‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 56 sur 79 · MONUMENTS ET USAGES” PARTICULIÈREMENT RELATIFS A LA VIE PIEUSE · texte numérisé non relu

MONUMENTS ET USAGES” PARTICULIÈREMENT RELATIFS A LA VIE PIEUSE

Si la ville qui est le centre du Christianisme se distingue par ses monuments dogmatiques, elle doit aussi offrir quelques traits distinctifs dans les choses extérieures qui correspondent aux sentiments que la foi inspire et développe. La vie spirituelle se compose de la piété envers ce qui est saint, et de la charité envers ce qui est souffrant. Nous considérerons successivement quelques-uns des rapports de Rome monumentale avec l’un et l'autre de ces deux ordres de sentiments.

La plupart des raisons pour lesquelles le Catholicisme fait concourir les choses extérieures à l’entretien de la vie pieuse sont assez connues. Mais il en est une moins vulgaire que je veux signaler ici, parce

MONUMENTS RELATIFS À LA VIE PIEUSE. 249 qu’elle me fournit tout naturellement la préface théorique de ce que j'ai à dire sur ce qui forme la partie matérielle et comme l'organisme de la piété.

Cette raison est fondée sur la correspondance qui unit entre eux les trois genres de vie dont se compose l'existence de l'homme. Il y a la vie animale, la vie civile, la vice religieuse. Que fait la vie civile? Elle s'empare des éléments de la vie animale, pour leur imprimer son cachet propre. L'homme mange, elle lui fournit le banquet, lien de la famille et de la société. L'homme est organisé pour produire des sons, elle en fait le chant. Il a besoin de vêtements, elle en fait le costume. Il a besoin d'abri, elle élève l'opération de la bâtisse à l’art de l'architecture. Passez en revue les objets et les instincts de la vie animale: vous verrez que la vie civile a trouvé moyen de les coordonner presque tous à quelque chose de supérieur à leur but propre, elle les rapporte à un but social. Que fait à son tour la vie religieuse? Elle prend les sentiments ct les usages qui appartiennent à la vie civile pour les appliquer à des objets sacrés. L'homme plus ou moins civilisé attache du prix aux cendres des héros : elle lui donne les reliques. Il aime les portraits de famille: elle lui donne les images. Il aime les décorations de l'architecture: elle lui donne des temples splendides. Il aime les réjouissances publiques, les marches triomphales : elle lui donne les processions. Il aime les réunions solennelles composées d'hommes de différentes nations : elle lui donne les jubilés, et ainsi de suite. Elle fait, en un mot, pour la vie civile, ce que celle-ci fait pour la vie animale, La vie civile socialise les éléments

de la vie animale, la vie religieuse spiritualise les éléments de la vie civile. Elle construit un monde dans lequel la plupart des instincts, auxquels chacun des deux genres de vie inférieurs correspond, trouvent aussi à se satisfaire dans l'ordre supérieur. Par À, l'homme! soulevé de terre, est emporté tout entier dans la sphère religieuse, et, pour me servir d'une expression que Bossuet a employéesur un autre sujet, la piété va, pour ainsi dire , avec la nature.

Tel est le point de vue dans lequel je me place, pour rapporter à des idées générales les éléments matériels de la piété catholique. Mais j'aurais à décrire des choses trop connues, si je considérais ce que Rome a de commun avec les autres villes de la chrétienté. Je me renfermerai dans ce qu’elle offre de spécial et de caractéristique.

Dans toutes les sociétés civilisées ou barbares, le sentiment d'intérêt, presque toujours respectueux, qui s'attache à la mémoire de leurs fondateurs, s'étendrait, s'il y avait lieu, jusqu'aux objets Les plus grossiers qui auraient été à leur usage personnel. La francisque, la chaussure de Clovis auraient une place privilégiée dans le trésor de nos antiquités nationales. Si l'on avait conservé en quelque coin du globe un morceau de pierrequ'on saurait avoir existé au moment et à l'endroit où Adam a été créé, les plus beaux raisonnements ne nous empêcheraient pas de le toucher avec respect. À celui qui nous dirait que cetle pierre n'est pourtant qu'une pierre, nous

répondrions qu'il faut avoir l'âme pétrifiée pour n’y sentir que cela. Le poteau de bois dé la première hutte que les maîtres du genre humain se sont bâtie,

au jour deleurstribulations, dans le désert du monde, scrait plus éloquent que beaucoup de discours pour remuer en nous le sentiment de la fraternité humaine: Cet instinct, qu'on pourrait appeler l'instinct des origines, est d'autant plus moral, que les origines sont plus augustes. N'est-il pas à désirer qu'il puisse se satisfaire aussi dans le domaine de la piété? Le Christ est l'Adam céleste, le Père de l'humanité régénérée. Le tombeau d'Adam est ignoré, celui de Jésus-Christ subsiste. Le récit de l'ensevelissement et de la résurrection du Sauveur ne ferait-il pas sur vous une impression plus vive, si vous le lisiez dans la grotte sépulcrale de Jérusalem? Le dogme de l'Incarnation, base du Christianisme, rayonne jusque dans les choses qui ont formé, pour ainsi dire, l’enveloppe matérielle de l'existence du Christ sur la terre. Si, par la notion du Verbe, ce dogme porte notre intelligence dans la région des vérités universelles et absolues, il ramène incessamment notre âme au sentiment de ce qui est individuel et relatif, par le fait même de l'individualité de l'Homme-Dieu, qui a touché sur tous les points l'entourage de la vie terrestre. Le caractère propre de l'individualité est de faire reporter sur les objets qu'elle s’est appropriés, et qui demeurent après elle, quelque chose des sentiments qui se rapportent à elle-même. Expliquez, sans cela, pourquoi, après la mort de votre mère, son livre de prières devient pour vous autre chose qu’un livre? pourquoi tout homme étranger à ce genre de sentiments vous paraît avoir le cœur mal fait? La puissance de sentir, que Dieu a donnée à l'homme, ne se dépouille pas de sa nature en se

transportant dans l’ordre des choses divines: elle ne varie pas, elle monte. S'il y a dans ce monde quelques choses que le Verbe fait chair a consacrées par son contact, par ses larmes, par son sang, elles forment ce qu'il peut y avoir de plus auguste dans le trésor matériel de la piété. Dieu a permis que plusieurs de ces choses se perdissent. C'est pour nous avertir, ce semble, que, toutes vénérables qu'elles sont, il ne faut pas y tenir comme si elles étaient nécessaires, et que tout ce qui est du temps est poussière, puisque la mort y atteint ce qui mériterait le mieux d'être impérissable. Plusieurs aussi-se sont conservées pour que la collection des monuments sacrés, par lesquels le Catholicisme correspond de tant de manières aux instincts pieux de l'âme, ne fût pas privée de son complément le plus élevé et le plus saint. Diverses parties de l'héritage de Bethléem, de Nazareth et du Calvaire, sont disséminées dans lemonde chrétien. Mais Rome est plus riche en ce genre que toute autre ville. Elle nous montre la crèche, l’escalier du prétoire de Pilate, dont Jésus a monté les degrés, la colonne ou un fragment de la colonne à laquelle il a été attaché, des portions de la vraie croix, une partie de l'inscription que Pilate y à fait apposer, un des clous, quelques épines de la couronne, la lance et le suaire. C'est une belle cérémonie que la procession de la: Crèche à Sainte-Marie-Majeure, dans la nuit de Noël. Rien de plus imposant que l'ostension des reliques de la Passion, du haut d'une tribune intérieure de Saint-Pierre, le soir du Vendredi-Saint. L'autel est dépouillé, l'illumination perpétuelle du tombeau de saint Pierre est éteinte, tous

les chants se sont tus, et sa brillante basilique, devenue muette et sombre, semble prendre les formes d'un sépulcre immense. Il y a aussi, ce jour-là, une ostension du même genre dans la basilique de Sainte- Croix, si pieuse et si recueillie. Beaucoup d'étrangers choisissent un autre jour pour visiter cette église, ainsi que l'escalier saint près de Latran et la colonne à Sainte-Praxède. Ces sanctuaires sont situés loin du lieu où va la foule : les cérémonies du Vatican attirent ct retiennent. Mais lorsque, après quelque temps de séjour, vous n'êtes plus subjugué par un empressement exclusif pour elles, et que vous vous réservez des heures libres et tranquilles pour aller vénérer successivement les monuments du grand sacrifice, votre Semaine-Sainte de Rome se passe dans Jérusalem au temps de la Passion.

Plus d’un lecteur voudra sans doute m'interrompre ici, en me demandant si l'authenticité de ces reliques est appuyée-sur des garanties solides. Je vous ferais volontiers à cette question une longue réponse. Mais, comme j'écris particulièrement ce chapitre pour l'édification des catholiques pieux, je regretterais de leur: faire traverser, en ce moment, une série de petites dissertations critiques. Toutefois, ces pages pouvant être parcourues par quelqu'autre classe de lecteurs, il me paraît à propos d'attaquer en passant, par quelque endroit du. moins, leurs préventions sur ce sujet. J'en dirai assez, ce me semble, pour leur faire entrevoir que la facilité avec laquelle ils taxent de crédulité cette croyance, n'est elle-même que la crédulité retournée, la crédulité à l'envers. Je prendrai pour exemple les reliques in-

signes déposées dans l’église de Sainte-Croix, après avoir été trouvées à Jérusalem vers l'année 3261.

Il y eut à cette époque un empressement général des chrétiens à profiter de la paix et de la liberté, enfin accordées à l'Église, pour décorer mieux qu ls n'avaient pu le Ex nroments les sépuleres des martyrs. Mais, tandis que de belles basiliques s'élevaient sur ces tombes, des reliques plus augustes restaient enfouies dans une grotte du Calvaire. On savait qu'il avait été d'usage, chez les Juifs, d'enterrer avec les condamnés les instruments de-leur supplice. La malédiction que la loi avait prononcée particulièrement contre ceux qui avaient été crucifiés ”, était étendue à tout ce qu'ils étaient censé avoir souillé par leur contact dans leurs derniers moments. L'usage dont nous parlons a été relaté par les rabbins*. Cette coutume, dictée par un sentiment bien différent de celui qui engagea Joseph d'Arimathie à se

1 Quoique l'ouvrage de Corrieris, de Sessoriants reliquiis soit le plus complet qui existe sur cette matière, il est utile de recourir aux écrits antérieurs , qui lui ont fourni un fond d’ob-

servations très-importantes. Nous en avons consulté un certain

nombre , notamment Bosio, Croce trionfante; Gretzer, de Cruce; Niquet, de Titulo crucis; Georgius Altmanius, de {nscript. Crucis; Nossius, Æarmon. Evangel.; Sandinius, Hist. Famil. sacr.; Besutius, Basilic. di Santa Croce; Honoré de Sainte-Marie, des Regles et de l'Usage de la Critique , ete. De nos jours, M. l’abhé Gosselin a publié une savante Dissertation sur la sainte Couronne, et les autres instruments de la Passion.

2 Maledictus à Deo est qui de in ligno. Deuter nn CNT, v. 23.

s Solemne erat patibulum unà cum corpore defuncti sepulturæ tradere, Æabac. Sanhedr., in cap. xv.

MONUMENTS RELATIFS À LA VIE PIEUSE. 255 charger dela sépulture du Christ, se trouvait néanmoins d'accord avec sa piété : elle lui fournissait le moyen de mettre ces reliques en lieu sûr, à l'abri de toute profanation. Il n'était, d’ailleurs, disciple de Jésus qu'en secret, par crainte des Juifs : ce motif aurait suffi pour qu'il observât exactement l'usage national. Nous voyons, par le récit même de l'Évangile, que la sépulture eut lieu conformément au rit judaïque '. si

Il y avait donc toute raison de croire qu'on devait retrouver dans l'endroit où le corps de Jésus avait été déposé plusieurs instruments de la Passion. L'impérairice Hélène, mère de Constantin, qui s'était rendue à Jérusalem vers l'an 326, entreprit de découvrir la sainte grotte : ce qui présentait quelque difficulté, car la, place de l'ouverture, qui en avait formé l’entrée, n'était plus connue d’une manière tout à. fait précise. Il n'en aurait.été ainsi assurément. si les chrétiens, pendant les siècles précédents, avaient visité habituellement le souterrain sacré. Mais ils n'avaient point eu cette liberté. Dès le temps de l'emreur Adrien, dans la première moitié du secoud siècle, les paiens avaient érigé une statue de Vénus à l'endroit du crucifiement, et un monumenten l'honneur de Jupiter près du lieu de la résurrection ?.

! Sicut mos est Judæis sepelire. Zvang. S. Joan., xx, 40.

* Ab: Adriani imperatoris usquè ad imperium Constantini, per annos circiter centum octoginta, in loco resurrectionis simulacrum Jovis, in crucis rupe statua ex marmore Veneris à gentibus posita colebatur, existimantibus persecutionis auctoribus , quod tollerent nobis fidem resurrectionis et crucis , si loca sancta per idola polluissent. Hicronym., Æpist. ad Paulin. de instit. monach.

Les fidèles n'auraient pu sy agenouiller en prières sans paraître honorer des idoles, ni s'y abstenir des démonstrations religieuses usitées chez les païens sans se faire reconnaître et punir comme contempteurs des dieux. À partir de cette époque, ils avaient donc cessé, à leur grand regret, de fréquenter le Golgotha profané. Les changements survenus dans état des lieux avaient contribué à obscurcir, à quelque degré, les traditions locales. Soit que les païens eussent fermé à dessein l'entrée de la grotte, soit que cette partie du terrain qui avait été le jardin de Joseph d'Arimathie, se fût exhaussée avec le temps, il est de fait qu’au 4° siècle des excavations étaient nécessaires pour retrouver le saint Sépulcre. Toutefois, les monuments païens, dont nous venons de parler, pouvaient indiquer approximativement la place. T'imipératrice Hélène avait, d’ailleurs, interrogé les souvenirs qui avaient dû se conserver parmi les Juifs et les chrétiens de la Judée ‘. Pourquoi n'ajouterions-nous pas que, si le génie a ses illuminations soudaines dans certains moments, la piété ardente à aussi ses inspirations?

On se mit donc à l’œuvre. Une troupe de soldats et d'habitants se réunit sur le Calvaire pour travailler aux fouilles *, et la cité sainte fut dans l'attente

4 De christianis doctrinà et sanctitate plenos viros , sed et de . Judæis peritissimos , ut propriæ, quâ miseri etiam gloriantur, impietatis indices, exquisivit, et accitos Hierosolymam congregavit. Tum omnium unà de loco testificatione confirmata, jussit illico urgente sine dubio cohceptæ revelationis instinctu in ipsum Jocum operum fissionis accingi. S. Paulin, £p. n ad Sever.

2 Militari manu et omnium provincialium multitudinem adhibuit. Sulpice. Sever., Sacrar. histor., Kb. n.

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sx MONUMENTS RELATIFS LA VIE PIEUSE. 257 d'un grand événement. il FA avait quelque chose de bien solennel dans cette espèce d de résurrection de la . croix, qui, après être restée Rte dans un souterrain pendant tout le temps où l'Église s'était ca= chée dans les Catacombes, allait vraisemblablement sortir de son tombeau au moment ( où ses images commençaient à briller sur le fronton des basiliques. J'aime à me figurer le spectacle qu'offrit alors l'ancien jardin de Joseph d’Arimathie : les chrétiens accourus en foule, palpitants d'émotion ; quelques figures juives à es. suivant de loin, d' un regard sombre, les travaux dès fossoyeurs, et près d'eux, sur un tertre, l’impératrice Hélène en cheveux blancs. Chaque coup de pioche retentissait dans le cœur des fidèles, chaque éboulement de terrain amenait une espérance. Enfin arriva le coup heureux : une ouverture se montra, le passage fut déblayé, ct, après qu'on y eut pénétré avec des lumières, le tombeau suprême apparut. D'un côté de la grotte, sur la droite, le sépulcre proprement dit; d'un autre côté, des reliques de la Passion. Le récit de cette découverte est trop connu pour que Je le répète. Les incrédules, qui rejéttent toute espèce de miracles, ne sauraient en admettre ici. Mais je ne comprends guère que des protestants, ceux du moins qui croient aux choses surnaturelles, rejettent comme impossible toute intervention de la Divinité dans cette circonstance. Si, comme la Bible l'atteste, des linges touchés par saint Paul ont eu la vertu de rendre la santé aux malades"

je ne vois pas pourquoi l'on refuscrait systématique

* Act, des Apôt., xix, 12.

Il, 47

ment, malgré nombreux témoignages histori- ques, toute créance à un bienfait miraculeux, des- tiné à faire reconnaître la croix teinte du sang qui a sauvé le monde. Ils doivent convenir du moins que sainte Hélène et l'Église de Jérusalem n'ont pas choisi une des trois croix au hasard. Leur piété au- “rait cru commettre un abominable sacrilége, en s'exposant au risque de vénérer comme l'instrument du salut le gibet d'un des hommes qui avaient été crucifiés en même temps que le Sauveur. On a pu aussi avoir des indices rassurants, fournis par la position respective des objets et par quelque autre circonstance que l’histoire a omis de noter. Suivant saint Ambroise ! et saint Chrysostome *, l'écriteau a servi à faire le discernement *.

L'histoire nous per en effet, qu'outre la croix et les clous, cet écriteau a été recueilli par sainte Hélène. Les particularités que Sozomène a notées à ce sujet doivent être remarquées. « On trouva, » ditil, séparément un autre morceau de bois, sur » le côté blanc duquel ceci était écrit en mots et en » caractères hébraïques, grecs et latins : Jésus, Na-

» zaréen, Roi des Juifs.» Suivant les usages des Ro-

1 Invenit quia in medio patibulo prælatus titulus erat : Jesus Nazarenus Rex Judæorum. Sanctus Ambrosius, ën Oratione de Obitu Theodos., n. 45.

2 Homil. 84, aliàs 85, in Joan.

3 Cette opinion n’est pas inconciliable avec le texte de Sozomène, d’après lequel l’écriteau a été trouvé séparément. Il pouvait, tout en étant séparé ou détaché de la croix, être placé tout à côté d'elle, et lui rester en quelque sorte adhérent par sa position.

* Kat xopts GX) Édhoy év raber ksuxouatoc past #0 YpApATU

mains, les écriteaux qui figuraient dans les supplices’ pour notifier le nom du patient et le motif de sa condamnation, étaient ordinairement de bois, comme l'indique leur nom tabula, tabella?, La première particularité signalée par Sozomène cadre avec cet usage, Il indique en outre que le côté sur lequel se trouvait l'inscription était blanc. On sait aussi que cette couleur était employée pour les écriteaux qui promuleuaient les actes de l'autorité publique *, Les lettres devaient être coloriées de manière à ressortir sur le blanc. Elles étaient généralement peintes en rouge. Le vermillon, que l'on préférait dans les inscriptions et dans les écritures, même privées, surtout pour cmbellir les titres #, était la couleur of-

ÉGoairoie, Envexroïc TE 2% Popairoic, Ta Onhoëvre Încoûc 0 Nac= paios, 0 Bacuhevs rov love.

Sozomène, Iist. Eccl., lib. n, c.1.

* Servum.... carnifici tradidit, ut... præcedente titulo, qui causam pœnæ indicaret, per cœtus epulantium cireumduceretur. Sueton., ên Caligul., ©, 32, — Patremfamilias... detractum è spectaculis in arenam, canibus objecit, cum hoc titulo : impiè locutus parmularius. Idem, in Domitian, n. 10, — Voyez aussi Dion., lib. uv.

? Circumactus (Attalus) per amphitheatrum éabulà ipsum præeunte in quà latinè scriptum : hic est Attalus christianus. Euseb., Hist. Eccl., lib. v, e. 1. — Iratus proconsul decretum ex tabellä& recitavit : Cyprianum gladio animadverti placet. Act. S. Cyprian.

$ Tabellæ erant ligneæ dealbatæ gvypso vel cerussä.., Album hujusmodi tabula latinis dicitur. Unde a/bum prætoris. Omnes tabellæ, libelli, tituli in publico proponendi aut affigendi ita crant dealbati et scripti. Salmazius, de Modo usurarum, Cr XVe

# Minium in voluminibus quoque scripturà usurpatur, cla-

ficielle', C'est pour cette raison peut-être que Sozomène a négligé de faire une mention spéciale de cette particularité généralement connue : ce qu'il avait dit de l'album, ou du côté blanc de l'écriteau, la supposait. Quoi qu'il en soit, cette remarque sur la couleur des lettres trouvera plus bas son application.

Le monde chrétien, occupé à recueillir pieusement les objets qui avaient servi au supplice des martyrs, apprit avec une émotion profonde qu'on venait de découvrir les instruments de la Passion du Sauveur. On pouvait désirer que ces reliques fussent partagées entre trois villes : Jérusalem, qui les avait conservées ; Rome , qui était le centre du Christianisme, et la ville nouvelle où Constantin transférait le siége de l'Empire. Il paraît en effet que l'impératrice Hélène en fit trois parts” : elle donna l'une à la ville du Calvaire et à la basilique qu'elle fit construire comme monument spécial de la Passion et de la Résurrection. Elle destina la seconde part à l'empereur

rioresque litteras vel in auro vel in marmore etiamn in sepulcris facit. Plinius, Hist. natural, Gb. xxxur, c. 40. n. 5. Nec titulus minio, nec cedro charla notetur.

Ovid., Trist., 1. 1,7.

C'est de là qu'est venu plus tard le mot de rubriques : « Utebantur veteres etiam in libris epistolisque colore purpureo potius quäm atramento : itaque mos inolevit, ut litteras majores omnes minio elegantissimo depingerent, indèque posteriori ævo Rubricæ nomen apud auctores promiscuè mansit. » Georg. Altman., de lustr. inscript. Crucis, in Tempe Helvet.,

1 Juvénal (Satyr. 1v, v. 192) appelle les lois rubras.

2 Voyez de Corrieris, Comment. de Sessorianis relig., part.r, Cd.

son fils, et se réserva la troisième pour en disposer selon sa volonté,

La tradition la plus ancienne et la plus constante nous apprend qu'une partie des reliques recueillies par sainte Hélène a été déposée, soit par son ordre, soit par elle-même, dans la basilique qu'elle a fait élever non loin du palais impérial de Latran. Pour quel motif cette basilique a-t-elle été choisie à cet effet? Nous ne répondrons pas à cette question en alléguant la raison mise en avant par les antiquaires des derniers siècles, qui ont cru que ce choix avait été une sorte de représailles contre le paganisme. Ils s'étaient persuadés, d'après quelques indices, qu'il y avait eu en cet endroit un temple de Vénus, et que la basilique de Sainte-Croix a été construite avec ses décombres. Cette ruine pittoresque, qu'on voit encore à gauche de cette église, était, suivant eux, un débris du monument païen. Partant de cette idée, ils ont cru que Constantin et sa mère avaient voulu que le trophée de la croix s'élevât sur les débris d'un temple dédié à la plus impure divinité du paganisme, pour venger la profanation que les païens avaient commise lorsqu'ils avaient érigé une statue de Vénus sur le Calvaire”. Cette explication a fourni de beaux mouvements à l’éloquence chrétienne; malheureu-

‘At quid apud Fanum Veneris et Cupidinis templum crucis? Ut scilicet justè ulcisceretur immane scelus, quod à Gentilibus in Crucis odium fuerat perpetratum ; dùm in sancto Golgotha, in Crucis rupe (quod testatur S. Hieronymus) fuerat impudicæ Veneris statua collocata, et locus ipse, Crucis titulo adeù illustratus, ab eisdem Venerarium appellatum. Quamobrem quod celebre erat Veneris templum Romæ (de aliis modo sileo) dignum

sement nous devons y renoncer. Un examen plus éclairé semble avoir prouvé qu'il n'y à pas eu un temple de Vénus dans ce quartier de Rome. Toutefois ce lieu n’est pas entièrement dépouillé du genre de contraste que ces écrivains lui avaient attribué. Les jardins d'Héliogabale, qui s'étendaient sur les monts Esquilin et Célius, renfermaient cet endroit dans leurs vastes sinuosités. Si cet empereur n'a pas été le Dieu de l'impudicité, il en a été le pontife, et la basilique de Sainte-Croix à purifié, par la sainteté suprème de ses reliques et par ses chastes murs, le lieu le plus souillé, peut-être, de tout le monde romain. Mais si ce rapprochement peut figurer dans un tableau de la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne, il ne saurait être allégué ici; rien n'indique qu’une considération de ce genre ait contribué à faire choisir cette église pour y placer les reliques que sainte Hélène lui a confiées.

La véritable raison de ce choix, c'est que cette basilique était l'église propre de sainte Hélène. Elle l'était de deux manières. D'abord elle avait été fondée par elle, soit que cette pieuse impératrice l'eût fait construire à ses frais, soit que Constantin l'eût fait ériger d’après le désir de sa mère. Nous voyons par les actes du concile tenu sous Sixte ILE, à Rome, l'an 433, qu'on lui donnait le nom de basilique hélénienne', comme on appelait constantinienne et libé-

visum est ut cum ignominià eversum sanctissimæ Cruci cederet, quæ proeulcatis impudicitiis virtatum omnium splendore nitesceret. Baron., Annal., an. 324.

1 Sederunt in uno conflictu (consessu) in hasilicà Helenianâ quæ dicitur Sessorianum atrium. Acé. concil.

rienne les basiliques de Fatran et de Sainte-Marie- Majeure, des noms de Constantin et de Libère leurs fondateurs. En second lieu, le terrain sur lequel cette église a été bâtie, près du palais impérial de Eatran , faisait partie de l'apanage de l'impératricemère. Cest ce qu'indique une inscription trouvée dans le voisinage : elle fait allusion à des thermes qu'Hélène avait construits en cet endroit’. On voit aussi son nom sur l'inscription d’un piédestal, découvert dans une vigne située à côté de l’église*. Ce monument se conserve dans la chapelle souterraine. Ce temple chrétien appartenant en propre à sainte Hélène, on comprend pourquoi elle l'a choisi entre toutes les basiliques de Rome, pour lui confier à perpétuité le dépôt de la portion des saintes reliques qu'elle s'était réservée. La tradition qui nous l'apprend est sanctionnée par des renseignements positifs puisés dans les archives antiques de l'Église romaine. On sait qu'Anastase en a extrait le catalogue des donations de Constantin à plusieurs basiliques. Les présents que cet empereur a faits à celle de Sainte-Croix pour

{ V. Roma, parte 1 antica, par Nibby, p. 369.

5 DOMINAE . NOSTRAE . FL . JVL .

HELENAE PIHISSIMAE . AVG GENETRICI . D . N . CONSTAN TINI . MAXIMI . VICTORIS CLEMENTISSIMI . SEMPER AVGVSTE . AVIAE . CONSTAN TINI . ET . CONSTANTI . BEATIS SIMORVM . AG . FIORENTIS

SIMORVM . PRINCIPVM, JVLIVS . MAXIMILIANVS . V, GC. COMES PIETATI . EJVS. SEMPER DICATIS,

le service et la décoration du culte, étaient à peu près équivalents, suivant le calcul de Ciaconi', à une somme de 143,000 écus d'or. La liste qui en contient le détail fait mention d’une cassette d’or, ornée de pierreries, dans laquelle fut renfermée la partie de la vraie croix donnée à cette église. Cette liste relate aussi quatre chandeliers d'argent, pesant chacun 80 livres, destinés à porter les lumières qui devaient brler devant l'auguste relique*.

Le privilége de garder ce précieux dépôt a formé dès lors l'essence morale de cette église. C'est à ce caractère principal que se coordonnent les particularités qui la distinguent. Son ancien surnom de basilique en Jérusalem aurait été à la fois superflu et bizarre, s'il avait eu seulement pour but de rappeler que la croix, en l'honneur de laquelle cette église est dédiée, a été plantée etretrouvée dans cette ville. Il était au contraire parfaitement choisi pour marquer, par une dénomination exceptionnelle, que cette basilique, dépositaire des reliques de la passion, était assimilée à la ville sainte, Aussi fut-elle désignée sous un titre encore plus expressif : on la nommait simplement Jérusalem *.

Il paraît que l'impératrice Hélène avait complété

ln Vit. S. Sylvestr.

? Eodem tempore fecit Constantinus Augustus basilicam in palatio Sessoriano ubi de Ligno sanctæ crucis posuit et in auro et gemmis conclusit.. Constituit dona ista : candelabra ante Lignum sanctum lucentia argentea quatuor, secundum numerum Evangeliorum, etc. Anastas., in Sylvestr.

5 Ecclesiæ nomen dedicavit, Constantinus, quæ nominatur usque in hodiernum diem Hierusalem. Anast., hd.

d'une autre manière le caractère de cette église. C’est ce que nous apprend un vieux souvenir, qui se trouve consigné dans une longue inscription, placée sur l'un des murs latéraux de la rampe par laquelle on descend à la chapelle de Sainte-Hélène. Cette inscription n’est pas antique, mais elle a le mérite de résumer l'histoire de cette antique chapelle. Suivant une des traditions qu'elle a recueillies, le pavé recouvre une couche de terre que sainte Hélène a fait prendre sur le Calvaire. Cette pieuse pratique a commencé vers cette époque : saint Augustin en parle. Si Hélène en a donné l'exemple en faveur de sa basilique romaine, la prédilection qu'elle a témoignée par là même à cette église était une suite naturelle de la destination qu'elle lui avait donnée. Elle a voulu que la croix transplantée à Rome y retrouvât quelque chose du' sol arrosé par le sang du Sauveur ‘.

Son vieux surnom de basilique de Sainte-Croix ne signifie pas seulement que cette église était érigée en souvenir de la croix. Suivant l'ancien usage, lorsqu'on donnait à un édifice religieux un titre qui se rattachait à des objets vénérés comme monuments de la grâce divine, cette dédicace n'était pas déterminée arbitrairement par quelque picux fondateur, selon l'attrait de sa dévotion particulière. Elle était motivée par quelque circonstance notable, inhérente

1 Terrâäque sanctà montis Calvariæ advectà, suprà quam Christi sanguis effusus fuit redemptionis humanæ præcium, cujusque vigore in cœlestem Hierusalem mortalibus aditus patuit, ad primum usquè fornicem repleverat ex quo sacellum ipsum, et toto basilica ac universa urbs secundam Hierusalem meruit appellari. (£xtrait de l'inscript.)

à cette église. La basilique de la Résurrection, à Jérusalem, a tiré son nom de son emplacement même. Les basiliques qui portaient les noms des martyrs renfermaient leurs tombeaux, leurs restes, ou bien elles avaient été construites dans la maison qu'ils avaient habitée, dans la prison où ils avaient été détenus. [l y a donc lieu de croire que, conformément à cet usage, le titre de basilique de Sainte-Croix a eu sa raison dans quelque fait matériel propre à cette église, et l'on n’en trouve pas d'autre que la possession des saintes reliques.

C’est aussi ce qui nous explique pourquoi, dans les anciens sacramentaires, la station du vendredi-saint était déjà fixée dans cette basilique. Ces rituels ne décrivent pas cette cérémonie, mais un ordo romain du moyen âge donne à ce sujet quelques détails. Le Pape ne faisait pas l'office du vendredi-saint dans la basilique de Latran, quoiqu'elle fût son église propre, contiguë à son palais. Cet office y était célébré par un dé studio had hebdomadaires. Le souverain pontife descendait seulement dans cette basilique et s'y revêtait des habits sacrés; il se rendait ensuite processionnellement et pieds nus à la basilique de Sainte-Hélène, pour célébrer le mystère de la Passion devant la Groix, dans l’église qui représentait le Calvaire :

Cette cérémonie suppose que le fragment de la

‘ Discalceatus pergit (Papa) cum processione, et omnes cum eo eantando psalterium usque ad S. crucem. Benedictus, Canon. S. Petri in suo Ordine romano, apud Marten., t. im de Antig. eccles. Ribibus, Gb. 1v, €. xx. — Voyez aussi Mabillon, Mus. lialicis Pas

vraie croix était déposé dans une châsse ou armoire,

d'où l’on pouvait aisément le tirer tous les ans pour l'exposer à la vénération du clergé et des fidèles.

Mais un autre usage existait déjà au 4° siècle, comme nous l’apprenons de saint Paulin : on renfermait des reliques dans les murs même des édifices sacrés". Il paraît qu'à une époque très-ancienne, cé procédé a été employé pour conserver le titre de la croix. Quelques érudits croient que cette opération a eu lieu du temps de sainte Hélène; d’autres la placent dans la première moitié du 5° siècle! sous le règne de l'empereur Valentinien IE, qui a fait exécuter des ouvrages en ne dans cette église ?. A cette époque, les i invasions des Barbares faisaient appréhender que les pieux trésors ne fussent PRES ou enlevés. On tenait à les mettre en sûreté; ce n'était pas une précaution inutile que d'en déposer au moins une partie dans une cachette murée, pratiquée vers la voûte des temples, à une hauteur où les perquisitions n'étaient guère à craindre. Quoi qu'il en soit de l'époque, c’est dans une espèce de petite niche, hermétiquement fermée, située au sommet de l'abside de la basilique hélénienne, qu'une cassette en plomb, renfermant le titre de la croix, avait été déposée. Vers le milieu du 12° siècle, un cardinal titulaire de cette église, qui a été ensuite pape sous le nom de Lucius EE, a fait apposer sur cette cassette

1 S. Paulin., £pist. 32 ad Sever., et Poemat., 26.

* Valentinianus IT imperator filius Constantii Cæsaris... in solutionem voti sui ac matris Placidiæ et Honoriæ sororis opere vermiculato eam (basilicam) exornavit. Voir l'inscription placée dans la rampe qui conduit à la chapelle de Sainte-Hélène.

trois sceaux, avec ces mots : Gerard, cardinal. de Sainte-Croix. Ces trois sceaux et cette inscription ont reparu lorsque la sainte relique a été retrouvée, en 1492. Le cardinal Mendoza, archevéque de Tolède et titulaire de l'église Sainte-Croix, y faisait faire des réparations : les ouvriers, étant arrivés au sommet de l'abside, sentirent un vide. Ils avaient fait tomber par mégarde le bitume qui retenait les lettres d'une inscription en mosaïque; une brique fut remuée, une. ouverture apparut, et c'est ce qui € donna lieu à une découverte qui excita une vive émotion dans Rome. Sur la face de la brique, qui était tournée du côté du mur, on lut ces mots en caractères anciens : Titulus crucis ; litre de la croix. Derrière cètte brique, dans

un espace vide, se trouvait une boîte en plomb, P ? P >.

scellée de trois sceaux en cire; la partie de devant présentait cette inscription, dont les lettres avaient aussi une forme ancienne : Ecce lignum crucis ; voilà du bois de la croix. La boîte renfermait un morceau de bois portant les traces d'une extrème vétusté. IL n'était ni très-solide , ni entier ; il avait environ deux doigts d'épaisseur; sa longueur était d'une palme et demie et sa largeur d’une palme. Trois lignes y étaient écrites en caractères hébraïques, grecs et latins, qui - formaient ces mots : Jésus Nazaréen Roi. Les caractères hébraïques étaient encore assez visibles : les lignes grecque et latine sont restées à peu près aussi distinctes qu'elles l’étaient alors. Dans la ligne grecque, le mot Brsev:, roi, n'avait que la première lettre B : le mot Rex, dans la ligne latine, manquait de sa dernière lettre.

Le récit de cette découverte a été fait par plusieurs

auteurs contemporains présents à Rome. Ce sont : Lælius Petronius et Etienne Infessura', dans les éphémérides de Rome; Léonard de Sarzanes?, qui fut chargé d'examiner l'inscription, et Jean Brocard, maître des cérémonies de la chapelle pontificale, lequel à consigné, dans le registre où il écrivait les actions d'Innocent VIIL*, les détails de la visite que ce pape a AE à l'église de Sainte-Croix, quelques “jours après | i doser te du titre. Ces aies récits s'accordent et se confirment réciproquement pour les particularités les plus importantes.

Le cardinal Mendoza renferma le titre de la croix, sous verre, dans une custode d'argent, qui est celle-là * même où nous. le voyons encore aujourd'hui, sauf quelques ornements que la piété du cardinal Zur Ja ya fait ajouter de nos jours. La pierre qui fermait la petite niche, et sur laquelle sont écrits ces mots : titre de la croix, titulus crucis, a aussi été conservée; on l’a fixée, ‘en l’entourant d’une couronne, dans le mur de la chapelle où les reliques de la Passion sont déposées. Indépendamment des preuves historiques, le monument sacré, dont nous parlons, offre des signes intrinsèques d'authenticité. D'abord, c'est une planchette de bois, ce qui s'accorde avec l'usage des Romains, que nous avons rappelé précédemment, et avec le texte de Sozomène, relatif à la découverte des

1 Apud libr. Cruz ériumph., lib. 1, e. x1, de Bosio.

2 Dans le manuscrit du Vatican, intitulé : £pistolæ diversoyum, ad Volaterranum, portant le n° 3912. Ce document a été publié , ainsi que le suivant, par le P. de Corrieris.

5 Dans le manuscrit du Vatican, intitulé : /oannis Brocardi, ete., et aliorum diariorum , rs V.

reliques, dans la grotte sépulcrale du Sauveur. La couleur blanche, que cet historien a notée, s'est effacée; ce morceau de bois est brun, mais des taches de gris foncé sy laissent apercevoir. On sait que le blanc de céruse tourne à cette nuance lorsqu'il a été décomposé par le temps. Nous avons rappelé aussi que les Romains peignaient ordinairement en rouge les lettres des écriteaux officiels. Il n'y a plus de trace de cette couleur : mais Petronius et Infessura, qui. ont décrit ce titre à l'époque où il a été retrouvé, marquent expressément cette particularité : : « On voit, » disent-ils, que les lettres, apré avoi r été és ti » avaient été peintes en rouge, » - »

Le titre, comme nous l'avons dit, se compose de. trois lignes : chacune d'elles correspond à une des trois langues employées dans cette inscription?. Les lignes grecque et latine sont écrites, comme la ligne hébraïque, de droite à gauche. Quelques anciens monuments étr Hsques et grecs présentent cette singula- rité; mais il n’en est pi moins vrai que l'écriture de sauche à droite avait été généralement adoptée par de peuples grecs et rte Si ce titre n'était pas au-

* Ibique erant cavatæ, ct deinde colore rubro tinctæ infra scriptæ litteræ. £phemer. gestar. Romæ, apud Bosium : /a trionfante et gloriose croce, c. x.

2 Tribus Hinguis adscriptus fuit titulus, Hebræà, quia hâc uterentur ubi sumptum supplicium; Græcà, quia hæc maximè familiaris esset Orienti, ex quo Alexander magnus eum subegisset, et Seleucidæ sive Syro-Macedones imperium illic tenuissent, ut Ptolemeæi i in Ægypto; Latinà autem , quia Judæa et Syria reliqua in Romanorum foret potestate, ex quo Tigranem vicerat Pompeius. Ger. Joan. Vossius, ir Harmon. evangel., lib. n, c. 8.

thentique, le fabricateur n'aurait pas osé, suivant toute apparence, s'écarter de l'usage recu. Cet écriteau ayantété composé d'après l'ordre du gouverneur romain, il eût été naturel de croire qu'on y avait suivi, pour les mots latins et grecs, le procédé ordinaire. L'idée de tracer ces mots suivant la manière d'écrire à laquelle les Hébreux étaient habitués n’a pu venir, ce semble, qu'en Judée etau moment même de l'événement, afin que toutes les lignes de cet écriteau, principalement fait pour les Juifs, pussent être lues couramment par la partie de la population indigène, qui avait quelque connaissance de l’une ou l’autre de ces deux langues.

La ligne hébraïque, très-visible encore du temps de Léonard deSarzane, n'offre plus que des troncons de lettres. Toutefois un savant rabbin converti au Christianismea cru y retrouver les débris de ces mots : Nazaréen roi de (les Juifs), écrits en langue syriaque vulgaire. Les Évangélistes ont désigné cette langue sous le nom d'hébraïque, parce que c'était celle que le peuple juif parlait à cette époque".

Les caractères latins sont encore presque tous trèslisibles. IL y a dans la ligne grecque une incorrection graphique assez notable : une des lettres, outre qu'elle n'est pas bien alignée avec les autres lettres du même mot, est tracée en un sens inverse de celui qu'elle devait avoir dans l'écriture de droite à gauche. Si les deux lignes grecque et latine sont de la mème main, ce qu'il y a d'irrégulier dans la première, comparé à l'écriture plus correcte de la seconde, parait indiquer

1 Lettre de M. Drach au P. de Corrieris, du 31 décembre 1830,

Er CHAPITRE X.

qu'elles ont été tracées par quelque employé romain moins exercé à former rapidement les caractères grecs que ceux de sa propre langue. Cette observation n'est pas inutile pour éclaircir une difficulté dont il sera question tout à l'heure. Dans tous les cas cette irrégularité graphique accuse la hâte avec laquelle ces lignes ont été écrites. Un faussaire les aurait tracées à main reposée, et il n'aurait pas commis la faute de placer une lettre à rebours. La ligne latine ellemême, quoique mieux conformée que l'autre, n'est pasexempte d'incorrection. Les deux premières lettres du mot REx dépassent les lettres de l'autre mot. En général, ce titre offre les traces d’une écriture qui a été improvisée au moyen d'un poinçon où d'un couteau, sans qu'on ait pris le temps de soigner Ja forme des lettres. Un écriteau qui devait être placé au-dessus de la tête d'un condamné à mort, ne demandait pas grands soins, et, dans l'agitation tumultueuse avec laquelle on a pressé l'exécution de la sentence, les apprêts du supplice ont dû être accélérés.

Les objections qui ont été faites contre l'authenticité de ce monument, fournissent, lorsqu'on les examine bien, des présomptions en sa faveur. On a objecté, en premier lieu, que les caractères grecs exprimant le mot nazaréen, ne l'énoncent pas sous sa forme grecque, mais avec une forme et une désinence latine. Ceci s'explique aisément : la langue des hellènes, parlée, d'une manière probablement corrompue, par un certain nombre des habitants de la Palestine, s'y trouvait perpétuellement en contactavec Ja langue latine, qui était celle du peuple conquérant, des troupes et de l'administration. 11 en devait ré-

Fr}

Rd. dd MONUMENTS RELATIFS A LA VIE PIEUSE. 973

sulter, à quelques égards, un mélange d’idiomes. C’est ce qui arrive ordinairement en pareil cas. Et en effet les savants ont signalé, dans les monuments de cette époque, plusieurs exemples de mots latins avec une forme grecque, et de mots grecs avec une forme latine ‘.Ils ont remarqué en outre, notamment sur les médailles des colonies romaines, diverses inscri ptions dans lesquelles les mots de ces deux langues sont entremêlés. Ajoutez à cela que le texte grec du Nouveau Testament renferme plusieurs mots réellement latins : ce qui prouve qu'ils avaient passé d’un de ces idiomes dans l'autre. Est-il étonnant que, dans ce croisement des langues, un adjectif de lieu, dérivé du nom d’une ville juive, ait été écrit en caractères grecs avec une forme latine dans un écriteau vulgaire, surtout si cet écriteau a été tracé, comme cela est très-possible, par quelque scribe romain du prétoire de Pilate? Cette particularité peut être com ptée, au contraire, parmi les indices qui concourent à prouver que cette inscription est le titre original. Sup posez en effet que vous vouliez fabriquer une inscription, destinée à reproduire le titre de la croix : que feriez-vous ? Vous prendriez le texte de l'évangile qui le rapporte en entier; vous copieriez tout simplement le mot NAZOPAIOZ, nazaréen, avec sa vraie forme grecque, tel qu'ilse trouvedans le texte de saint Jean, qui contient l'inscription placée au-dessus de la tête du. Sauveur.

On a objecté, en second lieu, que dans la ligne grecque du titre, deux lettres ont une configuration

1 Les inscriptions, qui fournissent la preuve des assertions contenues dans ce paragraphe et dans le suivant, trouveront

place dans l’Appendice du livre.

If, 18

“om à CHAPITRE X.

qui n'était pas encore en usage SOUS le règne de Tibère, au dire de quelques érudits des derniers siècles. Mais le progrès de la science adéplacéles limites qu'ils avaient prématurément posées ; des matériaux nombreux, qu'ils ne connaissaient pas, ont été recueillis, examinés, comparés, et la critique, appuyée sur sa base élargie, a établi que la forme en question est béaucoup plus ancienne que ces savants ne l'avaient cru, Des monuments antérieurs l'ont positivement exhibée. Si cette forme; qui appartient à un genre d'écriture plus expéditif, s'est produite dans des inscriptions mont mentales, dessinées posément et avec soin, à plus forte raison a-telle pu se rencontrer dans un écriteau exécuté à la hâte. Les papyrus trouvés dans les fouilles d'Herculanum ont aussi fourni à ce sujet de nouvelles lumières. Is prouvent qu'avant l'année 79 de l'ère chrétienne, elle était déjà fréquemment usitée dans l'écriture cursive. Or, sans avoir vu le titre de la croix, il serait déjà raisonnable de présumer que ces lignes, rapidement tracées, ont dûoffrir quelque point d'analogie avec ce genre d'écriture. il y a done encore une coïncidence qui ressemble bien plus à une preuve qu’à une objection.

Aucune raison solide n'a ébranlé les bases sur lesquelles repose la vénération séculaire du monde chrétien pour les monuments sacrés que sainte Hélène a fait transporter de la grotte sépulcrale du Calvaire dans sa basilique de Rome. Ils ont triomphé de tous les doutes, comme ils ont échappé à toutes les causes de destruction. Ces reliques avaient reposé durant près de quinze siècles à l'ombre des paisibles murs de cette église, lorsqu'à la fin du siècle dernier

une main sacrilése voulut les en arracher. En 1798, le Directoire de la République française, ayant fait envahir les États romains, essaya d'y organiser une république à sa façon. L'administration nouvelle, trèsportée à imiter le gouvernement impie et spoliateur auquel elle devait son existence, convoita les trésors sacrés. Ces successeurs de Fabricius ne lui ressemblaient guère : ils furent tentés par les riches éustodes de la basilique de Sainte-Croix. Les unes furent enlevées, les autres dépouiliées de leurs ornements. On se contenta d'abord de ce pillage : ces hommes aimaient, avant tout, les sacriléges lucratifs. Mais bientôt leur fanatisme irréligieux s'attaqua aux reliques elles-mêmes. Cette croix, qui avait enseigné au monde une autre fraternité que celle de leur égalité menteuse, cette frêle planchette, sur laquelle la main qui livra le Christ à la mort se trouva avoir écrit son éternelle royauté, les importunaient. Ils sentaient la quelque chose qni menaçait leurs chaises curules, peureuses et mal assurées sur le sol tout chrétien de Rome. Il fut donc enjoint au supérieur des moines qui avaient desservi cette église, de livrer les clefs de la chapelle des reliques. Après avoir refusé courageusement, ce bon religieux fut obligé de céder à Ta force. Maisla clef principale avait été évaréeà dessein : le préfet républicain ne put ouvrir les portes et n'osa pas les briser. 1l renonca quelque temps après à son odieuse entreprise, obéissant peut-être à quelques remords de foi, souvent cachés au fond des âmes qui se croient incrédules. Le supérieur du monastère ayant redemandé instamment les clefs, on les lui rendit. Lorsque des jours plus tranquilles recom-

mencèrent, les reliques furent replacées dans des custodes brillantes, dont les ornements sont aujourd'hui les jeunes emblèmes des antiques hommages de Ja chrétienté.

Je viens de présenter, avec une histoire abrégée de ces monuments, un sommaire peu complet des preuves qui en constatent l'authenticité. Je m'assure que la plu part de ceux qui auront commencé à lire ces pages avec quelque pitié pour notre crédulité, reconnaîtront, en les finissant, qu'ils n'avaient aucune idée de l'examen critique auquel ces objets ont été soumis.

Les doutes que l'ignorance produit et que la légèreté accucille n’ont pas le pouvoir de troubler les sentiments avec lesquels nous entrons dans le sanctuaire secret de la basilique de Sainte-Croix. Quelques visiteurs de Rome se plaignent que cette chapelle ne soit pas d’un accès facile. Il faut, pour y être admis, une permission papale, qui ne s'accorde pas indistinctement. La présence d'un évêque ou de l'abbé du monastère est requise. C'est qu'il y a des choses qui ne peuvent être bien vues qu'à condition de n'être pas vulgairement visibles. Elles ne paraissent sous leur vrai jour que lorsqu'elles semblent sorties d'un nimbe mystérieux. Les personnes qui ne veulent les voir que pour les voir, n’ont pas droit de trouyer mauvais qu'on ne les livre pas à une publicité peu respectueuse. Si les règles établies imposent quelquefois des privations à la piété elle-même, ce n'est pas elle qui en murmure: elle sait préférer à sa propre satisfaction les convenances des choses saintes. Il ne faut pas que Rome chrétienne soit une

MONUMENTS RELATIFS A LA VIE PIEUSE. 277 galerie dont on puisse visiter ; en courant, tous les recoins. Elle doit avoir ses portes réservées, qui ne tournent pas sur leurs gonds devant chaque fantaisie d'une curiosité profane. Elle doit soigner le privilége qu'elle a de garder dans son sein la plus grande partie des instruments de la Passion. Cette prérogative est un des traits caractéristiques de la métropole du Christianisme. Il convenait que, dans l'économie monumentale de la religion, la piété eût son centre dans le centre de la foi. Rome satisfait ainsi, plus que ne peut le faire aucune autre ville chrétienne, cet instinct naturel de l'âme, qui, dans tous les ordres de choses, aime à voir de près les origines vénérées. Transporté dans la sphère de la piété, cet instinct recueille avec amour les émotions vives que produit, après dix-huit siècles, l'apparition des monuments primitifs de la Rédemption. Le voile du temps s'ouvre, le Golgotha se rapproche, et quelque chose du cœur de saint Jean aux pieds de la croix passe dans le vôtre.

Les monuments originaires sont d'autant plus précieux que, dans presque tous les ordres de choses, les origines ne subsistent que dans l'histoire : les réalités disparues se sont transformées en simples souvenirs. Mais, grâce à Rome, nous pouvons en-

‘core toucher de nos mains les monuments primitifs de la principale partie du culte chrétien, qui consiste dans les sacrements. Les catacombes nous ont rendu les premiers baptistères, les premiers autels, les premières tables de communion, les premiers calices , vraisemblablement les premiers confessionnaux, les premières chaires sur lesquelles les pontifes siégaient pour faire les ordinations d'évèques et de prètres

pour distribuer la parole sainte, pour bénir les fidèles. Vers la fin de sa vie, Grégoire XVI a voulu, malgré son grand âge, descendre dans les catacombes de Sainte-Agnès. Arrivé dans une de leurs églises, il a béni l'assistance, assis sur un de ces siéges pontificaux en tuf qui ont servi aux papes du 5° ou du 2° siècle. Rome seule peutoffrir de pareilles scènes. Elle satisfait aussi, dans le domaine de la piété, un autre instinct social, que la religion ne doit pas néoliger. L'homme dé FU cha du prix aux choses je plus ordinaires, lorsqu'elles ont été au service des héros: les héros de l'Église sont les saints. Leurs maisons, leurs chambres, leurs vêtements, leurs meubles, disséminés dans les différents quartiers de Rome, y sont comme autant de foyers d'intéressants souvenirs. Au sommet, ou vers le bas de chacune des sept collines, vous pouvez visiter la maison de quelque saint des premiers siècles, convertie en église. Au pied du mont Viminal, celle de Pudens, où saint Pierre demeura ; sur le Quirinal, celle de saint Gabinus et de sa fille, sainte Suzanne, qui préféra le martyre à un mariage avec le fils adopuf de l'empereur Dioclétien; puis, les maisons de saint Eusèbe sur le mont Esquilin : sur le Cælius celle de sainte Gyriaque, où le diacre Laurent rassemblait ses pauvres; et, sur un autre point de cette colline, la maison des martyrs Jean et Paul, tués dans leur propre demeureà une place qui est encore marquée. La partie occidentale de l'Aventin a la maison paternelle de saint Alexis, et l’autre partie celle de sainte Sylvie, mère de saint Grégoire-le-Grand. Celle de sainte Anastasie est au pied du Palatin; l'appartement que saint Paul a

occupé avec saint Luc, est à proximité du Capitole, qui renferme dans ses flanes le cachot souterrain d'où saint Pierre et saint Paul ont été conduits au martyre. Nous rencontrons, sur la rive gauche du Tibre, les églises construites dans la demeure de saint Ambroise, et dans celle de sainte Paule, où saint Jérôme a reçu l'hospitalité : c'est là qu’il a commencé à former cette académie religieuse de dames romaines, type et premier essai d’un genre d'institution, dont les invasions des barbares arrêtèrent le développement. Les résidences de saint Grégoire If, des saintes Rufine et Seconde, de sainte Cécile, sont échelonnées sur la rive gauche du fleuve. Dans l'ile du Tibre, la maison où saint Jean Calybite vécut caché pendant plusieurs années est remplacée par un hôpital; les religieux de son ordre, qui ont fondé cet établissement de charité, avaient l'habitude de redire si souvent : Faites du bien, chers frères, que ces mots sont restés jusqu'à ce jour leur populaire et glorieux surnom. Dans d'autres quartiers de Rome, on a conservé les chambres angéliques de deux patrons de la jeunesse pieuse, Louis de Gonzague et Stanislas de Kotska , et celles où Brigitte de Suède, Françoise de Rome, Catherine de Sienne ont vu des choses que les âmes de chair et de sang ne peuvent pas même imaginer; et enfin les cellules apostoliques des grands fondateurs d'instituts religieux, saint François d'Assise, saint Dominique, saint Ignace de Loyola, saint Philippe de Néri, et saint Joseph de Calasanctius. Rome pourrait fournir les matériaux d’un musée aussi moral que les autres musées sont poétiques. On y réunirait les objets qui ont servi aux saints, dans

les usages même le splus vulgaires de la vie, depuis les fourneaux de la chambre de bains de sainte Cécile jusqu'aux hardes de sainte Catherine de Sienne, depuis le vieux escalier en bois sous lequel saint Alexis mourut inconnu dans la maison de son père jusqu’au confessionnal de saint Philippe de Néri, depuis la table antique sur laquelle saint Grégoire L° servait les pauvres jusqu’à celle où saint Charles Borromée a exercé le même office. Les convenances ne permettent pas sans doute de distraire tous ces objets des lieux où ils sont fixés : mais si on les rassemblait dans un même local, les matériaux de ce musée seraient très-nombreux. Je voudrais qu'on n’oubliât pas d'y faire figurer de grandes petites choses. Les Pères de l'Oratoire de saint Philippe de Néri ont conservé le reste du dernier morceau de pain qu'a mangé cet homme, dont la bienfaisance toujours subsistante est encore la mère nourricière de tant de familles. C’est un assez bon emblème d'une charité qui ne finit pas qu'une croûte de pain séculaire. |

Les objets qui ont appartenu à quelque homme éminent excitent un intérêt plus intime, lorsqu'ils ont servi dans les soins ordinaires de la vie, que s'ils avaient figuré dans une action éclatante. Cela paraît d’abord singulier: mais, en analysant ce sentiment, on en découvre la source. I'se fait alors dans notre espritune comparaison rapide entre ces petites choses et les grandes âmes qui en ont fait usage. Sous l'impression que cette comparaison produit, nous remarquons avec joie que le côté élevé de notre nature m'est pas rabaissé par les assujettissements de la vie

MONUMENTS RELATIFS À LA VIE PIEUSE. 281 matérielle. Ceci est encore plus sensible lorsqu'il s'agit des saints. Les deux extrèmes de l'existence humaine sont les extases de l'amour divin et les menus soins du corps: sainte Thérèse raccommodant sa sandale après ses élans séraphiques résume ce contraste. C'est là ceque nous saisissons, lorsqu'il nous arrive de toucher de nos mains le bagage terrestre des anges qui ont passé en ce monde. Les pensées qu’il nous suggère viennent alors se refléter sur les plus vulgaires objets qui soient à notre propre service. Nous savions déjà, mais alors nous sentons mieux que tout cet attirail de la vie matérielle n'est que la cage, dorée quelquefois, mais toujours bientôt brisée, de cet aigle éternel qu'on appelle l'âme.

Mais, outre lesobjets matériels destinés à satisfaire, dans l’ordre de la piété, les instincts de la nature humaine, l'Église catholique, et Rome en particulier, ont emprunté, dans le même but, à lasociété civile certains usages qu'elles. ont transformés et spiritualisés. IL en est un quise produit chez tous les peuples, dans quelques circonstances solennelles. Ce sont les marches triomphales, les convois de la gloire. Cette forme sociale du patriotisme humain, adaptée par l'Église à des sentiments d'un autre ordre, y a reçu l'empreinte du caractère grave et doux que la religion communique à tout ce qu'elle touche : de là les processions proprement dites et les stations.

Les stations sont, en quelque sorte, des processions dans le temps. Durant l'espace de seize ou dixsept siècles, les chrétiens de Rome ont été convoqués chaque année, à certains jours, pour visiter les églises des martyrs. Chaque génération défile périodique-

ment devant leurs tombeaux. Cet usage a eu ses commencements dans les réunions des Catacombes. Nous voyons, par les anciens calendriers, qu’on célébrait déjà les anniversaires de la mort des martyrs, c'est-àdire de leur vraie naissance, pour parler le langage de l'Église. Dans ces réunions, les chrétiens s’animaient pour les saints combats, et se revêtaient, Suivant l'expression de saint Paul, de l'armure du salut. C’est pour cela qu'on leur a donné le nom de stations , qui désignait, dans la langue des Romains, les postes militaires * Après la paix de l'Église, le pape saint Hilaire, dans le 5° siècle, fit un règlement relatif à cette partie du culte *, et, dans le siècle suivant, saint Grépoire [° dressa un tableau des églises

1. «Statio de militari exemplo nomen accepit, nam et militia » Dei sumus, utiquè nulla lætitia sive tristitia obveniens castris » stationes militum rescindit. » Tertullian., lib. de Orat., e. 49. — Le même écrivain dit ailleurs : « Venit de exitu Do- » mini quem etsi semper commemorari oportet sine differentià » horarum, impensiùs tamen, chm ei secundüm ipsum statio- ». nis vocabulum addicimus. Nam et milites nunquàm imme- » mores sacramenti, magis stationibus parent. » Lib. de Jejun., c. 10. — Cette étymologie se produit dans la collecte du sacramentaire de saint Grégoire 1, qu'on récite encore le jour de l'ouverture dés ‘stations du Carême, le Mercredi des Cendres : « Concede nobis, Domine, præsidia militiæ christianæ sanctis » inchoare jejuniis, ut contra spiritales nequitias pugnatur, » continentiæ muniamur auxiliis. » — Jean le Diacre, en parlant des stations, du temps de saint Grégoire, se sert d’expressions conformes à cette même étymologie : « Sequebatur exer- »citus Domini ultrà citrèque Gregorium præeuntem..., quibus »ille, ut potè, doctor cælestis militiæ, cunctis dumtaxat arma » spiritalia suggerebat. » /n Var. S. Gregor., Ub. u, c. 19.

2 In urbe Roma constituit ministeriales, qui circuirent constitutas stationes. Anast., èn Hilar,

et des jours où les stations devaient avoir lieu ', Sauf quelques modifications, ce tableau sert encore de règle aujourd'hui. Les amis des antiquités ecclésiastiques regrettent que cette liste si ancienne ne soit pas gravée sur un des murs de l’église de Sainte-Sabine, au mont Aventin, dans laquelle s'ouvrent, au moins depuis cette époque, les stations du Carême ?, et qui a entendu plusieurs homélies de saint Grégoire. Il serait digne des Dominicains, possesseurs de cette église, de réunir ce tableau stational aux autres souvenirs de ce grand pape, déjà retracés dans le chœur de cet antique édifice.

Les rituels du moyen âge ont décrit avec quelque détail le cérémonial des stations. Le clergé et les fidèles s'assemblaient d'abord dans une église, d'où ils partaient en procession pour se rendre à celle où la station devait être célébrée. Le pontife y chantait la messe. Avant la communion, le sous-diacre région-

! Stationes per Basilicas vel beatorum martyrum cœæmeteria, secundum quod hactenüs plebs Romana quasi eo. vivente discurtit, sollicitus ordinavit. Joan. Diacon., #n Vif. S. Gregor. Bb.'w, €. 48!

2 La station du premier dimanche de l'Avent a été très-anciennement fixée à Saint-Jean-de-Latran, la première des basiliques. Mais, après l'addition des quatres féries préliminaires, saiut Grégoire établit , suivant Ugonio, la station du Mercredi des Cendres à Sainte-Sabine, parce que cette église se trouvait dans la première des quatorze régions ou quartiers de Rome : « Deputo per quella la chiesa di S. Sabina, per essere nella » prima regione di Roma, » Ugon., Histor. delle Stazioni, Roma, 4588. — Suivant Piazza, saint Grégoire établit ou confirma la station dans cette église : Pose o vi confirma. Eortolog. Roman., p. 52. — Voyez aussi sur les stations la notice de Settele, intitulée : Norizie compendiose delle sagre stazionr, etc.

naire, c'est-à-dire du quartier, s'adressant au peuple, disait à haute voix : « Demain la station sera dans telle » où telle église, » À la fin de l'office, un acolyte trempait un flocon d'étoupes dans l'huile de la lampe, le portait au palais pontifical, et disait au pape en le lui. présentant: « Aujourd'hui la station a eu lieu dans » l'église de tel ou tel saint, qui vous salue. » Le pape répondait : « Grâces en soient rendues à Dieu.» On tenait en réserve ces étoupes pour en faire un coussin qui devait, après la mort du pape, être placé sous sa tête dans son sépulere *. Quelle qu'ait été l'origine de cet usage, aimons à y voir un emblème de ces bonnes œuvres de peu d'apparence que le juste recueille dans les stations du pèlerinage de cette vie, qu'il cache dans l'humilité, comme dans une armoire secrète, Jusqu'à ce que lesanges viennent les en tirer, pour former au dernier moment l'oreiller de chaque âme qui s'endort dans la paix de Dieu.

On portait, dans ces processions, des croix spécialement affectées à cette cérémonie. Les croix stationales étaient celles de Fatran, de Saint-Pierre et de Sainte-Marie-Majeure. Il en existe encore deux à Saint-Jean-de-Latran *.

On croit que les processions stationales ont commencé à tomber en désuétude pendant le séjour des papes à Avignon. Plusieurs des anciens usages de Rome se sont ressentis de cette absence momentanée de l'esprit conservateur que la papauté porte avec

1 Crastinà die veniente statio erit in ecclesià, etc. Ordo rom. Benedicti. n° 34.

2 Ad mortem facit (cubicularius) ex eis pulvillum et ponit

sub capite ejus in sepulcro. /bid.

8 Voir Ciampini, Veter. Monim., Lib. u, c. G.

elle. Mais, si ces processions n'ont pas été rétablies, l'antique institution à laquelle elles se rattachaient est restée. Les stations ont toujours lieu pendant l'Avent, le Carème, le temps Pascal ct quelques autres Jours’. De tous les quartiers de Rome, les fidèles vont alors visiter les églises stationales: le service divin s'y célèbre avec une solennité particulière.

Il existe, entre autres, un signe assez remarquable de la fidélité avec laquelle on respecte l'ordre anciennement fixé pour les fêtes stationales. Dans l'office de la nuit de Noël, les commémorations particulières de saints se taisent devant le grand nom qui remplit la liturgie : mais, par une exception unique, le nom de sainte Anastasie a le privilége de retentir à l'autel dans les oraisons de la messe de l'aurore. L'anniversaire de son martyre coïncidant avec le 25 décembre, les chrétiens de Rome ont commencé, peu de temps après sa mort, à s'assembler ce jour-là près de son tombeau. Depuis lors cette réunion n’a pas été remise à un autre jour : elle reste entrelacée à la solennité de la naissance du Christ. La station de Noël, pour la messe de l'aurore, a lieu dans l'éolise de cette sainte, construite, suivant l'opinion commune, sur l'emplacement de sa maison. Cette station offre un de ces rapprochementsqueRomeseule peut fournir. L'antique église de sainte Anastasie est située au pied du mont Palatin. Lorsque vous allez y

* Les jours de station sont, 1° les dimanches de l'Avent, la vigile et les fêtes de Noël, celles de la Circoncision et de l’Épi-

phanie; 2° les dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime

et de la Quinquagésime, chaque jour du Carême et de l’octave de Pâques, la fête de l’Ascension, la vigile, la fête et l’octave de la Pentecôte; 3° les jours des Quatre-Temps et des Rogations.

assister à l'office de Noël au point du jour, vous apercevez sur cette colline, dans l'ombre du crépuscule, de grands pans de muraille et de vieux arceaux ruinés. Ce sont les restes du palais des Césars : c’est de là qu'est sorti le décret d'Auguste pour le dénombrement de l'empire, qui conduisit la Vierge de Nazareth à l’étable de Bethléem.

Le caractère de Rome répand aussi sur l'usage des processions, commun à toute l'Église catholique, un intérêt que beaucoup de personnes ne peuvent pas saisir, parce qu'elles’ ne connaissent pas assez les rapports des monuments de Rome antique avec l'histoire du Christianisme. Ils font surgir de temps en temps des rencontres qu'on pourrait appeler des accidents sublimes, si ce n'était pas des choses naturelles à cette vieille terre, sillonnée dans tous les sens par la gloire des hommes et les grandeurs de Dieu. Je prendrai pour exemple la procession qui a eu lieu lorsqu'on a reporté les restes de sainte Domitille et des saints Nérée et Achillée dans leur église, sur la voie Appienne, près des thermes de Caracalla.

Flavie Domitille, vierge chrétienne du premier siècle , est la plus ancienne religieuse, appartenant à la haute classe de la société, dont le nom soit connu. Elle était nièce de l'empereur Domitien. Convertie à la foi par deux de ses serviteurs, Nérée et Achillée, elle fut exilée avec eux dans l’île Pontia ‘. Après de rudes souffrances, Nérée et Achillée, ramenés en

* Un savant distingué, M. l'abbé Eicholzer, aumônier d’un régiment suisse au service de Naples, a retrouvé dernièrement dans l’île de Pontie, la grotte de sainte Domitille. Il doit publier une notice sur ce monument.

MONUMENTS RELATIFS À LA VIE PIEUSE. 287 Italie, furent décapités à Terracine. Domitille avait eu aussi la permission d’habiter cette ville. Elle ÿ vivait dans la retraite avec quelques compagnes, toujours intrépide contre les séductions et les menaces, lorsque des persécuteurs du Christianisme mirent le feu à son appartement : sa maison fut comme le bûcher d’un holocauste, d'où son âme monta au ciel. Ses ossements, recueillis par les chrétiens, ainsi que les restes de ses deux serviteurs, furent rapportés à Rome et déposés dans une crypte située près de la jonction de la voie Appienne et de la voie Ardéatine. Il paraît que cette crypte faisait partie d'une propriété de Domitille. Le quatrième siècle y posséda une basilique sous le titre de Fasciola *. Plusieurs antiquaires le font dériver du nom d'une dame romaine, fondatrice de cette église. Suivant quelques autres, cette dénomination aurait été attachée à cette place à l'époque même du martyre de saint Pierre, qui aurait passé par là dans le long circuit qu'on lui a fait faire en le conduisant au supplice. Il avait jes jambes meurtries par les fers qu'il avait portés dans son cachot. Les bandes (fasciæ) qui couvraient ces plaies, seraient tombées en cet endroit, que les chrétiens auraient

1 L'épitaphe suivante, dont la date consulaire correspond à lan 377, fait mention de cette église :

. + » CINNAMIVS OPAS LECTOR TI

TULI FASCIOLE AMICVS PAVPE

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