MONUMENTS ET USAGES PARTICULIEREMENT RELATIFS A LA VIE PIEUSE
Si la ville, qtii est le centre du Christiiinisme, se distingue par ses monuments dogmatiques , elle doit aussi offrir quelques traits distinctifs dans les choses extérieures qui correspondent aux sentiments que la foi inspire et développe. La vie spirituelle se compose de la piété envers ce qui est saint, et de la charité envers ce qui est souffrant. Nous considérerons successivement quelques-uns des rapports de Rome monumentale avec l'un et Tautre de ces deux ordres de sentiments.
La plupart des raisons pour lesquelles le Catholicisme fait concourir les choses extérieures à Tentretien de la vie pieuse sont assez connues. 3Iais il en est une moins vulgaire que je veux signaler ici , parce qu'elle me fournit tout naturellement la préface théorique de ce que j'ai à dire sur ce qui forme la partie matérielle et comme l'organisme de la piété.
Cette raison est fondée sur la correspondance qui unit entre eux les trois genres de vie dont se compose l'existence de l'homme. Il y a la vie animale, la vie civile, la vie religieuse. Que fait la vie civile? Elle s'empare des éléments de la vie animale, pour leur imprimer son cachet propre. L'homme mange,
elle lui fournit le banquet, lien de la famille et de la société. L'homme est organisé pour produire des sons, elle en fait le chant. 11 a besoin de vêtements, elle en fait le costume. Il a besoin d'abri, elle élève Topération de la bâtisse à l'art de l'architecture. Passez en revue les objets et les instincts de la vie animale : vous verrez que la vie civile a trouvé moyen de les coordonner presque tous à quelque chose de supérieur à leur but propre; elle les rapporte à un but social. Que fait à son tour la vie religieuse? Elle prend les sentiments et les usages qui appartiennent à la vie civile pour les appliquer à des objets sacrés. L'homme plus ou moins civilisé attache du prix aux cendres des héros : elle lui donne les reliques. Il aime les portraits de famille : elle lui donne les images. Il aime les décorations de l'architecture : elle lui donne des temples splen- (iides. Il aime les réjouissances publiques, les marches triomphales : elle lui donne les processions. Il aime les réunions solennelles composées d'hommes de différentes nations : elle lui donne les jubilés, et ainsi de suite. Elle fait, en un mot , pour la vie civile , ce que celle-ci fait pour la vie animale. La vie civile sovialise les éléments de la vie animale, la vie religieuse spirilualise les éléments de la vie civile. Elle construit un monde dans lequel la plupart des instincts, auxquels chacun des deux genres de vie inférieurs correspond, trouvent aussi à se satisfaire dans l'ordre supérieur. Par là, l'homme , soulevé de terre , est emporté tout entier dans la sphère religieuse, et, pour me servir d'une expression que Bossuet a employée sur un autre sujet, la piété va, poitr ainsi dire, avec la nature.
Tel est le point de vue dans lequel je me place, pour rapporter à des idées générales les éléments matériels de la piété catholique. Mais j'aurais à décrire des choses trop connues, si je considérais ce que Rome a de commun avec les autres villes de lî» chrétienté. Je me renfermerai dans ce qu'elle offre de spécial et de caractéristique.
Dans toutes les sociétés civilisées ou barbares, le sentiment d'intérêt, presque toujours respectueux, qui s'attache à la mémoire de leurs fondateurs, s'étendrait, s'il y avait lieu, jusqu'aux objets les plus grossiers qui auraient été à leur usage
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personnel. La francisque, la chaussure de Clovis auraient une place privilégiée dans le trésor de nos antiquités nationales. Si Ton avait conservé en quelque coin du globe un morceau de pierre qu'on saurait avoir existé au moment e( à l'endroit où Adam a été créé, les plus beaux raisonnements ne nous empêcheraient pas de le toucher avec respect. A celui qui nous dirait que cette pierre n'est pourtant qu'une pierre , nous répondrions quïl faut avoir lame pétrifiée pour n"y sentir que cela. Le poteau de bois de la première hutte que les ancêtres du genre humain se sont bâtie, au jour de leurs tribulations, dans le désert du monde, serait plus éloquent que beaucoup de discours pour remuer en nous le sentiment de la fraternité humaine. Cet instinct, ({u'on pourrait appeler Tinstinct des origines, est d'autant plus moral, que les origines sont plus augustes. N'est-il pas à désirer qu'il puisse se satisfaire aussi dans le domaine de la piété? Le Christ est l'Adam céleste , le Père de l'humanité régénérée. Le tombeau d'Adam est ignoré, celui de Jésus-Christ subsiste. Le récit de lensevelissement et de la résurrection du Sauveur ne ferait-il pas sur vous une impression plus vive, si vous le lisiez dans la grotte sépulcrale de Jérusalem? Le dogme de llncarnation , base du Christianisme, rayonne jusque dans les choses qui ont formé, pour ainsi dire , l'enveloppe matérielle de l'existence du Christ sur la terre. Si , par la notion du Verbe, ce dogme porte notre intelligence dans la région des vérités universelles et absolues, il ramène incessamment notre àme au sentiment de ce qui est individuel et relatif, par le fait même l'individualité de l'Homme-Dieu , qui a touché sur tous les points l'entourage de la vie terrestre. Le caractère propre de l'individualité est de faire reporter sur les objets qu'elle s'est appropriés , et qui demeurent après elle, quelque chose des sentiments qui se rapportent à elle-même. Exi)liquez, sans cela, pourquoi, après la mort de votre mère, son livre de {)rières devient pour vous autre chose qu'un livre? pourquoi tout homme étranger à ce genre de sentiments vous parait avoir le cœur mal fait? La puissance de sentir, que Dieu a donnée à l'homme, ne se dépouille pas de sa nature en se transportant dans l'ordre des choses divines : elle ne varie pas, elle monte. S'il y a dans ce
monde quelques choses que le Verbe fait chair a consacrées par son contact, par ses larmes , par son sang, elles forment ce qu'il peut y avoir de plus auguste dans le trésor matériel de la piété. Dieu a permis que plusieurs de ces choses se perdissent. C'est pour nous avertir, ce semble, que, toutes vénérables qu'elles sont, il ne faut pas y tenir comme si elles étaient nécessaires, et que tout ce qui est du temps est poussière, puisque la mort y atteint ce qui mériterait le mieux d être impérissable. Plusieurs aussi se sont conservées pour que la collection des monuments sacrés, par lesquels le Catholicisme correspond de tant de manières aux instincts pieux de l'àme, ne fût pas privée de son complément le plus élevé et le plus saint. Diverses parties de Ihéritage de Bethléem , de Nazareth et du Calvaire , sont disséminées dans le monde chrétien. Mais Rome est plus riche en ce genre que toute autre ville. Elle nous montre la crèche, l'escalier du prétoire de Pilate,dont Jésus a monté les degrés, la colonne ou un fragment de la colonne à laquelle il a été attaché, des portions de la vraie croix , une partie de l'inscription que Pilate y a fait apposer, un des clous, quelques épines de la couronne, la lance et le suaire. C'est une belle cérémonie que la procession de la Crèche à Sainte-Marie- Majeure , dans la nuit de Noël. Rien de plus imposant que l'ostension des reliques de la Passion , du haut d'une tribune intérieure de Saint-Pierre , le soir du Vendredi-Saint. L'autel est dépouillé, l'illumination perpétuelledu tombeaude saint Pierre est éteinte, tous les chants se sont tus, et sa brillante basilique, devenue muette et sombre, semble prendre les formes d'un sépulcre immense. Il y a aussi, ce jour-là , une ostension du même genre dans la basilique de Sainte-Croix, si pieuse et si recueillie. Beaucoup d'étrangers choisissent un autre jour pour visiter cette église, ainsi que l'escalier saint près de Latran et la colonne àSainte-Praxède. Ces sanctuaires sont situés loin du lieu où va la foule: les cérémonies du Vatican attirent et retiennent. Mais lorsque , après quelque temps de séjour, vous n'êtes plus subjugué par un empressement exclusif pour elles , et que vous vous réservez des heures libres et tranquilles pour aller vénérer successivement les monuiuents du grand sacrifice, votre Semaine-Sainte de Rome se passe dans Jérusalem au lenii)s de Iw Pucjsiou.
Plus d'un lecteur voudra, sans doute, m'interronipre ici, en me demandant si lautlienticité de ces reliques est appuyée sur des garanties solides. Je vous ferais volontiers à cette question une longue réponse. Mais, comme j'écris particulièrement ce chapitre pour l'édification des catholiques pieux, je regretterais de leur faire traverser, en ce moment, une série de petites dissertions critiques. Toutefois, ces pages pouvant être parcourues par quelqu'autre classe de lecteurs , il me parait à propos d'attaquer en passant, par quelque endroit du moins , leurs préventions sur ce sujet. J'en dirai assez, ce me semble, pour leur faire entrevoir que la facilité avec laquelle ils taxent de crédulité celte croyance, n'est elle-même que la crédulité retournée, la crédulité à l'envers. Je prendrai pour exemple les reliques insignes déposées dans Téglise de Sainte-Croix , après avoir été trouvées à Jérusalem vers Tannée 526 (1).
Il y eut à cette époque un empressement général des chrétiens à profiter de la paix et de la liberté, enfin accordées à l'Église, pour décorer mieux qu'ils n'avaient pu le faire précédemment, les sépulcres des martyrs. 3Iais, tandis que de belles basiliques s'élevaient sur ces tombes, des reliques plus augustes restaient enfouies dans une grotte du Calvaire. On savait qu'il avait été d'usage, chez les Juifs, d'enterrer avec les condamnés les instruments de leur supplice. La malédiction que la loi avait prononcée particulièrement contre ceux qui avaient été crucifiés (2), était étendue à tout ce qu'ils étaient censé avoir souillé par leur contact dans leurs derniers moments. L'usage dont nous parlons a été relaté par les rabbins (5). Cette
(1) Quoique l'ouvrajje de Corrieris, de Sessorianis reliquiis, soit ie plus complet qui existe sur cette matière, il est utile de recourir aux écrits antél'icurs, qui lui ont fourni un fond d'observations très-importantes. Nous en avons consultéun certain nombre, notamment Bosio, Crocetrionfante; Gretzer, de Cruce; Niquet, de Titulo crncis; Georgius Allmanius, de Inscript. Crucis; \ossius, Harmon. Evangel.; Sàndinius, ffist. Famil. soer.; Besutius, Basilic, di Santa Croce; Honoré de Sainte-Marie, des lièglcs et de l'Usage de la Critique, etc. De nos jours, M. Tabhé Gosselin a publié um savante Dissertation sur la sainte Couronne , et les antres instruments de la Passion.
(2) Malediétus à Deo est qui pcndet in lijjno. Deuter., c. xxi, v. 25.
(3) Solemne erat palibulum unà cum corpore defuncti sepulturœ Iradere Ilabac. Sanhedr., in cap. xv.
coutume, dictée par un sentiment bien différent de celui qui engagea Joseph d'Arimathie à se charger de la sépulture du Christ, se trouvait néanmoins daccord avec sa piété : elle lui fournissait le moyen de mettre ces reliques en lieu sûr, à lahri de toute profanation. Il n'était, d'ailleurs, disciple de Jésus (\n'en secret, par crainte des Juifs : ce motif aurait sulli pour qu'il observât exactement l'usage national. Nous voyons, par le récit même de l'Évangile, que la sépulture eut lieu conformément au rit judaïque (1).
Il y avait donc toute raison de croire qu'on devait retrouver dans l'endroit où le corps de Jésus avait été déposé plusieurs instruments de la Passion. L'impératrice Hélène, mère <le Constantin, qui s'était rendue à Jérusalem vers l'an 5:26, entreprit de découvrir la sainte grotte ; ce qui présentait quelque difficulté, car la place de l'ouverture, qui en avait formé l'entrée, n'était plus connue dune juaniére tout à fait précise. Il n'en aurait été ainsi assurément si les chrétiens, pendant les siècles précédents, avaient visité habituellement le souterrain sacré. Mais ils n'avaient point eu cette liberté. Dès le temps de l'empereur Adrien, dans la première moitié du second siècle, les pa'iens avaient érigé une statue de Vénus à l'endroit du crucifiement, et un monument en l'honneur de Jupiter près du lieu de la résurrection (:2). Les fidèles n'auraient pu s'y agenouiller en prières sans paraître honorer des idoles , ni s'y ab- >tenir des démonstrations religieuses usitées chez les païens , sans se faire reconnaître et punir comme contempteurs des dieux. A partir de cette époque, ils avaient donc cessé, à leur grand regret, de fréquenter le Golgotha profané. Les changements survenus dans l'état des lieux avaient contribué à obscurcir , à quelque degré, les traditions locales. Soit que les païens eussent fermé à dessein l'entrée de la grotte , soit que
(1) Sicut mns est Judpeis se|icliie. Evang. S. Joan , xix, 40.
(2) Ab Adriani iniptialoi is usqiiè ad iuiperium Constantini, per annos circiler cciiluin ocloginta, in loco resuniclioiiis siuiulaciiim Jovis, in crucis rupe statua ex maimoie Veneris à genlibus posita colebatijrr existimantibus persecutionis auctotibus, quod tollerent Dobis fidem rcsanectionis et crucis, si loca sancta per idola polluissent. Uieronym., Epist. ad Paulin, de imtit. monach.
cette partie du terrain qui avait été le jardin de Joseph d'Ari^ niathie, se fût exhaussée avec le temps, il est de fait qu'au IV* siècle des excavations étaient nécessaires pour retrouver le saint Sépulcre. Toutefois , les monuments païens, dont nous venons de parler, pouvaient indiquer approximativement la place. L'impératrice Hélène avait, d'ailleurs, interrogé les souvenirs qui avaient dû se conserver parmi les Juifs et les chrétiens de la Judée (1). Pourquoi n'ajoulerions-nous pas que, si le génie a ses illuminations soudaines dans certains moments, la piété ardente a aussi ses insjtirations ?
On se mit donc à l'œuvre. Une troupe de soldats et d'habitants seréunirentsur le Calvaire pour travailler aux fouilles(2), et la cité sainte fut dans l'attente d'un grand événement. Il y avait quelque chose de bien solennel dans cette espèce de résurrection de la croix , qui, après être restée ensevelie dans un souterrain pendant tout le temps où l'Kglise s'était cachée dans les catacombes, allait vraisemblablement sortir de son tombeau au moment où ses imaajes commençaient à briller sur le fronton des basiliques. Jaime à me figurer le spectacle qu'offrit alors l'ancien jardin de Joseph d'Arimathie : les chrétiens accourus en foule, palpitants d'émotion ; quelques figures juives à l'écai't , suivant de loin , d'un regard sombre , les travaux de^; fossoyeurs, et près deux, sur un tertre, l'impératrice Hélène en cheveux blancs. Chaque coup de pioche retentissait dans le cœur des fidèles, chaque éboulement de terrain amenait une espérance. Enfin arriva le coup heureux : une ouverture se montra , le passage fut déblayé, et , après qu'on y cul pénétré avec des lumières, le tombeau suprême apparut. D'un côté de la grotte, sur la droite, le sépulcre proprement dit; d'un autre côté, des reliques de la Passion. Le récit de celte df'couverte est trop connu pour que je le répète. Les in-
(1) De cliiistiaiiis doctrinà ri sanctilate plonos viros. sod et de Judaeis pciilissimos,ul pioprifB , qiiâ miseii etiam {jloriantiir, impietatis indices, exquisivit, et accitos Hieiosolyniam congregavil. Tuni omnium unà de loco testificatione confirmala, jussit illico urgente sine dubio conceptae revelationis instinctu in ipsum locum operum fissionis accingi. S. Paulin., Ep. Il ad Sever.
(2) Militari manu omnium proviucialium mullitudinem adhibuit. Sulpic. Serer., Sacrar. histor., lib. II.
crédules, qui rejellent toute espèce de miracles, ne sauraient en admettre ici. Mais je ne comprends <T;uère que des protestants, ceux du moins (pii croient aux choses surnaturelles, rejettent comme impossible toute intervention de la Divinité dans cette circonstance. Si, comme la Hible l'atteste, des linges touchés par saint Paul ont eu la vertu de rendre la santé aux malades (1), je ne vois pas pourquoi Ion refuserait systématiquement, malgré de nombreux témoignages historiques, toute créance à un liienfait miraculeux, destiné à faire reconnaître la croix teinte du sang qui a sauvé le monde. Ils doivent convenir du moins que sainte Hélène et rÉglise de Jérusalem n'ont pas choisi une des trois croix au hasard. Leur piété aurait cru commettre un abominable sacrilège, en s'exposant au risque de vénérer comme linstrument du salut le gibet d'un des hommes qui avaient été crucifiés en même temps que le Sauveur. On a pu aussi avoir des indices rassurants, fournis parla jjosition respective des objets et par quelque autre circonstance que l'histoire a omis de noter. Suivant saint Ambroise (2) et saint Chrysostoine (5), l'écriteau a servi à faire le discernement (i).
L'histoire nous apprend, en effet, qu'outre la croix elles clous, cet écriteau a été recueilli par sainte Hélène. Les particularités que Sozomène a notées à ce sujet doivent être remarquées. « On trouva, dit-il, séparément un autre morceau de B bois, sur le côté blanc duquel ceci était écrit en mots et en >• caractères hébraïques, grecs et latins : Jésus, Nazaréen, * Roi des Juifs (5). » Suivant les usages des Romains, les écriteaux, qui figuraient dans les supplices (G) pour notifier le nom
(1) ^ct. des Âp'>t., XIX. 12.
(2) Invenit quia in medio patibulo prselatus titulus erat : Jésus Nazarenus Rex Judfpoium. Sancius AmbrosiuS; in Oratione de Ohitu Theodos., n. 45.
(3) Ilomil. 8i. allas 85, in Joan.
(4) Cette opinion n'est pas inconciliable avec le texte de Sozomène. d'après lequel, l'èciiteau a élé trouvé séparément. Il pouvait, tout en étant s paré ou détaché de la croix, être placé tout à coté d'elle, et lui rester en quelque sorte adliérent par sa position.
(o) Sozomène, J/tst. £ccl.. V\h. Il, c. 1.
(0) Servum... carnifici iradidit, ut... prœcedeiile lilulo, qui causam pœuae indicaret , per cœtus epulantium circumduceretur. Sueton., in CaliguL, c. ô2.
l'96 CHAPITRE X.
du patient et le motif de sa condamnation, étaient ordinairement de l)oi,s, comme lindique leur nom tabula , tabellu (4). La première particularité signalée par Sozoméne cadre avec cet usage. Il indique en outre que le côté sur lequel se trouvait rinscription était blanc. On sait aussi que cette couleur était employée pour les écriteaux qui promulguaient les actes de rautorité publique (â). Les lettres devaient être coloriées de manière à ressortir sur le blanc. Elles étaient généralement peintes en rouge. Le vermillon, que l'on préférait dans les inscriptions et dans les écritures, même privées, surtout pour embellir les titres (5), était la couleur officielle (4). Cest pour cette raison peut-être que Sozoméne a négligé de faire une mention spéciale de cette particularité généralement connue ; ce quil avait dit de Vulbuin, ou du côté blanc de l'écrileau , la supposait. Quoi qu'il en soit, cette remarque sur la couleur des lettres trouvera plus bas son application.
Le monde chrétien , occupé à récueillir pieusement les objets qui avaient servi au supplice des martyrs, apprit avec une émotion profonde qu'on venait de découvrir les instruments de
— Pairemfaniilias.., detiactuiii è spcctaculis in aienam. canibus objecit, cum hoc lîtulo : impie loeutus panmilaiiiis. Idem, ùi Botnitian. n. 10. — Voyez aussi Dion. 7 lib. LIV.
(1) Circumactus (AUalus) per amphilhealrum tabula ipsum prteeunte in quâ lalinè scriptum : hic est AUalus christianus. Euseb., /fist. £ccl., lib. V, c. t. — Iiatus proconsul decrelum ex tabelld recitavit . Cypiianum gladio animadverti placet. j4ct. S. Cyprian.
(2) Tabellœ erant ligneic dcalbatse gypso vel cerussâ... Jlbum hujiismodi tabula latinis dicilur. Unde album prœtoris. Omnes tabellœ, libelli. tituli in pnblico proponendi aut affiijendi ita erant dealbati et sciipti. Salmazius, de Modo usurarum, c. xv.
(5) Minium in voluniinibus iiiionue scripturâ usurpatur. clarioresquc lifteras vel in auio vel in niarrnore etiam in sepulcris facit Plinius. Ilist. natural., lib. XXXIII, c: 40, n. 5.
Nec titulus minio , nec cedio chai ta notetur. Ovid. Triât.. I. 1. 7.
C'est de là qu'est venu plus tard le mot de rubriques : « Utçbantur veteres etiam in libiis epistoiisque colore purpureo potiùs quàm alramento : itaque mos inolevit , ut lilteras majores omnes minio elej^anlissimo drpingerent, indèque posteriori sevo Rul)ricfe iiomcn apud auctores proniiscuè mansit. » Georg. Altman., de Illustr. inscript. Crucis , in Tempe Jleiret., 1739.
(1) Juvénal (Satt/r. IV, v. 192) appelle les lois rubras.
la Passion du Sauveur. On pouvait désirer que ces reliques fussent partagées entre trois villes : Jéiiisaleni, qui les avait conservées; Rome, ({ui était le centre du Clirislianisnie, et la ville nouvelle où Constantin transférait le siège de l'Empire. Il parait en effet que l'impératrice Hélène en lit trois parts [i] : elle donna l'une à la ville du Calvaire et à la basilique qu'elle fit construire comme monument spécial de la Passion et de la Résurrection, Elle destina la seconde part à l'empereur son fils , et se réserva la troisième pour en disposer selon sa volonté.
La tradition la plus ancienne et la plus cojistante nous apprend qu'une partie des reliques recueillies par sainte Hélène a été déposée , soit par son ordre, soit par elle-même, dans la basilique qu'elle a fait élever non loin du palais impérial de Latran. Pour quel motif cette basilique a-t-elle été choisie à cet effet ? Xor.s ne répondrons pas à cette question en alléguant la raison mise en avant par les antiquaires des derniers siècles , qui ont cru que ce choix avait été une sorte de représailles contre le paganisme. Hs s'étaient persuadés , d'après quelques indices, qu'il y avait eu en cet endroit un temple de Vénus, et que la basilique de Sainte-Croix a été construite avec ses décombres. Cette ruine pittoresque, qu'on voit encore à gauche de cette église, était, suivant eux , un débris du monument pa'ien. Partant de cette idée, ils ont cru que Constantin et sa mère avaient voulu que le trophée de la croix s'élevât sur les débris d'un temple dédié à la plus impure divinité du paganisme , pour venger la profanation que les pa'iens avaient commise lorsqu'ils avaient érigé une statue de Véniis sur le Calvaire (2). Cette explication a fourni de beaux mouvements à l'éloquence chrétienne; malheureusement nous devons y re-
(1) Voyez de Corrieiis, Comment, de Sessorianis reliq., i)ait. I. c. 3.
(2) At quid apiid Faniini Veneris et Ciipidinis tenipliiin criicis? Ut scilicet juste ulcisceietur immane scflus, quod à Gentilibus in Crucis odium fuerat perpctrattim; dùm in sancto Goljjotha, in Crucis riipe (qiiod testatur S. Ilieronymus) fuerat impiidice Veneris statua collocata, cl loous ijjse, Crucis titulo adeô Uiustiatus. ab cisdem Veneiarium appellatum. O'ianiobi(;m quod célèbre crat Veneris templum Romae (de aliis modt) sileo) dignuin Visuni est ut cuin ignominiâ eversum sanctissimae Cruci cederet, quîe, procultatis impudicitiis, virtutum omnium splendore nitesceret. liaion.. Jnnal.^ an. 524.
108 CHAPITRR X.
noncer. Un examen plus éclairé semble avoir prouvé qu'il n'y a pas eu un temple de Vénus dans ce quartier de Rome. Toutefois ce lieu n'est pas entièrement dépouillé du genre de contraste que ces écrivains lui avaient attribué. Les jardins d'Héliogabale, qui s'étendaient sur les monts Esquilin et Célius, renfermaient cet endroit dans leurs vastes sinuosités. Si cet empereur n'a pas été le dieu de lirapudicité, il en a été le pontife, et la basilique de Sainte-Croix a purifié, par la sainteté suprême de ses reliques et par ses chastes murs, le lieu le plus souillé, peut-être , de tout le monde romain. Mais si ce rapprochement peut figurer dans un tableau de la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne , il ne saurait être allégué ici; rien n'indique qu'une considération de ce genre ait contribué à faire choisir cette église pour y placer les reliques que sainte Hélène lui a confiées.
La véritable raison de ce choix , c'est que cette basilique était l'église propre de sainte Hélène. Elle l'était de deux manières. D'abord elle avait été fondée par elle, soit que cette pieuse impératrice l'eût fait construire à ses frais, soit que Constantin l'eût fait ériger d'après le désir de sa mère. Nous voyons par les actes du concile, tenu sous Sixte III, à Rome, l'an 453, qu'on lui donnait le nom de basilique hélénienne (1), comme on appelait constantinienne et libérienne les basiliques de Latran et de Sainte-Marie-Majeure, des noms de Constantin et de Libère leurs fondateurs. En second lieu , le terrain sur lequel cette église a été bâtie , près du palais impérial de Latran, faisait partie de l'apanage de l'impératrice-mère. C'est ce qu'indique une inscription trouvée dans le voisinage : elle fait allusion à des thermes qu'Hélène avait construits en cet endroit {:2). On voit aussi son nom sur l'inscription d'un piédestal, découvert dans une vigne située à côté de l'église (5). Ce monument se conserve dans la chapelle souterraine.
(1) Sederunt in iino conflictii (consessu) in basilicâ Helenianâ quœ dicitur Sessoiianura atrium, ^ct. concil.
(2) V. Roma, parte I antica, par Nibby, p. 369. (5) DOMIN-iE . M0STR.\E . FL . JVL ,
HELENAE PIISSIMAE . AVG
MO.MJMENTS RELATIFS A LA VIE PIECSR. 199
Ce lomple chrétien appartenant en propre à sainte Hélène , on comprend pourquoi elle l'a choisi entre toutes les basiliques de Rome, pour lui confier à perpétuité le dépôt de la portion des saintes reliques qu'elle s'était réservée. La tradition qui nous l'apprend est sanctionnée par des renseignements positifs puisés dans les archives antiques de lÉglise romaine. On sait qu'Anastase en a extrait le catalogue des donations de Constantin à plusieurs basiliques. Les présents que cet empereur a faits à celle de Sainte-Croix pour le service et la décoration du culte, étaient à peu près équivalents, suivant le calcul de Ciaconi (I), à une somme de l'tô.OOO écus d'or. La liste qui en contient le détail fait mention dune cassette d'or|, ornée de pierreries , dans laquelle fut renfermée la partie de la vraie croix donnée à cette église. Celte liste relate aussi quatre chandeliers d'argent, pesant chacun 80 livres, destinés à porter les lumières qui devaient brûler devant l'auguste relique (2).
Le privilège de garder ce précieux dépôt a formé dès lors l'essence morale de cette église. C'est à ce caractère principal que se coordonnent les particularités qui la distinguent. Son ancien surnom de basilique en Jérusalem aurait été à la fois superflu et bizarre, s'il avait eu seulement pour but de rappeler que la croix, en l'honneur de laquelle cette église est dédiée, a été plantée et retrouvée dans cette ville. Il était, au
GENETRICI . D . N . CO>STAN TI.NI . MAXIMI . VICTORIS CLEMENTISSIMI . SEMPER AVGVSTI . AVIAE . CONSTAT TIM . ET . CONSTANTI . BEATIS SIMORVM . AC . FLORENTIS SIMORVM . PRINCIPVM.
JVLIVS . HAXIJllLUNVS. V. C. COMES PIETATI . EJVS. SEUPER DICATIS.
(1) In Vit. S. Sylvestr.
(2) Eodcm tempore fecit Constantinus Augustus basilicam in palatio Sessoliaiio ubi de Ligno sanctae crucis posuit et in auro et gemmis conclusit... Constituitdoiia ista : candelabra anle l.ignum sanctiim liicenlia argentea quatuor, secundum nuinerum Evangeliorum , etc. Anastas., in Sylvestr.
200 citAPirnE x.
contraire, parfaitement choisi pour marquer, par une dénomination exceptionnelle, que cette basilique, dépositaire des reliques de la Passion, était assimilée à la ville sainte. Aussi futelle désignée sous un titre encore plus expressif : on la nommait simplement Jérmalem (1).
Il paraît que Timpératrice Hélène avait complété dune autre manière le caractère de cette église. C'est ce que nous apprend un vieux souvenir, qui se trouve consigné dans une longue inscription , placée sur 1 un dés murs latéraux de la rampe par laquelle on descend à la chapelle de Sainte-Hélène. Cette inscription n'est pas antique, mais elle a le mérite de résumer l'histoire de cette antique chapelle. Suivant une des traditions qu'elle a recueillies, le pavé recouvre une couche de terre que sainte Hélène a fait prendre sur le Calvaire. Cette pieuse pratique a commencé vers cette époque : saint Augustin en parle. Si Hélène en a donné l'exemple en faveur de sa basilique romaine , la prédilection quelle a témoignée par là même à cette église, était une suite naturelle de la destination qu'elle lui avait donnée. Elle a voulu que la croix , transplantée à Rome y retrouvât quelque chose du sol arrosé par le sang du Sauveur {'i).
Son vieux surnom de basilique de Sainte-Croix ne signifie pas seulement que cette église était érigée en souvenir de la croix. Suivant l'ancien usage, lorsqu'on donnait à un édifice religieux un titre qui se rattachait à des objets vénérés comme monuments de la grâce divine, cette dédicace n'était pas déterminée arbitrairement par quelque pieux fondateur, selon l'attrait de sa dévotion particulière. Elle était motivée par quelque circonstance notable, inhérente à cette église. La basilique de la Résurrection , à Jérusalem, a tiré son nom de son emplacement même. Les basiliques, qui portaient les noms des
(1) Ecclesiœ nomen dedicavit, Constantlnus, quaî nominatur usque in hodiernum diein Hierusalem. Anast., ibid.
(2) TerrâquesanclâmontisCalvariaBadvec(à,sii|)i-àquatnChiistisaiig:uiseffusus fuitrodemptioliishumanœpretium.ctijusquevigore in cœleslem Hierusalem mortalibus aditus patiiit, ad primiim iisquè fornicem re|)ieverat ex quo sacelliim ipsum, et loto hasilica ac universa urbs secundam Hierusalem meruit appellai i. {Extrait de l'inscript.)
MONUMENTS RKF.ATIFS A LA VIE PIEUSE. 201
martyrs, renfermaient leurs tombeaux , leurs restes, ou bien elles avaient été construites dans la maison qu'ils avaient habitée, dans la prison où ils avaient été détenus. Il y a donc lieu de eroire que , conformément à cet usage , le litre de basilique de Sainte-Croix a eu sa raison dans quelque fait matériel propre à cette église, et Ton n'en trouve pas d'autre que la possession des saintes reliques.
C'est aussi ce qui nous explique pourquoi , dans les anciens sacramentaires, la station du Vendredi-Saint était déjà fixée dans cette basilique. Ces rituels ne décrivent pas cette cérémonie, mais un ordo romain du moyen-àge donne à ce sujet quelques détails. Le Pape ne faisait pas l'office du Vendredi- Saint dans la basilique de Latran, quoiqu'elle fût son église propre, contiguë à son palais. Cet oflice y était célébré par un des cardinaux hebdomadaires. Le souverain-pontife descendait seulement dans cette basilique et s'y revêtait des habits sacrés; il se rendait ensuite processionnellement et pieds nus à la basilique de Sainte-Hélène, pour célébrer le mystère de la Passion devant la Croix, dans l'église qui représentait le Calvaire (1).
Cette cérémonie suppose que le fragment de la vraie croix était déposé dans une châsse ou armoire d'où l'on pouvait aisément le tirer tous les ans pour l'exposer à la vénération du clergé et des fidèles. Mais un autre usage existait déjà au iv^ siècle , comme nous l'apprenons de saint Paulin : on renfermait des reliques dans les murs mômes des édifices sacrés (2)* II paraît qu'à une époque très-ancienne, ce procédé a été employé pour conserver le titre de la croix. Quelques érudits croient que cette opération a eu lieu du temps de Sainte-Hélène; d'autres la placent dans la première moitié du v" siècle, sous le règne de l'empereur Valentinien III , qui a fait exécuter des ouvrages en mosaïque dans cette église (5). A cette
(1) Discalceatiis pergil (Papa) cum pioccssione, et omncs cum eo caiilai)do psalteiiiim us(iiie ad S. Cnicem. Bcnedictus, Canon. S. Pétri in suo Ordine romflno, apu(i Marieii.. t. III de Jntiq. eccles. Ritibus, lih. IV, c. XXIII. — Voyez aussi Mahillon. Mus. Italie, t. II.
(2) S. Paulin.. lipist. ô'2 ad Sever., et Poemat., 26.
(3) Valentifiiaiius III irapcrator filius Conslanlii Cresaris... in solulionom
époque, les invasions des Barbares faisaient appréhender que les pieux trésors ne fussent profanés ou enlevés. On tenait à les mettre en sûreté; ce n'était pas une précaution inutile que d'en déposer au moins une partie dans une cacliette murée, pratiquée vers la voûte des temples , à une hauteur où les perquisitions nétaient guère à craindre. Quoi qu'il en soit de l'époque, c'est dans une espèce de petite niche, hermétiquement fermée, située au sommet de l'abside de la basilique hélénienne, qu'une cassette en plomb, renfermant le titre de la croix, avait été déposée. Vers le milieu du xii« siècle, un cardinal titulaire de cette église, qui a été ensuite Pape sous le nom de Lucius II , a fait apposer sur cette cassette trois sceaux, avec ces mots : Gérard, cardinal de Sainle-Croix. Ces trois sceaux et celte inscription ont reparu lorsque la sainte relique a été retrouvée en 4492. Le cardinal Mendoza, archevêque de Tolède et titulaire de l'église Sainte-Croix, y faisait faire des réparations : les ouvriers, étant arrivés au sommet de l'abside, sentirent un vide. Ils avaient fait tomber par mégarde le bitume qui retenait les lettres d'une inscription en mosaïque; une brique fut remuée, une ouverture apparut, et c'est ce qui donna lieu à une découverte qui excita une vive émotion dans Rome. Sur la face de la brique, qui était tournée du côté du mur, on lut ces mots en caractères anciens : Tîtulus crucis .^ litre de la croix. Derrière cette brique, dans un espace vide, se trouvait une boîte en plomb, scellée de trois sceaux eu cire; la partie de devant présentait celte inscription , dont les lettres avaient aussi une forme ancienne : Ecce liynuin crucis, voilà du bois de la croix. La boite renfermait un morceau de bois portant les traces d'une extrême vétusté. Il n'était ni très-solide , ni entier; il avait environ deux doigts d'épaisseur ; sa longueur était dune palme et demie et sa largeur dune palme. Trois lignes y étaient écrites en caractères hébraïques, grecs et latins, qui formaient ces mots : Jésus Nazaréen Roi. Les caractères hébraïques étaient encore assez visibles : les lignes
voti sui ac matris Placidiae et Honoriae sororis opère vermiculato cam (basilicam) exornavit. Foir l'inscription placée dans ta rampe qui condtiit à la chapelle de Sainte-Hélène.
grecque et latine sont restées à peu près aussi distinctes quelles l'étaient alors. Dans la ligne grecque , le mot Roi n'avait que la première lettre B : le mot Rex , dans la ligne latine, manquait de sa dernière lettre.
Le récit de celte découverte a été fa'c par plusieurs auteurs contemporains présents à Rome. Ce sont : Lœlius Petronius et Etienne Infessura (1), dans les éphémérides de Rome, Léonard de Sarzanes (2), qui fut chargé dexaminer l'inscription , et Jean Brocard , maître des cérémonies de la chapelle pontificale, lequel a consigné, dans le registre où il écrivait les actions d'Innocent YllI (3) , les détails de la visite que ce Pape a faite à l'église de Sainte-Croix, quelques jours après la découverte du titre. Ces divers récits s'accordent et se confirment réciproquement pour les particularités les plus importantes.
Le cardinal Mendoza renferma le titre de la croix, sous verre, dans une custode d'argent, qui est celle-là même où nous le voyons encore aujourd'hui, sauf quelques ornements que la piété du cardinal Zurla y a fait ajouter de nos jours. La pierre qui fermait la petite niche , et sur laquelle sont écrits ces mots : titre de la croix , titulus crticis, a aussi été conservée ; on l'a fixée, en l'entourant d'une couronne, dans le mur de la chapelle où les reliques de la Passion sont déposées.
Indépendamment des preuves historiques, le monument sacré , dont nous parlons, offre des signes intrinsèques d'authenticité. D'abord, c'est une planchette de bois, ce qui s'accorde avec l'usage des Romains, que nous avons rappelé précédemment, et avec le texte de Sozomène, relatif à la découverte des reliques , dans la grotte sépulcrale du Sauveur. La couleur blanche, que cet historien a notée, s'est effacée; ce morceau de bois est brun, mais des taches de gris foncé s'y laissent apercevoir. On sait que le blanc de céruse tourne à cette nuance lorsqu'il a été décomposé par le temps. Nous avons
(1) Apud libr. Crux. triumph., lib. I. c. XI, de Bosio.
(2) Dans le manuscrit du Vatican , intitulé : Epistolœ diversorum , ad Volaterranum, portant le n" 3912. Ce document a été publié, ainsi que le suivant, par le P. de Corrieris.
(ô) Dans le manuscrit du Vatican, intitulé : Joannis Brocardi, etc.. et aliorum diariorxim , tomus V.
rappelé aussi que les Romains peignaient ordinairement en rouge les lettres des écriteaux officiels. Il n'y a plus de trace de cette couleur ; mais Petronius et Infessura, qui ont décrit ce titre à l'époque où il a été retrouvé, marquent expressément cette particularité : u On voit, disent-ils, que les lelties, j> après avoir été taillées, avaient été peintes en rouge (i). »
Le titre, comme nous Tavons dit, se compose de trois lignes: chacuned'elles correspond à une des trois langues employées dans cette inscription (2). Les lignes grecque et latine sont écrites, comme la ligne hébraïque , de droite à gauche. Quelques anciens monuments étrus(iues et grecs présentent cette singularité; mais il n'en est pas moins vrai que l'écriture de gauche à droite avait été généralen)ent adoptée par les peuples grecs et latins. Si ce titre n'était pas authentique, le fabricateur n'aurait pas osé, suivant toute apparence, s'écarter de l'usage reçu. Cet écriteau ayant été composé d'après l'ordre du gouverneur romain, il eût été naturel de croire qu'on y avait suivi, pour les mots latins et grecs, le procédé ordinaire. L'idée de tracer ces mots, suivant la manière d'écrire à laquelle les Hébreux étaient habitués , n'a pu venir, ce semble, qu'en Judée et au moment même de l'événement, afin que tontes les lignes de cet écriteau, principalement fait pour les Juifs, pussent être lues couramment par la partie de la population indigène, qui avait quelque connaissance de l'une ou l'autre de ces deux langues.
La ligne hébra'ique, très-visible encore du temps de Léonard de Sarzane, n'offre plus que des tronçons de lettres. Toutefois un savant rabbin, converti au Christianisme, a cru y retrouver les débris de ces mots : yazaréen roi de (les Juifs),
(1) Il)ique erant cavalœ, et dciude colore rubto tinctse infra scripline lilterae. Ephemer. gestar. fiomœ , apud bosiiim : la trionfante et gJoriosc croce, c. XI.
(2) Tribus linguis adscriptiis fuit titulus, Ilebrseà, quia hâc uteientur ubi sumpluiu supplicium; Gra>câ, quia hœc maxime familiaris essct Oi-ienti, ex quo Alexander Magnus eum subegisset, et Seleucidae sive Syro-Maccdones imperium illic tenuissent , ut Ptolemaei in jEfjypto; Latinâ autem, quia Judaea et Syria reliqua in Romanorum foret polestale, ex quo Tigranem vicerat Pompeius. Gep. Joan. Vossius, m Harmon. evangel., lib. II, c. 8.
écrits en langue syriaque vulgaire. Les Évangélistes ont désigné cette langue sous le nom dhébraïcjue , parce que c'était celle que le i)euple juif parlait à celle épociue (1).
Les caractères latins sont encore presque tous très-lisibles. 11 y a dans la ligne grecque une incorrection graphique assez notable; une des lettres, outre quelle n'est pas bien alignée avec les autres lettres du même mot, est tracée en un sens inverse de celui quelle devait avoir dans récriture de droite à gauche. Si les deux lignes grecque et latine sont de la même main, ce qu'il y a d'irrégulier dans la première, comparé à l'écriture plus correcte de la seconde, parait indiquer qu'elles ont été tracées par quelque employé romain moins exercé à former rapidement les caractères grecs que ceux de sa propre langue. Cette observation n'est pas inutile pour éclaircir une difficulté dont il sera question tout à l'heure. Dans lous les cas cette irrégularité graphique accuse la hâte avec laquelle ces lignes ont été écrites. Un faussaire les aurait tracées à main reposée, et il n'aurait pas commis la faute de placer une lettre à rebours. La ligne latine elle-même, quoique mieux conformée que l'autre, n'est pas exempte d'incorrection. Les deux premières lettres du mot REx dépassent les lettres de l'autre mot. En général , ce litre offre les traces d'une écriture qui a été improvisée au moyen d'un poinçon ou d'un couteau, sans qu'on ait pris le temps de soigner la forme des lettres. Un écriteau qui devait être placé au-dessus de la tête d'un condamné à mort, ne demandait pas grands soins, et, dans l'agitation tumultueuse avec laquelle on a pressé l'exécution de la sentence, les apprêts du supplice ont dû être accélérés.
Les objections qui ont été faites contre rauthenticité de ce monument, fournissent, lorsqu'on les examine bien, des présomptions en sa faveur. On a objecté, en premier lieu, que les caractères grecs exprimant le mot nazaréen, ne l'énoncent pas sous sa forme grecque , mais avec une forme et une désinence latine. Ceci s'explique aisément: la langue des hellènes, parlée , d'une manière probablement corrompue, par un certain nombre des habitants de la Palestine, s'y trouvait perpétuelle-
(1) Lettre de M. Drach au P. de Corrieris , du ôl diîcembrc 1830.
ment en contact avec la langue latine, qui était celle du peuple conquérant, des troupes et de l'administration. Il en devait résulter, à quelques égards , un mélange d'idiomes. C'est ce qui arrive ordinairement en pareil cas. Et en effet les savants ont signalé, dans les monuments de cette époque, plusieurs exemples de mots latins avec une forme grecque, et de mots grecs avec une forme latine (1). Ils ont remarqué en outre , notamment sur les médailles des colonies romaines, diverses inscriptions dans lesquelles les mots de ces deux langues sont entremêlés. Ajoutez à cela que le texte grec du Nouveau Testament renferme plusieurs mots réellement latins : ce qui prouve quils avaient passé dun de ces idiomes dans l'autre. Est-il étonnant que, dans ce croisement des langues, un adjectif de lieu , dérivé du nom d'une ville juive , ait été écrit en caractères grecs avec une forme latine dans un écriteau vulgaire , surtout si cet écriteau a été tracé , comme cela est trèspossible, par quelque scribe romain du prétoire de Pilate ? Cette particularité peut être comptée, au contraire, parmi les indices qui concourent à prouver que cette inscription est le litre original. Supposez en effet que vous vouliez fabriquer une inscription , destinée à reproduire le titre de la croix : que feriez-vous? Vous prendriez le texte de l'évangile qui le ra|)porte en entier; vous copieriez tout simplement le mot nazaréen, avec sa vraie forme grecque, tel quïl se trouve dans le texte de saint Jean, qui contient l'inscription placée au-dessus de la tète du Sauveur.
On a objecté, en second lien , que dans la ligne grecque du litre, deux lettres ont une configuration qui n'était pas encore en usage sous le règne de Tibère, au dire de quelques érudits des derniers siècles. Mais le progrès de la science a déplacé les limites qu'ils avaient i)rématurément posées; des matériaux nombreux, qu'ils ne connaissaient pas, ont été recueillis , examinés, comparés, et la critique, appuyée sur sa base élargie, a établi que la forme en question est beaucoup plus ancienne que ces savants ne l'avaient cru. Des monuments antérieurs
(1) Les inscriptions , qui Iburnissent la preuve des assertions contenues dans ce paragraphe et dans le suivant, trouveront place dans VAppendice du livre.
MOM'VKNTS nF.I.ATlFS A LA VIF. PIRISF.. 207
l'ont posilivement exhibée. Si celte forme, qui appartient à un genre d'écriture plus expéditif, s'est produite dans des inscriptions monumentales, dessinées posément et avec soin, à plus forte raison a-t-elle pu se rencontrer dans un écriteau exécuté à la hâte. Les papyrus trouvés dans les fouilles d'Herculanum ont aussi fourni à ce sujet de nouvelles lumières. Ils prouvent qu'avant l'année 79 de l'ère chrétienne, elle était déjà fréquemment usitée dus l'écriture cursive. Or, sans avoir vu le titre de la croix, il serait déjà raisonnable de présumer que ces lignes, rapidement tracées, ont dû offrir quelque point d'analogie avec ce genre d'écriture. Il y a donc encore une coïnci dence qui ressemble bien plus à une preuve qu'à une objection. Aucune raison solide n'a ébranle les bases sur lesquelles repose la vénération séculaire du monde chrétien pour les monuments sacrés que Sainte-Hélène a fait transporter de la grotte sépulcrale du Calvaire dans sa basilique de Rome. Ils ont triomphé de tous les doutes, comme ils ont échappé à toutes les causes de destruction. Ces reliques avaient reposé durant près de quinze siècles à l'ombre des paisibles murs de cette église, lorsqu'à la lin du siècle dernier une main sacrilège voulut les en arracher. En 1798, le Directoire de la République française, ayant fait envahir les États romains, essaya d'y organiser une république à sa façon. L'administration nouvelle, très-portée à imiter le gouvernement impie et spoliateur auquel elle devait son existence, convoita les trésors sacrés. Ces successeurs de Fabricius ne lui ressemblaient guère : ils furent tentés par les riches custodes de la basilique de Sainte-Croix. Les unes furent enlevées, les antres dépouillées de leurs ornements. On se contenta d'abord île ce pillage : ces hommes aimaient, avant tout, les sacrilèges lucratifs. Mais bientôt leur fanatisme irréligieux s'attaqua aux reliques -elles-mêmes. Celte croix, qui avait enseigné au monde une autre fraternité que celle de leur égalité menteuse, cette frêle planchette , sur laquelle la main qui livra le Christ à la mort se trouva avoir écrit son éternelle royauté, les importunaient. Ils sentaient là quelque chose qui menaçait leurs chaises curules, peureuses et mal assurées sur le sol tout chrétien de Rome. 11 fut donc enjoint au supérieur des moines qui avaient
desservi cette église , de livrer les clefs de la chapelle des reliques. Après avoir refusé courageusement, ce bon religieux fut obligé de céder à la force. Mais la clef principale avait été égarée à dessein : le préfet républicain ne put ouvrir les portes et n'osa pas les briser. Il renonça quelque temps après à son odieuse entreprise, obéissant peut-être à quelques remords de foi, souvent cachés au fond des âmes qui se croient incrédules. Le supérieur du monastère ayant redemandé instamment les clefs, on les lui rendit. Lorsque des jours plus tranquilles recommencèrent , les reliques furent replacées dans des custodes brillantes, dont les ornements sont aujourd'hui les jeunes emblèmes des antiques hommages de la chrétienté.
Je viens de présenter, avec une histoire abrégée de ces monuments , un sommaire peu complet des preuves qui en constatent Tauthenticité. Je m'assure que la plupart de ceux qui auront commencé à lire ces pages avec quelque pitié pour notre crédulité, reconnaîtront, en les finissant, qu'ils n'avaient aucune idée de Texamen critique auquel ces objets ont été soumis.
Les doutes, que Tignorance produit et (pie la légèreté accueille, n'ont pas le pouvoir de troubler les sentiments avec lesquels nous entrons dans le sanctuaire secret de la basilique de Sainte-Croix. Quelques visiteurs de Rome se plaignent que celte chapelle ne soit pas d'un accès facile. Il faut , pour y être admis , une permission papale , qui ne s'accorde pas indistinct tement. La présence d'un évèque ou de l'abbé du monastère est requise. C'est qu'il y a des choses qui ne peuvent être bien vues qu'à condition de n'être pas vulgairement visibles. Elles ne paraissent sous leur vrai jour que lorsqu'elles semblent sorties d'un nimbe mystérieux. Les personnes qui ne veulent les voir que pour les voir, n'ont pas droit de trouver mauvais qu'on ne les livre pas à une publicité peu respectueuse. Si les règles établies imposent quelquefois des privations à la piété elle-même, ce n'est pas elle qui en murmure : elle sait préférer à sa propre satisfaction les convenances des choses saintes. Il ne faut pas que Rome chrétienne soit une galerie dont on puisse visiter, en courant, tous les recoins. Elle doit avoir ses
pnrfes rései-vées, qui ne tournent pas sur leurs gonds devant chaque fantaisie d'une curiosité profane. Elle doit soigner le privilège quelle a de garder dans son sein la plus grande partie des instruuients de la Passion. Cette prérogative est un des traits caractéristiques de la métropole du Christianisme. Il convenait que, dans Téconomie monumentale de la religion, la piété eût son centre dans le centre de la foi. Rome satisfait ainsi, plus que ne peut le faiie aucune autre ville cliiétienne, cet instinct naturel de l'àme, qui, dans tous les oidros de choses, aime à voir de près les origines vénérées. Transporté dans la sphère delà piété, cet instinct recueille avec amour les émotions vives que produit, après dix-huit siècles, Tapparition des monuments primitifs de la Rédemption. Le voile du tem]is s'ouvre, le Golgolha se ra])pr()che, et quelque chose du cœur de saint Jean aux pieds de la croix passe dans le vôtre.
Les monuments originaires sont d'autant plus précieux que, dans presque tous les ordres de choses, les origines ne subsistent que dans l'histoire: les réalités disparues se sont transformées en simples souvenirs. Mais, grâce à Ronïe, nous pouvons encore toucher de nos mains les monuments primitifs de la piincipale partie du culte chrétien , qui consiste dans les sacrements. Les catacombes nous ont rendu les premiers baptistères, les premiers autels, les premières fables de communion, les premiers calices, vraisemblablement les premiers confessionnaux, les premières chaires sur lesquelles les pontifes siégeaient pour faire les ordinations d'évêques et de prêtres, pour distribuer la j)arole saiiite,pour bénir les fidèles. Vers la fin de sa vie, Grégoire XVI a voulu , malgré son grand âge, descendre dans les catacombes de Sainte-Agnès. Arrivé dans une de leurs églises, il a béni l'assistance, assis sur un de ces sièges pontificaux en tuf qui ont servi aux Papes du m' ou du lie siècle. Rome seule peutT)fi"rir de pareilles scènes.
Elle satisfait aussi, dans le domaine de la piété, un autre instinct social que la religion ne doit pas négliger. L'homme civilisé attache du prix aux choses les plus ordinaires, lorsqu'elles ont été au service des héros : les héros de l'Église sont les saints. Leurs maisons, leurs chambres, leurs vêtements, leurs meubles, disséminés dans les difiércnts quartiers
de Rome, y sont comme autant de foyers d'intéressants souvenirs. Au sommet, ou vers le bas de chacune des sept collines, vous pouvez visiter la maison de quelque saint des premiers siècles, convertie en église. Au pied du mont Viminal, (îelle de Pudens, où saint Pierre demeura; sur le Quirinal, celle de saint Gabinus et de sa fille, sainte Susanne , qui préféra le martyre à un mariage avec le fils adoptif de l'empereur Dioclétien ; puis, les maisons de saint Eusèbe sur le mont Esquilin : sur le Caelius , celle de sainte Cyriaque, où le diacre Laurent rassemblait ses pauvres; et, sur un autre point de cette colline, la maison des martyrs Jean et Paul, tués dans leur propre demeure à une place qui est encore marquée. La partie occidentale de l'Aventin a la maison paternelle de saint Alexis, et l'autre partie celle de sainte Sylvie, nière de saint Grégoire-le-Grand. Celle de sainte Anastasie est au pied du Palatin; l'appartement que saint Paul a occupé avec saint Luc, est a proximité du Capitole , qui renferme dans ses flancs le cachot souterrain d'où saint Pierre et saint Paul ont été conduits au martyre. Nous rencontrons , sur la rive gauche du Tibi e , les églises construites dans la demeure de saint Ambroise, et dans celle de sainte Paule, où saint Jérôme a reçu l'hospitalité : c'est là qu'il a commencé à former cette académie religieuse de dames romaines, type et premier essai d'un genre d'institution, dont les invasions des barbares arrêtèrent le développement. Les résidences de saint Grégoire II, des saintes Rufine et Seconde, de sainte Cécile, sont échelonnées sur la rive gauche du fleuve. Dans l'île du Tibre, la maison où saint Jean Calybite vécut caché pendant plusieurs années, est remplacée par un hôpital; les religieux de son ordre, qui ont fondé cet établissement de charité, avaient l'habitude de redire si souvent : Faites du bien, clicrs frères , que ces mots sont restés jusqu'à ce jour leur populaire et glorieux surnom. Dans d'autres quartiers de Rome, on a conservé les chambres angéliques de deux patrons de la jeunesse pieuse, Louis de Gonzague et Stanislas de Kostka, et celles où Brigitte de Suède , Françoise de Rome, Catherine de Sienne ont vu des choses que les âmes de chair et de sang ne peuvent pas même imaginer; et enfin les cellules apostoliques
MONUMENTS RKI.ATIFS A LA VIE PIEILSE. 211
des grands fondateurs dinstituts religieux, saint François d'Assise, saint Dominique, saint Ignace de Loyola , saint Philippe de Néri et saint Joseph de Calasanctius.
Rome pourrait fournir les matériaux d'un musée aussi moral que les autres musées sont poétiques. On y réunirait les objets qui ont servi aux saints, dans les usages même les plus vulgaires de la vie, depuis les fourneaux de la chambre de bains de sainte Cécile jusqu'aux hardes de sainte Catherine de Sienne, depuis le vieux escalier en bois sous lequel saint Alexis mourut inconnu dans la maison de son père jusqu'au confessionnal de saint Philippe de Néri, depuis la table antique sur laquelle saint Grégoire I" servait les pauvres jusqu'à celle où saint Charles Borromée a exercé le même olfice. Les convenances ne permettent pas sans doute de distraire tous ces objets des lieux où ils sont fixés ; mais si on les rassemblait dans un même local, les matériaux de ce musée seraient trèsnombreux. Je voudrais qu'on n'oubliât pas d'y faire figurer de grandes petites choses. Les Pères de l'Oratoire de saint Philippe de Néri ont conservé le reste du dernier morceau de pain, qu'a mangé cet homme, dont la bienfaisance, toujours subsistante est encore la mère nourricière de tant de familles. C'est un assez bon emblème dune charité qui ne finit pas, qu'une croûte de pain séculaire.
Les objets qui ont appartenu à quelque homme éminent, excitent un intérêt plus intime, lorsqu'ils ont servi dans les soins ordinaires de la vie, que s'ils avaient figuré dans une action éclatante. Cela parait d'abord singulier : mais, en analysant ce sentiment, on en découvre la source. Il se fait alors dans notre esprit une comparaison rapide entre ces petites choses et les grandes âmes qui en ont fait usage. Sous limprcssion que cette comparaison produit, nous remarquons avec joie que le côté élevé de notre nature n'est pas rabaissé par les assujettissements de la vie matérielle. Ceci est encore plus sensible lorsqu'il s'agit des saints. Les deux extrêmes de l'existence humaine sont les extases de l'amour divin et les menus soins du corps : sainte Thérèse raccommodant sa sandale après ses élans séraphiques, résume ce contraste. C est là ce que nous saisissons, lorsqu'il nous arrive de toucher de nos
212 CIIAI'ITUE X.
mains le bagage terrestre des anges qui ont passé en ce monde. Les pensées quii nous suggère viennent alors se refléter sur les plus vulgaires objets qui soient à notre propre service. Nous savions déjà, mais alors nous sentons mieux que tout cet attirail de la vie matérielle n"est que la cage, dorée quelquefois, mais toujours bientôt brisée, de cet aigle éternel (juon appelle lame.
Mais, outre les objets matériels destinés à satisfaire, dans Tordre de la piété, les instincts de la nature humaine, 1Église catholique, et Rome, en particulier, ont emprunté, dans le même but, à la société civile certains usages qu'elles ont transformés et spiritualisés. Il en est un qui se produit chez tous les peuples, dans quelques circonstances solennelles. Ce sont les marches triomphales , les convois de la gloire. Cette forme sociale du patriotisme humain, adaptée par TÉglise à des sentiments dun autre ordre, y a reçu lenijireinte du caractère grave et doux que la religion commuuiciue à tout ce qu'elle touche : de là les processions proprement dites et les stations.
Les stations sont, en quelque sorte, des processions dans le temps. Durant l'espace de seize ou dix-sept siècles, les chrétiens de Rome ont été convoqués, chaque année, à cerlains jours, pour visiter les églises des martyrs. Chaque génération défile périodiquement devant leurs tombeaux. Cet iisag > a eu ses commencements dans les réunions des catacombes. Nous voyons, par les anciens calendriers, qu'on célébrait déjà les anniversaires de la mort des martyrs, cest-à-dire, de leur vraie naissance, pour ])arler le langage de l'Eglise. Dans ces réunions, les chrétiens s'animaient pour les saints combats, et se revêtaient, suivant l'expression de saint l^aul, de larmure du salut. C'est pour cela qu'on leur a dontuî le nom de stations, qui désigr)ail, dans la langue des Romains, les postes militaires (1), Après la paix de lÉglise, le pape saint Hi-
(1) u Slaliodp mililapi exemple rionjen accepil. nam et iflilitia Dei siimus, >' iifiquè iiulla lœtitia sivc Irislitia obvenieiis.castiis slaliones militiim rescinr> (lit. » TertulljàiK, lil). de Orat., c. 19. — Le même écrivain dit ailleurs : « Vcnit de exitu Doniiiii quem ctsi semper commemorari oportel sine diffe- » i'enlià horaruui, iDii'fiisius tameu, çiim ej stcuiidijm ipsiim statiouis vocar
MONLMF.NTS KKl.ATirs A I.A Mi; PlEfSE. 213
Inire, dans lo v" siècle, fit un règlement relatifs celte partie du culte (I ), et , dans le siècle suivant, saint Grégoire !"■ dressa un tableau des églises et des jours où les stations devaient avoir lieu (2). Sauf quelques modifications, ce tableau sert encore de règle aujourd'hui. Les amis des antiquités ecclésiastiques regrettent (jue celte liste si ancienne ne soit pas gravée sur un des murs de l'église de Sainte-Sabine , au mont Aventin , dans laquelle s'ouvrent , au moins depuis cette époque, les stations du Carême (ô), et qui a entendu plusieurs homélies de saint Grégoire. Il serait digne des Dominicains, possesseurs de cette église, de réunir ce tableau stational aux autres souvenirs de ce grand Pape, déjà retracés dans le ciiœur de cet antique édifice.
Les rituels du moyen-âge ont décrit avec quelque détail le cérémonial des stations. Le clergé et les fidèles s'assemblaient
• biilum aiidicimus. Nam et milites mmqiu'im iminemores sacramenti , magfîs » slatioiiilxis parent. >> Lib. de Jejwi., c 10 — • Cette étymolofjie se produit dans la collecte du sacramentaire de saint Giégoire I, qu'on récite encore le jour de Touvertuie des stations du Carême, le Mercredi des Cendres : « Con- » cède nobis, Domine , prœsidia m//iY<œchrisliana; sanctis inchoarejejuniis, « ut contra spirilalcs nequitias put/naturi, continentiae muniamur auxiliis. n — Jean le Diacre, en parlant des stations, du temps de saint Giégoiie, se «ert d'expressions conformes à cette même étymoloî^io : » Sequebalur exercitux
• Domini ulti'à citràque Gregorium prîeeuntem.... quibus illc , utpotè. doctor
• ctelestis miUliœ , cunclis dumtaxat arma s])iri(alia suggerebal. » In fit. S. Gregor., lib. II, e. 19.
(1) In urbe Roma constituit ministerinles, qui circuirent constitutas stationes. Anast., m Hilar.
(2) Slationcs per Basilicas vel bcalorum martyrum cœmeteria, secundum quod hactenùs plebs Romana quasi eo vivente discurrit, sollicilus ordinavil. Joan. Diacon., m Fit., S. Gregor., lib. II, c. 18.
(ô) La station du premier dimanche de l'Avent a été très-anciennement fixée à Saint-Jean-de-Latran., la première des basiliques. Mais, après l'addition des quatre fériés préliminaires, saint Grégoire établit, suivant Ugonio , la station du Mercredi des Cendres à Sainte-Sabine, parce (|ue cette église se trouvait dans la première des quatorze régions ou quartiers de Rome : « Dei)utô per » quella In chiesa di S. Sabina, per essere nella prima regione di Roma. » Ugon., JJislnr. dclle Stazioni, Roma , 1S88. — Suivant Piaz/a. saint Grégoire établit ou confirma la station dans celle église : Pose n vi confirma. Eortolog. Roman. , p. 52. — Voyez aussi sur les stations la notice de Seltele, intitulée : Notizie compendiose délie sagre stazioni, etc.
214 CIIAPITHF X.
d abord dans une église, d'où ils partaient en procession pour se rendre à celle où la station devait être célébrée. Le pontife y chantait la messe. Avant la communion , le sous-diacre ré- ^ionnaire, cest-à-dire, du quartier, sadressant au peuple, disait à haute voix : <> Demain la station sera dans telle ou >• telle église (1). > A la fin de loflice, un acolyte trempait un flocon détoupes dans Ihuile de la lampe, le portait au palais pontifical, et disait au Pape en le lui présentant : >; Aujour- » dhui la station a eu lieu dans léglise de tel ou tel saint, >' qui vous salue. > Le Pape répondait : <> Grâces en soient -> rendues à Dieu. > On tenait en réserve ces étoupes pour en faire un coussin qui devait, après la mort du Pape, être placé sous sa tête dans son sépulcre ("2). Quelle qu'ait été Torigine de cet usage, aimons à y voir un emblème de ces bonnes œuvres de peu d'apparence que le juste recueille dans les stations du pèlerinage de cette vie, qu'il cache dans l'humilité, comme dans une armoire secrète, jusqu'à ce que les anges viennent les en tirer, pour former au dernier moment l'oreiller de chaque âme qui s'endort dans la paix de Dieu.
On portait, dans ces processions, des croix spécialement affectées à cette cérémonie. Les croix stationales étaient celles de Latran, de Saint-Pierre et de Sainte-Marie-Majeure. Il en existe encore deux à Sainl-Jean-de-Latran (5).
On croit que les processions stationales ont commencé à tomber en désuétude pendant le séjour des Papes à Avignon. Plusieurs des anciens usages de Rome se sont ressentis de cette absence momentanée de l'esprit conservateur que la papauté porte avec elle. Mais, si ces processions n'ont pas été rétablies, l'antique institution à laquelle elles se rattachaient, est restée. Les stations ont toujours lieu pendant l'Avent, le Carême, le temps Pascal et quelques autres jours (4). De tous
(1) Crastinâ die veniente statio erit in ecclesiâ, etc. Ordo rom. Benedicti. n"ôA.
(3) Ad mortem facit (ciibicularius) ex eis pulvilluni et ponit siib capite ejus in sepulcro. Ibid.
(3) Voir Ciampini. fêter. Monim.. lil). II, c. 6.
(4) Les jours de station sont, 1" les dimancesdel'Avenl, la vi(jile et les fêtes de Noël, celles de la Circoncision et de TÉpiphanie; 2" les dimanches de la
les quartiers de Rome, les fidèles vont alors visiter les étj;lises slationales : le service divin s'y célèbre avec une solennité particulière.
Il existe, entre autres, un signe assez reniar(}uable de la fidélité avec laquelle on respecte l'ordre anciennement fixé pour les fêtes stationales. Dans lonîce de la nuit de Noël, les commémorations particulières de saints se taisent devant le grand nom qui remplit la liturgie : mais, par une exception unique, le nom de sainte Anastasie a le privilège de retentir à fautel dans les oraisons de la messe de l'aurore. L'anniversaire de son martyre coïncidant avec le 25 décembre, les chrétiens de Rome ont commencé , peu de temps après sa mort, à s'assembler ce jour-là près de son tombeau. Depuis lors cette réunion n'a pas été remise à un autre jour : elle reste entrelacée à la solennité de la naissance du Christ. La station de IS'oël, pour la messe de l'aurore, a lieu dans lÉglise de cette sainte, construite, suivant l'opinion commune, sur l'emplacement de sa maison. Cette station offre un de ces rapprochements que Rome seule peut fournir. L'antique église de Saiiite- Anastasie est située au pied du mont Palatin. Lorsque vous allez y assister à l'office de Noël au point du jour, vous apercevez sur cette colline, dans l'ombre du crépuscule, de grands pans de muraille et de vieux arceaux ruinés. Ce sont les restes du palais des Césars : c'est de là qu'est sorti le décret d'Auguste pour le dénombrement de l'empire, qui conduisit la Vierge de Nazareth à Tétable de Bethléem.
Le caractère de Rome répand aussi sur l'usage des processions, commun à toute l'Église catholique, un intérêt (jue beaucoup de personnes ne peuvent pas saisir, parce qu'elles ne connaissaient pas assez les rapports des monuments de Rome anti(jue avec l'histoire du Christianisme. Ds font surgir de temps en temps des rencontres qu'on pourrait appeler des accidents sublimes , si ce n'étaient pas des choses naturelles à cette vieille terre, sillonnée dans tous les sens par la gloire des hommes et les grandeurs de Dieu. Je prendrai pour exem-
Septiiafjiîsime. de la Sexagésime et de la Qiiin(|iiaf;ésime. chaque jour du Carême et de l'octave de Pâques, la fête de rAscensioii , la vigile, la fôle et l'octave de la Pentecôlc ; 3" les jours des (Juatre-Tcmps et des Rogations.
pl(3 la procession qui a eu lieu lorsqu'on a reporté les restes (le sainte Domitille et des saints Nérée et Acliillée dans leur église, sur la voie Appienne, près des thermes de Cara- «■alla.
Flavie Domitille, vierge chrétienne du premier siècle, est la plus ancienne religieuse, appartenant à la haute classe de la société, dont le nom soit connu. Elle était nièce de l'empereur Domitien. Convertie à la foi par deux de ses serviteurs, Nérée et Achillée, elle fut exilée avec eux dans l'île Pontia (4). Après de rudes souffrances, Nérée et Achillée, ramenés en Italie, furent décapités à Terracine. Domitille avait eu aussi la pernjission d'habiter cette ville. Elle y vivait dans la retraite avec quelques compagnes, toujours intrépide contre les séductions et les menaces, lorsque des persécuteurs du Christianisme mirent le feu à son appartement : sa maison fut comme le bûcher d'un holocauste , d'où son âme monta au <;iel. Ses ossements, recueillis par les chrétiens, ainsi que les restes de ses deux serviteurs, furent rapportés à Rome et déposés dans une crypte située près de la jonction de la voie Appienne et de la voie Ardéatine. Il paraît que cette crypte faisait partie d'une propriété de Domitille. Le (juatrième siècle y posséda une basilique sous le titre de Fasciola {"l). Plusieurs antiquaires le font dériver du nom d'une dame romaine, fon<latrice de cette église. Suivant quelques autres, cette dénomination aurait été attachée à cette place à l'époque
(1) Un savant distingué , M. ral)bé Eichoizor, aumônier d'un réffiment suisse au service de Na[)lcs, a retrouvé dernièrement dans Pile de Ponlie la grotte de sainte Domitille. Il doit pulilier une notice sur ce monument.
(2) L'épilaphc suivante, dont la date consulaire coire.spoud à l'an 377, fait mention de cette église :
. . . CINNAMIVS OPAS LECTOR TI TUIJ FASCIOLE AMICVS PAVPE RUM.
. . . QVI VIXIT ANN . XLVI . MENS . Vil . D . Vim . DEPOSIT IN PACE . . . . GRATIANO MU ET MEROBAV DÉ CONSS.
Cotte pierre sépulcrale a été trouvée sous le pavé de la basilique de Saiul- Paul,en 1831.
MO.NCMF.NTS ni-I.ATII'S A I.A ViF, riKlSE. 217
nit^nie du martyre de saint Pierre, qui aurait passé par là dans le long circuit qu'on lui a fait faire en le conduisant au supplice. Il avait les iauii)es uieurlrios par les fors qu'il avait portés dans son cachot. Les bandes {fasciœ) qui couvraient ces plaies, seraient tombées en cet endroit, que les chrétiens auraient désigné dès lors sous le nom de haudehtto., donné pins tard à la basilique elle-ménio. Cette église se trouva , au xm'' siccle, dans un tel état de dégradation matérielle, que le jiape Grégoire IX crut devoir transférer les corps des saints martyrs dans la diaconie de Saint-Adrien, au Forum. Mais la vieille basilique, veuve de ses hôtes sacrés, ne perdit pas son titre d'église cardinaliste. Dans les dernières années du xvi^ siècle, un illustre ami des antiquités ecclésiastiques, Baronius, promu au cardinalat, pria le pape Clément VIII de lui attribuer cette église, précisément, parce quelle était en ruine et quil voulait la restaurer. Comme il nétait pas riche, il dut contracter à cet effet une dette considérable. L'édifice fut reconstruit, l'abside et le sanctuaire furent particulièrement l'objet de soins réparateurs, éclairés par l'archéologie. Les murs intérieurs se couvrirent de fresques, retraçant l'histoire de Domitille, de Nérée et d'Achillée. Lorsque leur antique demeure eut été ainsi préparée à les recevoir de nouveau, Baronius obtint du Pape la permission d'y reporter leurs reliques.
On organisa, à cet effet, une procession, qui reproduisit niieux que toute autre, à raison de certaines circonstances particulières, les anciens triomphes sous une forme chrétienne. Pour les Romains, Domitille n'était pas seulement une sainte, elle était une concitoyenne illustre, appartenant à la famille Flavienne, vieille souche de grands hommes. L'amour de la cité, l'esprit municipal, toujouis si vivant dans Roiuc, à toutes les époques, s'unissaient, dans cette fête, aux sentiments de la piété. L'héroïque vierge avait été la nièce de Titus, le meilleur des empereurs pa'icns. Elle se trouvait aussi avoir une place parmi les ancêtres du premier empereur chrétien, de Constantin, • 'su de cette même famille Tlavienne. Les souvenirs les plus j)urs de Rome antiijue, les souvenirs les plus triomphants de Rome chrétienne , venaient se relleter
sur sa couronne de martyre. Sur la route que la procession devait parcourir, entre le Capilole et le Colysée, restaient debout trois arcs de triomphe, échelonnés sur l'antique voie sacrée. Deux d'entre eux, contemporains des empereurs, parents de Domilille, avaient été érigés en leur honneur. Le cardinal Baronius, organisateur de cette fête, profita d'une manière heureuse de ces particularités Elles lui inspirèrent quelques-unes de ces inscriptions historiques qui tiennent de Ihymne, comme on sait les faire à Rome, terre classique de ces strophes de l'histoire.
La procession partit de l'église de Saint-Adrien, bâtie sur l'emplacement de la basilique de Paul Emile. Cent enfants , tenant à la main des trophées emblématiques , les humbles Frères de l'Oratoire entourant l'étendard triomphal, les catéchumènes et les orphelins, ces heureux captifs de la foi et de la charité, substitués aux prisonniers de guerre qui figuraient, chargés de chaînes, dans les triomphes antiques, les pacifiques légions des congrégations religieuses, le collège romain, accompagné des collèges germanique et maronite , jeunes députations de l'Occident et de l'Orient, les paroisses, remplaçant les tribus; les clergés des basiliques avec leurs pavillons, vieilles familles patriciennes de la Rome spirituelle , précédaient le char, sur lequel étaient posés, à l'ombre d'un magnifique dais rouge , les ossements sacrés de ces triomphateurs d'outre-tombe. Dans toutes les rues où la procession devait passer , la façade des maisons était émaillée d'inscriptions et de bouquets. On fit un circuit autour du Capilole pour y arriver par le grand escalier qu'a dessiné Michel-Ange. Au pied de cette colline, le sénateur, les conservateurs, les princes romains , vinrent recevoir les martyrs et porter le dais. Le roulement des tambours, le son des trompettes, les décharges de l'artillerie, annoncèient le moment où Domitille et ses deux compagnons montaient au Capitole. Des inscriptions placées sur les chevaux de Castor et de Pollux qui gardent l'entrée au haut de l'escalier, expliquaient la pensée de ces démonstrations. Elles étaient ainsi conçues :
A sHÏute Flavie Domitille, en mémoire du Capitole, purifié
MONUMENTS RELATIFS A I.A VIE PIKISE. 21 î>
du triste culte des démons par une restauration plus heureuse que celle qui y fut faite par ses parents Flavius Vespasien et Domitien, Augustes (1).
Le Sénat et le peuple Romain à sainte Flavie Domitille, vierge et martyre romaine, qui, en se laissant consumer par un incendie pour la foi du Christ, a plus contribué à la gloire de la ville que ne l'ont fait ses parents Flavius Vespasien et Domitien, Augustes, en réparant à leurs propres frais le Capitole, que deux incendies avaient consumé (2).
Sur la place du Capitole, en avant de la statue équestre de l'empereur Ântonin, on avait élevé un autel, dont les quatre colonnes formaient un arc de triomphe : les reliques y furent déposées pendant qu'un évéque récita loraison des martyrs. La procession reprit ensuite sa marche en descendant lautre revers du Capitole, et rencontra, à l'entrée de la voie Sacrée, que suivaient autrefois les triomphateurs, Tare de l'empereur Septime-Sévère. Il portait ces inscriptions :
Le Sénat et le peuple Romain aux saints Flavie Domitille, Nérée et Achillée, excellents concitoyens, pour avoir illustré le nom Romain par leur glorieuse mort, et avoir acquis par leur propre sang la paix à la république chrétienne (5).
Le Sénat et le peuple Romain aux saints Flavie Domitille, Nérée et Achillée, invincibles martyrs du Christ, pour avoir décoré et orné la ville par un éclatant témoignage de la foi chrétienne (4).
(1) s. FL. DOMITILLAE V. ET M. HO. OB CAPITOLIUM AB INFELICI DAEMONUM CTLIU FELICIUS EXPLRGATCM QUAM AB EJUS GE.MILiniS FL. VESP. ET DOMIT. A. A.
(2) S. P. Q. R. S. FL. DOMITILLAE V. ET M. KO. QIOD MAJOUEM CRBI GLOniAM ATTULERIT INCE.NDIO IPSA PRO CHRIST! FIDE CONSl'MPTA QUAM UTERQLE FL. VESP. ET DOMIT. A. A. GENTILES SUI CAPITOLIO BIS INCENDIO CONSUMPTO PROPRIIS SUMPT. RESTITUTO.
(ô) S. P. Q. R. SS. FL. DOMITILLAE, NEREO ET ACHILLEO OPTIMIS CIVIBI'S SUIS OB NOMEN ROMANUM GLORIOSA MORTE ILLUSTRATIM , PARTAMQUE CHRISTIANAE REIP. PROPRIO SANGUINE TRA.NQUILLITATEM.
(4) S. P. Q. R. SS. FLAVIAE DOMITILLAE, NEREO ET ACHILLEO IN- VICTISSIMIS JESU CHRISTI MARTYRIBUS, OB URBEM PRAECI.ARO CHRIS- TIANAE FIDEI TESTIMONIO DECORATAM , ORNATAMQUE.
Mais un autre monument, qui offrait un plus haut intérêt, devait concourir à ce triomphe chrétien. Quelques pas plus loin, l'arc de Titus apparut. On sait quil avait été dédié à ce prince, comme vainqueur de la Judée : les bas-reliefs représentent la cérémonie de son triomphe , dans lequel figurent des prisonniers hébreux, des vases sacrés du temple de Jérusalem, les trompettes d'argent qui annonçaient le jubilé, la table des pains de proposition et le chandelier à sept branches. Cet arc de triomphe n'était donc pas seulement un monument de famille pour la nièce de cet empereur, c'était aussi, sous un rapport, un monument chrétien : car Titus avait été le ministre de la justice de Dieu, en détruisant, selon la prophétie de Daniel, la ville dé'icide. Les inscriptions qui furent placées sur cet arc, sont superbes. Celles que l'ancienne Rome faisait graver sur les monuments de triomphe, rappelaient qu'ils avaient été dédiés à tel ou tel personnage, pour avoir agrandi l'empire du peuple romain, imperio popuii Romani pj-opagato. Une formule semblable fut insérée dans une des inscriptions en l'honneur de Domilille, mais elle y fut appli(iuée à l'empire des âmes :
Cet arc triomphal , décerné et érigé autrefois à Titus Flavius Vespasien , Auguste, pour avoir ramoné la Judée rebelle sous l'empire du peuple Ilom.iin, le Sénat et le peuple Romain le décernent et consacrent plus heureusement à la nièce du même Titus, sainte Flavie Domitille, pour avoir accru et propagé la religion chrétienne par sa propre inor-t(l).
L'autre inscription n'est pas moins belle :
Le Sénat et le peuple Uomain à Flavie Domitille, vierge et martyre, nièce de Titus Flavius Vespasien , Auguste, laquelle, par l'effusion de son sang et de sa vie pour la foi, a sacrifié à la mort de Jésus-Christ plus glorieusement que cette mort n'a
(') s. p. Q. R. TRIUMPHALEM HUNC ARCUM OLIM TITO FI,. VESP. AUG. OB TUJIULTUANTEM JUDAEAM IMP. POP. R. RESTITIITAM DECRE- TUM ET ERECTUM, S. FL. DOMITILLAE EJUS NEPTI OB CHRISTIANAM REMGIONEM PROPRIA MORTE ALCTAM PROPAGATAMQUE MUI.TO FEMC1U3 NUiNC DECER.MT CONSECRATQUE.
MONUMENTS REl.ATII'S A I.A VIE l'IElSE. 2121
été vengée par le même Titus lorsquil a détruit Jérusalem par Tordre de Dieu (1).
A mesure (}ue la j)rocession avançait, rintérét, provenant (les construetions antiques qu'elle j'eneontrait, allait croissant. En suivant la voie sacrée, elle se trouve en face dun monument qui est reste debout comme une borne destinée à fermer les trois siècles de persécutions, dont les tombeaux de Domifille et des deux autres martyrs avaient marqué le co7nmencement. C'est l'arc érigé en l'honneur de Constantin, après ses victoires sur Maxence et sur Licinius. Les ossements de Domitille durent tressaillir en rencontrant, dans ce monument de sa famille, le premier monument du premier empereur chrétien, en passant enfin sous un arc de trion^phe qui s'était élevé dans le triomphe môme du Christianisme. Ses inscriptions disaient :
Le Sénat et le peuple Romain à sainte Domitille et aux sainîs Nérée et Achillée : dans celte même voie sacrée, où plusieurs empereurs romains. Augustes, ont triomphé des provinces soumises à l'empire du peuple Romain, ces martyrs triomphent d'autant plus glorieusement qu'ils ont vaincu, par la supériorité de leur courage, triomphatfurr; eux-mêmes (2).
Le Sénat et le j euple Romain à sainte Flavie Domi' ile : douze empereurs, Augustes, ses parents, ont illustré parleurs actions éclatantes la famille Flavienne et la ville de Rome : mais elle a répandu à elle seule un plus beau lustre sur l'une et sur l'autre, en abandonnant pour le Christ l'empire et la vie (3).
Le cortège, passant ensuite entre le Colisée et les débris du
0) s. p. y. K. KL. DOMITIL. V. ET M. UOM. TITI FL. VESP. AUG.
NEPTi gron JESL' chiusti mohtem ab eooem tito eveksis jekoso-
LYMIS DIVINO CONSILIO VENDICATAM IPSA SANGUINE SUO VITAOIE PRO EJt'S FIDE rUOETSIS Gf-OniOSHS CONSECHAVEIIIT.
{-) S. P. Q. «. SS. FL. DOMITIELAE, NEllEO ET ACIIIEI.EO VIA SACRA QUA PLI:RES nOM. I-IPP. A. A. DE SIIIACTIS IMP. PO. KO. PUOVINCIIS TUILMPIIARLNT DE IPSIS TRIl MPHATOIUBUS QUANTO FOUI IIS SLPEUATIS TANTO GEORIOSUS TRIUMPHANTIBIS.
(5) S. P. Q. R. S. FL. DOMITILLAE V. ET M. ROM. QFOI) GENTEM FLAVIAM IRRESIQUE A XII RO. IMPP. A. A. GENTILIBIIS SUIS REBIS PRAECLARÈ GESTIS DECORATAM INA ClIM IMPERIO VITAQUE PRO CHR1ST(» TRADJTIS O^NMM PHAECLARISSIMÈ ILLUSTRAVERIT.
palais César, suivit la voie Appienne et arriva à l'antique église dont les souterrains avaient fourni aux trois martyrs leurs premiers tombeaux. Ils furent reçus à l'entrée par le cardinal Baronius, accompagné d'un grand nombre de membres du sacré collège. Au moment où les saintes reliques passèrent sous la porte, il entonna l'antienne : Entrez^ saints de Dieu. Une oraison funèbre, d'un genre peu vulgaire, les attendait dans l'église. Baronius avait fait graver sur un marbre de l'abside l'homélie que saint Grégoire I" avait préchée dans cette même église, pour la fête anniversaire de ces saints, dix siècles auparavant. Nous la lisons encore aujourd'hui au-dessus de la chaire antique, qui contient probablement quelque partie de celle sur laquelle ce grand orateur était assis en prononçant ce discours; j"e<i citerai le passage suivant : <■ Les i> saints, prés du tombeau desquels nous sommes réunis, ont '< foulé aux pieds, en le regardant du haut de leur àme, le » monde florissant. La vie pour eux était longue, le bien-être » assuré, la paix continuelle, et pourtant ce monde, tout )• fleuri qu'il était en lui-même, avait déjà séché dans leurs » cœurs. Voilà qu'aujourd'hui il a séché en lui-même, mais
• c'est seulement dans nos cœurs qu'il fleurit encore. Partout >. la mort, le deuil, la désolation,- nous sommes frappés de
• toutes parts, de toutes parts nous sommes remplis d'amer- >• tume, et cependant, aveuglés par nos désirs charnels, nous >• aimons les an)ertumes mêmes de ce monde, nous le pour- 11 suivons, tandis qu'il nous fuit, nous nous attachons à lui,
• lorsqu'il tombe. » Ces éloquentes paroles, mises à la suite des inscriptions consacrées aux trois martyrs, complètent dignement la pompe triomphale qui leur avait été décernée : car toutes les fêtes chrétiennes doivent avoir un épilogue moral qui convienne à tous les temps. Le monde, quoique plus paré, plus fleuri aujourd hui qu'il ne Tétait dans le siècle de saint Grégoire, n'a pas cessé d'être une chose qui touibe. Dans la destinée des fleurs qu'il produit, il n'y a toujours rien de durable que les ruines où elles naissent. Les arcs de triomphe ressemblent beaucoup à des tombeaux, à moins qu'ils ne figurent la seule victoire qui metle sous nos pieds tout ce qui n'est immortel que dans le passé.
MONCMENTS RELATIFS A I.A VIE Pli;USE. 223
Les personnes qui ne comprennent pas lulilité morale de ces fêtes religieuses me semblent encore plus singulières que celles qui n'en sentent pas le caraelère poétique. Une sentence morale , écrite avec du noir et du blanc sur les murs nus d'une salle quelconque, leur semble une fort bonne chose : elles ne veulent pas voir que ces processions sont des inscriptions animées, qui rendent, par leurs signes mobiles et variés, par leurs évolutions, leurs chants, leurs emblèmes, mille nuances du sentiment religieux que l'alphabet est impuissant à exprimer.
Toutes ces cérémonies romaines ne sont pas sans doute aussi favorisées par les circonstances que celle que nous venons de décrire : mais plusieurs autres, telles, par exemple, que la procession des pèlerins à Saint-Pierre, le Jeudi-Saint, et celle des confrères de la Croix, au Colisée, ont un caractère spécial qu'on pourrait appeler le timbre de Rome. Ce caractère se fait sentir dans celles mêmes qui sont communes aux autres villes catholiques. Rome a deux processions bien remarquables, celle de la Saint-Marc et celle de la Fête-Dieu. La première, cérémonie de pénitence, correspond au côté triste et douloureux de la vie humaine, la seconde, toute radieuse, représente spécialement la transfiguration future. Mais, outre cette signification générale, la pensée se reporte sur certains détails historiques, qui ne sont pas indifférents pour la piété chrétienne. Que rappelle la première de ces processions, qui va d'une basilique du iv" siècle à une autre basilique de la même époque, de celle de Saint-Marc à celle de Saint-Pierre? Saint Marc, (jui a été le disciple chéri de saint Pierre, qui a écrit l'Évangile sous sa dictée, allait souvent le voir, lorsqu'il n'habitait pas sous le même toit. Cette intimité de l'apôtre et de l'évangélisle, si brièvement retracée dans rhistoire,cet épisode en quelque sorte domestique du grand fait de la prédication chrétienne, semble se perpétuer dans celle députation annuelle qu'une de ces basiliques envoie à l'autre, à peu près comme le repas que les Dominicains et les Franciscains prennent chaque année en commun, continue le baiser fraternel de saint Dominique et de saint François d'Assise. C'est un mérite particulier de plusieurs usages religieux que de conserver la mémoire de certaines choses humbles et douces, qui ont à peiue ob-
22't CHMMTRE X.
tenu une petite place parmi les récits éclatants de Thistoire. Quant à la procession générale de la Fête-Dieu, sous la colonnade du portique qui entoure la grande place du Vatican, l'enceinte qu'elle parcourt, évoque autour d'elle le souvenir de la première procession qui ait été faite par des chrétiens. Celle-ci a eu également lieu au Vatican, dans une fête aussi, mais dans une fête dont Néron avait été Tordonnateur. Plusieurs dentre eux, destinés à èlre dévorés par des chiens, défilèrent, revêtus de peaux de bêtes, dans ces mêmes lieux où nous suivons du regard cette longue rangée de chasubles d'or et de tuniques de lin. Des flambeaux, emblèmes de la lumière céleste, y ont succédé aux clartés de cette nuit infernale, où d'autres chrétiens, enduits de poix, servaient de torches. A la place du char que Néron, habillé en cocher, s'amusait à faire rouler sur ces prés sanglants, nous voyons s'avancer, sur un pavé de fleurs et de palmes, uu autre char surmonté d'un autel, où le pontife, prnslerné devant l'hostie, demande la grâce d'une charité sans bornes. Quelques peintres ont représenté la procession de la Fête-Dieu au Vatican : n'est-il pas à regretter <iu'aucun deux n'ait eu l'idée de lui donner pour pendant un tableau retraçant l'autre procession? En général, les artistes modernes ont reproduit séparément les scènes de^ temps de persécution, et celles des temps paisibles, qui se sont accomplies à la même place; ils ont craint de les nietlre, les unes à côté des autres, dans des peintures à plusieurs compartiments. Je crois qu'ils ont été abusés en cela par la fausse idée que l'unité des temps doit régir despof iquemenl la peinture sacrée. Les artistes du moyen-âge, plus profondément pénétrés du sentiment chrétien, entendaient autrement la liberté de leur art. Je laisse aux hommes compélents le soin de juger si le genre de combinaison qui vient d'être indiqué à propos de la procession du Vatican , permettrait à la peinture religieuse de produire quelques effels nouveaux, qu'elle ne devrait peut-être pas dédaigner. Je signalerai aussi à l'attention des artistes, comme à la piété des fidèles, les grandes processions du jubilé, aussi édifiantes que pittorcsqjies. Mais celles-ci font partie dune autre catégorie d'institutions dont nous allons parler séparément, car elles correspondent, sous
^lONCMENT.N UKLATIKS A LA VU- PIF.L'SH. 225
dautres rapports, aux sentiments sociaux, transportés dans la sphère de la religion.
Pitrini les instincts que la civilisation développe et perfectionne, il en est trois qui s'offrent ici à nos observations. L'un pi'oduit les sociétés particulières , fondées sur la siujilitude des professions; le second est le sentiment de la patrie, qui s'épure en devenant moins exclusif; le troisième enfin demande, pouiêtre satisfait, des réunions qui ne soient pas circonscrites entre les barrières de chaque pays, et dans lesquelles les nationalités (li\ erses se donnent la main.
Le catholicisme laisserait de coté un élément social trèsutile, s'il négligeait de coordonner à un but religieux les sociétés particulières, fondées sur la similituile des professions, les corporations des arts el métiers. Dès qu'une agrégation se forme dans Tordre des travaux temporels , il tient à y créer une unité spirituelle. Il donne aux ateliers un autel pour centre. Chaque association se trarisforme, à certains jours, en société de prières. Elle adopte un saint pour son président céleste. Les travaux les plus grossiers cherchent leur type dans quelque chose qui brille aux régions du ciel, et se placent, pour ainsi dire, sous une constellation particulière de pensées élevées et pures. Dans une ville voisine de Rome, les portefaix ont choisi pour leur fêle patronale celle de Notre-Dame de Loretta, parce que, suivant une pieuse croyance, la maison de la Sainte-Vierge a été portée par les anges, heureux de se changer de ce merveilleux fardeau. Cette manière de les considérer comme des espèces de porte-faix célestes ne rabaisse pas les anges, mais elle rehausse les porte-faix.
Ce que Rome a de spécial, dans ce génie d'association, se, rapporte principalement auxpoints suivants : ■i"leur nombre: elles enlacent toutes les professions, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles ; 2° la beauté de plusieurs des églises quelles ont construites : voyez enlrautres celle de Sainte- Marie du Jardin : cette église, bâtie aux frais des jardiniers, des fruitiers, des vendeurs de maccaroni, etc., est plus riche en peintures que certaines chapelles royales; 5" les noms célèbres qui sont mêlés aux noms les plus obscurs sur les listes des confrères : pour n'en citer qu'un exemple, il y a dans l'église.
(le Saint-Joscph-des-Charpentiers une inscription qui rappelle que renipereur Joseph II s"est fait recevoir dans cette confrérie; 4° les honneurs qui leur sont rendus : Tordonnance (jui assigne à chaque méfier la place qu'il doit occuper dans la procession de l'Assomption, est gravée sur une pierre placée près des statues des deux premiers Césars dans une des cours du Capitole.
La religion, qui bénit les associations particulières, doit aussi sanctifier le sentiment de la patrie en adoucissant sa tendance à l'égoïsme national. Rome correspond mieux que toute autre ville du monde à cette action de la piété sur le patriotisme. Si un peuple possédait une cathédrale, entourée d'un portique auquel chacune des provinces aurait fourni une arcade ou une colonne, qui serait son œuvre, qui porterait son nom, ce monument serait un harmonieux emblème des diversités que renferme l'unité de ce peuple. Le monde chrétien se trouve avoir quelque chose d'analogue, A l'ombre de la grande basilique des Papes, la plupart des nations chrétiennes ont chacune son église, ses fêtes, ses tombes nationales. Chacun de nous rencontre les reflets de Thistoire de sa patrie sur quelque monument sacré; chacun y respire, dans l'atmosphère de la religion, lair de son pays. Des établissements nationaux, réunis dans une môme ville par la politique ou le commerce, y représentent bien moins la concorde que la division. Les comptoirs sont des rivaux, les autels sont des frères. C'est là une des causes d'un sentiment qu'éprouvent presque toutes les personnes qui habitent Rome pendant quelque temps loin de leur pays natal. On ne se sent nulle part aussi peu étranger que dans cette ville. Ce sentiment n'est pas exclusivement propre aux catholiques; ceux qui ne le sont pas en reçoivent à (|uelque degré les émanatioiis. Lanticpie fraternité religieuse les y obsède de ses monuments et de ses souvenirs. S'ils ne comprennent pas encore la force divine do l'unité, ils sentent <[u moins à Rome l'impression d'un soufllo qui pousse à Tunion. Cette impression peut avoir un singulier contre-coup que j"ai eii l'occasion d'observer dans quelques-unes des personnes dont je parle. Elles demandent à hnir iniagination un moyen dp s'étourdir sur les mouvements secrets du cœur.
Elles s Vvertuent à se fâcher des petites choses qui les clio- (luent, pour se défendre contre l'ascendant des grandes qui les touchent, e( Rome a le privilège, peut-être unique, dèlre une ville qu'on houde parce qu'on laime.
Les monuments nationaux, que Rome possède, correspondent déjà, par le fait même de leur réunion, à quelque chose de plus général et de plus élevé que le simple patriotisme. Mais il y a une institution spéciale, destinée, indépendamment de ses effets individuels et directs, à satisfaire le pieux sentiment de la fraternité des peuples. Elle convoque, dans le centre de la catholicité, de grandes réunions dhommes où les nationalités soublient sans se détruire. C'est l'institution du Jubilé universel.
L'établissement du Jubilé a été provoqué par l'ancienne coutume de faire des pèlerinages à Rome. Cet usage date de loin. On le voit commencer à travers les persécutions des premiers siècles. Quoique les récits de cette époque aient été préoccupés de bien d'autres choses, quelques-uns de ces voyageurs de la prière ont laissé la trace de leurs pas dans ces chroniques sanglantes. Marins, Marthe, Audifax, Abacum, Maur et Pancrace, venus de la Perse, de l'Egypte et de la Phrygie, visitèrent la tombe des Apôtres pour y prier, et ils y ojjlinrent la tombe du martyre. Quand la paix de TÉglise eut donné la liberté aux prières et aux voyages, toutes les routes de l'empire virent passer des pèlerins qui allaient toucher un autre but que la borne milliaire du Capitole. Saint Paulin parle de la coutume solennelle qui l'appelait au tombeau des Apôtres (1). Pemmachius établit à Ostie un grand hospice pour recevoir les pèlerins. Après les pauvres vinrent les Césars (2). Les annales du moyen-âge nous apprennent que l'empressement universel pour ce pèlerinage central contribua pi^issam-
(1) Deindc nos ipsos Rom.e cum solcmni consueUidine ad beatoriim Apostolorum venissemus, etc. Epist. 16 arZ Delphin.
(2) Ut Romam frequenlibus concursionibus adaequè dcsidcremus inspicere, causa nobis est amploctend;c lelifjionis ut termiiiis sanctoi iim nostram exhiberemus piœsenliam. Epist. Galla3 PlacidiiB ad Puhhcrinm Jufjust. — Cùm advenissemus in urbem Romam ad divinitatem placaudam, seiiucnli die ad Basilicam aposLoli Pelii f-rocess;. Epist. Valentinian. ad Thcod.jun.
ment à répeindre parmi les peuples les germes de culture sociale dont Rome était dépositaire, et à lesserrerles liens de toutes les parties de la republique chrétienne. En exhortant les fidèles à visiter le tombeau des Apôtres, les Papes ne leur avaient indifiué aucun temps déterminé pour ce pieux voyage. Cependant, à une époque inconnue, on s'était mis à le faire au commencement de chacjue siècle. La tradition de cette coutume existait encore vers la fin du xiii", comme nous le voyons par les chroniques contemporaines : " L'an 31CCC, dit Guil- » laume Ventura d'x\sli, une innondjrable foide d'hommes et » de femmes de tout pays chrétien accoururent de l'Orient et 1. de rOccidentà Rome, et ils dirent au pape Boniface : Don- )> nez-nous votre bénédiction avant que nous mourrions. Nous )> avons entendu dire aux anciens que tout chrétien qui aura « visité, à la centième année, les corps des bienheureux apô- •-. très Pierre et Paul, recevra une indulgence plénière (!). » L'institution du Jubilé fut la sanction ollicielle de cet anliciue usage.
Comme grande époque ecclésiasti([ue, le Jubilé est, dans l'ordre l'cligieux, le complément dune suite de faits, <jui forment ce qu'on pourrait appeler l'organisation du temps. L'humanité doit rhythmer son temps en fixant certains intervalles pour le retour des mêmes actes. Elle a besoin d'avoir, comme les astres, des mouvements périodiques, de rattacher certaines solennités morales aux époques qui sont comme les solen-
(1) Notum facio omnihiis fidelibus chiistiaiiis, quod de anno ncoc al) Orienle el Occidente tàni vin quàm mulieres ex omni geneie cliristiano in innumeial)iii quanlilate veloccs Romam pcrgentes dixeiuul Boiiifac-io : Ua iiobis hencdictionem luani anle(iuani moiiamur. Audivimus ab anliquis qiiod ((iiis- (jiiis chrislianus omni anno ccnlesimo visilaveiit corpora heatorum ai)osloioruni Pétri et Pauii liber sil tàni à culpâ quàm à poenà. Tum diclus Bonifacius et ejus cardinales, congreifalo concilio, eic.. c. XIX. Cette clironi(|ue a été insérée par Muratoii dans le tome XI, lieruin Italicar. — Ou publia à cette époque une exhortation pour le Jubilé, adressée à divers ecclésiastiques. Cette pièce, qui a été copiée par le P. Zacharie dans un monastère des Pères de Wallombreuse, de Pistoie, fait aussi mention de pèlerinage séculaire, et elle dit à ce sujet : « Ex millenorum lamen testimoniis qui et adhiic t'acicnte » Domino supervivuut, et aliàs ex multis qui iilud a progenitoribus asserunl » accepisse, aliqualis habetur crcdibilis certitudo. "
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nités de la nature. La |)liilos()|)hie matérialiste trouve que cette nécessité de rliythiiier le temps est bien métaphysique, bien mystique même. Oui, sans doute, la raison en est très-métaphysique, elle doit tenir à de profonds mystères; mais le fait est là. Ce besoin a toujours existé : tous les peuples, tous les srouvernemonts Tout senti. Son absence est un des sii^nes de l'état sauvage le plus dégradé. La société religieuse doit satisfaire, dans Tordi'e qui lui est propre, cet instinct naturel (l). À l'origine , le temps a été divinement rhythmé pour Ihomme par l'institution de la semaine. Cette période primitive, qui fixe les jours de travail et celui du repos, fut dès lors la règle de la famille, de la première des sociétés; elle a régi l'époque patriarcale. Quand la postérité des patriarches est devenue un peuple, la division sepfennaire a été promulguée comme une loi pour la société politique. Mais d'autres divisions du temps y ont été ajoutées , qui avaient particulièrement un caractère national, qui se liaient à l'existence même de la nation. Des fêtes, réparties dans le cours de l'année, rappelèrent les principaux événements qui avaient accompli la délivrance du peuple hébreu. Les années eurent aussi leur période septennaire. Outre celle de sept ans, qui fixa un temps de repos pour les travaux de tout le peuple, la période de sept semaines d'années fut suivie de l'année du Jubilé, ainsi nommée parce (ju'elle était un temps de réjouissance pour toute la nation : les propriétés vendues retournaient alors à leurs anciens possesseurs. Quand l'Église chrétienne naquit dans le sein de la Synagogue expirante, l'institution primitive de la semaine devint la règle fondamentale du temps pour le peuple chrétien. Mais l'année eut aussi son rhyfhme. De même que le jour de la résurrection ou le dimanche fut substitué à l'ancien sabbat des Juifs, de même certaines fêtes princii)ales, telles que Xoël, l'Epiphanie, Pâques, la Pentecôte, remplaçant les fêles hébraïques, eurent pour objet de rappeler non plus les faits de la délivrance matérielle d'un
(I) Beneficioiuni Dei solemnilatibiis fcstivis et dichus slaliitis dicamiis sacramusiiue memorias, ne velamine lempoium injîrata siihrci)at ohlivio. S. Augiist., De Civit. Dei, lib. X, c. 4.
peuple particulier, mais les mystères accomplis pour la délivrance du peuple universel de Dieu. Toutefois l'Église ne prit pas dabord dans la loi mosaïque rinsUlulion dune période d'années. Durant l'époque des persécutions , cette mesure n'eût guère été praticable. Dans Tépoque suivante, la sollicitude des Papes et des conciles fut absorbée , d'un côté , par la lutte contre les grandes hérésies (jui s'élevèrent, et, d'un autre côté, par la nécessité d'affermir et de faire entrer dans les habitudes des peuples les institutions catholiques. Après la conversion des Barbares, l'usage fréquent des pèlerinages à Rome s'étant établi tout naturellement, il n'y avait pas de motif pressant d"y convoquer les fidèles par une invitation spéciale; et si, au lieu de les y appeler, on eût établi un Jubilé auquel ils auraient pu participer dans leurs propres pays, cette mesure aurait ralenti le mouvement salutaire qui portait les populations vers Rome. Cependant la division du temps pour le peuple chrétien semblait attendre un complément. Les semaines, les saisons, les années, avaient leur rhythme sacré : le siècle n'avait pas le sien, le siècle, cet espace si solennel, dans les liniites duquel s'agite et s'épuise d'ordinaire toute vie humaine. Il y avait là une convenance religieuse à satisfaire. C'est probablement le sentiment instinctif de cette convenance qui fit naître la coutume d'un pèlerinage à Rome tous les cent ans. Aussi le Jubilé fut d'abord attaché à la période séculaire. Bientôt après, vu lempressement des fidèles^ les Papes la réduisirent d'abord à celle de cinquante ans, qui avait été la période du Jubilé hébra'ique, puis à trenle-trois ans, correspondant à la durée de la vie terrestre du Sauveur, puis enfin à vingt-cinq, afin que les chrétiens eussent le bienfait de l'année sainte deux fois de plus par siècle que ne l'avaient eu les Israélites. L'Église a eu moins d'égard à la solennité du retour séculaire qu'aux désirs du jjcuple fidèle. Mais, en revenant quatre fois par centaine d'années, le Jubilé constitue toujours le rhythme sacré du siècle, à peu près comme les fériés des Quatre-Temps forment les compartiments de l'année ecclésiastique. Ainsi fut complétée la division du temps pour les chrétiens, par l'adoption d'un usage dont le type se trouve dans la loi mosaïciue, et que le Christianisuie
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s))iriluaiisa, en même temps qu'il réteiulit à tous les peuples. Avant (le s'ouvrir pour toute l'Eglise, l'année sainte est célébrée à Rome, où elle attire des fidèles de toutes les parties du monde. De là une seconde face du Jubilé, non plus comme époque, mais comme réunion relii,neuse. Dans l'ancien monde, les populations unies parles liens d'une nationalité commune avaient leurs assemblées générales. La confédération Latine se réunissait sur le mont Latial, la confédération Grecque à Olympie. De la région des affaires et des jeux tiansportez cette institution dans la région de la conscience : supposez qu'elle s'adresse, non plus aux rejetons d'une même souche nationale, mais à des individus de toute race et de toute langue : vous la trouvez réalisée dans le Jubilé chrétien. On ne se ceint plus pour les combats du ceste ou du pugilat, mais pour les exeriûces de la lutte contre le mal. Les âmes parcourent la carrière de la pénitence sur un char invisible dont les anges tiennent les rênes, et la couronne est à tous. C'est une belle chose que d'avoir mis en contact sympathi(iue tant de nationalités diverses dans un foyer commun de croyance et d'amour ! Les Jubilés font à un certain degré quelque chose d'analogue à ce que les croisades ont produit, lorsqu'elles ont mêlé les peuples dans des expéditions communes. Les croisades ont été un Jubilé militaire : les Jubilés sont des croisades pacifiques. Honte à la politique qui voudrait porter atteinte à cette créalion de la confraternité chrétienne I Lors du dernier Jubilé, en 18i.3, des gouvernements ont entravé la liberté du voyage de Rome, de peur que des conspirateurs ne prissent des passeports de pèlerins. C'est une grande misère que de rêver des terreurs dans les joies du monde chrétien. L'ordre public serait bien désespéré, s'il n'était pas à l'épreuve d'un Jubilé. Quand il n'y aura plus d'autres conjurations à craindre que celles qui s'ourdissent sur la jjlace de Saint-Pierre, l'Europe pourra dormir tranquille. Espérons que ces cordons sanitaires contre la piété ne se renouvelleront pas pour le Jubilé prochain. i)ans(puUre ans, toute l'EurojJC sera couverte d'un réseau de chemins de fer, dont jusqu'alors les tronçons n'auront guère porté que des voyageurs d'alîaires et de plaisirs. Laissez-le inaugurer par les convois de la Providence vers la seule
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ville qui soit un centre d'unité plus haute que les unités nationales. Toutes les voies de coninuinication qui s'ouvrent pour Ihumanité cherchent Dieu.
Ce qu'il y a de beau et d'imposant dans le caractère du Jubilé, soit comme époque , soit comme une réunion religieuse, est complété par un symbolisme digne de ces grandes pensées. Ouelques églises principales, Saint-Pierre, Saint-Paul, Sainf- Jean-de-Latran , Sainte-Marie-Majeure, deviennent un eml)lème de paradis d'où l'homme pécheur a été exclu. Les portes en sont fermées, comme autrefois l'entrée de l'église était plus ou moins interdite aux pénitents, lorsque la pénitence publique était en usage. Le jour fixé pour l'ouverture du Jubilé, le Prq)e vient devant celle des portes de Saint-Pierre qui reste toujours murée d'un Jubilé à l'autre. Il la frappe trois fois avec un marteau d'argent, en répétant à chaque fois trois versets auxquels l'assistance répond : u Ouvrez-moi , dit le pontife, ' les portes de la justice. -^ Réponse : u Après que je serai entré ■> par elles, je rendrai gloire à Dieu. > Le Pape : «< J'entrerai
> dans votre maison , Seigneur. i> Réponse : <> Pénétré de " crainte, j'adorerai dans votre temple. « Le Pape : >i Ouvrez ■> les portes, puisque Dieu est avec nous. » Réponse : u Parce
> qu'il a ftu't éclater sa puissance dans Israël. > Le cardinal grand pénitencier el deux pénitenciers mineurs frappent aussi la porte avec le même marteau. Des cardinaux commis à cet effet parle Pape font une cérémonie semblable dans chacune des trois autres basiliques. L'ouAcrtiire de la porte sainte signifie que l'année d'indulgence a commencé, que les peines dues au péché seront remises à tous ceux qui auront accompli, avec un vrai repentir de leurs fautes, les exercices j)iescrits. Chacune de ces églises qui avait d'abord symbolisé , par ses poites fermées, l'exclusion du paradis, devient alors un emblème spécial du ciel ouvert. A partir de ce moment, un recueillement religieux enveloppe Rome tout entière. Les jeux publics, les spectacles, sont suspendus pendant toute l'année. Ce ne sont pas quelques individus, ce n'est pas une communauté, c'est une ville qui entre alors en retraite, qui devient comme un vaste cloître, préparé pour les h(jtes (|ue tous les pays chrétiens lui envoient.
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Chaque année jubilaire a vu un grand concours de pèlerins. Lors du premier Jul)ilé, il fallut diviser le pont Saint-Ange dans toute sa longueur par une barrière : ceux qui allaient à Saint-Pierre passaient d'un côté en même temps que ceux qui en revenaient passaient de l'autre : Dante a fait mention de cette particularité (l). Depuis 1d7o, on a conservé les listes des pèlerins inscrits sur les registres de l'hospice de la Trinité, où ils ont été logés et nourris. Toutefois elles ne peuvent représenter le nombre total, puisqu'une partie des pieux voyageurs ont été reçus dans différentes communautés, et que d'autres n'ont pas demandé le toit et le pain de la charité. Le concours le plus nombreux signalé dans ces listes a été celui de 162o, sous le pape Urbain VIIL II s'est élevé au nombre 582,700, dont 400,269 hommes et 122,491 femmes: c'est beaucoup, si l'on songe au peu de facilité qu'on avait alors pour voyager. Le minimum a eu lieu en 1675 et 4745 : les listes ne l)ortent, pour la première de ces années, que 116,548, et, pour la seconde, 194,852. Au Jubilé de 1825, le nombre des inscrits est de 275,299, 181,914 hommes et 91,585 femmes. 11 y a lieu de croire que celui de 1850 sera remarquable par laflluence des pèlerins. Le sentiment catholique grandit, et les routes s'abrègent.
Les personnes étrangères, par leur genre de vie, à ce qui se passe dans le monde religieux, ne sont pas à portée d'apprécier la salutaire influence des Jubilés. L'expérience prouve que beaucoup d'hommes qui ont perdu l'habitude des pratiques chrétiennes; ne se décident à y revenir quelorsquequelque chose de solennel et d'extraordinaire vient donner une secousse à leur âme inerte et pesante. Les prêtres, employés
(1) Nel fondo erano i(;niuii i peccatori :
Dal mezzo in qua ci venian verso 'i vollo; Di là con noi , ma con passi maggiori : Corne i Roman, pei- l'esercito mojto, L'anno dcl Giuhl)iioo su per lo ponte Hanno a passât- la gente modo tolto :
Che dair un lato tutti hanno la fronle Verso M castello . e vanno a santo Pietro; Dair allia sponda vanno verso '1 monte.
Ittferno, cant. XVIlI.v. 25.
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au saint ministère, savent à quel degré l'année sainte excifr* la charité envers les pauvres et la charité envers les injures. Combien dennemis réconciliés rentrent dans la possession du trésor de leur ancienne amitié! Combien de pécheurs, entraînés par le mouvement commun des âmes, se disposent à rece- ' voir de Dieu la remise de la grande dette de rhonime! Mais, sans connaitre la statistique morale du Jubilé , les esprits qui soccupent de philosophie sociale doivent admirer du moins la pensée de cette institution. On peut la caractériser par un seul mot qu'ils comprendront : les Jubilés sont les jeux olympiques de la piété chrétienne.
Nous avons signalé , dans le chapitre qu'on vient de lire, quelques monuments, quelques institutions qui contribuent à former pour la piété une espèce de monde correspondant aux instincts naturels de l'àme , transportés dans la sphère de la religion. Cet ordre, comme tout ce qui est vivant, s'est développé avec le temps. Chaque âge lui a fourni son tribut, et il est à croire que, dans l'époque où nous entrons, Rome saura faire produire au riche fonds qu'elle possède d'autres fruits encore qui auront pour la j)iété une sa\eur nouvelle. Le renouvellement opportun de quelques usages très-anciens pourrait peut-être y contribuer. Il en est un qui semble bien approprié aux désirs et aux préoccupations actuelles. Depuis que la foule des étrangers, de plus en plus nombreux à Rome, mettant d'empressement à visiter les souterrains sacrés, plus d'un cœur chrétien a formé le vœu d'assister quelquefois à une messe célébrée sur un vieil autel des catacombes. La crypte qui serait choisie à cet effet y sérail admirablement adaptée, si on lui redonnait, comme cela serait possible, des accessoires et des instruments du culte, appartenant à cette époque antique. Des vases portatifs, qui ont vraisemblablement servi pour l'eau bénite, ont été retrouvés dans les galeries souterraines : ils pourraient être placés à l'entrée de cette crypte. Elle serait éclairée par quelques-unes de ces lampes que les fouilles nous ont rendues. Les unes sont en terre cuite, les autres en airain. Elles présentent des emblèmes chrétiens, le Palmier, l'image du bon Pasteur, la Colombe, qui figure l'Esprit de hanière. On voit encore dans les murs des catacom-
moni;mi;nts ufj.atu-.s a la vu; i>nasF>. 20.)
bes quelques trous noircis par la fumée, dans lesquels on posait des lampes. Une de celles qui ont reparu avec des chainettes pourrait être de nouveau suspendue à lavoùledela chapelle. On n'aurait pas besoin dy porter des tableaux : les antiques peintures sont encore là. Quelques fioles recueillies dans ces mêmes lieux feraient Tolfice de burettes, qui seraient l)lacées sur les petites crédences en tuf construites jadis pour cet usage. Qui n'aimerait à y revoir une de ces pathènes dont quelques-unes ont servi à recueillir le sang des martyrs? Le musée chrétien du Vatican ne pourrait-il pas prêter un des calices que ces souterrains lui ont donnés? Joignez à cela quelques paroles d'exhortation prononcées par le prêtre , assis sur un de ces sièges pontificaux qui ont été les chaires des homélies primitives. Les rites latin, grec, syriaque, chaldéen , arménien , viendraient officier sur cet autel. Je crois que la messe des catacombes laisserait un souvenir profond à tous ceux qui auraient pu y assister. Des personnes pieuses, encore étrangères à la foi catholique, demanderaient à être admises à cette solennité souterraine qui les reporterait aux premiers temps : elles en sortiraient plus rapprochées de nous. Cette messe serait d'une consolation particulière pour les chrétiens venant des pays où lÉglise est martyrisée de nouveau. Des âmes, crucifiées par la seule vue de ce qui s"y fait et de ce qui s'y prépare, des pèlerins de l'exil, des confesseurs de la foi , des religieuses portant les stygmates de glorieuses souffrances, aimeraient à s'agenouiller, à communier à l'autel des anciens martyrs. Ils leur emprunteraient leurs prières pour les persécuteurs, leur confiance dans la justice de l'avenir et leur foi dans la justice de Dieu.