‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 8 sur 79 · ENT · texte numérisé non relu

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émues, quel cœur ne sentirait un feu intime, quels « yeux n'auraient des larmes de joie à l'aspect de si précieuses reliques! Divin apôtre, nous sommes transportés d'allégresse, nous triomphons de votre arrivée, car nous ne doutons pas que vous n'accompagniez personnellement votre tête, et que vous n’entriez avec elle dans Rome'. Nous détestons les Tures, comme ennemis de la religion : mais nous ne les détestons pas en tout, puisqu'ils sont cause de votre venue parmi nous. Que pouvait-il nous arriver de plus heureux, que de voir de nos yeux cette tête sacrée, et de recueillir les parfums qu'elle répand autour d'elle? Ce qui nous est pénible, c'est de ne pouvoir vous rendre, à votre arrivée, tous les honneurs dont vous êtes digne. Mais acceptez notre bonne volonté, souffrez avec indulgence que nous touchions vos ossements de nos mains souillées, et que, tout pécheurs que nous sommes, nous vous accompagnions dans l'intérieur de la ville. Entrez dans la cité sainte, et soyez propice au peuple romain. Que votre arrivée soit salutaire à tous les chrétiens, que votre entrée soit un gage de paix, que votre séjour dans nos murs nous porte bonheur. Soyez notre avocat dans le ciel, conservez, avec Pierre et Paul, cette ville, veillez au salut de tout le peuple chrétien, afin que, par vos suffrages, la miséricorde de Dieu soit sur nous, et que, s'il est irrité à cause de nos péchés, qui sont bien grands, son indignation passe aux Turcs impies et aux na-

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1 Neque enim dubitamus quin tui capitis comes adsis, et cum eo Urbem ingrediaris.

«tions barbares, qui méprisent le Christ, le Sei- « gneur du monde’, »

J'ai rapporté ce discours en entier, parce qu'une grande partie des sentiments qu'il exprime, pouvant s'appliquer en général aux reliques des apôtres réunies dans la capitale du monde chrétien, forme, sous ce rapport, une espèce de prologue à ce que jaurai à dire de ses tombeaux sacrés. Du reste, on voit, par les paroles du Pape, qu'il tenait à faire bien comprendre que la religion et la justice demandaient qu'on reportât la relique avec gloire dans la demeure d'où l'impiété l'avait bannie, et il rattachait ainsi à cette circonstance, avec une pieuse habileté, le projet d'une nouvelle croisade auquel il travaillait avec une infatigable persévérance.

Après qu'il eut fini de parler, il baisa, ainsi que tous ceux qui étaient avec lui sur l’estrade, la tête de l'apôtre en pleurant, pria encore devant elle, puis il la prit dans ses mains, et la tenant élevée en l'air , il fit tout le tour de l’estrade pour la montrer à tous les assistants. À ce moment, les chants et les cris de cette immense multitude s'élevèrent de toutes parts comme une seule et grande voix implorant la miséricorde de Dieu”. La procession reprit ensuite le chemin de Rome, rentra par la porte Flaminienne, et s'arrêta tout à côté, à Sainte-Marie-

* Si qua est ejus indignatio propter peccata nostra quæ multa sunt, transeat ad impios Turcas et ad nationes barbaras , quæ Christum Dominum contemnunt,

? Moxque voces altissimæ auditæ sunt multitudinis, Dei misericordiam implorantis, Ibid.

du-Peuple. La tête de l'apôtre fut déposée sur un autel de cette éelise : des évêques veillèrent autour d'elle. Le jour suivant un cortége de trente mille hommes, portant des flambeaux, l'accompagna jusqu'à la basilique de Saint-Pierre. Le Pape y dit encore quelques mots où ses projets pour la croisade reparurent ‘, et il donna la bénédiction solennelle à tout ce peuple qui se sépara en louant Dieu, et en devisant sur la nécessité de faire une grande ligue contre les Turcs. On avait composé, pour cette fête religieuse, un hymne qui fut effectivement chanté en plein air, lorsque cette foule était rassemblée sur les rives du Tibre, autour de l'estrade élevée près du pont ; je citerai quelques strophes de cette ode chrétienne, aujourd'hui peu connue, quon peut considérer comme le dernier chant des Croisades.

« Dieu protecteur, faites que ce jour nous soit fa- « vorable, etaiguisez contre les Turcs votre foudre à « trois tranchants. André, qui écoute les prières de « ce peuple, vous les rend en ces mots :

« Créateur du ciel et de la terre, détournez enfin «les fléaux qui sont le châtiment de leurs crimes ; « faites miséricorde à votre peuple et terrassez les « "Turcs. TA

« Après André, Pie, notre grand pasteur, s'in- « cline aussi pour vous implorer : ayez pitié de « nous, dit-il, car nous sommies fatigués : pour sou-

2 Njhil est enim quod nobis magis cordi sit, quam Christianæ religionis et orthodoxæ fidei defensio, quam tui nostique hostes Tureæ conculcare nituntur : quod si christiani principes nostram vocem audire voluerint, etsuum pastorem sequi, videbit et ketabitur omnis Ecclesia, etc.

« tenir le monde ‘chancelant, étendez votre main, « souverain maître du monde.

« Et nous à notre tour, nous vous supplions « tous ensemble de conserver les jours de ce pas- « teur, qui, seul, portant dans son âme, contre « les Turcs, un courage éternel, a osé franchir « les sommets des Alpes pour appeler la chrétienté « aux armes ‘. »

Tels sont les souvenirs qui se lient directement à la petite chapelle du Ponte Molle. L’autel, qu'on y voit, est celui-là même où se trouvait placée la relique, pendant que Pie I prononçait son éloquent discours. Les princes chrétiens, préoccupés de rivalités égoïstes, furent sourds à ses vœux pour le bien commun de la chrétienté; mais l'oratoire, érigé en cet endroit quatre ans après, en verra, suivant toute apparence, l'accomplissement. Ses frêles colonnes seront encore debout lorsque l'empire ottoman s'écroulera.

Les événements religieux des derniers siècles étant assez connus, nous terminerons nos stations dans la campagne romaine, par celle où nous venons de voir reparaître, dans une fête d’hospitalité fraternelle, ce tombeau de saint Pierre, auquel se rapportent les premiers souvenirs chrétiens que cette campagne nous a offerts. La plupart des événements dont elle a été le théâtre depuis l'époque des apôtres se coordonnent aussi, d'une manière plus ou moins directe, à ce monument central, et l'on croit entendre la voix de tous les siècles chrétiens, lorsque le pape Pie f

1 Le texte sera dans les notes à la fin de l'ouvrage.

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célèbre la gloire de ce tombeau, du haut d'une espèce de chaire dressée au milieu de la campagne romaine.

Le petit nombre de tableaux historiques qui viennent de figurer sous nos yeux ne peut donner qu'un faible aperçu de ses glorieuses annales. Mille autres scènes de piété, de charité, d'héroïsme, de poésie chrétienne , appartenant à toutes les époques, entremélés des noms les plus célèbres, sont épars sur ces montagnes, aux bords de ce fleuve, dans les détours de ces sentiers solitaires, qui gardent aujourd'hui en silence tous ces magnifiques bruits du passé. S'ils étaient recueillis dans un Manuel bien fait, que tous les voyageurs un peu chrétiens ne manqueraient pas de se procurer, ce livre contribuerait à embellir, non pas seulement le séjour à Rome, mais les heures même qui précèdent l'arrivée. La disposition des lieux permet d'apercevoir, pendant les derniers relais, plusieurs des points les plus intéressants : vous pouvez évoquer, en passant, Ces grands souvenirs de l'histoire du christianisme qui vous servent de cortége jusqu'aux portes de la ville.

Les murs de Rome forment aussi autour d'elle une double enceinte ; l’une de vieilles pierres, l'autre de vieilles légendes. Leurs annales sontlongues : vous voyez paraître successivement les vestiges de la forteresse bâtie par Ancus Martius sur le Janicule, les débris des remparts de Servius Tullius dans une vigne près de la porte Salare, l'enceinte construite par l'empereur Aurélien , les tours d'Honorius, les réparations faites à la hâte par Bélisaire, celles du pape Adrien I”, les murs de la cité Léonine, et les

travaux exécutés dans les siècles suivants. Toutes ces époques ont laissé leurs diverses constructions, ou leur empreinte encore visible : l’histoire fait avec vous, autour de ces remparts, une course de plus de deux mille ans en quelques heures.

Les portes, bâties ou rebâties par Honorius, qui se trouvent dans l'enceinte actuelle, sont restées à la même place, à l'exception de deux ou trois : plusieurs n'ont pas eu besoin d’être reconstruites, elles ont conservé leurs pierres et leurs formes antiques. Chacune des entrées de Rome a de grandes choses à raconter. Si l'on se rappelle seulement quelques personnages historiques qu'on sait positivement avoir passé sous telle ou telle porte, lorsqu'ils ont pénétré dans Rome, à la tête d’une armée, la plupart pour la saccager, on voit paraitre Brennus sous l'ancienne porte Colline, qui était située dans la région où la porte Pie est actuellement placée; sous la porte Salare, Alaric ; sous celle de Saint-Paul, Totila; sous la porte Asinaria, encore existante en partie près de celle de Saint-Jean, Totila, Bélisaire et Robert Guiscard qui entra une autre fois par la porte du Peuple ; Annibal s'était présenté devant la porte Colline, et le connétable de Bourbon, dont on conserve l'armure dans une salle du Vatican, fut blessé à mort près de celle de Cavallegpieri. Sous le rapport chrétien, les vieilles portes de Rome ont participé à la piété de la ville. Celles de Saint-Paul, de Saint- Pancrace, de Saint-Sébastien, de Saint-Laurent, ont pris les noms de cet apôtre et de ces martyrs, parce que, placées sur lasoute qui conduit à leurs tombeaux et situées dans les environs, elles sont comme les

portes avancées de leurs basiliques et de ieurs catacombes. Sur la porte Latine on lit, en vieux caractères, l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin, ancien symbole chrétien de la divinité. La porte de la voie Appienne ou de Saint-Sébastien conserve encore une croix tracée dans un cercle, avec cette inscription en grec, la grâce de Dieu, qui remonte au temps de Bélisaire ou de Narsès. La porte du Peuple est, par son nom, un mémorial perpétuel de la piété romaine : car elle l'a emprunté de l'église voisine, qui l'a recu elle-même, parce qu'elle a été érigée à la demande et aux frais du peuple romain; pour purger de tout souvenir impur et odieux cet endroit, où une tradition populaire plaçait la sépulture de Néron. Arrêtons-nous ici un moment avant de caractériser l'aspect général de Rome, Si, en visitant un monument dont la première vue vous plaît, vous avez à côté de vous un compagnon qui contrarie votre manière de voir et de sentir, par des remarques, à votre avis, peu justes, vous commencez par écarter ces pensées importunes, pour vous livrer ensuite tranquillement aux impressions que vous désirez goûter. Quelques personnes, dont l'esprit est ainsi fait qu'il se préoccupe bien vite du côté trivial des grandes choses, se plaignent de ne pas trouver certains quartiers de la ville dans un état aussi brillant et aussi commode que leur imagination se l'était figuré. C'est qu'en effet, embarrassée , à quelques égards, de ses propres grandeurs, Rome doit sacrifier des convenances ma térielles à sa dignité morale. Elle ressemble à une reine que ses devoirs forceraient de porter constamment les anciens diamants de la couronne, et qui A. b

n'aurait ni l'entière liberté de se mouvoir sous cette vénérable parure, ni la permission d'adopter, à son gré, un costume moins gênant, et plus conforme au goût du jour. Presque tous les quartiers de Rome shit parsemés de vieux monuments, que la religion, la charité, la gloire lui ont légués : obligée de garder sur elle ces joyaux des siècles, elle ne saurait se prêter, avec la même facilité que d’autres capitales, aux arrangements modernes pour le percement des rues et l'élargissement des voies publiques. L'archéolopie a le pas, chez elle, sur la géométrie rectiligne : Rome est plus dévote aux grands souvenirs qu'aux grandes rues, quoiqu'elle en ait de fort belles. Pardonnez cette superstition à la ville des Césars et des Papes : c'est une faiblesse vraiment romaine. D'autres visiteurs, qui semblent s'intéresser particulièrement aux choses antiques, trouvent qu'un certain nombre de ces débris du temps épars dans la ville et dans ses alentours, sont mal tenus. Ils ont remarqué quelques toiles d'araignées sous la voûte d'un monument de vingt siècles. Ils voudraient voir, autour de tel autre, des avenues et des esplanades bien soignées, bien ratissées, sans cailloux, sans bibusentiles. sans inépalité de terrain. Il y a des gens qui exigeraient absolument qu'on fit la toilette des ruines, qui ne comprennent pas du tout sal pourrait y avoir de l’art, qu'il y a du bon goût à laisser à ces choses un certain népligé, Con grand seigneur du passé, Rome, Sr Roma, se te des airs qui lui vont très-bien, avec cette superbe insouciance des petites choses. Si une autre ville, peu riche en antiquités, possédait dans un champ voisin

le caveau de Ja famille des Scipions, par exemple, on ne manquerait pas, dans plusieurs pays du moins, de lui donner un entourage fort joli sans doute, mais qui aurait, entre autres inconvénients, la prétention d'attirer les visiteurs, et d'achalander, pour ainsi dire, un illustre souvenir. Le monument serait précédé d'une cour à gazon vert fermée par une grille à lances dorées : un concierge vous offrirait des bougies pour votre argent à l'entrée du souterrain ; en sortant, vous seriez invité à vous reposer dans une maison de bonne apparence, ayant une enseigne où vous liriez en grosses lettres : Restaurant du tombeau de la famille des Scipions. J'avoue que j'aime beaucoup mieux la cabane et la petite cour plus que champêtre, et l'enfant qui vous conduit dans le caveau avec une torche de résine : cela vous avertit qu'il faut que Rome se sente bien sûre de sa majesté, pour ne pas mieux exploiter la noblesse de certains monuments. ;

Les mêmes personnes se plaignent aussi que les fouilles se fassent avec trop de lenteur. Mais ceux qui s'en plaignent le plus, ce sont les papes. Lorsque toutes les provinces de la monarchie catholique leur envoyaient le plus légitime des tributs pour subvenir aux dépenses des institutions romaines, créées dans l'intérêt commun de l'Église, ils pouvaient employer les revenus de l'État pontifical à la glorification des arts. Mais depuis que ce subside universel a cessé, ils sont forcés, au contraire, de consacrer une partie considérable des revenus particuliers de l'État à l'entretien des établissements d'une utilité générale pour le monde catholique. Malgré

toute leur bonne volonté, qui n'a jamais été stérile, il faut pourtant bien que le successeur de saint Pierre prévale, dans chaque pape, sur l’émule artistique de Léon X et de Sixte-Quint, et qu'il s'occupe bien plus des âmes futures que des monuments passés. Toutefois, il suffit d'avoir parcouru Rome, pour reconnaître, avec admiration, ce que les derniers papes, et particulièrement Grégoire XVI, ont fait, sous ce rapport, au milieu des circonstances les plus critiques. Mais, avec leur zèle pour la gloire des arts, les papes ont aussi des traditions héréditaires de modération et de longanimité dans les entreprises glorieuses. Quel est le souverain de nos jours, qui se sentirait très-porté à poser la première pierre d’un monument dont il n'espèrerait pas voir la dernière, qui se passionnerait pour des fouilles dont ses héritiers devraient seuls recueillir les produits ? Les papes ont, en général , une autre manière de sentir : beaucoup plus qu'aucun prince, chacun d'eux vit d'avance dans ses successeurs, parce qu'il est beaucoup plus uni à ses prédécesseurs ; quand il a faitson temps et son œuvre, il se couche tranquillement dans la tombe, avec la foi que Dieu accomplira par les mains des pontifes futurs le bien que les siennes laissent inachevé. La papauté, qui sait tant de choses, sait surtout attendre. Le caractère seul de Rome suffirait pour disposer à cette patience. Les âmes un peu élevées y sont moins avides du présent, parce que leur existence est continuellement transportée dans la jouissance d'un passé magnifique. On est moins exigeant envers ce passé, parce qu'il a déjà beaucoup donné, En attendant que des jours meilleurs permet-

tent de faire plus, il y a pourtant quelque charme à se dire que le sol même, sur lequel on marche, recouvre d'innombrables mystères de l’ancien monde qui reparaîtront un jour sous le soleil. Quelque nouvelle découverte vient très-fréquemment exciter la curiosité, mais, quoi qu'on puisse faire, il se passera bien des siècles avant que cette minesoit épuisée, avant que les champs, le Tibre et les catacombes aient rendu tous leurs dépôts. Pour moi, j'aime à penser que, dans les conquêtes de l'archéologie, comme sous tant d’autres rapports, Rome a devant elle des perspectives illimitées.

Il me semble que les observations préliminaires que je viens d'indiquer ne sont pas tout à fait inutiles pour bien goûter , à la première vue, son caracière général. Du reste, il saute aux yeux. C'est celui d’un dualisme profond, mais ramené à l'unité, puisque les monuments païens y sont visiblement coordonnés, de plusieurs manières, à des pensées chrétiennes. Ce caractère, qui fournit de si grands sujets de méditation, ne saurait avoir nulle part ailleurs une signification aussi étendue et aussi élevée; la Providence ayant voulu que la ville qui, comme centre de l'Église, a produit les monuments du Christianisme en plus evand nombre qu'aucune autre, ait conservé, en plus grand nombre aussi, les monuments du paganisme, dont elle avait été le principal foyer.

Certaines circonstances physiques contribuent à mettre en relief ce caractère de Rome. Les inégalités du sol, qui donnent des aspects si pittoresques à toutes les villes assises sur des monticules, et dans les:

quelles il y a des espaces vides, produisent à Rome un effet tout particulier. C'est dans la partie la plus montueuse, sur le Capitole, le Palatin, le Célius, le Viminal, l'Esquilin, que les constructions païennes et chrétiennes sont le plus entremélées. A chaque détour du chemin, et quelquefois presque à chaque instant, on passe brusquement de la vue d'une ruine quiattriste, quand ce ne serait que comme ruine, à la visite d'un monument de piété et d'espérance. Pendant que les points de vue physiques varient continuellement, à mesure que le corps monte et descend ces collines, la subite variation des points de vue moraux donne à l’âme un mouvement du même genre. Remuée, cahotée par des impressions si contrastantes, qui l’abaissent et l'élèvent, elle aussi ne fait, pour ainsi dire, que descendre et monter. Je crois que quelques personnes trouveront ce rapprochement bien subtil, et je l'aurais peut-être ainsi jugé moi-même, si, en analysant mes propres impressions, je n'avais reconnu que cette singulière concordance entre la marche de l'âme et celle du corps n'est pas étrangère à ce qu'il ya de plusintime dans le charme que ces lieux font éprouver, du moins selon ma manière de sentir.

Les ruines païennes et les édifices chrétiens se rendent des services réciproques pour l'effet qu'ils doivent produire. En parcourant l'espace qui s'étend du Capitole des Tarquins au Colysée des Césars et dans leurs alentours, il est impossible de ne pas remarquer que l'aspect de ces lieux, où les plus beaux débris de l’ancienne Rome se trouvent rassemblés, se-

rait entièrement pâté, si des maisons élégantes ou de

triviales boutiques venaient à s'y accumuler. Heureusement il y a de distance en distance des couvents et des églises dont le calme austère ne dérange rien. En outre, chaque monastère a des enclos, des dépendances, qui défendent les espaces vides contre l'envahissement des maisons, des rues et du bruit. Si quelques fils des généraux de notre époque fixaient leur résidence, avec tout l'attirail du confortable moderne, parmi ces débris de la plus grande puissance guerrière qui ait existé, le spectacle qu'ils présentent aux yeux et à l'âme perdrait beaucoup. De pauvres couvents sont de meilleurs gardiens de ces ruines triomphales : leur magnifique tristesse est mieux protégée par des capucins qu'elle ne le serait par les descendants des soldats d'Austerlitz et des Pyramides.

D'un autre côté, les souvenirs et les débris de l’ancienne Rome répandentsur les monuments chrétiens, et particulièrement sur ceux de la charité, un intérêt qui provient de rapprochements et de contrastes. 1/'ile du Tibre, par exemple, où s'élevait le temple d'Esculape, possède un hospice, situé à peu près à la même place. Un autre hôpital, où l'on euérit les plaies du corps, et un hôpital d’un autre genre, un monastère de converties, où se guérissent celles de l'âme, se trouvent près du mausolée d’Auguste. Des frères Ignorantins français dirigent des ateliers et font la classe dans les Thermes de Dioclétien. La colonne Trajane et le Colysée étendent leur ombre sur des conservatoires de pauvres; et l'hospice de Sainte- Marie de la Consolation, particulièrement consacré au traitement des fractures ct blessures, est au pied de cette roche Tarpeïenne, d'où J'inexorable loi ro-

maine précipitait ses victimes. Le voisinage de ces monuments fameux fait ressortir, à certains égards, le caractère des établissements chrétiens, tout en semblant l'effacer. L'imagination de la plupart des visiteurs étant particulièrement préoccupée des souvenirs brillants qui se rattachent aux restes de la Rome antique, les humbles créations de la charité, voilées par cette gloire, se trouvent ainsi placées dans une espèce de demi-jour qui sied très-bien à la modestie des œuvres évangéliques. |

Tous ces contrastes sont ramenés à l'unité, soit parce qu'un certain nombre de monuments païens ont été convertis en églises, soit parce que beaucoup d'autres ont recu, à divers égards, le sceau chrétien. Les modes variés de cette transformation passeront successivement sous nos yeux, lorsque nous étudierons en détail cet aspect de la ville. Mais il y a quelques-uns de ces monuments qui s'offrent d’euxmêmes, antérieurement à toute étude, pour être, à cet égard , les interprètes de Rome. Ils se divisent en deux classes, dont chacune correspond à une des principales parties de l'ancien monde païen. Les obélisques de Ramsès, de Nuncorée, de Psammétique, de Toutmosis 11, que les empereurs avaient fait transporter de Thèbes et d'Héliopolis à Rome, y représentent le paganisme oriental. Les colonnes Antonine et Trajane, et celle du Temple de la Paix, filles de la Grèce par leur structure, et de Rome par leur destination, représentent le paganisme occidental. Le christianisme s'est emparé des uns et des autres pour les purifier de toute souillure idolâtrique, et leur faire rendre gloire à Dieu. Le premier moyen

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qui se présentait naturellement pour effectuer. cette conversion était de placer à leur sommet l'emblème de la rédemption : c'est ce qui a été fait. L'obélisque du Vatican a, sous ce rapport, un privilége particulier : Clément XII a renfermé un morceau de la vraie croix dans la croix en bronze dont il est surmonté. Il a mérité cette distinction, parce qu'autrefois, lorsqu'il était placé tout près de là, dans le cirque de Néron, sa base a été baignée du sang des premiers martyrs de Rome, et parce qu'il est chargé aujourd'hui, par le lieu même où il s'élève, au centre du portique de l'église de Saint-Pierre, de présenter lesigne du salut aux innombrables fidèles qui y viennent de toutes les parties du monde. L'érection de la croix sur ces monuments du paganisme, à l'époque de Sixte-Quint, excita la verve des poëtes romains du seizième siècle. L'un d'eux, s'adressant à l'obélisque du Vatican, considéra son trophée chrétien dans trois points de vue, l'enfer, la terre et le ciel :

« Dans l'ombre infernale, Néron n’a rien entendu « de plus triste que la consécration de ses monuments « à Pierre"...

« Si Constantin, revenant sur la terre, apercevait « la croix qui s'élève sous le ciel du Vatican, il la « prendrait peut-être pour celle qu'il avait vue rayon- « ner vers les mêmes plages du ciel, lorsqu'il se tenait « tout armé sur le pont du Tibre. Mais il dirait bien- « tôt : la mienne n’était pas ainsi; elle m'est apparue

3 Tristius infernis Nero nil audivit in umbris Sacrari Petro quàim monumenta sua.

Pompei Ugonit Poemala. Rome y 1587 nl

« comme un éclair fugitif dans les nuages : celle-ci « demeure, et son éclat est éternel...

« Emblème sacré! que fais-tu dans le vide des « airs? Pourquoi rester dans les nues si loin de la .« terre? Toi, à qui les chants des prophètes ont « donné le nom de clef mystérieuse, ne dirait-on pas « que tu veux nous ouvrir la porte du ciel”?

Il y avait un autre moyen de marquer la régénération chrétienne de ces obélisques et de ces colonnes, c'était de graver sur leur piédestal des inscriptions énoncant leurs fonctions anciennes et leur consécration nouvelle : on l'a fait avec toute la majesté de la langue latine dans le style lapidaire. Rome a merveilleusement conservé la tradition de cette littérature monumentale, de ces lettres d'avis qu'un siècle adresse aux siècles futurs. Le caractère des inscriptions purement historiques semble avoir atteint sa perfection dans celles qui ont été composées du temps de Sixte-Quint et de Paul V.

La combinaison des deux moyens dont nous yenons de parler, l'un emblématique, l'autre histori-

; Si Constantinus redeat, videatque crucis quæ

Stat Vaticano proxima signa polo,

Hæc fors illa putet Tyberino in ponte sub armis Fermé eâdem vidit quæ radiare plagà.

Sed tamen obstupeat, tua quod Crux, Sixte, coruscat, ‘Longiüs, et dicat non mea talis erat :

Ïlla brevi emicuit cœli per nubila tractu, Hujus mansurum statque perenne jubar.

Ibid,

2 Quid sacrata facis vacua inter nubila cœli ? Tam procul à terris cur pia signa tenes ?

Numquid ut es, clavemque vocant le carmina valum; Æthercas nobis vis reseräre fores ?

Ibid.

INTRODUCTION. 75 que, était plus que suffisante, mais le génie de Sixte- Quint ne s'en est pas contenté. 11 a imaginé d'attribuer aux principaux de ces monuments des inscriptions lyriques, dans lesquelles chacun d'eux est personnifié, qui sont sa parole propre, avec laquelle il proclame, disons mieux, il chante sa conversion.

‘Beaucoup d'étrangers ne remarquent ces inscriptions que séparément, lorsqu'ils vont visiter, souvent à plusieurs jours d'intervalle, les monuments divers

« dont elles font partie : ils n’admirent que le mérite de chacune d'elles, sans songer à les réunir pour juger de leur effet général. Mais lorsqu'on les met à la suite les unes des autres, on voit qu’elles forment comme des strophes d'une ode chrétienne, chantée par un chœur de colonnes de deux et trois mille ans. L'obélisque du Vatican peut être considéré comme le chef de ce chœur, soit à raison de la place qu’il occupe, soit parce qu'il est le plus grand monolithe intact que l'antiquité nous ait légué. 11 donne le signal en ces termes :

L'Obélisque de la place Saint-Pierre.

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