‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 26 sur 52 · V. PURGATOIRE. — Prières pouT les morts · texte numérisé non relu

V. PURGATOIRE. — Prières pouT les morts

la doctrine de l'Église sur le Purgatoire ne renferme strictement, comme articles de foi, que ces deux points : premiè-

remenl, qu'il existe un état de purification temporaire pour les âmes des justes, lorsqu'elles sortent de ce monde sans avoir entièrement rempli la mesure de pénitence qui correspond à leurs fautes; secondement, que les prières, les suffrages de l'Église leur sont utiles (1).

On trouve assez souvent dans les inscriptions des premiers siècles, relatives à ce dogme, un terme consacré par les anciennes liturgies dans leurs prières pour les morts. Les épitaphes demandent pour eux le rafraiciiissement , expression qui se rapporte évidemment à un état de souffrance passagère :

Kalemère, que Dieu

rafraichiaso ton esprit

avec celui de ta sœur Hilare (2).

En remarquant les emblèmes joints à cette épitaphe , on voit que la pierre sépulcrale de Kalemère énonce trois états, trois phases de l'âme. Limage du bon Pasteur rapportant une petite brebis sur ses épaules marque la conversion ; l'épitaphe se réfère à l'expiation; enfin il y a un phénix, symbole de la renaissance éternelle. Tous cela forme une phrase composée moitié de lettres, moitié de caractères hiéroglyphiques, la- (juelle peut se traduire ainsi : Celli âme pécheresse s'est co-nverlie, mais nous prions pour elle , parce quelle peut avoir à subir une peine temporaire , après laquelle Dieu la recevra dans le séjour de lu gloire,

Ammérinus

à Rufina , son épouse ,

très-chère , bien méritante ;

(1) Ut adversùs hos novatores commodiùs pugnemus, verus questionis status aperiendus est; apprimè secernentes ea quœ stricte sunt de fide ab ils quae intrà opinionum limites contineutur. Porrô duo hœc tantùm quoad purgatoi'ium de fide sunt, primo scilicet, ipsius existentia, secundo sufFragiorum utilités. Tract, de Deo Creatore^ Joan. Perrone, in Colleg. Roman, theologiae professore, part. III, c. VI, art. 2; Romœ, 1836.

(2) KALEMEHE DEVS REFRI CERET SPIRITVM TVVM

VJiA CVM SORORIS TVAE HILARAE.

/n Musœo Colleg. Roman, Dans Lupi, Epitaph. Severœ, p. 137.

TRADITION MONUMENTALE. t65

que Dieu rafraîchisse ton esprit (1).

Très-innocente

Cervonia Silvana,

sois rafraîchie avec Esprit

Saint. Déposée aux Kalendes d'avril ,

Tibérien pour la seconde fois et Dion étant consuls (2).

Cette date consulaire se rapporte à l'année 29 1 .

Victoria , que Dieu rafraîchisse votre esprit (3).

Xi'xtn ^rafraîchissez les âmes des hommes {ou l'âme de l'homme) (-i).

Antonia ,

douce âme ,

en paix que

Dieu donne

le rafraîchissement (5).

(1) AMÎIEROVS RVFINE . COIVGF .

CARISSIME BEMEMERENTI SPIRITVM TVVM DEVS

RC . FRI . GERET.

E cœmet. S. Callist. Boldet., t. II, p. 417.

(2) INJfOCEJÎTISSI

MA CERVOMA SILVANA REFRIGERA CVM SPIRITA SANTA DEP . KAL . APR . TIBERI ANO II ET DIOM COSS.

E cœmeter. S. Urbani. Boldetti, L. I, c. 19, t. II, p. 89.

(3) VICTORIA . SPIRITA . VESTRA DEVS REFRIGERET . ZOTICE DVLCI.

E cœmet. S. Callist. Ibid. L. II, c. 7, t. II, p. 417.

(4) REFRIGERA DEVS AMM HOM.

In Musœo Fatic.

(5) ANTONIA AN IMA DVLCI

S IN PACE T IBI DEVS IlEFRIGERIT.

E cœmet. Callist. Boldet., p. 418.

Nous retrouvons aussi dans les épitaphes l'antique formule qui termine encore aujourd'hui la plupart de nos prières pour les morts : Qu'il repose en paix : Requiescal in pace.

Que le y^ te mette en paix (1).

Que ton esprit repose bien en Dieu (2). Repose bien en paix (5).

La formule par laquelle on prie Dieu de se soitvenir d'une âme fait encore partie aujourd'hui de la liturgie pour les morts. Le style lapidaire des premiers siècles l'avait aussi adoptée pour les épitaphes :

Aulerien

Paphlagon

servileur de Dieu fidèle ,

il dort en paix;

que Dieu se souvienne

de lui dans les siècles (4).

Notre liturgie funèbre demande aussi que l'âme soit reçue (3) dans le sein du Christ. Confrontez avec cette formule les épitaphes suivantes :

Que Gaudentia soit reçue dans la paix (G).

(1) TB . m . PACE yt' . FACIAT.

Morce]li , de Stylo inscript, lat., p. 325.

(2) «PIRITVS TVVS BENE REQVIESCAT \'S DEO.

Epitaph. du fils d'Jnatolius, citée plus loin , p. 171.

(3) ANIMA . IJINOX .

CESQVAS BEME I» PACE.

Epit. de Julius, du cimet. de Sainte-Cyriaque. — Buonarotti, Osserv. sop. alcun. Frammenti, etc., p. 160.

(4) E eoBmet. Callist.

(5) Suscipiat te Christus qrtivocavitte.

(6) CAVDEItTIA SVSCIPEATVR IN PACE.

Fabretti , /«scnp^ Domest., c. VIII, p. 570.

Il est probable que ces mots : te in pace, souvent répétés dans les plus

anciennes inscriptions, étaient la fin d'une formule lituiuique : Deus ou

Christus suscipiat te in pace, qu'on n'écrivait pas tout entière, parce que

les formules de la liturgie étaient placées sous la discipline du secret. « Verba

Le sens précis de cette locution est déterminé de la manière la plus claire dans cette autre inscription :

A Luciféra ma très-douce éjjouse, ayant

laissé toute douceur (do .souvenir) et les pleurs

surtout à son mari , elle a mérité cette

inscription atin que (piiconque des frères l'aura lue, ])rie Dieu

pourqu'elle soit reçue près de Dieu avec un esprit saint et ninocent(l).

L'inscription suivante n'est pas déprécative, mais narrative : elle nous parle des prières qui avaient été faites en plaçant le corps dans la tombe :

Stratonice néophite est sortie du siècle; je lai déposée dans le lieu des martyres, ayant prié pour sa paix (2).

Cette pierre sépulcrale a été trouvée dans les catacombes de Saint-Saturnin, tout près de la tombe de Sévère, dont l'épifaphe appartient à l'année 268 ou 'âCH).

En relisant les anciennes inscriptions chrétiennes, je me suis quelquefois surpris prêt à tomber dans une distraction qui ne me paraîtrait pas singulière : j'oubliais que j'avais s(ms les yeux des monuments sur lesquels tant de siècles ont passé. Nos cœurs touchent, par leurs croyances, les cœurs qui ont dicté ces épitaphes : la distance des temps disparaît dans cette contiguïté des âmes, on se sent contemporain par identité. Le présent respire dans la voix de ces lombes : il n'y a du passé que dans leurs vieilles pierres.

Elles sont d'éloquents controversistes pour faire réfléchir

« (tiaec), satis frequentia in cliiistianis antiquissimorum cœm* terioriim in- » scriplionibus, liturgica procul dubio siint, et ad aicani disciplinam servan- " dam sine rcliquis apposita. n Liipi, de Epitapli. Sevene, p. 174.

(1) LVCIFERE COIVGI DVLCISSIME OMNEJI

DVLCITVDi:<EM CVJI LVCTVM MAXIME BAHITO RELIQVISSET MERVIT IITVLVJI

llHSCniBI TT QVISOVIS DE FRATr.lDVS I.EGERIT ROCET DEV. VT SANCTO ET l>NOCEr«TI ESPIRITO A» DEVM SVSCIPIATVR.

Lupi, Epit. Severcp , p. 167.

{-) STRATOMCE SEOL'IIITA EXIVIT B SAEOLO

ET DEPOSVI EAM IN MAHTYRIO PREOATVS CVM PACK.

fn vextib. cccles. S. Mariie trans Tiben'm. - Voir Lupi, de Epitaph. Severcp , p. ô4.

ceux (les protestants qui croient encore que la doctrine catholique sur le dogme dont il s'agit est opposée à la foi des premiers siècles. Placez une de ces pierres sépulcrales dans nos cimetières modernes, elle n'y fera aucun contraste, elle y sera à son aise et dans une parfaite harmonie avec les épitaphes environnantes. Transportez-la dans un cimetière protestant, quelque docteur du lieu aurait heau imaginer des subtilités pour faire tolérer cette intrusion , le sentiment général de la population crierait au Papisme. 11 y a quelques années, on a intenté un procès en Angleterre à une pauvre femme de l'île de Wight, parce quelle avait fait tracer sur une tombe qui lui était chère ces paroles du livre des 3Iachabées : u Cest une )> sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils '> soient délivrés de leurs péchés (1). " Le juge ecclésiastique, sir Herbert, plus tolérant que les accusateurs, répugnait à faire effacer à coups de ciseau cette pieuse épitaphe : il se tira dafïaire en habile homme. Mais le bons sens public ne s'en obstina pas moins à ne pas comprendre qu'on doive prier pour que les morts soient purgés de toute souillure, s'il n'y a pas de Purgatoire. Sous ce rapport, en particulier, les sépultures protestantes ont rompu les liens de parenté avec les tombeaux qui entourent le berceau du Christianisme. Supposons qu'un Anglais se soit procuré, pendant son séjour à Rome, la pierre sépulcrale, par exemple, de celle Lu ci fera ^ dont nous avons cité tout à l'heure l'épitaphe : de retour dans son pays, il veut la faire placer sur la tombe de sa femme : lui fera-t-on aussi un procès ? On serait conséquent en cela : mais je voudrais bien savoir si quelque chancellerie ecclésiastique aurait la franchise de décider qu'un cimetière de l'église établie par la loi ne doit pas supporter ce fragment d'un cimetière des vieux martyrs.

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