‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 27 sur 79 · TRADITION DE VÉRITÉS. — MONUMENTS PRIMITIFS DE LA FOI · texte numérisé non relu

TRADITION DE VÉRITÉS. — MONUMENTS PRIMITIFS DE LA FOI

On rencontre de temps en temps, sur les rayons d'une bibliothèque, certains volumes dans lesquels tout concourt à exprimer la pensée de l’auteur. Le texte l'énonce, les vignettes et les estampes en sont le commentaire, et la reliure elle-même, par sa couleur, par sa forme, par les figures qui y sont imprimées, Sharmonise avec le sujet de l'ouvrage. Voilà une image de ce grand livre que forment les monuments chrétiens des premiers siècles, dont Rome a conservé le dépôt.

Les inscriplions sont le texte de ce livre. La lecture de ces vénérables pages est singulièrement imposante, surtout lorsqu'elles sont réunies en grand nombre, comme elles le sont dans le corridor qui

sert d'avenue au Musée du Vatican. On a eu l'heureuse idée d'y placer, face à face, les débris de deux grandes littératures funèbres. D'un côté, le mur est en quetque sorte formé par les épitaphes de Rome paienne, éclatantes et pompeuses. Le mur de l’autre côté se compose d’épitaphes des premiers chrétiens, brèves comme les sou pirs de ces opprimés, et simples comme leur vie. Le musée du Colléje Romain, les portiques, les murs, les chapelles souterraines de plusieurs églises, nous offrent, réunis ou épars, quelques autres feuillets de ce livre monumental.

Il a aussi ses estampes et ses vignettes : on peut donper ce nom aux premières œuvres de l’art chrétien. Le Vatican possède une belle collection de sarcophages sculptés au 4° siècle. Mais beaucoup de peintures sont plus anciennes. A quelques exceptions près, on ne les a pas tra nsportées hors des cimetières souterrains. Elles sont demeurées inhérentes aux murs sur lesquels elles ont été originairement tracées. La première couche de couleurs avait été imprimée sur une matière encore humide qui s'en était imbibée , et c'est pour cela qu'elle s'est conservée à travers tant de siècles. Il n'en est pas de même de la seconde, superposée à la matière déjà sèche. Cette couche, destinée à donner à ces peintures leur vivacité, leur éclat et l'harmonie des teintes, est tombée à peu près partout. Dans les catacombes, comme sur le théâtre de la vie, le beau est presque toujours ce qui dure le moins.

La distribution intérieure de ces souterrains, la forme des chapelles, les constructions qu'elles renferment, sont d'accord avec les vérités exprimées

par les autres monuments. Cette architecture, qui est comme l'enveloppe de tout le reste, nous offre, pour ainsi dire, la reliure expressive des feuillets où sont tracées les peintures et les épitaphes. |

il est bien intéressant de rechercher les premières croyances chrétiennes dans ces documents immobiles. Je laisse, à cet égard, aux maîtres de la science le soin d’en distribuer et d'en accroître les richesses. Je ne serai ici que l’aide obscur de ceux qui n’ont pas l'ambition d'être savants. Il ne faut pas être haut placé pour leur donner la main et pour les servir. J'ai recueilli pour eux, dans les champs de l’'érudition, quelques vérités frappantes, pareilles à de beaux épis que j'aurais pris dans une moisson toute mûre où je n'aurais rien semé. J'en ai composé quelques gerbes, débarrassées des épines de la science. Le public auquel je m'adresse me permet d'y entremêler de temps en temps, pour les rendre moins austères, quelque observation qui touche à cette partie de l'âme où le sentiment fleurit. Voilà tout ce que j'ai fait, tout ce que Je puis offrir aux lecteurs. J'épargnerai peut-être la peine d'un assez long travail à ceux qui pourraient, comme moi, chercher ces vérités, et à ceux qui ne le pourraient pas le regret de les ignorer.

La période de temps à laquelle ces monuments appartiennent, comprend les cinq premiers siècles. Vers la fin de cette époque, les incursions des barbares ont arrêté l'usage des inhumations dans les cimetières souterrains, situés hors des murs, dans la Campagne romaine, si pleine alors de désolation et d'épouvante. Cette période se divise en deux parties,

TRADITION MONUMENTALE,. 103 distinguées l'une de l'autre par un grand fait, le triomphe du Christianisme sous Constantin. Mais il y a des indices pour discerner les sépultures antérieures. Quelques épitaphes, par exemple, portent expressément une date plus ancienne. De temps en temps des médailles constatent aussi l'époque : la partie inférieure du cimetière des saints Saturnin el Thrason , sur la voie Salare, en a fourni plusieurs qui sont du temps de Dioclétien. D’autres indications chronologiques, trouvées dans la partie supérieure de ce souterrain, remontent à l'époque de Claude-le- Gothique’. En général, les tombeaux près desquels est placée la fiole de sang, sigue du martyre, appartiennent à l’âge des persécutions, c'est-à-dire à la période qui précède Constantin. Il n'y a eu à Rome que quelques martyrs sous le règne de Julien, qui s'attachait bien plus à opprimer les âmes qu'à tourmenter les corps, et qui affectait une tolérance menteuse.

Mais il y a une remarque importante à faire pour bien comprendre la portée de ces indices, et de plusieurs autres que les antiquaires font valoir. Les chrétiens persécutés ne perdaient pas leur temps à creuser des grottes sépulerales, dont ils n'auraient pas eu besoin. Ils ne se livraient à ces longs et pénibles travaux, ils n'agrandissaient les cimetières souterrains qu'au fur et à mesure que cela devenait nécessaire. Il en résulie que les sépultures, réunies dans telle ou telle partie d'un cimetière sont à peu près contemporaines. Dans le 4° ctie 5° siècle, quelques fidèles, il est vrai, jaloux d'être inbumés le plus près

1 Voir Marangoni, de C'œmet. SS. Saturn. et Thras.

possible des martyrs, se sont fait construire des tombes parmi des sépuicres plus anciens; mais ces tombes, intercalées après coup par une sorte d'intrusion, se laissent discerner. Elles offrent les caractères, non pas d'une simple addition, mais d’un dérangement dans l'ordre primitif des sépultures. Lors donc que des tombeaux nous font voir, par des signes certains, qu'ils sont antérieurs au 4° siècle, ces siones prouvent que les galeries sépulcrales, contiguës à ces monuments, doivent avoir à peu près la même antiquité.

Les peintures renferment aussi des indices chronologiques très-précieux. Les antiquaires chrétiens du 16° et du 17° siècle ne possédaient aucun moyen certain de déterminer approximativement, d'après l'inspection de ces tableaux, la date de leur origine. Mais les progrès qui ont été faits dans l'histoire comparée des monuments de l’art ont suppléé à l'absence des documents écrits. En étudiant les produits de l'art païen, dont l'époque est constatée, on observe, à partir du 2° siècle, les signes d'une décadence progressive, qui est surtout très-sensible au 4° siècle. Leur style à fourni ainsi un chronomètre qu'on a appliqué aux monuments chrétiens. Ils ont dû en effet réfléchir l'état de l'art à l'époque où ils ont été exécutés. Il est possible toutefois que les peintres employés dans les catacombes aient été, en général, moins habiles que les artistes contemporains de Rome païenne. Le Christianisme naissant et persécuté n'avait pas la liberté de choisir à son gré les décorateurs de ses chapelles parmi l'élite des peintres de l’époque. Il fallait s'adresser seulement à des chré-

TRADITION MONUMENTALE, 105 tiens, et à des chrétiens parfaitement sûrs, incapables de trahir les secrets du culte. Plusieurs d’entre eux pouvaient avoir plus de bonne volonté que de talent : on se contentait de leur savoir-faire. On tenait plus à l'utilité des peintures religieuses qu'à leur beauté : les catacombes des proscrits n'avaient pas la prétention d'ètre des musées. Si donc les traces de la décadence ont pu être plus hâtives dans les œuvres des artistes chrétiens, ou plutôt des chrétiens artistes, cette circonstance, loin d'en rabaisser l'antiquité, la ferait au contraire remonter un peu plus haut. Il s'ensuivrait que les tableaux chrétiens, où l'on remarque le style qui est reconnu pour être celui du 3° siècle, par exemple, devraient être classés sous une date antérieure. Plus ces tableaux sont anciens, plus ils ont de prix sous le rapport théologique; ce sont des témoins de la foi chrétienne plus rapprochés de sa source. L'histoire de lart a bien mérité de la religion en fournissant ce chronomètre artistique. Nous voyons ici un exemple des services que la théologie peut recevoir des branches du savoir humain qui semblent lui être le plus étrangères. Grâce aux progrès de la science, les cavernes sacrées ont aussi, Comme les flancs souterrains du globe, leurs monuments fossiles qui rendent témoignage, par leur date même, aux enseignements de la foi.

Quoique ces monuments, les tableaux comme les épitaphes, fournissent des documents dogmatiques, il serait néanmoins déraisonnable de s'attendre à y retrouver tous les dogmes. La plupart des épitaphes ne contenaient que des noms, des dates, et, de

temps en temps, quelques autres détails : il n'y en a qu'un petit nombre qui aient eu un caractère dogmatique. Celles-ci exprimaient surtout, ainsi que les images sépulcrales, ces vérités consolatrices qui ont une relation immédiate avec les choses de la mort, avec la vie future, avec ce qui forme la liaison des deux mondes. Les tableaux tracés sur les murs des oratoires et des chapelles se rapportaient à quelques dogmes qui correspondaient directement à l’édification du peuple chrétien, à ses besoins spirituels. Als renfermaient aussi quelquefois une protestation au moins implicite contre certaines erreurs contemporaines. Mais les doctrines, dont aucune de ces raisons ne provoquait l'expression monumentale, restaient naturellement à l'écart. 11 suit de là que, lorsqu'on ne rencontre pas dans les pages de ce vieux livre en pierres l’'énonciation expresse ou symbolique d'une vérité religieuse, on n’a pas le droit d'en rien conclure contre la croyance à cette vérité. Les catacombes ne renferment qu'un certain nombre de feuillets des grandes archives de l'Église primitive : elles n'avaient et ne pouvaient avoir la prétention d'être une encyclopédie figurée de tous les articles de la foi chrétienne.

Il est une autre observation très-nécessaire pour mesurer la portée dogmatique de ces monuments. On a dit que Parchitecture opère à la fois par le plein et par le vide. Il faut saisir la raison de l’un et de Fautre pour bien comprendre le système d’un bel édifice. C'est là une image de ce que nous devons faire en ce moment. El y a certaines choses que les monuments des catacombes devaient énoncer : voilà le

plein; il y en a d'autres qu'ils devaient taire ou ne révéler qu'à travers un voile, il y a lacune, au moins, quant à leur expression formelle : voilà le vide. La clef de l'interprétation de ces monuments se trouve dans cette double loi de manifestation et de secret qui présidait à l'économie des travaux primitifs de l'art chrétien. .

Chacun sait que l'Église avait établi la discipline du secret ”. Ha connaissance des mystères les plus importants du Christianisme n'était communiquée qu'après une épreuve plus ou moins prolongée, qui servait de préparation au baptème; on ne donnait aux diverses classes de postulants ou de catéchumènes qu’une instruction graduelle. Lorsqu'ils avaient reçu avec le baptème la connaissance des principaux dogmes, qui leur avait été transmise de vive voix, la loi de prudence, comme nous le verrons, ne cessait pas de les entourer. Elle se prolongeait dans les précautions relatives à tout ce qui aurait pu manifester les mystères que l'enseignement oral leur avait communiqué.

Les épitaphes, les peintures monumentales devaient respecter cette réserve, quel qü'ait été le régime établi dans les catacombes pour les assemblées

1 L'existence de cette discipline est un fait si généralement admis , que je crois inutile d'en alléguer ici les preuves. Si quelques lecteurs , peu familiarisés avec les études théologiques, désiraient connaître, au moins en partie, les témoignages qui le constatent, sans être obligés de les chercher dans des ouvrages où la science a des formes sévères, je les engagerais à lire seulement les pages que l'illustre Thomas Moore à consacrées à ce sujet dans ses Voyages d'un jeune Îrlandais à la recherche d'une Religion, ch. xu et suiv.

des chrétiens. Il y a deux opinions sur ce régime : nous raisonnerons dans l’une et dans l'autre.

La discipline du secret prescrivait une grande prudence aux monuments eux-mêmes, si l'Église tenait à observer ponctuellement, dans les souterrains sacrés, les règles générales établies pour les catéchumènes. [l est vrai que ceux de la première classe, qu'on appelait externes, n'avaient pas la permission d'entrer dans les églises; mais cette exclusion ne pesait pas sur les autres classes. La seconde, celle des auditeurs, pouvait y rester avec l'assemblée des fidèles, pour entendre la lecture de quelques parties de l'Écriture Sainte, et quelques instructions; après quoi ils se retiraient. Lcprivilége d’y rester pluslongtemps, de s'y unir aux prières communes, sauf certaines restrictions, était accordé à la classe des prosternés. Lorsque le moment où ils devaienteux-mêmes sortir était arrivé, la classe des élus, des compétents, continuait, pendant quelque temps encore, de prier dans l'intérieur de l'église; mais elle ne devait pas assister à la partie la plus sacrée des mystères. Si les églises des catacombes étaient trop petites pour se prêter habituellement à des réunions simultanées de fidèles et de catéchumènes, cet obstacle matériel, qui s’opposait de fait à l'entière exécution de la règle, ne détruisait pas la règle elle-même, qui autorisait ces classes de catéchumènes à entrer dans les églises. Il pouvait donc leur être permis de sy réunir pour y recevoir les instructions qui leur étaient propres dans les moments où elle n'était pas occupée par les fidèles. A plus forte raison ces réunions pouvaient avoir lieu dans de simples chapelles sépulcrales, or-

nées d'épitaphes et de peintures, comme les églises dans lesquelles ils avaient droit de pénétrer. Si donc les images et les inscriptions avaient énoncé, d'une manière très-explicite, les dogmes qui ne devaient pas être communiqués aux catéchumènes, elles eussent violé la loi du secret en traçant ces vérités sur les murs mêmes des lieux où ils avaient le droit d'être admis.

Toutelois il est très-possible que le droit, qui leur était conféré par les règles générales de la discipline, nait pas été habituellement en usage dans le répime intérieur des catacombes. Les églises, les chapelles ont pu, à raison de leurs petites dimensions, être réservées exclusivement pour les assemblées des fidèles. On a dû alors assigner aux catéchuménes des lieux particuliers pour leurs réunions dans d'autres parties de ces souterrains. Quelque probabilité que puisse avoir cette opinion, il ne faut pas en conclure que les tableaux et les épitaphes ont dû s'affranchir pour cette raison de la réserve recommandée par la loi du secret. Je n'insisterai pas ici sur certaines circonstances qui ont pu, à quelque degré, motiver cette prudence monumentale. Comme les catéchumènes étaient admis dans les catacombes, il pouvait arriver, malgré l’ordre établi, qu'ils pénétrassent de temps en temps dans des corridors, dans des chambres sépulcrales où les inscriptions et les peintures leureussent révélé prématurément certains dogmes, si ces dogmes y eussent été clairement consignés. En second lieu, on avait à craindre que les païens ne fissent irruption dans les souterrains sacrés : cela est arrivé plus d’une fois. Mais, quoi qu'il

en soit de ces motifs accidentels de prudence, il suffit de remarquer l'esprit général des règles suivies alors en matière de liturgie, pour être convaincu qu'il prescrivait impérieusement une srande discrétion aux monuments de la piété chrétienne. La liturgie, ou du moins sa partie la plus essentielle, était si secrète, qu'on S'abstenait de la consigner dans des écrits revêtus pourtant du caractère le plus con fidentiel. Une letire du pape Innocent I‘ nous en fournit la preuve la plus décisive. Decentius, évêque d'Eugubium, avait consulté ce pape sur le rit de plusieurs sacrements. Dans sa réponse, le Pontife lui fait observer qu'au lieu de demander des explications par écrit sur les choses secrètes, 1l aurait dû se contenter d'avoir remarqué, pendant son séjour à Rome, ce qui se passait dans la célébration des mystères, à laquelle il avait plusieurs fois assisté ". Cependant Île Pape consent à répondre sur quelques points du rituel; mais il s'impose la plus grande réserve. « Vous » assurez, lui dit-il, que quelques-uns de vos prè- » tres veulent se donner la paix et la faire donner ». aux peuples avant la consécration des mystères, » tandis qu'il ne faut la donner qu'après toutes les » choses que je ne puis décrire ici ?, » Al répond à quelques questions de Decentius sur le pain azyme,

1 Sæpè dilectionem tuam ad urbem venisse, ac nobiscum in ecclesià convenisse non dubium est, et quem morem vel in consecrandis mysteriis , vel in cæteris agendis arcanis teneat, cognovisse. Quod sufficere arbitrarer ad informationem ecclesiæ tuæ, vel reformationem, si prædecessores tui minus aliquid aut aliter tenuerint. N. 3.

? Pacem igitur asseris antè confecta mysteria quosdam populis impertiri, vel sibi inter se sacerdotes tradere, ci post

TRADITION MONUMENTALE, ail sur le sacrement de pénitence et sur celui d'extrème-onction, puis il ajoute : « Quant aux autres » choses qu'il n'est pas permis d'écrire, vous nous in- » terrogerez lorsque vous viendrez ici, et nous pour- » rons vous répondre '. » Le pontife se renferme dans ces limites, « de peur, dit-il, que je ne semble » moins répondre à une consultation que trahir le » secret *. »

el était donc l'ordre encore suivi au 5° siècle, à une époque où la publicité aurait eu certainement beaucoup moins d’inconvénients, puisque la société tout entière était à la veille de professer le Christianisme. Or, pourquoi ce secret de la liturgie, si ce n'est parce qu'elle contenait l'expression propre des dogmes? Comment donc l'Église aurait-elle pu se résoudre à afficher, dans le temps des persécutions, sur les murs de ses chapelles, une déclaration permanente de ces choses qu'elle refusait de confier à des lettres adressées, après le triomphe du Christianisme, non pas à de simples chrétiens, mais à des évêques, lettres que ceux-ci auraient pu, au besoin, détruire par précaution, ou qu'ils auraient du moins déposées dans leurs archives secrètes? La prudence, poussée jusqu’à redouter l'indiscrétion de l'écriture, était évidemment fondée sur ce principe, qu'il ne fallait pas

omnia, quæ aperire non debeo, pax sit necessarid indicenda. N. 4.

! Reliqua verô, quæ scribi /as non erat, eùm adfueris, interrogati poterimus edicere. N. 12. |

* Verba verû dicere non possum ne magis prodere videar, quàm ad consultationem respondere. Z'pist. xxv, Resp. ad Decentium episc. Eugubinum, dans /& Patrologie de Migne, t. XX, p. 951.

laisser subsister des traces matérielles de la liturgie assez significatives pour en révéler la partie mystérieuse. :.

D'autre part les monuments sacrés ne devaient pas s'abstenir entièrement de toute expression de quelques vérités religieuses. L'Église a-t-clle jamais pu construire des sépulcres et des oratoires, sans que le sentiment chrétien ait éprouvé le besoin de les marquer du sceau de la foi? L'utilité du langage qui parle aux yeux, et qui laisse dans l’âme une si vive empreinte, s’est fait sentir dans tous les temps. Le Christianisme ne se compose pas seulement de sentiments qu'il excite dans le cœur, il renferme aussi les vérités qu'il dépose dans l'esprit pour qu'elles y soient le principe des sentiments. Les uns et les autres cherchent à s'exprimer, autant qu'il est possible, par tous les movens de manifestation que Dieu a mis à la disposition de l'homme. L'Éelise primitive l'entendait ainsi, et nous verrons, en effet, par des exemples incontestables, qu’elle a fait servir les arts chrétiens à l'expression de la foi comme au développement de la piété.

- Gette loi de manifestation tempérait la loi du secret. Il y avait deux besoins qui se limitaient réciproquement et qu'il fallait harmoniser. Leur concitiation devait conduire à l'adoption de signes symboliques que la peinture surtout était propre à fournir. Le symbolisme est une expression voilée. Les tableaux investis de ce caractère correspondaient, comme expression, au besoin de retracer les vérités religieuses, et, comme voile, à la nécessité de ne pas les divulguer indiscrètement. Le symbolisme était done une chose

TRADITION MONUMENTALE. 113 obligée. Nous pourrions affirmer qu'il a dû exister, lors même que son existence ne serait pas constatée de fait. Mais, outre les signes et les images évidemment emblématiques que nous offrent les épitaphes, l'antiquité chrétienne nous a légué un monument dans lequel le symbolisme n'est pas seulement empreint, mais écrit textuellement, puisque l'inscription indique que l'objet représenté est la figure d'une autre chose". I y avait un moyen bien simple à la fois et bien pieux de constituer ce genre de tableaux. Ce moyen était d'autant plus convenable qu'il n’obligcait pas à aller chercher les emblèmes des dogmes chrétiens en dehors des faits mêmes du Christianisme. C'était d’attacher un sens dogmatique à certains miracles matériels, consignés dans la Bible,qui se pré taient particulièrement à cette signification. La guérison de l'aveugle-né, par exemple, pouvait offrir une figure de la régénération baptismale, par laquelle homme passait des ténèbres à la lumière. Le moyen divin institué pour la rémission des péchés commis après le baptème avait un type dans la ouérison du paralytique. La manne, nourriture du peuple de Dieu dans le désert, le miracle de la multiplication des pains, fournissaient un emblème de l'Eucharistie. Ces analogies étaient si frappantes, aux yeux de ceux qui étaient initiés aux dogmes chrétiens, qu'il eût été impossible de créer, par un effort d'imagination, un symbolisme plus satisfaisant que celui qu'on trouvait, pour ainsi dire, tout préparé, tout fait, dans la Bible même, D'un autre côté, ces tableaux ne trahissaient

! Voir plus bas, la page où il est question d’un verre orbicu-

laire représentant Moïse avec l'inscription Petrus. PF : ù)

pas les secrets de l'initiation et de la liturgie. S'ils avaient un sens dogmatique pour les fidèles complétement instruits, ils n'offraient par eux-mêmes que des traits historiques, des faits miraculeux dont la publicité n'avait aucun inconvénient: les chrétiens les alléguaient dans leurs discussions avec les paiens eux-mêmes.

Ce système de peintures, qui retraçaient les dogmes aux initiés, qui les couvraient pour tout autre d'un voile pieux, était donc appelé par les deux besoins que l'Église voulait satisfaire, par le double régime de prudence et d'édification qu'elle sétait prescrit. Elles en étaient la production naturelle. Lors donc qu'en parcourant les monuments des catacombes, nous voyons que certains miracles y sont trèsfréquemment représentés, de préférence à beaucoup d’autres faits du même ordre, qui auraient introduit dans cette galerie de peintures une variété intéressante, on est fondé à croire que ces tableaux appartiennent au genre dont nous parlons. Cette répétition uniforme a prévalu sur les avantages de la variété, parce que ces sujets, tout historiques qu'ils sont, rentraient dans ce symbolisme, destiné à concilier la manifestation avec le secret.

Nous ne sommes guère familiarisés de nos jours avec ce genre de tableaux. Ge serait se méprendre étrangement, que de vouloir les comprendre en leur appliquant les idées avec lesquelles on examine la peinture moderne. Celle-ci travaille dans des conditions, et avec des pensées très-différentes de celles qui réglaient les productions de l’art chrétien, lorsque la discipline du secret était établie dans l'Église,

et lorsque les artistes étaient profondément imbus des enseignements de la foi. La peinture des derniers siècles est, dans sa plus grande partie, l'antipode du genre symbolique. Rien ne fait préjuger en général, rien n'annonce assurément que la plupart des artistes aient voulu surajouter dans leurs œuvres une signification secrète au sens qui résultait nécessairement des faits retracés par leur pinceau. Nous aurions beau observer dans les sujets de leurs tableaux une corrélation avec des vérités dogmatiques, dont ils ne sont pas l'expression directe, nous n’aurions pas droit d'en conclure que la pensée de cette corrélation a présidé à ces travaux. Il n'en est pas de même des monuments fournis par les catacombes. Nous savons, nous sommes autorisés à penser, d’après les plus fortes preuves, que beaucoup d'entre eux renferment une signification dogmatique. Elle doit s'y trouver, il s'agit seulement de la découvrir.

Si vous remarquez que certains sujets habituellement reproduits correspondent, par une analogie à la fois intime et saillante, à certaines croyances, dont la discipline du secret n'aurait pas permis l'expression directe, s'ils paraissent s y adapter detellesorte, queles faits matériels, représentés dans ces tableaux, offrent naturellement un emblème de ces mystères, si en admettant qu'ils ont été conçus dans ce point de vue, leur signification secrète s'explique d'elle-même, si elle disparaît au contraire ou devient beaucoup moins plausible, lorsqu'on écarte cette idée, il y a grande raison d'affirmer qu'ils ont été effectivement l'expression figurée de ces dogmes. Vous pouvez les considérer comme des feuillets sur lesquels ces

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croyances ont été écrites avec des caractères mystérieux, dont vous avez saisi la véritable traduction.

Nous ne répéterons pas ces observations générales, Jorsque nous rencontrerons successivement quelque tableau appartenant à cette catégorie. Mais le lecteur est prié de ne pas les oublier. Les conséquences que nous en tirerons, dans chaque cas particulier, lui paraitraient peut-être des suppositions arbitraires, sil avait perdu de vue les principes dont elles sont une dérivation.

Nous prions aussi le lecteur de se souvenir d'une autreobservation. Lesmonuments, dont nous aurons occasion de parler, concourent, à des degrés différents, au but que nous nous proposons. La signification de beaucoup d’entre eux est visible par elleméme. Il en est d’autres qui demandent quelques éclaircissements au moyen desquels leur interprétation devient certaine, d’autres aussi dont l'explication reste dans les limites de la simple vraisemblance, Nous ne méconnaissons point ces différences, nous en tiendrons compte lorsqu'il s'agira de formuler le résultat général de ces éléments divers. On verra que ce qu'il peut y avoir d'incertain dans quelques détails n'infirme point la conclusion qui résulte de l'ensemble.

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