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» épouse du Christ, ua donné la mitre comme » signe des choses spirituelles, et la couronne comme » signe des choses temporelles; la mitre pour le sa- » cerdoce, la couronne pour la royauté", »
Toutefois, la couronne fut à son origine même le symbole indirect de la puissance spirituelle, à raison de la fin propre à laquelle la souveraineté temporelle des papes est coordonnée. Toutes les souverainetés temporelles ont pour but le bien-être des populations qu'elles régissent; mais, outre ce but commun, la puissance temporelle des papes en a un autre d'un ordre plus général. L'Église la considère comme un moyen que la Providence a voulu mettre à leur disposition pour favoriser le maintien de l'indépendance et de la liberté de leur ministère universel. Elle est, sous ce rapport fondamental, l'instrument et l'appen-
#A ds dice de leur pouvoir spirituel : elle sy réfère comme
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toute chose se réfère à la raison suprême de son exis-
tence. L'emblème de la royauté des papes fut donc
aussi, lors de son apparition, le signe de leur pontificat; en offrant l'image de l'une, elle rendait présente l'idée de l’autre : la couronne réfléchissait la
« anitre...
Cette seconde signification, combinée avec la première, est renfermée d'une manière plus distincte dans la tiare à deux couronnes. L'origine de celle-ci n'est pas postérieure au onzième siècle. Les érudits V'avaient communément fixée au commencement du quatorzième, et l'on ne peut en effet la faire remon-
1 Ecclesia sponsa.. in signum spiritualium contulit mihi Mitram, in signum temporalium dedit mihi Goronam, mitram pro sacerdotio, coronam pro regno. Serm. de coronat. pontif.
ter plus haut, si l'on ne consulte que les indications fournies par les tableaux et par les statues. Mais le savant Mansi a signalé un texte qui nous montre la double couronne environ deux siècles et demi avant cette époque, C'est un passage de la chronique rédigée par l'évêque Benzo, contemporain de saint Grégoire VIT et partisan de l’antipape Guibert. Il nous apprend que le pape Nicolas IT, élu en 1059, a porté, à l'instigation d'Hildebrand, une tiare à deux cercles dans la cérémonie de sa consécration. Sur le cercle inférieur étaient écrits ces mots : Couronne de la royauté, par la main de Dieu; sur l’autre: Diadème de l'empire, par la main de Pierre‘. Le sens précis de ces deux emblèmes n'est pas très-facile à détermineravec certitude. Il est clair qu’ils correspondent à des choses différentes ; mais chacun d'eux est susceptible de deux significations. Si la couronne de la royauté était ici le
symbole de cette royauté spirituelle que Dieu à conférée à la Papauté dès son origine, le diadème de l'empire devait alors signifier, par opposition, tout ce
qui pouvait être compris, directement ou indirecte-
ment, dans la puissance temporelle des papes. Si, au contraire, la couronne royale désignait, comme cela est peut-être plus probable, la souveraineté sur les États romains, le diadème impérial représente les
1 Indixit (Hildebrandus) synodum ubi regali coronâ suum coronavit idolum. Quod cernentes episcopi facti sunt velut mortui. Legebatur enim inferior circulo ejusdem serti : corona regni de manu Dei; in altero verd sic : diadema imperit de manu Petri. (Comment. de rebus Henri III.) — Hinc discimus, dit Mansi, duplicis cireuli in coronâ pontificià ornamentum multo vetustius esse quàm huc usque ab eruditis creditum sit. Animadvers, ad ann, Baron., t. XNIT.
Ve
droits spéciaux des papes sur le Saint-Empire, institué par Léon IL. Cette institution ayant été originairement une émanation de l'autorité pontificale, les droits qu'ils possédaient suivant la constitution du Saint-Empire étaient considérés, non pas comme une juridiction purement civile, mais comme dérivant du nouveau développement qui avait eu lieu, sous Léon JIL, dans l'exercice de leur juridiction papale. Ces droits étaient distincts de leur domaine temporel proprement dit, qui n'était pas un développement, mais un accompagnement du pontificat. La seconde couronne se trouvait être ainsi le symbole de la puissance religieuse dans ses rapports avec l'ordre politique. Quelque sens que l'on adopte, l'idée de l'autorité spirituelle était nécessairement incorporée dans la tiare à deux couronnes. On trouvera peutêtre que je m'appesantis trop sur ces détails; mais le symbolisme dont il sagit est l'histoire de grandes pensées, et cest une chronique assez brillante que celle qui est écrite sur les cercles d'un diadème.
La tiare double a-t-elle reparu plusieurs fois pendant les deux siècles suivants? On ne peut ni l'affirmer, ni le nier. Le silence des documents contemporains ne décide rien; car la double couronne de Nicolas IE n'aurait laissé aucune trace dans l'histoire, si Benzo n'avait été mu, par sa rancune schismatique, à en dire un mot en passant, pou r la présenter sous un jour odieux. J'en retrouve une mention à propos du couronnement de Grégoire IX en 1227 ". Mais cet
i Ferià quidem secundà in albis, in prædictà Petri Basilicâ, divinis missarum officiis reverenter expletis, duplici diademate coronatus, ete. Vita Greg. IX, ad calcem libri censuum.
ornement n'a pas dû être alors d'un usage habituel, car une seule couronne est signalée par Suger, au sujet de l'installation d'Innocent II, dans le douzième siècle, et par le procès-verbal de l'inventaire du palais apostolique qui a été fait, vers la fin du treizième, par ordre de Boniface VII. Ce pape n'en a lui-même qu'une seule dans son portrait peint par Giotto et placé aujourd’hui dans une des nefs latérales de Saint-Jean-de-Latran. Mais les deux couronnes apparaissent sur son buste‘ et sur sa statue sépulcrale, dans les grottes vaticanes *.
Son portrait par Giotto, bien qu'il n'offre que la couronne simple, sert néanmoins à expliquer la signification que Boniface VIII attachait à la double couronne. Ce portr ait le représente au moment où il fait solennellement, en qualité de souverain pontife, l'ouverture du premier Jubilé, ce qui indique assez clairement qu’il voyait dans le diadème simple, le symbole , non pas seulement de son pouvoir comme monarque des États romains, mais aussi de son autorité comme chef de l'Église. Que furent donc pour lui les deux couronnes? Elles furent [a division en deux parties d'un emblème matériellement unique. Il voulut que chacune des deux choses, marquée par la simple couronne, eût son signe propre. Son autorité spirituelle et son pouvoir temporel ayant été attaqués avec acharnement par de puissants ennemis,
‘ Il se trouvait autrefois dans l’ancienne chapelle de saint Boniface, restaurée par Boniface VIIT.
? Duobus tantüm coronamentis exornatur, quorum alterum omnin patet, et alterum longè minüs conspicuum est, ade
ut inspectorem haud satis diligentem fugiat. Déonys. sacr. crypt. Vatie. monum. ad tabulam xuv.
il en articula l'expression d’une manière plus prononcée, comme dans une controverse véhémente on marque, d'une voix plus accentuée ct plus sonore, les termes de la proposition que les adversaires voudraient détruire.
Ce symbolisme ne tarda pas à srandir encore par la tiare à trois couronnes, C'est à tort que tant d'écrivains en placent la première adoption au règne d'Urbain V :les érudits romains, qui se sont plus particulièrement occupés de ce genre de recherches, la font remonter plus haut. Elle figure, en effet, dans l'inventaire des meubles de Clément V ‘. On a cru la voir, mais sous une forme douteuse, sur la statue sépulcrale de Jean XXI, dans l'église d'Avignon : ses monnaies n'offrent que deux couronnes. Il nyena que deux non plus sur la demi-statue de Benoît XII dans l’église souterraine de Saint-Pierre; mais son tombeau à Avignon a recu la tiare triple, qu'on retrouve aussi sur les monnaies de Clément VI et d'Innocent VI. Ce n'est qu'à partir d'Urbain V que l'usage de cet emblème s'est solennellement établi et qu'il a continué sans interruption. Le type le plus éminent de ce diadème est la tiare que ce même pape a fait faire pour la tête de l'apôtre saint Pierre, déposée avec celle de saint Paul dans la partie supérieure du baldaquin gothique, qui s'élève au-dessus du maïîtreautel de Saint-Jean-de-Latran. Ces précieuses reliques furent renfermées dans deux bustes d'argent, dont les têtes et les mains étaient dorées. La tête de saint
1 Item, coronam, quæ vocatur regnum, cum tribus circulis aureis et multis lapidibus pretiosis. /nventaire fait en 1304, déposé aux archives de la Biblioth. Vatic.
Paul fut entourée d’un cercle d'étoiles : celle de saint Pierre portait la tiare à trois couronnes. Fa soie blanche, qui forme ordinairement le fond de cet ornement, a été remplacée dans cette tiare par un tissu de petites perles, brodé de pierres précieuses. Les tiares, qui ont été à l'usage des souverains pontifes, ont été aussi parsemées de pierreries, tandis que l'autre insigne, la mitre papale, d'après les règles du rituel, doit être plus simple.
Plusieurs motifs ont vraisemblablement contribué à l'adoption de la tiare formée de trois couronnes. La théologie mystique en suggérait l’idée, comme l'histoire du culte hébraïque en fournissait le type. Le souverain pontife de l’ancien peuple de Dieu portait, suivant le témoignage de l'historien Josèphe, une couronne triple *. D'un autre côté, la prédilection de l'Église pour le nombre ternaire parlait aussi en faveur de cet emblème. Dans l'ancienne mosaïque de Sainte-Agathe-des-Goths, saint Pierre était représenté avec trois tonsures , C'est-à-dire, suivant le langage ecclésiastique, trois couronnes cléricales *. Elles avaient sans doute rapport au mystère de la sainte Trinité. On peut croire que la pensée d’une corrélation semblable ne fut pas étrangère à la triple tiare. Mais la couronne simple et ensuite les deux couronnes ayant reçu un autre genre designification comme emblème de dignité et de pouvoir, les trois couronnes doivent, à plus forte raison, offrir ce caractère. On a dit souvent qu'elles figurent les couronnes sacerdo-
1 Leprépyeran de orépavos ypôoeoc éri rpuaroryelar 2e yakevuévos, etc, Antig. Jud., lib. nt, e.7, n. 6.
3 Ciampini, Veter. Monument, ©. xxvnr.
tale, impériale et royale ‘. D'autres ont cru que le pape porte la tiare comme représentant du Christ ressuscité et triomphant, que saint Jean nous fait voir couronné de plusieurs diadèmes”, Quelle que puisse être la justesse de ces explications, qui, du reste, pourraient être vraies toutes ensemble, une pensée commune se dépage de leur diversité : c’est que la tiareest autre chose que le symbole de la puissance temporelle. Bien que la simple couronne, à son origine, ait eu directement ce caractère, elle réfléchissait déja, nous l'avons vu, le pouvoir religieux des Papes. Cette signification s’est produite plus distinctement dans la double couronne, la couronne ternaire la met en relief, de sorte que l'idée du pouvoir temporel des papes n’a qu'une place restreinteet subordonnée dans le symbolisme agrandi de la tiare. La mitre demeure toujours, il est vrai, l'attribut propre des fonctions que le pontife accomplit à l'autel ou autour de l'autel ; mais la tiare participe à ce caractère religieux. Ce n’est pas seulement en allant à l'église et en en reve-
‘ Regnum tribus constat coronis, tres, ut aiunt, potestates, hoc est, imperialem, regiam et sacerdotalem repræsentantibus. À. Rocca, de Tiar. pont., t. 1, Oper. p. 8.
2 Coronam gestat pontifex, non ex mundanæ superbiæ typho, sed mysticà significatione, scilicet, in repræsentationc cujus vices in terris gerit. Spineam tulit Christus patiens coronam, non auream : sed spinæ istæ in flores proruperunt, Christusque qui ludibrioso serto in passione suà fuerat redimitus, posteà redivivus et triumphans, visus est à dilecto suo discipulo in capite suo habens diademata multa: (Apocalyp., c. xx, V. 12), regnorum scilicet trium, jure et titulo quo sub ejus adorando nomine incurvari scribit Apostolus omne genu cœlestium , terrestrium et infernorum. Saussaye, Panoplia episcop., Lib. 1, c. v.
DE LAPAPAUTÉ, © 57 nant les jours de grandes fêtes qu'il prend le diadème sacré : il le portedans une des cérémonies les plus imposantes du culte, dans la bénédiction solennelle urbi et orbi qu'il donne comme père commun des chrétiens.
Je ferai, en passant, une remarque sur la formation progressive de ce symbolisme. Avant l'époque où la triple couronne est définitivement adoptée, elle paraît plusieurs fois, d'autres fois elle semble s'éclipser. La double couronne ne naît non plus dans le siècle où elle prend possession de la publicité, où elle se reproduit sur les statues : elle s'est déjà montrée auparavant, laissant son empreinte dans quelques pages ‘des annales contemporaines. Cherchez ensuite à épier la naissance de la simple couronne. Vous pouvez marquer le siècle à partir duquel on voit se succéder sans interruption la cérémonie du couronnement des papes : mais vous en rencontrez deux ou trois fois la mention dans les documents antérieurs, et en remontant vers une époque plus lointaine, certains indices vous la laissent entrevoir dans une sorte d'obscurité transparente, à travers le voile qui couvre sa première apparition. À chacune de ces époques, la solennité de l'usage est précédée par un temps de préparation, d'essai, de demi-jour dans l'histoire : l'usage ne survient pas, il arrive. C'est ainsi que se forment tous les usages qui sont l'expression en quelque sorte attendue de sentiments sénéraux et d'idées préexistantes : au moment où ils se produisent avec éclat, ils semblent moins obéir à l'impulsion d'une volonté des hommes, que répondre à un appel des choses.
Nous venons de suivre les développements dé la coiffure symbolique des Papes. Le point de départ est la lame d’or que les apôtres ont portée sur leur front. Ce symbolisme s'est développé particulièrement dans le moyen àge: les emblèmes forment une écriture solennelle, que l'état des esprits et de la société rendaient encore plus utiles à cette époque qu'à toutes les autres. Les additions les plus significatives, qui aient été faites à la couronne papale, se sont produites, comme nous l'avons dit, dans les siècles où l’autorité des papes a été le plus violemment attaquée. Du temps de l'ancienne Rome, ce fut précisément sous le coup des plus grands revers que le sénat donna les plus fiers témoignages de sa confiance dans les destinées de la république. Les papes ont fait de même : c'est aux époques où des pouvoirs ennemis se flattaientde forcer leur autorité à s’abaisser devant eux, captive et défaillante, c'est alors qu'ils en ont porté plus haut les insignes, pour signifier au monde leur foi dans l'immortalité de leur pouvoir. Ils ont répondu d’une autre manière aux prédictions sinistres du protestantisme naissant. : là coupole de Saint-Pierre fut une immense tiare de granit, posée sur le Vatican.
Lors même qu'on ferait abstraction de toute idée de foi, les déclamations triviales, dont la tiare a été l'objet, seraient bien plates et bien pauvres auprès des grandes idées qu'elle figure. Si la nature humaine pouvait supporter ui régime parfait, le pouvoir social serait l’attribut, non de la naissance, mais du mérite reconnu : la perpétuité héréditaire du pouvoir, destinée à remédier à des causes d'instabilité
sociale, a sa raison dans l'infirmité même de notre nature. L'ordre contraire, qui marque la dignité de la nature humaine, éclate d’une manière éminente dans la société spirituelle dont il fait essentiellement partie. Il est beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de cette autorité, qui, affranchie, dès son originé, de la loi de transmission par voie d'héritage, se perpétue, depuis dixhuit siècles , et doit se perpétuer toujours par la loi du choix libre. Le régime de contrainte, qui intervient inévitablement dans l’organisation des sociétés temporelles, a aussi sa raison dans l'infirmité de la uature humaine : si l'emploi de la force répressive est toujours la condition de leur existence, c'est que, dans l'humanité, les lois morales sont continuellement troublées par la lutte des penchants matériels ou de l’égoïsme. Il est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit l’attribut propre de la seule autorité, qui ne relève pas de la force, qui règne par les idées, qui gouverne par la parole. I'organisation militaire des pouvoirs temporels tient aussi au côté défectueux de notre nature; et la guerre, alors mêmé qu'elle est la protection de la justice, est toujours le signe de cet état permanent de division dans lequel vit l'humanité. Il est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de la seule autorité qui représente, non les rivalités nationales, mais l'unité de la famille humaine. Oui, la tiare papale est une triple couronne : elle est la couronne de la supériorité du mérite sur la naissance, de l'intelligence sur la chair, de la charité qui uuit sur la justice même qui combat. Toutes ces no-
bles pensées, que le Christianisme a répandues dans le monde, et qu'il avait déjà symbolisées de tant de manières , sont venues se réfléchir sur les cercles d'or du diadème sacré. Vénérez-le du moins comme une expression éclatante des idées et des sentiments qui ont constitué la prééminence de la chrétienté sur le reste du monde. Lëé symbolisme religieux serait incomplet sans cet emblème :
Lt, s’il n'existait pas, il faudrait l’inventer. 20 Les Clefs.
Un autre attribut de la papauté est celui des clefs, données par le Christ à saint Pierre. Quelqu’ancien qu'il soit, les peintures, les verres antiques des catacombes, qui représentent saint Pierre, ne mettent pas cetattribut dans ses mains, pas plus qu'ils ne placent un diadème, un nimbe sur sa tête. S'ensuit-1l de là qu'on ne pensait pas alors qu'il convint de lui conférer cet emblème? Cette conclusion serait évidemment absurde. L'art chrétien ne pouvait pas répudier un symbole que le Christ lui-même avait employé : l'apparition des clefs, dans les portraits de saint Pierre, n'eñt été que la traduction d'une partie de l'Évangile par la peinture. Il suit de là que l'omission des clefs, dans ces antiques tableaux, fournit une conséquence qu'il faut noter, parce quil n'est pas sans importance pour la théorie du symbolisme chrétien. Cela prouve, en effet , que l'absence d'un symbole ne fournit par elle-même aucune raison de supposer que les croyances, dont il est l'expression, n'étaient pas encore établies dans l'Église chrétienne.
DE LA PAPAUTÉ. 61 Il ne faut jamais perdre de vue certaines règles qui ont présidé aux premiers travaux de l’art chrétien. Nous verrons, dans le chapitre suivant , qu'on a pris alors des précautions toutes particulières, pour que les paiens , récemment convertis, ne pussent être induits, par quelque reste de leurs anciennes idées, à s'imaginer que les images de la Vierge, des apôtres, des saints, figuraient des divinités auxquelles le Christianisme aurait rendu un culte. En conséquence, ils étaient le plus souvent représentés dans l'attitude de la prière, ou du moins on ne leur donnait pas des attributs de puissance, lesquels étaient réservés pour le Christ. Ajoutez à cela, pour le cas spécial dont il s'agit, que les clefs, dans la main desaint Pierre, l’auraient trop fait ressembler au Janus dela mythologie, à ce Dieu qui avait donné son nom au mont Janicule et dont le culte avait son principal foyer à Rome. On doit aussi remarquer que le symbolisme chrétien a suivi une loi de développement et de progrès dans sa réalisation matérielle. Il a dû exister à l'état de germe, de croissance, avant de s'épanouir largement avec une riche variété. Il s'est attaché d’abord à exprimer, d'une manière ordinairement très-simple, les vérités et les vertus pour lesquelles les chrétiens souffraient la persécution, et qui constituaient radicalement l'opposition du paganisme au christianisme. Le paganisme persécuteur ne s'en prenait pas à l'organisation de l'Église, mais à la doctrine de l'Église, sur l'unité de Dieu , sur la rédemption , sur le culte, sur les devoirs. Il ne disait pas aux chrétiens de renoncer au Pape, mais d'abjurer le Christ. Les symboles des vérités attaquées devaient donc se
multiplier les premiers : ils étaient en quelque sorte à l’ordre du jour. Mais les emblèmes qu'on peut appeler sociaux, les attributs destinés à figurer, aux yeux de la société, les caractères du pouvoir qui la régit, ont attendu pour se produire que la société religieuse, sortie des catacombes , eût pris possession d'une entière publicité. Quand elle eut triomphé du monde païen, elle s'adonna à introduire, danssonsymbolisme, certaines particularités relatives à la hiérarchie, parce que le Christianisme eut alors pour prin: cipal adversaire les grandes hérésies quis'insurgeaient contre l'autorité et la juridiction de l'Église. C'est, en effet, dans le cours de cette période, que les clefs, confiées par le Christ à saint Pierre, lui sont données sur les monuments chrétiens. Il les tient à la main, dans cette antique statue en bronze qu'on voit dans sa basilique : nous avons parlé ailleurs de la tradition si bien fondée, qui place l'origine de ce monument vers le milieu du cinquième siècle. Dans la basilique souterraine se trouve une autre statue en marbre, plus ancienne : elle offre le même attribut. Elle représente saint Pierre assis; la statue en bronze le montre tout à la fois assis et bénissant : ce qui est une double marque d'autorité. Cette pose, cette attitude concourent, avec le symbole desclefs, à prouver que ces statues ont eu spécialement pour objet de signifier le pouvoir conféré au chef de l'Église, Le prince des apôtres a été aussi représenté, avec l'emblème dont il s'agit, dans la mosaïque exécutée en 441, par ordre de Léon-le-Grand, sur l'arc de la basilique de Saint-Paul, et dans une autre mosaïque du même siècle, que Ricimer a fait construire, en
472, dans l'abside de l'église de Sainte-Agathe-des- Goths. À partir de cette époque, cet emblème $est fréquemment reproduit, en offrant toutefois quelques variétés. Il n'y avait qu’une seule clef dans la mosaïque de Sainte-Agathe-des-Goths, une seule aussi sur un des tombeaux de l’église de Saint-Apollinaire près de Ravennes, qui datent du règne de Théodoric, et sur l’ancienne médaille de saint Pierre et de saint Paul, illustrée par Stephano Borgia. Mais cette singularité n’a pas été imitée; elle n’est pas conforme au terme pluriel dont le Christ s'est servi. D'un autre côté, ce terme n'exprimant pas un nombre déterminé, trois clefs ont apparu quelquefois sur des monuments publics, tels que la mosaique du Friclinium de Léon II, et celle du sépulcre de Fempereur Othon, dans la basilique Vaticane. Ce triple symbole a été très-rare, parce qu'il se rapportait trèsvraisemblablement , comme nous l'avons dit ', à un développement particulier du pouvoir pontifical, dans des circonstances extraordinaires. Les deux clefs ont généralement prévalu. La mosaïque de l'église de Saint-Paul, exécutée en 441, s'accorde, à cet égard , avec les deux antiques statues de Pierre qui sont dans la basilique Vaticane, et depuis lors cet emblème figure sur les sépulcres , les médailles, les monuments de la peinture et de la sculpture, sur le fronton des temples comme sur les façades des palais, et le trophée pacifique est installé au-dessous de la croix, parmi les débris du vieux Capitole. Chacun sait que cet attribut symbolique de la
1 Premier volume, ch. v, p. 406.
4 CHAPITRE ir
puissance spirituelle est dérivé des paroles du Sauveur, donnant à saint Pierre les clefs du royaume des cieux. Le Christ ne s'est servi de cette expression que parce qu’elle faisait partie du langage reçu, : et qu'elle était parfaitement comprise. Si l'on se demande comment cette manière de parler s'était introduite dans la langue, on peut aisément remonter à son origine, et suivre les transformations qu'elle a subies pour revêtir le sens figuré dans lequel Jésus- Christ l'a employée. Cette métaphore a sa racine première dans les usages de la vie domestique: la possession des clefs, ou le droit d'ouvrir et de fermer les portes de la maison, était le signe de l'autorité du père de famille. Les villes, fermées par une enceinte de murs et devenues ainsi comme la vaste maison d'un certain nombre de familles, ont eu aussi leurs portes : les clefs des villes ont été le signe du gouvernement de la cité. Cet attribut a dû recevoir une autre signification plus étendue. Dans les anciennes monarchies de l'Orient, le personnage auquel étaient confiées les clefs du palais et la garde de la vie du roi, était le premier ministre. Nous voyons, par un passage d'Isaïe, que, chez les Hébreux, ce ministre portait
sur l'épaule la clef de la maison de David’, en signe
du pouvoir que le souverain lui avait délégué. La signification de la clef, comme emblème du pouvoir
1 Dabo clavem domûs David super humerum ejus; et aperiet et non erit qui claudat, et claudet et non erit qui aperiat. C. xxu, v. 22. — Claves metallo confectæ non erant nisi potentioribus , et nonnunquäm ansû eburneä efformatæ. Clavis hujus generis ævo monarchiæ hebraïcæ à dispensatore domüûs regiæ tanquàm insigne sui muneris in humero gestabatur. (/s., c. xx1. Johan. Jahn, archeolog. Biblic. Vienne, 1814.)
DE LA PAPAUTÉ, 65 royal, n'était d'ailleurs qi une extension naturelle du sens métaphorique qu'elle avait déjà recu. De même que la cité était comme une grande maison, fermée et ouverte par l’ordre du gouverneur, de méme le royaume était la cité de tout un peuple, dont l'entrée et la sortie étaient défendues ou permises par le souverain. De là le sens figuré de la clef, appliqué au royaume, et transporté par le Christ du royaume de la terre à celui des cieux. Ce troisième sens renferme lui-même les deux autres. L'Eglise est à la fois le royaume spirituel", la cité sainte”, la maison de Dieu’. Ces trois sens caractérisent, sous des nuances diverses, la signification SSHdBNEtE tale des clefs. Mais il ne faut pas oublier, on verra bientôt pourquoi, que cet emblème de l'autorité qui préside à la grande famille spirituelle, se réfère originairement à un usage dont le commencement remonte aux premiers temps du genre humain,
5° Le Pallium.
Un autre emblème, le pallium, cette espèce de petite écharpe de laine, que le Pape passe à son cou etsur ses épaules, et qui descend sur sa poitrine, exprime aussi l'autorité spirituelle. Cet emblème apparaît sur les anciennes miosaïques : son origine se cache dans cette période primitive, d'où sont sortis
1 ]n nov. Testam., passim.
? Nomen civitatis Dei mei novæ, Jerusalem. Apocal., e. nt, V4:
8 In domo Dei conversari, quæ est Ecclesia Dei vivi, columna et firmamentum veritatis, S. Paul., Zpist, 1 ad Timoth., ©, int, v. 1ù.
il, Q)
tant d'usages religieux qu'on trouveétablis plus tard, sans que leur commencement ait une date dans l’histoire. Bien que cet insigne soit communiqué aux patriarches et aux archevêques, il n'en est pas moins un attribut essentiellement papal. Ils n’en jouissent que lorsque le Pape leur en fait la concession: lui seul le porte de plein droit. Les pallium sont déposés dans une urne resplendissante, placée sur le tombeau de saint Pierre. C'est là que le pape les fait prendre pour les envoyer aux métropolitains , afin de marquer, par le lieu même d'où ils sortent, que l'autorité du prince des apôtres, continuée dans ses successeurs, renferme seule la plénitude du pouvoir spirituel. Mais le pallium énonce l'idée du pouvoir sous la forme de la charité. Les petits agneaux, que l'on bénit tous les ans, dans l'église de Sainte-Agnès hors les murs, le jour de la fête &e cette sainte, fournissent la laine dont il est composé , et cest à ce tissu que se rattache la signification particulière du pallium. Un écrivain du cinquième siècle, saint Isidore de Peluse, l'explique en ces termes : « Cet » amict sacerdotal, qu'on porte sur les épaules, et » qui n'est pas fait avec le lin, mais avec la laine, » signifie la toison de la brebis égarée, que le Sei- » gneur a cherchée, qu'il a trouvée, qu'il a rappor- »tée sur ses épaules. Car l’évêque, qui est une copie » du Christ, en remplit les fonctions, et son costume » même doit annoncer à tous quil doit imiter ce » grand et ce bon Pasteur, qui a voulu se charger » des infirmités de son troupeau. » Les papes ont
! Id autem amiculum quod sacerdos humeris gestat, atque ex
consacré cette signification dans leurs rescrits. Un diplôme de Clément IL, adressé à un archevêque de Salerne, vers le milieu du onzième siècle, reproduit les mêmes idées avec plus de précision : « Le pallium, » formé par la toison d’une brebis, doit vous rap- » peler que vous êtes pasteur. Vous devez le ceindre, » le porter sur vos épaules ; soyez alors averti par lui » que vous êtes tenu de regarder de tous côtés pour » voir si quelque brebis ne s'égare pas, si elle ne va » pas tomber sous la dent des loups, et que vous » devez, si par malheur cela arrive, la charger sur » vos épaules, la rapporter au bercail, la réunir à » l'ancien troupeau '. » Urbain Il, en confirmant par un diplôme les priviléges de l'église de Bari, à l'occasion de la translation du corps de saint Nicolas , dit aussi à l’évêque de cette ville : « Cet insi- » gne vous recommande d'aimer Dieu de tout votre » cœur, de toute votre âme, de tout votre pouvoir, » et votre prochain comme vous-même. Si toutes » les vertus sont l'ornement nécessaire de celui qui
lanâ et non lino contextum est, ovis illius quam Dominus oberrantem quæsivit, inventamque humeris suis sustulit, pellem designat. Episcopus enim qui Christi typum gerit, ipsius munere fungitur, atque etiam ipso habitu illud omnibus ostendit, se boni illius ac magni pastoris imitatorem esse, qui gregis infirmitates sibi ferendas proposuit. [sid. Pelus., lib. 1, Zpast.
1 In quo, qui de vellere ovis est, intellige te ovium pastorem. Et quia eo circumeingeris, et etiam circà humeros portas, cognoscas et undique circumspicias, ne aliqua erret, et in morsus incidat luporum. Quod si aliquando (quod absit) contigerit, eam habeas in humeros ad caulam reportare, et pristinæ societati coadunare. Diplom. Clement IT ad archiepise. Sa-
lertin.
» est décoré du pallium, cest surtout la vertu la » plus haute, la charité qui doit être sa compagne » inséparable ‘. » Tel est donc le caractère de cet attribut papal, dont le souverain Pontife possède la propriété, et dont il concède l'usage aux métropolitains. L'idée de l'autorité et celle du dévouement sont entrelacées dans ce tissu : il est le symbole de leur union, il est tout pénétré de cette pensée, que le pouvoir est l'esclavage sublime de la charité.
Avec ces idées on remarque avec plus d'intérêt cet emblème dans les vieilles peintures que le temps a épargnées. Les portraits de Grégoire FV dans la mosaique de Saint-Marc, de Pascal 1° dans celle de Sainte-Praxède et de Sainte-Cécile, de Léon HI dans son triclinium , d'Honorius 1‘ dans la mosaïque de Sainte-Agnès hors des murs, sont revêtus de cet antique ornement : on voitque cestle même insigneque le pallium actuel, malgré quelques différences de forme et de longueur, survenues depuis le douzième siècle. La chaîne de ces monuments se rattache aux témoignages historiques qui nous signalent le pallium pontifical à des époques plus rapprochées du siècle des Apôtres ?. Mais, si nous voulons rapporter le signe à Ja chose signifiée , nous devons fixer nos regards sur
1 Jsta sunt pallii, ista sunt hujusmodi indumenti, ut Deum ex toto corde, totà animä et omni virtute diligas, et proximum tuum sicut teipsum. Nam, licet ad usum pallii, omnium virtutum ornamenta sint necessaria, inseparabiliter tamen charitas, quæ omnes superexcedit, hâc pollentem dignitate comitari convenit. Diplom. Urbani IL ad episc. Barens. post translation. corp. S. Nicolai.
3 Vid. Baron., Ann. Eccl., ad nomen Pallium episcopale, in indice.
l'image du bon Pasteur dans les catacombes. Cette image, qui offre à la fois la figure du Christ et le modèle de ceux qu'il a chargés de paître ses agneaux et ses brebis, est le sujet le plus fréquemment reproduit dansles plusanciennes peintures de Rome souterraine. Cette répétition systématique nous fait voir à quel point on était préoccupé de l’idée qu'il exprime; et la même impulsion qui se faisait sentir dans la peinture, a dû se produire aussi sous les formes de la liturgie. Cette idée a donc été traduite de deux manières : dans la peinture, par la brebis que le berger porte sur ses épaules et sur son cou; dans la liturgie, par ce tissu de laine suspendu au cou et sur les épaules du pontife, et « qui signifie, dit saint » Germain de Constantinople, la toison de la brebis”. » Le Rituel a incorporé, dans une espèce de chiffre portatif, la pensée dont la peinture imprimait l'image sur les murs du temple ?.
Lorsqu'on rapproche l'un de l'autre, en remontant à leurs origines, les trois attributs que nous venons de considérer, la couronne, les clefs, le pallium, une grande pensée se révèle dans l'ensemble de ce symbolisme. Le premier de ces emblèmes, la
1 Andoë rav Toù mpobérou dopav. Theor. rerum Hecles -n229.
2 Baronius a très-bien remarqué cette liaison. Après avoir parlé de l’image du bon Pasteur, tracée sur les calices, suivant le témoignage de Tertullien (de Pudie., c. 10), il ajoute : «At » non in calicibus tantùm exprimebatur imago pastoris, ovem » perditam humeris gestantis, pastoralis indulgentiæ atque cle- » mentiæ typum præferentis, sed et in sacris quoque vestibus , » aliis tamen signis idem representabatur exemplum , nempè » episcopali illo indumento, magni honoris insigni, ex lanä » confecto, quod diximus Pallium , etc.» Ad an. 216, art. xv,
Couronne, a été emprunté à un des plus anciens usages de la vie politique : dès la première époque de: la fondation des états, les chefs ont adopté cet insigne. Le second emblème, les Clefs, se réfère primitivement, comme nous l'avons vu, à un des plus anciens usages de la vie domestique, au temps où les familles ont commencé à résider dans une habitation stable, dans une maison : dès lors le droit d'ouvrir ou de fermer les portes, de posséder les clefs, a été le privilége du père. Les images que rappelle le troisième emblème, le Pallium, le signe du bon pasteur des brebis, reportent la pensée à une époque encore plus lointaine, aux premiers temps de la vie pastorale, lorsque les hommes campaient sous des tentes au milieu de leurs troupeaux : alors a commencé le devoir du berger, défendant ses brebis contre les attaques des animaux sauvages et courant après celles qui s'étaient égarées. Sous ces rapports, les attributs pontificaux, qui expriment la royauté, la paternité, la sollicitude pastorale dans l'ordre spirituel, se trouvent correspondre aux trois phases qui ont marqué les premiers développements de la société humaine. Ces attributs n'ont pas sans doute été choisis en vue de cette corrélation : elle s’est rencontrée naturellement, par la simple végétation des idées chrétiennes, qui ont produit leurs formes symboliques. Cest pour cela que de pareilles harmonies ont quelque chose de plus beau encore et de plus profond que si elles étaient le résultat d’une combinaison systématique.
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