CHAPITRE ONZIÈME
Ileureiix celui qui est inlcllig-ent sur le nécessiteux et le pauvre. Ps. xi.
J'avais délivié le pupille qui n'avait point de défenseur : la bénédiction du mourant tombait sur moi, et j'ai consolé le cœur de la veuve. Job., c. xxix.
Confortez les mains défaillantes el fortifiez les genoux débiles. Isaie, c. xxxv.
N'oubliez pas l'hospitalité : car elle a caché quelquefois des anges qui ont été reçus sous son toit.
S. Paul, aux Héhr., c. xiii.
Lorsque vous faites un repas en commun, appelez les pauvres, les infirmes, les boiteux et les aveugles ; vous serez heureux de ce qu'ils ne peuvent vous donner une rétribution, car cela vous sera rétribué dans la résurrection des justes. S. Luc, Evang., c. xiv.
Nous avons des histoires générales de la littérature, de la philosophie, de raslionoiuie, des niathéniaticiiies, de liiidiistrie et<lu commerce : Thistoire jrénérale de la charité est encore à faire. Serait-ce que les écrivains, qui ne travaillent qwQ pour la gloire, nont pas dans le cœur ce qu'il faudrait} avoir pour trailer un pareil sujet, et que ceux qui en seraient dignes sont i)las pressés d'agir que d'écrire, plus désireux de conti-
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mier l'histoiro de la charité (\ue de la reiracer? Mais pourtant il y a toujours des hommes à qui Dieu a donné la mission de fournir, par des livres utiles, leur contingent de bienfaits à la société : d'où vient donc que la charité attend son historien ? Cest peut-être parce que cette hisloire existe déjà dans une autre , dans celle de lÉglise, dont elle forme la moitié , et qu'avant de la détacher de cet ensemble, pour présenter à part une exposition complète des œuvies de la charité, il a été bon d'attendre que la science de Téconomie sociale ait ouvert plusieurs des points de vue sous lesquels ce magnifique tableau doit être regardé. L époque actuelle est mûre pour cette production , (pii ne peut désormais tarder bien longtemps. Je suis conduit, par le plan de mon livre, à écrire une simple note pour cette future histoire. Les annales de la charité chrétienne à Rome sont trop longues, pour que je puisse en offrir ici un abrégé satisfaisant. La statistique des établissements de bienfaisance, qui existent dans cette ville, les détails de leur organisation matérielle doivent trouver leur place dans un livie d'un autre genre que le mien , et ce livre existe déjà (1). Je me borne à saisir, dans les monuments de Rome, quelques linéaments de cette glorieuse histoire, pour faire ressortir un fait capital : cest que dans les grandes mesures de charité, Rome a presque toujours eu liniliative, qu'elle en a conçu la pensée, ou quelle lui a fait faire le premier pas.
Lorscju'on remonte aux origines chrétiennes, savez-vous (|uel est le grand monument de bienfaisance qui s'offre le premier à vous? Ce monument est sous terre : ce sont encore les catacombes. A cette époque primitive, dans quelque direction que vous vous tourniez, vous vous trouvez en face d'elles. Cimetières, retranchements du siège que les chrétiens livraient au paganisme, teniples primitifs, galeries de tableaux, berceau de l'archileclure sacrée, archives lapidaires, nous les avons vus paraître sous tous ces aspects , et voilà que nous les
(1) Voyez le beau livre que Mgi. Moiichini a pulilié sous ce titre : DegV Instituli di Pithlica Can'ld ed Instruzione primaria e délia Priyioni in lloma. 2 vol. Rome, IS-lâ. l>a science et la charité s'y unissent à des vues élevées sur N-s besoins de la société et à un généreux esprit de réforme et de progrès.
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rencontrons encore à la tète des monuments de la charité. Rappelez-vous ce que nous avons dit ailleurs de l'odieux mépris de la société païenne pour les restes mortels des pauvres gens et des esclaves, qui formaient l'immense majorité de la population de Rome : rappelez-vous les Puticoles des champs Esquilins. Tout individu qui n'avait d'autre titre que sa qualité d'homme, avait à peine la sépulture de Tanimal. Le Christianisme voulut que tout être humain eût une tombe décente. Les familles, qui étaient en état de payer le travail des ouvriers chargés de creuser leurs sépulcres, se faisaient un devoir d'en acquitter le prix, afin de n'être pas à charge à l'Eglise, comme le disent quelques épitaphes (1). Mais cela même prouve qu'en général les frais nécessaires pour les sépultures étaient sup])ortés par le trésor commun de l'Église, produit volontaire de la charité. Pour se former quehiue idée de ces dépenses, il faut d'abord recueillir les renseignements consignés dans d'autres inscriptions funè!)res. L'illustre savant , à qui nous empruntons ces particularités, commente à ce sujet deux épitaphes, indiquant chacune la somme payée au fossoyeur pour un sépulcre. D'après l'une d'elles, qui est de l'année 4^0, une tombe à deux corps, pour un mari et sa femme, avait coûté un sol et demi d'or (2). Suivant l'autre, qui est vraisemblablement antérieure, deux sols d'or avaient été le prix d'une pareille sépulture (ô).
(î) DAFNEN VIDVA Q. CV.\. VIX
ACLESIA NIHIL GRAVAVIT A
(Sur un fragment qui se trouve dans le pavé de Sainte- Marie, au delà du Tibre. — Cité par le P. Marchi, Mon. crist., p. 98.) REGINE VEMERENTI FILIA SVA FECIT VENE REGINE MATRI VIDVE QVE SE DIT VIDVA ANiNOS. LX. ET ECLESA NVXQVA GRAVAVIT V.MRVRAQUE VIXIT ANXOS LXXX. MESIS. V DILS XXVI.
{Du cimetière de S. Saturnin, citée ibid.) (2) Celle épitaphe, tirée du cimetière de Commodille, sera publiée par M. de Rossi dans le grand ouvrage qu'il prépare. (5) COMPARAVI SATLRM.WS A SVSTO
LOCVM VISO.MV.M AVKI SULDOS DVO
MONUMENTS ET nSTITlTIONS DE CIIAKITÉ. i>,~9
Les lumières, que l'archéologie a obtenues sur la valeur comparative des monnaies, permettent dévaluer à peu près la première de ces sommes ;"t vingt-deux fr. soixante c, et la seconde à trente fr. Ces calculs ne portent que sur le prix des tombes, sans compter les autres frais de sépulture. Quoique ces épitaplies , du moins celle qui donne une date, n'appartiennent pas aux trois premiers siècles, elles ont fourni des inductions sûres pour cette période. Dans le V siècle, les invasions des barbares bouleversaient lEmpire. En 4^(î, il y avait seulement seize ans que Rome avait été saccagée par Alaric. La richesse publique avait diminué, les fortunes particulières étaient ruinées ou tremblantes, le commerce, l'industrie avaient ressenti les contre-coups du malaise général. Le numéraire, devenu plus rare, avait une plus grande valeur, et, par conséquent, les prix et les salaires, dans les siècles précédents, avaient dû être portés à un taux plus élevé. Appuyés sur ces données et sur ces observations, jetez maintenant un regard sur les immenses souterrains, où la plus grande partie de la population chrétienne recevait une sépulture gratuite, aux frais de V\l~ glise qui payaii aux fossoyeurs le prix de leur travail quotidien. Prenez dabord , par exemple, les catacombes de Sainte-Agnès, qui ne sont ni le plus petit, ni le plus grand des cimetières chrétiens. Embrassez d'un coup dœil ce labyrinthe de rues creusées à coups de bêche, voyez leurs murs à droite et à gauche sillonnés de tombes superposées les unes aux autres, puis, songez que ce n'est là qu'un quartier de Rome souterraine, qu'il y avait au moins environ soixante cimetières, et jugez d'après cela le nombre immense de journées d'ouvriers qui ont dû être employés à construire ces cités funèbres. Si vous cherchez à supputer, au moins vaguement, le capital que ces travaux représentent, vous arriverez à une sonnne énorme, consacrée uniquement à relever la dignité de la nature humaine jusque dans sa poussière. C'était une haute charité pour les vivants que cette réhabilitation des morts. Le Christianisme, qui ne pouvait abolir tout de suite l'esclavage sur la place pu-