœnit., $ Cur. cardinal., n° 16.
Quasi particulam aliquam vestimenti redemptoris nostri ipsius pretiossimo éonspersam sanguine. Leftre de Clément VIT au cardinal du Perron, en lui envoyant la barrette.
1 Lamy, dans son livre de Zrudit. Apost., p. 140 et suiv., prouve que les anciens chrétiens, et surtout les ecclésiastiques, faisaient usage de la tunique blanche de laine. Cette couleur
Nous voyons ici un exemple de la tendance de l'Église à réaliser, avec le temps, dans les choses accessoires et d’une importance secondaire, le genre d'à-propos et de perfection qu'elles comportent. Les idées mystiques sur les couleurs ont fermenté dans le sein du Catholicisme, jusqu'à ce qu'elles aient produit la combinaison remarquable que nous venons de signaler, Elle tient à la fois de la philosophie par les idées qu'elle renferme, et de la poésie par la forme dont elle les a revêtues.
VII. LA MITRE ET LA TIARE. — LES CLEFS. — LE PALLIUM. 1° La Mitre et la Tiare.
Nous devons donner plus d'attention à d’autres attributs de la Papauté. Nos remarques se porteront d'abord sur trois de ces attributs, dont la signification rentre, d'une manière spéciale, dans les idées que nous voulons faire ressortir : ce sont la coiffure papale, les clefs et le pallium.
Chez les Hébreux, le grand-prêtre portait une tiare ornée d’une lame d'or ', Mais la main de Dieu ,
avait quelque chose de distingué aux yeux de la société romaine. Mais l'Église y attacha de bonne heure une idée mystérieuse , comme on le voit par les vêtements blancs des nouveaux baptisés, Les chrétiens durent la préférer, même dans leurs habits ordinaires, pour signifier qu'ils formaient une nation candide et pure, sortie des ténèbres et de la corruption du Paganisme. Plus tard, la distinction des deux vêtements du clergé par les couleurs s’est établie, mais elle n’a pas eu lieu pour l'habit du Pape, qui a retenu la couleur primitivement préférée par le sentiment chrétien. De là résulte, saus le rapport dont il s’agit ici, le symbolisme particulier de son costume.
! Facies et laminam de auro purissimo , in quà sculpes opere cœlatoris : Sanctum Domino. Ligabisque eam vittà hyacin-
qui brisa le temple de l’ancienne loi, arracha du front de ses pontifes la couronne sacrée, et le Christianisme la recueillit dans son berceau. Le premier exemple de l'usage chrétien de ce symbolisme remonte en cffet aux apôtres. Saint Jean ‘et saint Jacques ” portaient sur la tête un ornement d'or, en signe de leur dignité sacerdotale. La piété chrétienne adopta déjà, dans les premiers temps, l'emploi des matières précieuses pour la célébration du culte. Quoique beaucoup de calices extraits des Catacombes soient de verre, on a retrouvé toutefois des vases en argent dans une crypte du cimetière où les corps de sainte Cécile et des saints Valérius, Tiburce et Maxime ont été primitivement inhumés 8, Le pape Urbain, qui vivait à la même époque, a pourvu à l’argenterie sacrée de l'Église de Rome‘; Prudence, en acnitaie le martyre de saint Laurent, parle des coupes et des candélabres d’or qui servaient aux mystères des chrétiens F
thinà, et erit super tiaram, imminens fronti pontificis. Zxod., C. XXVIII, V0 08 |
1 éraoy revopexoe. Polycrat. E‘phesin., apud Euseb., Æisé. ÆEccles., 1.v, c. 24.
2 Odros 0 luxmôoc nat métahoy Ent Th xepuÂñc évopers. Epiph. advers. Hœres., Gb. ur, n. xiv.
3 Baron., ad ann. 233.
* Hic fecit ministeria sacra omnia argentea, et patenas argspiess viginti quinque apposuit. Lib. de Rom. Pontif. Hunc esse vesiris orgiis Moremque et artem proditum est; Hanc disciplinam fœderis Libent ut auro antistites ; Argenteis scyphis ferunt Fumare sacrum sanguinem, Auroque nocturnis sacris Adstare fixos cercos.
Hym, in Laurent, re.
Nous voyons aussi que l'Église de Carthage possédait un grand nombre d'ornements en or et en argent dans le temps même des persécutions". Durant cette période, les pontifes chrétiens ont-ils porté sur la tête quelque ornement distinctif, symbole de leur caractère et de leur autorité? Rien ne prouve que l'exemple donné par les apôtres n'ait pas été imité par leurs successeurs, au moins dans quelquesunes des fonctions sacrées. Du reste, létat du culte à cette époque a dû retarder l'emploi et les développements d'un symbolisme splendide. Ce n'était pas dans les étroits corridors des catacombes, sous la voûte abaissée de leurs obscures chapelles , que les pompes religieuses pouvaient se déployer à l'aise : elles PRO le grand jour des basiliques, leurs larges espaces et la foule qui devait circuler parmi leurs colonnes de marbre. Quand, au quatrième siècle, ces basiliques sortent de terre avec des croix diamantées au sommet de leurs façades, des mitres brillantes apparaissent sur le front de leurs pontifes. Le grand évêque de Milan, qui interdit l'entrée du temple à l'empereur Théodose, portait, dit Ennodius, une mitre étincelante de pierreries ”, Les érudits de feuilleton, qui se plaisent à signaler dans les insignes actuels de nos pontifes l'oubli de
1 Erant enim Ecclesiæ ex auro et argento quam plurima ornamenta , etc. Optat cont. Parmen., 1. 1. — On lit aussi dans les actes proconsulaires, relatifs à une autre église d'Afrique : Calices duo aurei, item calices sex argentei. Act. proconsul. apud Augustin. contr. Crescent., Gb. ur, c. xxix.
Sert redimitus gestabat Tete fronte Distincià gemmis : ore parabat opus.
In Epigr. de S. Ambros.
Es, rares : (HA Th SA RENÉ ES Add Go à bé.
46 CHAPITRE VIE la simplicité antique, ne savent ce qu'ils disent. Outre les autres motifs, la charité seule aurait fait un devoir au sacerdoce chrétien d'adopter ces insignes. Les paiens avaient l'imagination fascinée par la splendeur du polythéisme; pourquoi n'aurait-on pas combattu, affaibli cet obstacle à leur conversion, en opposant les pompes saintes à celles de l'idolâtrie, la mitre des évêques aux infules des Flamines. Ni l’austérité chrétienne, ni l'humilité ne pouvaient contrarier à cet égard les inspirations de la charité : ces vertus ne sont pas des rivales, elles sont des sœurs. L'humilité du Sauveur l’a-t-elle empêché d'entrer à Jérusalem en triomphe par un chemin jonché de palmes et des vêtements? Son austérité l'at-elle détourné de s'asseoir aux festins des pécheurs ? L'apôtre bien-aimé, qui l'avait suivi du prétoire au Calvaire, avait-il oublié la couronne d'épines, lorsqu'il portait lui-même une couronne d'or ? L'Église a fait comme lui, et elle le fera toujours. Les idoles sont tombées, mais le penchant qui porte l'homme à détourner sa pensée des réalités spirituelles pour l'absorber dans les choses sensibles et passagères, n'a pas été détruit avec l'antique idolâtrie. Ge paganisme est immortel dans la nature déchue ; heureusement la charité est encore plus immortelle que lui, toujours prête à se servir de ce qui frappe les sens pour élever l'âme au-dessus d'eux. Telest le but de ce symbolisme, tel est son esprit, que ne détruisent point les misères individuelles de lamour-propre qui abuse de tout. Si la vanité peut s'abriter sous l'or des vétements sacrés, l'orgueil, avide des louanges dues à l'abnéoation, ne saurait-il pas aussi se pavaner sous
le manteau d'une pauvreté éclatante? Faibles philosophes que ceux qui jugent une institution par ses abus, une fleur par l’insecte qui s'y pose, un bois de cèdres par les reptiles qui se cachent au pied des arbres! S'ils étaient conséquents, ils seraient de force à reprocher au Créateur la magnificence de la nature, parce qu'il y a des hommes qui oublient l'autre vie, en voyant la terre si belle.
Le génie pompeux du Catholicisme, qui se revêtit d'ornements splendides, surtout au moment qu'il eut secoué la poussière des catacombes, y imprima dès lors, suivant toute apparence, l'image de la croix ou quelque autre signe religieux. On conserve dans l’église du pape saint Sylvestre de Monti une mitre ou la moitié d’une mitre qu'on dit avoir appartenu à ce pontife des premières fêtes du Christianisme triomphant. Elle est de soie verte : on y remarque une image de la Vierge, tenant l'Enfant Jésus sur son sein, et environnée d'étoiles et de petits anges. Le célèbre bénédictin Montfaucon, qui a eu occasion de la voir lors de son voyage à Rome, en parle sans élever des doutes sur l'origine qu'on lui attribue '; mais probablement il ne l'avait pas examinée d'assez près. On y voit ces mots : Ave Maria, en caractères gothiques. Get indice est suffisant pour en faire rejeter l’authenticité. Elle a peut-être appartenu à Sylvestre IL. Ce pape avait un motif particulier pour officier de temps en temps dans cette église dédiée à son patron après avoir été commencée par lui au 4° siècle. Du reste, si l'antiquité de cette mitre pouvait être
1 In sacristià monstrant S. Sylvestri stolam atque mitram. Diarium italie., e. 1x.
48 CHAPITRE VIH. :
admise, il ne serait pas étonnant quon eût conservé
avec soin dans l'antique église de Saint-Sylvestre quelque ornement sacré de ce pontife. Les souvenirs de la délivrance et de la liberté de l'Église venaient se réfléchir sur les premiers insignes pontificaux qui eussent paru au grand jour sous les regards de Rome pour chasser les infules des Flamines.
Mais un autre ornement, la couronne proprement dite, a été adoptée par les papes. De graves auteurs ont cru que saint Sylvestre lui-même, ayant couvert sa tête du bonnet romain, pileus, parce que c'étaitun signe de liberté, l'avait entouré d’une couronne ". Mais cette opinion à rencontré de nombreux contradicteurs. Si cet emblème ne remonte pas jusqu à cette époque, il est très-vraisemblable qu'il a commencé à paraitre entre le quatrième siècle et le neuvième, probablement dans le commencement du huitième, vers l'époque où le sénat et le peuple romain supplièrent le pape Grégoire I d'accepter le gouvernement temporel de Rome. La pièce apocryphe, connue sous le nom de Donation de Constantin, fournit à cet égard un argument qui n'est pas à dédaigner. Il est dit dans cette pièce que Constantin donna le diadème au pontife romain. L'auteur de cet écrit a sans doute été conduit à mettre en avant cette allégation, parce que l'usage en question existait de
à Omissis fabulis dici posse videtur quôd, constitutà per Constantinum Ecclesiæ pace, Sylvester, vel proprià electione , vel ipsius mandato, pileum sumpserit Romano more symbolum libertatis, eumque cinxerit aureo Phrygio seu diademate infernè, quà caput tangit, ad significandum regale sacerdotium
sacerdotum omnium Principi collatum à Christo. Papebroch. Conatus historie. ad catalog. Pontific.
DE LA PAPAUTÉ. 45 son témps. Or, suivant de Marca et Muratori, ce document était déjà connu et publié à l'époque de Charlemagne. Dans le neuvième siècle, l'histoire fait mention du couronnement de Nicolas I, en 858 !. Un ancien Ordo romain, écrit probablement sous LéonlJIIl ou Léon IV, dans le neuvième siècle, et au plus tard dans l'onzième sous Léon IX, indique la forme et la couleur de la tiare *. Suger décrit en ces termes celle qu'Innocent IL porta dans la cérémonie de son couronnement . « Un bonnet ou ornement impérial, à » l'instar d’un casque et entouré d’un cercle d'or ?. » Le symbolisme chrétien n’a point répugné à une certaine analogie entre la coiffure sacerdotale et la coiffure militaire. Cette analogie lui était indiquée par la métaphore de saint Paul sur le casque du salut #, emblème de ce combat que les pontifes, plus encore que les simples fidèles, doivent livrer aux ennemis de Dieu *.
Mais la signification directe de la couronne papale fut distincte de celle de la mitre. Innocent II a très-bien marqué cette différence : « L'Éelise,
! Densis tamen optimatum populique agminibus, cum hymnis et canticis spiritualibus, iterum Lateranum perductus coronatur (vel perducitur coronatus). Anast. in Nicolaum 1.
? Imponit ei in capite Regnum quod in similitudinem cassidis ex albo fit indumento. Ordo Rom. publié par Mabillon dans son Muscœum [talic., t. IT, p. 95.
$ Phrygium ornamentum, imperiale instar galeæ circulo aureo circinnatum. Vif. Ludovic. VI, Franc. regis.
# Et galeam salutis assumite. Epist. ad Ephes., c. vr, v. 117.
* Cidaris autem formam habebat galeæ consimilem, ac sacerdotis caput muniebat ut qui adversüs principatus et potestates pugnaturus esset. Jacob. Billius, Scholia in orat. quint. S. Gregor. Naxianz. advers. Jul.
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