JNLVMINARE MAIGRE QUE POSITA EST IBI QVE FUIT CVM MAUITO AN. XI
(Tii'ée d'une des calacornbcs delà voie Tiburtinc.)
blique, pratiqua contre lui une mine dans les calaconibes. Le premier pas de la liberté chrétienne a été l'émancipation des tombeaux.
La charité primitive produisit, dons Tenceinte de la ville, dautres créations dont plusieurs existent encore : ce sont les anciennes Diaconies. Quelques lecteurs demanderont ce que c'est, et à quel titre elles figurent sur la liste des institutions de bienfaisance. Les diaconies furent les monuments dune magistrature que le monde païen n'avait pas connue, la magistrature do la charité. Dès les premiers jours delà prédication évan^élique, les Apôtres avaient institué sept diacres ou minialres. Ce titie était doublement vrai : assistant le prêtre dans Toblalion du sacrifice, et le [)auvre dans le support de ses souffrances, ils furent à la fois les ministres de l'autel et de la chaumière. A l'exemple de ce qui s'était fait à Jérusalem, sept diacres furent institués à Rome. Nous voyons sous le pape saint Evariste, quatrième successeur de saint Pierre, un règlement relatif à leurs fonctions (1). Dans le troisième siècle, le pape saint Fabien assigna à chacun un district particulier (^). Home était divisée en quatorze quartiers ou régions : chaque diacre eut deux quartiers sous sa juridiction el reçut le nom tle diacre régionnaire. Des veuves, consacrées à Dieu sous le nom de diaconesses, les aidaient dans leur ministère de charité (ô). L'un d'eux avait la prééminence : on le désignait sous le titre
(1) Lib. Pontifie.^ in Evarisl.
(2) Ihid., in Fabian.
(3) Une lettre de saint Corneille, successeur immédiat de saint Fabien, adressée à Fabius, évêque d'Antioche, donne le renseignement suivant . .. Presbyteros quidem esse sex et quadiaginta, septem diaconos, totidemque subdiaconos, acolytas duo et quadiaginta, exoreislas et lectoies cum ostiariis quinquaginta duo, virtuas cum thlibomenis (paupeitate affiictis) plus M. D. (IKOO), quibus univeisis gralia et bcnignilas Dei alimenta suppeditat. (Vide Epist. RR. Pontif.f apud Coustant). — Cornélius à Lapide caractérise ainsi l'origine de l'institution générale des diaconesses : « Sicut enim apostoli ad » hoc munus ministrandi mensis elegerunt Stephanum et cœteros sex diaconos. » ità postmodùm per feniinas episcopi ad hoc elegerunt diaconissas, et, sicut )• diaconi prœfecti eleemosynis vocabantur electi.ità diaconissse vocabanlur « electae. scilicet ad gradus et munus diaconieu. » In secund. Epist. S. Joan. ad Electam.
MOMME.MS ET r.NsTrTniONS m: chauité. 1*41
darchidiacre, on de diacre cardinal. Le iioiHl)re des fidèles augmentant de Jour en jour, plusieurs diacres furent établis dans cha(ine ([uartier , comme coopérateiirsde l'administrateur principal, qui reçut alors le nom de diacre cardinal de telle ou telle région. Saint Grégoire I" institua sept nouvelles diaconies, afin que chaque quartier de Rome eût la sienne. Les calamités produites par les ravages des Barbares avaient fait monter le nombre des nudheureux : le nombre de leui s ministres seleva aussi. Les humbles créations de la charité grandirent sur le sol tout couvert des débris des anciens palais, coniuie ces arbres |)uissanls (jui semblent n'avoir jamais plus de sève et plus dombre à donner que lorsqu'ils croissent parmi des ruines. Les édifices appelés diaeonies se composaient d'une église et d'une maison (1). L'église avait un portique sous lequel les indigents se rassemblaient pour participer à la distribution des secours. C'était là aussi que les diacres leur donnaient audience. Les portiques des diaeonies étaient les forum de la charité.
Quoique les vicissitudes des temps aient substitué à l'administration diaconale d'autres institutions charitables, ces édifices sont toujours vénérables comme monuments antiques de la pauvreté secourue. La plupart d'entre eux renferment plusieurs objet* intéressants sous d'autres rapports : mais, lorsqu'on les visite en pensiuit à leur ancienne destination, on peut y remarquer des monuments qui la rappellent, et aussi d'autres particularités moins anciennes, par lesquelles ces églises se trouvent avoir encore quelque analogie avec leurs fonctions primitives de bienfitisance.
La basili(jue de Sainte-Marie in Cosniedin figure une des premières sur la liste des anciennes diaeonies encore existantes. On croit que le pape Denys I" avait érigé en cet endroit une petite église, dans la seconde moitié du ni"" siècle. Plus tard une diaconie y fut instituée. Au vm" siècle, son église tombait en ruines : le pape Adrien I" la fit reconstruire avec les matériaux d'un ancien monument situé à côté d'elle. Il en
(1) Diaconife dicebantur aede^liospitales adpauperes exripiendos. — Sacclla iis jiincla niant, quibus pra-eiant diaconi. Vid. Vrdorclli, ad Diacon. in Hygin.jCt Ciescimbeni, de Basil. S. Mariœ in Cosmedin.
242 CHAPITRK XI.
soigna si bien l'architecture et la décoration , qu'elle fut surnommée in Cosmedin (ornement). Ce surnom fut emprunté à la langue grecque, probablement à cause du nom d'École grecque qu'on donnait â cette diaconie , et que porte encore une rue voisine. Le mot d'École, joint à une dénomination nationale, a été souvent employé à cette époque pour désigner le quartier de la ville où se trouvaient réunis des individus de telle ou telle nation. Les portes de cette diaconie se sont ouvertes à une foule de pauvres pèlerins de la Grèce et de l'Orient. L'intérêt quelle inspire ne tient pas seulement au souvenir de sa charité hospitalière. Sa crypte, qui fut probablement l'oratoire primitif, la mémoire de saint Augustin, qui plane sur ce lieu, ou Ion dit qu'il établit une école lorsqu'il enseigna la rhétorique <à Rome, les colonnes du vieux monument pa'ien, incrustées dans la face de l'église, sa vieille architecture, son clocher byzantin , sa madone du moyen-àge, toutes ces choses méritent l'attention. Mais je les laisse ici de côté, et je m'arrête seulement devant une table de pierre gravée dans le mur près de la porte. Un acte de donation faite par un ancien économe de cette diaconie y est placé. J'y retrouve les ingénieuses garanties que la piété avait imaginées pour assurer le patrimoine des pauvres : <! Vierge illustre, Reine céleste, ma '< sainte et sublime et glorieuse Dame, je vous fais une offrande 1» de vos propres dons, moi, votre serviteur très-humble, '« Eusthatius , duc non méritant, à qui vous avez ordonné de » vous servir et d'être dispensateur dans cette sainte diaconie » qui est vôtre. Vous faisant donc cette donation pour le sou- » tien des pauvres du Christ en cette sainte diaconie, et de » toutes les personnes chargées de la servir, et pour le pardon )• de mes péchés, j'abandonne les propriétés ci-dessous indi- » quées, avec leur» champs, maisons, vignes et oliviers. « La Reine du ciel ou quelque autre habitant du céleste séjour était constituée propriétaire des biens dont les pauvres gens de ce monde devenaient les usufruitiers. La charité prenait ses hypothèques dans le domaine de la foi. Il n'y avait pas moyen d'intenter un procès à la Sainte-Vierge.
11 y a dans cette église une inscription qui perpétue un souvenir touchant. Vers l'an 750, un homme vénérablfS, qui avait
été détenu en prison pendant dix ans i)ai' suite d'une fausse accusation , vint, le jour de sa délivrance, se prosterner devant un autel de saint Nicolas. 11 y remercia Dieu avec une telle effusion, que la place où il s'était agenouillé resta longtemps tout humide d'une pluie de larmes. Heureux ceux qui pleureraient leur dureté envers les malheureux avec autant de larmes que cet infortuné en puisa dans sa reconnaissance ! Chaque année, en vertu d'iiulegs fait à cette église dans lexvii^siècle, un service solennel renouvelle la mémoire de ces pleurs versés il y a plus de mille ans. Il y a peu de larmes en ce monde qui aient une pareille immortalité.
Dans la diaconie des Saints-Cosme-et-Damien, ancien temple dédié par Rome ])aïenne à ses deux fondateurs Romulus et Rémus, et parRome chrétienne à deux médecins, on neremarque guères une inscription du x^ siècle. Elle est relative à une société que des évéques et des prêtres avalent formée , et dont les membres s'engageaient à dire chacun quarante messes pour le repos de Tàme de chaque confrère défunt. Cette institution semble n'avoir aucun rapport avec l'histoire des bienfaits matériels de la charité : je crois pourtant qu'il n'en est pas ainsi. On connaît la salutaire influence de ces confréries, si multij)liées dans le moyen-âge, instituées par chaque classe d'ouvriers, par chaque profession , pour s'entr'aider mutuellement. Or, il me parait très-vraisemblable que ces associations de secours mutuel se sont produites d'abord pour les besoins de l'àme, et que sous cette forme elles ont servi de type aux confréries d'un autre ordre. La confrérie pieuse de l'église de .Saints-Cosnie-et-Damien étant une des plus anciennes, rinscri[)tion, qui donne la date de son établissement, est un des premiers monuments de cet esprit d'association , qui de la sphère religieuse s'est propagé graduellement dans le cercle des intérêts temporels.
La plupart des autres anciennes diaconies gardent quelque monument de l'époque où elles exerçaient leurs fonctions, et, pour plusieurs d'entre elles, ces fonctions se perpétuent sous d'autres formes. De la diaconie de Sainte-Marie in Acquiro est sorti, en 1548, le collège Capranica, consacré à l'éducation des jeunes gens pauvres qui se destinent à l'état ecclésiahlique. Il
porte le litre d'Aluio Collegio, parce qu'il a été le type des séminaires établis qiiel(iiie temps après conformément aux prescriptions du concile de Trente. On y élève aussi les orphelins du choléra. Le collège des Irlandais a trouvé un asile dans la diaconie de Sainte-Agathe-des-doths. La place primitive de la diaconie de Sainte-Marie in Purluo conserve un hospice établi dans l'endroit où se trouvait la maison de sainte Galla, au vi*" siècle. Celte fille du consul Symmaque, mis à mort par ordre du roi Théodoric, comptait aussi dans sa famille l'infortuné Boëce. Avec une bonne inspiration en faveur de quelques pauvres de son temps, elle a plus fait, pour consoler des malheureux de tous les siècles, que son illustie parent avec son livre de la Consolation. Lorsque vous découvrez une œuvre quelconque de bienfaisance chrétienne qui commence à poindre dans l'obscurité, qui a une chambre pour tout espace, qui semble n'avoir au plus que la vie dune personne pour avenir, ne dites pas : C'est peu de chose. Un atome de charité peut devenir un monde. Voyez ce qui est arrivé pour sainte Galla. Elle avait l'habitude de recevoir chaque jour douze pauvres dans sa maison et de leur donner à manger. Les gens de son quartier accordaient de grands éloges à la bienfaisance de la bonne dame. Quelques-uns ajoutaient qu'elle avait cherché une distraction à sa douleur dans la charité. D'autres trouvaient qu'il y avait un peu d'ostentation à établir dans sa maison un tricliniian pour les pauvres, et qu'on pouvait faire le bien plus simplement. Ces propos-là sont de tous les temps. Le triclinium ne s'en troubla pas, et voici ce qui advint. Celte maison, doublement sanctifiée par un miracle du ciel et par les vertus qui l'avaient mérité, fut convertie d'abord en église, et elle devint bientôt une diaconie, héritière des biens et de la charité de Galla. Du tronc de cette ancienne diaconie sorlit , au xii" siècle, un hôpital (I), lequel a été incorporé longtemps après (2) à celui de Sainte-Marie-de-la-Consolation , au pied de la roche Tarpéïenne. Mais avant celle réunion un asile pour les pauvres avait été établi dans l'ancien local (ô). Cet asile ,
(1) Cet hôpital a été fondé par le pape Célestin III.
(2) Sous Alexandre VIII.
(ô) Par le prêtre Marc-Antoine Odescalchi, vers le milieu du xvW siècle.
MONUMENTS ET INSTITITIONS DE CIIAHITÉ. 245
qui subsiste toujours, a porté dans son sein et faitédoro deux nouvelles semences de charité : l'une est devenue Ihospicede Saint-Gallican , lautre Tiininense maison de Saint-Michel. Trois grands établissements conservent l'antique sève de l'œuvre de Galla. Tels ont été ses rejetons, telle est encore aujourd'hui la postérité d'une diaconie du vi*" siècle, qui avait succédé à une table où s'asseyaient quelques mendiants.
Le chef-lieu des anciennes diaconies se trouvait sur le mont Coelius. Là, près d'une caserne de soldats, sur un plateau qui domine les thermes de Caracalla et le Colysée, et qui servait aux courses de chevaux, lorsque les débordements du Tibre ne permettaient pas de les faire au Champ-de-Mars, se trouvait , au in" siècle, l'habitation d'une dame chrétienne nommée Cyriaque. Sa piété y construisit un petit oratoire, sa charité y donna un asile à l'archidiacre Laurent. C'est là, suivant toute apparence, qu'a eu lieu cette scène trop connue pour qu'il soit nécessaire de la décrire, et trop belle pour qu'on se résigne à l'omettre. Un olTicier du préfet de Rome vint trouver saint Laurent, pour se faire remettre par lui le trésor de l'église, dont il était dépositaire. Où est ce trésor? dit lofTicier. — Il est là, répondit l'archidiacre, et il montra les pauvres qui l'entouraient. En mémoire de la résidence de saint Laurent, cette église a été et elle est encore la première des diaconies de Rome. Dans le siècle dernier, elle a été concédée, ainsi <iue la maison voisine, aux moines grecs Melchiles, de l'ordre de Saint- Basile, qui a eu tant à souffrir dans l'Orient. L'ancienne archidiaconie s'est ressouvenue de sa charité première, en donnant l'hospitalité à cet ordre malheureux.
L'administration diaconale s'occupait des pauvres de la ville et des environs : mais les limites du territoire romain n'étaient '[)as les bornes de la charité romaine. Elle était si active et si ])ien organisée, qu'elle se répandait dans les diverses partiesdu monde chrétien. Denys, évéque de Corinthe, au second siècle, lui rend un magnifique témoignage dans sa lettre aux Romains (l). Un peu plus tard, d'autres témoignages historiques
(I) Haec enira vol)is consuetudo est jani indè ab ipso reliçionis exoidio, ut fralies omncs vaiio l)"iiuficiorum [juneie alficiatis, et ecclusiis qiiam])liiiiniis ,
nous signalent particulièrenieul la Syrie, TArabio (1), la Cappadoce (2), la T.igurie, Tltalie septentrionale et d'autres j)rovinces , la Sardaigne , TAfrique (5). Les Papes y envoyaient des j secours en argent et en habits, ainsi que des commissaires de charité, pour subvenir aux besoins des exilés, particulièrement à répoque de la persécution des Vandales, pour racheter des captifs, pour consoler les affligés. En même temps qu'elle étendait au loin ses bras nuiternels, l'Église romaine accueillait et récliaufïait dans son sein de pauvres pèlerins et des malheureux de tous les pays (4). «i Pour les étrangers, le seul re- )) mède à leur malheur est la consolation qu'ils trouvent au )> pied de votre chaire apostolique, disait , dans le comnienî) cément du vi*^ siècle, Ennodius, en s'adressant au pape saint )> Syminaque. On ne doit plus donner le nom d'affligés à ceux )i qui ont eu le bonheur d'arriver jusqu'à vous (5). » Il y avait une double action de la bienfaisance envers les étrangers : par Tune, la charité romaine se concentrait sur ceux qui se réfu-
quœ in singulis urbibus constiUitPe sunt, necessaria vitse subsidia transmittalis. Et hâc latione tiiin egentium inopiam sublevalis, lùm fratiibus qui in melallis opus faciunt nectssaiia suppedilatis; per hœc quae ab initio tiansmittere consuevistis munera, morem, inslitutumque Romanorum à majoribus vestris acceplum Romani retinentes. Atque hune morem Beatus Episcopus vesler Soter non scrvavit soiimi, veiùm etiam adauxit : tum munera sanctis destinata copiosè subministians, elc. Epist. Dionysii, Corinth. episeop., apud Eusebium, Hist. eccl., lih. IV. c. 2ô.
(1) Voir dans Eusèbe, liv. VII, eh. 4, le témoignage de Denys, évêque d'Alexandrie.
(2) Saint Basile, sur les secoui's donnés aux chrétiens de Césarée. — Omni anno per Africam vel Sardiniam episcopis qui in exilio erant pecunias et vestes ministrabat (Symmachus Papa). Cronicon seculi sexli, apud Ruinart. Histor. Fandalicœ ^ part. I.
(ô) Hic (Symmachus ) caplivos per Liguriam et Mediolanum et per diversas provincias pecuniis rcdcmit, et dona mtiltiplicavll et dimisit. Anast., in Symmach.
(4) Le texte de Denys, évéque de Corinthe, cité plus haut, se termine par ces mots : « Tum fraires pœregrè advenientes , tanquam libéras suos pater amanlissiinus beatis sennonibus consolando. »
(5) Unica via est a])ostolalûs vestri solatium, qufie medetur externis. Absit afflictos dicere quos ad vos conligerit pervenisse. Creatoris patriani , opes, alibi non requirunt quos corona; vestraj cura susceperit. Ennod. Epistola 3!2, lib. VIII.
MOMMF.NTS et INSTlTfTIONS DF, CHAr.ITÉ. 1247
giaient dans la iiu'lropole du Christianisme, [)ar lanlro , elle se dispersait dans les pays lointains. Le même Ennodius avait donc raison de dire à Symniaque : • Vous êtes le père de tous » ceux qui sont sans protecteur ou sans toit (I). • Ce Pape avait fait de nombreux établissemenls de bienfaisance , avec beaucoup d'autres monuments que le temps a emportés. Il ne reste de lui, sous les voûtes de Téglise de Saint-3Iartin de Monli, que quelcpies pans de murs dans la partie inférieure (2). Un incendie a détruit de nos jours les peintures quïl avait fait exécuter dans la basilique de Saint-Paul. Les constructions en marbre dont il avait décoré la fontaine de la place du Vatican ont disparu depuis longtemps : mais cette source deau, qui continue à répandre sa fraîche rosée , est encore la plus douce image des bienfaits de ce grand homme, dont elle rappelle le souvenir.
Les papes dirigeaient la charité de TÉglise romaine dans ses rapports avec les antres pays. Dans lintérieur de la ville, l'institution de larchidiaconie formait spécialement, sous la surveil" lance de la Papauté, le lien qui unissait les diverses branches de la charité publique. L'archidiacre était le principal trésorier de l'Église et le président des autres diacres. Il est quelquefois désigné sous le nom de circuiidiistrator , l'homme chargé de faire la revue de tous les quartiers. L'autorité dont il était revêtu donnait une certaine unité à l'action collective des diacres réarionnaires. Mais il s'établit aussi une institution centrale en dehors de l'administration par districts. Le nom de cette institution nouvelle fut, conjme la chose elle-même, une création du Christianisme. Lorsque vous parcourrez les listes des fonctions attachées aux palais des empereurs pa'iens et des monarques chrétiens, vous retrouvez dans les uns et les autres , sous des titres divers , les mêmes charges d'intendant , de chambellan, d'échanson , et le reste. Mais il y en a une qui manque dans les listes pa'iennes : c'est la charge de chambellan des pauvres, de laujnonier. Les souverains chrétiens instituèrent cet office dans leur cour : les princes, les seigneurs
(1) Païens omnium oibalorum cl pcrciîrinornm.
(2) A fundamenlo Symmaclius papa excilavil sanctis Sylveslro et Martino. cujus pars inferior adhuc superesl. Mailinelli, Borna ethicd sacra, p. 259.
suivirent leur exemple. Les palais, les châteaux, les tours féodales , eurent leurs auniôneries. Le type de cette institution , reproduit successivement aux différents degrés de la hiérarchie sociale , se trouve dans lantique aumônerie apostoli(}ue. Elle peut être considérée comme la mère de toutes les auniôneries du monde chrétien.
On ne saurait déterminer avec une certaine précision la date de son origine. II est très-vraisemblable qu'elle existait déjà au vi" siècle, sous saint Grégoire I". C'est ce qui parait résulter des notes que Paul le Diacre a prises dans les archives du palais apostolique , qu'il lui avait été permis de compulser. J'aime à relire cet extrait des plus anciens registres de la charité :
't Le pape Grégoire forma un trésor permanent avec les re- !• venus de toutes les propriétés inscrites dans le rôle confec- » tienne sous le pape Gélase , dont il appréciait la grande utii« lité. Ayant converti leurs redevances en espèces d'or et i> d'argent, il fixa , par un rôle qui sert encore de règle, les '< sommes qui devaient être remises à tous les ordres ecclésias- '• tiques et palatins, aux monastères, églises, cimetières, " diaconies, hôpitaux urbains et suburbicaires, quatre fois 1' par an , à Pâques, à la fêle des Apôtres (saint Pierre et » saint Paul), à celle de saint André, et le jour de sa nais- !< sance...
» Il régla aussi qu'aux Calendes de chaque mois on prenn drait sur le fonds commun une distribution de secours pour 1' tous les pauvres. Il leur faisait remettre, suivant la saison, ' des provisions de blé, de vin, de fromage, de légumes, de • lard, d'animaux qui servent à la nourriture, de poissons et 1» d'huile. Tout cela s'exécutait régulièrement par les soins de >' ce bon père de la famille du Seigneur...
" Des employés établis à cet effet parcouraient chaque jour '» les quartiers de toutes les régions de la ville, pour remettre •' de sa part une aumône fixe à tous les malades, à tous ceux i> qui avaient quelque infirmité corporelle...
!> Il existe encore aujourd'hui dans le secrétariat du trèsn saint palais de Latran un très-grand volume ou registre qui :• contient une liste noujinative d'individus de tout sexe, de
MONUMENTS ET I.NST1TIT10>-S DE CIIAniTI'. 249
■ toul âge, (Je toute profession, tant de Rome que des envi- " rons et des villes voisines, avec les surnoms de chacun '• d'eux, la quolilo des secours qui lui étaient alloui's, et lé- >' poque où il devait les recevoir. Je m'abstiens d'en consigner » ici un résumé, pour ne pas m'exposer à être ennuyeux. Je » renvoie le lecteur à la collection des documents déposés au •> vénérable secrétariat. Cest dans cette source authentique >» que j"ai puisé , avec la permission du Pape , presque tous les >' renseignements quejai recueillis (1). "
La crainte deiuuner les lecteurs contemporains a souvent été malheureuse pour les lecteurs futurs. Si ce bon Paul-le- Diacre, qui sentait le prix du volume dont il parle, sétait donné la peine den faire lanalyse ou même de le transcrire et de le publier, ce registre du vi* siècle serait un curieux document pour l'histoire de la charité et de léconomie sociale. L'échelle des secours alloués aux différentes professions fournirait une base pour déterminer la valeur du numéraire et les conditions matérielles de la vie à cette époque.
Les renseignements que ce moine du Mont-Cassin nous a conservés sufTisent pour prouver qu'il existait dès lors auprès du Pape une aumônerie organisée, bien que la charge daumônier apostolique ne commence à paraître d'une manière encore peu distincte que dans le testament du pape Conon, au vir siècle. C'est à ce pontife que la plupart des écrivains en attribuent l'établissement. Mais linstitution elle-même, dont cette charge fut en quelque sorte la personnification , existait déjà auparavant. Depuis cette époque elle a traversé tous les âges, toutes les révolutions.
De toutes les charges de cour qui existaient en Europe aux vr et VII* siècles, celle d'aumônier apostolique et celle de gardien de la bibliothèque pontificale sont, je crois, les seules qui soient restées debout jusqu'à présent avec leur titre et leurs fonctions primitives. C'est une gloire de lÉglise romaine que, parmi les fonctions établies pour le service des palais dans le monde chrétien , il n'y ait rien de plus ancien et de stable que les deux titres qui représentent la charité et la science.
(1) Paulus Diacon.. moaach. Cassinens., In Vitd S. Gre'jor., lib. II.
250 ciiAPrrnE xr.
Dans une foule de circonstances, et surtout aux époques désastreuses, l'auniùnerie apostolique a laissé des traces visibles dans rhistoire (I). Mais le plus souvent ses bienfaits ont dû s "écouler par ces issues secrètes (|ui aboutissent dans l'ombre à tous les réduits de la misère, et qui ne sont lumineuses que pour les pas de la cbarité. Le souvenir de ces bonnes œuvres invisibles sest réfléchi vaguement, de distance en distance, sur quelques monuments peu exposés eux-mêmes au soleil de la publicité : ce sont les épitaphes des Papes, Celles qui se sont conservées forment les fragments d'une chronique pleine de sentiment. La plupart sont en vers , depuis le iv" siècle jusqu'au xvi". Le pape saint Damase avait composé sous une forme poétique les épitaphes de quelques-uns de ses prédécesseurs. Son exemple n'a pas été sans influence pour l'adoption de cet usage, fidèlement perpétué, comme une noble tradition de culture et de goût, à travers les invasions des baibares et les habitudes guerrières de la société féodale. Ce grand Pape, doué d'une âme si élevée et si tendre, a été comme le chef de ce chœur de chantres mystérieux et inconnus, qui n'ont chanté,
(1) Cette institution a exercé, hors des limites de l'État romain, une influence que j'espère avoir l'occasion de signaler ailleurs. Je remar(iuerai seulement ici qu'aux vin'' et ix'' siècles, Rome a été pour Charlemagne, <[ui l'a visitée plusieurs fois, une école normale de charité. Le pape Zacharie avait fait, quelques années auparavant, un règlement pour la distribution des secours que l'aumônerie apostolique était chargée de distribuer aux pèlerins, aux pauvres de Saint-Pierre, aux enfants et aux malades de tous les quartiers de la ville : V Statuit crebris diebns alimcntorum sumptus... de venerabili Palriarchio à Paracellaiiis (les dis]iensaleurs du palais pontifical) paupeiibus et peregrinis qui ad 15. Pelrum morautur deportari, eisque erogari; nccnon ut omnibus et impuberibus et infumis. pei- univ(;rsas regioues ipsius Romanii! urbis conslitutis, cnriosè distribuantur, " (Lib. Pontifie. , m Zacliar.) Le pape Adrien P"^ fit, entre autres, une fondation spéciale pour fournil', cha(iLie jour, à j)lus de cent pauvres qui se rassemblaient dans le palais de Latran , une ration de pain, de vin, de viande et autres comestibles : «Omni die ccnlum fralres nostri Christi pauperes, eliamsi plures fuerint, aggregentur in Lateranensi palatio... Accipicus unusquisque eorum portionem panis et portionem vini , id est, cuppam cajiientem calices duos, necnon et carnem de [tulmento, etc. " (Ibid., in Hadrian.) Il avait constitué cette fondation sur une piopriété rurale qui faisait partie de son patrimoine. Cette vieille métairie des pauvres, nommée alors Capracorum, dans le territoire de Véies. s'appelle aujourd'hui Caprarota.
MOM'MENTS ET INSTITUTIONS Dl- CHARITÉ. 251
jiendaiit mille ans, que pour les échos de hi tombe. Il ne faut pas sans doute chercher dans leurs compositions la beauté dvs %ers et réelal du style : une certaine monotonie est dailleurs inévitablement attachée à ces courtes oraisons funèbres d(^ jîersonnages si semblables, sur beaucoup de points, par leur caractère comme par leurs fonctions. Mais un fond didées poétiques y perce souvent sous des formes peu élégantes, et Ton jiardonne de bonne grâce à l'uniformité du ton, en faveur dun vrai sentiment du beau moral chrétien, d'un enthousiasme calme et doux dont on aime à suivre la transmission dépitaphe en épilaphe. Je vais y recueillir quelques traits que l'histoire de la charité choisirait. Les trois ou <iuatre premiers, antél'ieurs à 1 administration de saint Grégoire, prouvent que rétablissement de raumùnerie pontificale n'a été que l'organisation oflicielle dune bienfaisance qui s'était exercée précédemment j)ar d'autres voies. Nous lisons dans l'épitaphe de Boniface T", au V' siècle :
Son humble cœur accorda toujours le pardon aux suppliants: sa simplicité déjoua toutes les ruses.
Il empêcha que Rome ne fût consumée par une année stérile : il chassa la famine par ses prières comme par sa charité.
Père saint, qui peut douter que tu ne sois maintenant avec le Christ? Ta splendide vie n'a-t-elle pas prouvé que le Christ était avec toi (1)?
L'inscription funèbre de Félix IV, qui appartient au siècle suivant, attribue l'augmentation des richesses du Saint-Siège sous le règne de ce Pape à ses libéralités :
Placé plus haut que les autres, il ne s'éleva au-dessus d'eux que par la hauteur de son humble piété : il mérita le rang suprême par sa simplicité.
( 1) Iram sujiplicihus humili de corde remisil ,
Debcllaiis ciinclos sinii)licitate dolos.
Egil ne steiilis Romain consumerct annus ,
Niinc orando fiigans, nunc miseiando famcm. Quis te, sancle païens, ciiin Chiisto nesciat esse. S[)lcndida qiu m leciiin vita fuisse piobal?
Large bienfaiteur des pauvres , consolateur des malheureux, il fit croître les richesses du Siège apostolique (1).
Cette inscription funèbre est suivie de près par celle de Jean II. Celle-ci a pour auteur saint Agapit, successeur immédiat de ce Pape.
Vivant de piété et nourri dans la cour du Christ, il n'avait de joie que dans la simplicité du bien.
Tu étais affable, et humble, et tout rempli d'un pur amour : ta pacifique rie avait le droit de n'être pas troublée.
Agréable aux peuples et digne du rang suprême , tu y montas par tes mérites.
Dans la charge jMistorale , tu pris la bonté pour guide : le troupeau dont tu étais le pasteur, se conserva par tes soins dans la piété (-2).
L'épitaphe de Pelage I" est une composition poétique qui n'est pas trop mal pour lépoque où elle a été écrite. Il y avait à peine quelques années que toutes les rues de Rome avaient frémi du langage barbare des soldats des Golhs. Quebjues années encore , et les clameurs des hordes lombardes allaient retentir sous ses murs. La douce épitaphe de Pelage fleurit entre
(1) Cerla fides jiisUs cœlcstia reg;na pateie,
Anlistes Félix quae modo leetus habet.
Prœlatus multis, hiimili piclate superbus.
Promeruit celsum simplicitate locum.
Pauperibiis laifjus, miseiis soiatia praestans,
Sodis a]ioslolicae crescere ft-cit opes.
(2) Mente pià vivens, Christi nutiitus in aulâ,
Et solà gaudens simplicitate boni, Blandus in obsequiis. et puro plenus araore,
Pacificam vilam jure fiuietis agens :
Qui îjratns popiilis, et ceiso digniis honore,
Si'.mpsisli meritis pontificale decus, Commissum gregem pascens bonitale magislrâ,
Seivasti cunctum sub pietate gregem.
Pro quo rite tuum venerans Agapetus honoiem,
Piaestitit hsec tumulo mimera grata tiio. Qui nunc Antisles Ronianà celsus in urbe,
Sedis apostolicse culmina sacra lenel.
MOMMI-NTS F.T INSTITUTIOS ni: CIIAIUTÉ. 2'»',
ToUla et Agiluphe, comme la fleur dun tombeau entre deux orages. Elle renferme plusieurs traits qui n'ont pas de rapport à la bienfaisance du trésor pontifical. Mais je ne veux pas tronquer cette ode funèbre du vi" siècle.
Que le tombe construite ici retienne, si elle le peut, le corps terrestre de cet homme de Dieu : elle est impuissante contre ses mérites.
11 vit dans la lumière céleste au-dessus des astres : il vit aussi par ses bonnes actions en tous lieux , et il est certain de se lever de cette tomlie au jour du jugement, d'aller se placer à la droite : la main d"un ange i"y conduira.
Que rÉglise de Dieu énumère les titres de ses vertus, pour les faire parvenir aux siècles futurs.
Recteur de la foi apostolique, il publia les dogmes sacrés, définis par l'illustre sagesse des Pères : sa parole guérissait l'erreur de ceux qui étaient tombés dans le schisme : leurs cœurs apaisés rentrèrent dans la vraie foi.
Il consacra une foule de ministres de la loi divine ; nul prix sordide ne soudla sa main immaculée.
Il rachetait les captifs, s'empressait de secourir les malheureux, et ne refusait jamais rien aux pauvres de ce qu'il possédait.
Il savait modérer sagement les joies et prendre part aux tristesses : les gémissements d'autruilui semblaient être les siens.
Je ne sais si dans aucun temps on aurait été mieux inspiré que ne l'a été l'auteur de lépitaphe de saint Sabinien, Pape, du vil" siècle. Elle dit à la Mort :
Ayant distribué ses biens, Il ne laisse rien en partant, et entraîné par toi, il sem])le courir après les richesses qu'il a envoyées devant lui.
Il chassa par des paroles douces les vices des hommes : les fautes trouvaient en lui non un juge , mais un remède.
Sous ce pontife, nul n'a été troublé par les horreurs de la guerre : la colère de l'ange vengeur n'a fait aucune blessure.
La faim et la nudité sentirent (ju'il était une nourriture et un manteau : il n'est pas de fléaux qu'il n'ait vaincus par ses larmes (1).
(I) Nam bona distrihucns qui nil migrando relin()iiit
Pcr le posl missas ire videlur oi)es.
La même époque écrivit les mots suivants sur les sépulcres de Boniface V et dllonorius l" :
Il demeura également doux dans les fortunes les plus diverses : la prospérité, il la supporta; l'adversité, il l'embrassa...
Le cortège des veuves, les phalanges des orphelins, le chœur des aveugles te conduiront à la lumière (1). {Épitap/ie de Boniface V.)
Atteint d'une sollicitude vigilante pour le bonheur commun, il ne travailla qu'à procurer aux peuples le bienfait de la paix en tous lieux, (i"^" épitaphe cVHonorius I.)
Si tu donnas aux affligés de vraies consolations, c'est que tu étais vrai toi-même (2). (2'' épitaphe du même.)
Nous avons moins besoin, pour le vin'' et le ix*-' siècle, dinterroger les inscriptions funèbres. L'histoire nous a conservé des renseignements très-étendus et très-détaillés qui peuvent nous donner idée des énormes dépenses que le pape Adrien et après lui Léon III et Pascal I" ont faites pour remédier aux suites des calamités précédentes, pour reconstruire, entre autres, les diaconies et les hospices ruinés (ô). Plusieurs de ces monuments offrent encore les traces de ces réparations. Je ne veux pas toutefois laisser entièrement à 1 "écart les vers consacrés au pape Adrien par Charlemagne. On sait (jue celte longue épitaphe est gravée sur un marbre noir placé , comme une alïichi}
Hic honiinum vitia blando sermono icmovit,
Nec ciilpis judex , sed medicina fiiil , Piœsule quo uullum tuihavit bellicus honor,
Sœva nec augelici vulneris ii'a fuit; Q'.u'm faillis ira dapes, quem nudiis sensit amictum,
VinceNat lacriniis orunia dira suis.
(1) Milis in adversis posilus, rebusque secundis,
Omiiia îjrata ferens, altéra pressa tenens... Muniticus, sapiens, caslus, sincerus et sequus
Ista beatorum sunt pia suffrajjia.
Nam vidualis apex, pupillorurnque phalanges,
Cw'corunique chorus dux libi lucis erit.
(2) AUonitum palriae solers sic cura morebat
Optata ut populis esset ubiquè quies.
Tu tribulantum vera consolatio verax.
(ô) Voir Anast., in Hadrian., Léon. III. Pascal. I.
MONUMENTS ET INSTITUTIONS DE CHAUITÉ. S.'iT)
adressée à tous les siècles, à côté de la grande porte de la basilique valicane. J'y choisis les lignes suivantes :
Nul n'eut le pas sur lui dans la charité. Les veilles sacrées qu'il passait en prières pour son peuple se joignaient à ses largesses pour les pauvres.
J"ai rappelé précédemment quelques mots de l'épitaphe de Grégoire V , qui n"a régné (juc deux ans , vers la fin du x" siècle. Elle fait reparaître sur sa tombe limage de ces douze pauvres auxquels il distribuait des habits le dernier jour de chaque semaine. Peu d'années auparavant , Benoit VII s'était couché dans le cercueil à lombre de cette bénédiction :
Protecteur des veuves, il entoura constamment des plus tendres soins les pauvres orphelins, comme s'ils avaient été ses propres enfants (1).
Cette inscription se trouve dans la basilique de Sainte-Croix. La basilique de Latran nous fournit, pour le xi" siècle, celle de Sergius IV, dont il est dit :
Il ne fut pas seulement un excellent docteur du peuple , il fut aussi le pain des pauvres et le riche vêtement des nus. Les droits du sacerdoce mettaient sous sa main une riche moisson : en bon nautonier, il s'en approvisionna pour les pays des anges (:2).
Malgré le plaisir que j'ai à transcrire ces textes , je me demande si je n'ai pas ennuyé plus d'un lecteur avec ces nombreuses citations. Peut-être je pourrai reproduire ailleurs, pour ceux qui s'y intéressent, d'autres inscriptions dans les- (juelles se perpétuent, à travers les siècles suivants, ces souvenirs traditionnels de mansuétude et d'activité bienfaisante ,
(1) Confovens viduas, necnon et iiiopesque pupillo»
Ul natos proprios assidue lefovens.
(2) Paiififribus panis, nudorum vestisopima,
Doclor cgiegius qui fuit in populo.
Jura sacerdoti lœtas dum videt aiistas,
Cœlibus œquavil navijjer angelici».
quiformentun des traits distinctifs del epigraphie des Papes. A mesure qu'on se rapproche des temps modernes , les créations de leur cliarilé deviennent plus patentes, comme nous le verrons bientôt. Mais, pour les époques plus éloignées , où tout est plus effacé, il ma semblé bon de recueillir sur la pierre des tombeaux les dernières traces de tant de bienfaits , dont les autres vestiges matériels ont été détruits par le temps. Ces épitaphes nous font voir trois choses : premièrement, que le palais des Pontifes était une grande aumônerie ; en second lieu, que leur sépulture elle-même prêchait aussi la charité ; enfin que, dans les siècles les plus incultes, le sentiment chrétien savait retrouver un assez beau langage pour louer les belles actions, et que les inspirations de la vertu semblaient avoir retenu quelques privilèges de la poésie. Il n'y a pas lieu de soupçonner des flatteries bajiales dans ces témoignages de la tombe. En général, si vous confrontez les inscriptions funèbres des Papes avec les annales de chaque époque, vous voyez que les épita[)hes poétiques sont elles-mêmes très-historiques. Les passages que nous avons cités se rapportent d'ailleurs à des faits publics et contemporains. Celles de ces pierres sépulcrales qui se sont conservées sont donc les vrais monuments de raumônerie apostolique. Ils suppléent , à quelque degré, à ses anciens registres perdus. En lisant ces épitaphes on cioit entendre encore dans le lointain des âges un long cri de bénédictions.
Cette anli(pie institution avait un «sage bien touchant. On sait que saint Grégoire I" donnait chaque jour un repas à douze pauvres dans son couvent du mont Cœlius. La table consacrée à ce repas evangélique se voit encore dans la partie de ce monastère qui garde le nom de Tridiniuin , ou salle à manger des pauvres. Lorsque saint Grégoire eut été promu à la Papauté, il régla que le palais pontifical auraitune salle du même genre. Cet usage, interrompu je ne sais à quelle époque, avait été rétabli par Léon XII. Mais après lui ce triclinium charitable a été fermé par charité. On a cru qu'il valait mieux donner à chacun de ces pauvres la valeur de ce repas, pour qu'il put le partager avec sa famille. Je respecte ce calcul moderne , mais je regrette l'ancien usage. Ce ae serait point un vain
spectacle de l)ienfaisance que ces députât ions des pauvres venant s'asseoir tour à tour à une table présidée par laumônier du Pape dans une salle du Vatican, entre les insignes de la Papauté et les magnificences des arts. On peut penser, avec Léon XII, que la glorification du pauvre est elle-même une haute charité. Qui sait si la pensée de rétablir cette coutume ne passera pas bientôt par le cœur de celui en qui Dieu vient de couronner avec la tiare le génie de la bonté ? Par le temps qui court , avec cette émulation de bienfaisance qui se remue de tant de manières, cet exemple inspirerait pent-èlre aux familles opulentes l'idée de l'imiter à quelque degré. Leurs palais sont vastes, et le triclinium des pauvres ne prendrait une grande place que dans le ciel.
L'aumùnerie pontificale fait encore, en certaines circonstances, la charité à l'antique. Dans quelques solennités annuelles, elle porte des aumônes dans les prisons. A l'occasion du couronnement du Pape, elle distribue de l'argent à tous les j)auvres de la ville , rassemblés dans la grande cour du Belvédère, au Vatican. Une distribution semblable avait lieu à Noël et à Pâques : mais depuis quelque temps cet argent est versé dans la caisse de la commission des subsides, instituée dans l'intérêt général de la population indigente. On y a gagné sans doute l'avantage de mieux assurer à chaque parcelle de cette somme une opportunité individuelle, mais on y a perdu une opportunité sociale. Les Papes avaient voulu perpétuer une attention paternelle de saint Grégoire. Ils avaient voulu qu'aux deux grandes fêtes de l'année, qui sont pour tous les cliréliens (les jours de réjouissance , les pauvres eussent le moyen de faire un meilleur repas, de s'associer par cette agape à l'allégresse commune. Et puis n'est-il pas bon que, dans certaines solennités de la bienfaisance, la personne du Pape soit en contact avec le peuple, qu'elle ne soit pas , comme un roi constitutionnel de la charité, retiré derrière les grilles de l'administration générale? Quelques deniers distribués de la main à la main dans la maison du Pape par son aumônier, qui est son bras droit, touchent plus les pauvres que lorsque ces aumônes leur arrivent après avoir passé par la filière des commissions, des députés etdes scribes. Ici encore je regrette l'ancien usage
et je forme des vœux pour qu'on trouve quelque moyen d'atténuer les inconvénieuls qu'il peut avoir. Le moyen âge avait bien compris l'importance de ces solennités patriarcales de la charité : les peintures qui existaient au viu" siècle sous le portique du vieux palais de Latrau n'avaient pas man(jué de les représenter (1). II me semble que nous devons conserver encore avec plus de soin tout ce qui fait reparaître au milieu de nos sociétés, chargées des liens artificiels de la bureaucratie, une vive image du naturel et de la simplicité antiques.
Les théories administratives modernes, avec leur génie de mécanisme, sont exposées, si l'on n'y prend garde, à n'être que la physique de la bienfaisance. Elles disent de tout ce qui ne se résout pas en un produit palpable : Quesl-ce que cela fait? comme le géomèlre dit des choses de sentiment : Qu'estce que cela prouve ? En sacrifiant ce qui ne parle qu'à l'âme dans les institutions en faveur de la pauvreté, elles appauvrissent le caractère de ces institutions elles-mêmes. Rome trouvera dans ses traditions et ses sentiments intimes un préservatif contre ce travers : elle saura emprunter à ces théories leur utilité matérielle, moins leur matérialisme.
Le genre d'aumônes, dont nous venons de parler, n'est qu'un accessoire dans les attributions de l'aumonerie apostolique. Les individus et les familles, auxquelles elle accorde des subventions temporaires ou permanentes, les écoles entretenues par elle , son conservatoire d'orphelins , les malades qu'elle fait soigner à domicile, en choisissant particulièrement ceux auxquels il serait trop pénible d'être mis à l'hôpital , forment à présent sa famille privilégiée. Quoiqu'elle fasse beaucoup de bien, elle regrette le temps où le nombre de ses enfants adoptifs pouvait être plus grand. Elle est aujourd'hui comme un chêne antique qui n'étend i)lus son ombre aussi loin, depuis que déjeunes arbres é[)uisent autour de lui un sol bouleversé par des orages. Les malheurs du Saint-Siège et de l'Église catholique ayant diminué les ressources de Rome , une partie des fonds dont cette aumônerie disposait a été consacrée à soutenir d'autres institutions charitables que les siècles modernes ont
(!) Juxtà scalam quee ascenditin Patriarchium, ubi et ipsi paupeies depicli suiil. Liber Pontificalis in Iladrian. I.
MOMMENTS ET INSTITITIONS DE CHARITÉ. 259
?réées; mais la vieille nourrice des pauvres a encore une assez belle couronne : ses jeunes sœurs saluent avec respect ses rides glorieuses et sa charité blanchie par le temps.
Avant de passer à d'autres institutions moins anciennes en faveur des pauvres, nous jetterons un coup d'œil sur une série de monuments charitables dont lorigine remonte au siècle qui a vu lÉglise sortir des Catacombes (i). Le premier hôpital a été fondé à Rome par une dame chrétienne nommée Fabiola. Je inai trouvé aucun indice sur sa situation; mais nous pouvons Idu moins rapporter à un lieu déterminé les inspirations généreuses de la fondatrice. Fabiola faisait partie de cette société de dames romaines dirigées par saint Jérôme dans leurs œuvres de charité plus encore que dans la culture de leur esprit : c'est à lui que nous devons quelque renseignement sur le premier hôpital. Or le principal centre de cette société était la maison de cette vénérable Paule, où le saint docteur a reçu Vhospitalité. Daprès une tradition très-ancienne, on croit que cette maison était située dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui l'église de Sain t-Jérôme-de-la-Charité, pour laquelle le Dominicain a fait son célèbre tableau.
Mais il y a dans lenceinte de Rome un autre lieu auquel appartient le rang le plus distingué dans l'histoire des bonnes œuvres. C'est , je crois, le seul lieu du monde chrétien qu'on sache avoir été inféodé à des établisssements charitables depuis plus de douze siècles, et qui continuera d'être, pendant bien des siècles encore, le majorât perpétuel de la bienfai-
(1) Il y a deux ouvrag^es, très-peu connus en France, auxquels il faut recourir pour l'histoire des établissements de charité à Rome, celui de Fanucci. Trattato di tutte opère pie di Roma, et VEusevologio Romano, de Pi^zza. Le premier appartient au commencement, le second à la fin du xvii^ siècle. C'est à ce» sources que nous avons dû principalement puiser. Nous avons emprunté aussi plusieurs indications à l'ouviage de Monseigneur Morichini, qui. tont en reproduisant les récits de ses devanciers, les a complétés sur certains points. Du reste, son livre, Degli instituti dipublica carita in 7?oma, s'étend moins sur l'histoire de ces établissements que sur leur organisation actuelle et sur tes faits de statistique et d'économie. En traitant cette matière, cet écrivain si distingué, si instruit, a su rapporter à des idées élevées les détails positifs et pratiques dont la plus grande partie de son livre devait nécessairemtnt se composer.
sance chrétienne. Je veux parler du local où s'élève aujoun i(' cihui le grand hôpital du Saint-Esprit. Saint Synimaque, éh pape vers la fin du v* siècle, avait construit un hôpital en ce '" endroit (1), près de la basilique de Saint-Pierre et des ruine du ciique de Néron. Cet édilice, qui avait subi les ravages di; temps, fut restauré par Célestin III, prédécesseur immédia d Innocent III , dans les dernières années du xii" siècle. Un ma-i nuscrit orné de miniatures, et appartenant aux anciennes ar-» chives de Thôpital du Saint-Esprit, a conservé le souvenir de cette restauration (2). Mais, près de cinq cents ans auparavant un autre établissement charitable sétait posé à côté de celui de saint Symiuaque. Ina , roi des Saxons occidentaux dans la Grande-Bretagne, ayant laissé sa couronne à un de ses parents, et sélant rendu à Rome, y établit, avec lapprobation de Gré^ goire II, une maison destinée à recevoir des écoliers et des pèlerins de sa nation, et il y adjoignit une église dédiée à la Sainte Vierge (5). Les revenus qu'il assigna pour lentrctien de ces deux établissements devaient être pris sur les produits dul tribut connu sous le nom de denier de saint Pierre (4). De cette^ fondation est venu le nom de sehola Saxormn, école desSaxon.s, longtemps donné à cet endroit , et transformé ensuite , par corruption , en celui de Sussia, sous lequel on désigne encore ce quartier de la ville. A l'époque des croisades, le denier de saint Pierre, sur lequel vivait cet établissement, fut absorbé par les dépenses qu'entrainait la guerre sainte. Les ravages que les armées des empereurs d'Allemagne , dans le xi^ et le xii** siècle, firent subir à plusieurs quartiers de Rome, et particulière-
(1) Voir Trattato di tutte opère pie delV aima cita di Roma, composte dal sifîn. Garni llo Fanucci, Renia, 1G02, c I.
(2) Ibid., p. 17. — Cet auteur cite aussi à ce sujet VHistoire d'Orvieto, par Cipriano Manente.
(ô) Voir Malh. Westmonast, in floribus hist. Jnglic. ann. 727; — Nicolaus Harpelsfeld in /T/s^or. Jngl. seculo VIII, c. 10; — Pitscus, de Scriptorib. Anyliœ, ann. 728; — Joaiin. Vilson. , in Martyrolog. Anylic. addiem 0 februar., cilés par Pierre Sauloier, de Capite ordinis S. SpiritHs, c. VII, p. 61, Lugduni, 1649.
(4) Dolem verô uti'ique assignavil pailern pecunia; quaî conficiebatur ex denario quod singulis regni sui domiciliis annuatim persolveudum attribuerai. Ibid., c.XI, p. 121.
MONUMENTS ET INSTITrTJONS DE CHARITÉ. 20!
icnt à celui de la cité Léonine, où se Iroiivait la fondation du oi Ina, contribuèrent à la ruiner. Cependant, vers la fin de etlo époque, léglise subsistait encore. Nous voyons, par un liplômc du temps , qu'un roi d'Angleterre en fit la cession au ape Innocent III (t). Lorsque ce pontife voulut créer en cet ndroit un nouvel hospice , il y existait donc déjà deux établisements très-anciens , l'hôpital de saint Synimaque , restauré ar Célestin III, et une partie de la fondation anglo-saxonne. 3 note cela, pour bien marquer la généalogie de l'hôpital acjel du Saint-Esprit. C'est sur ce vieux tronc d'institutions haritables que fut greffée celle d'Innocent III, destinée à reevdir de si magnifiques développements. Le cœur du Pape |vait été percé de douleur , en apprenant que des pêcheurs valent trouvé dans leurs filets de petits enfants morts : un Mige, qu'il prit à bon droit pour un avertissement céleste , ïi inspira le projet d'un établissement nouveau consacré tout la fois aux enfants abandonnés et aux pauvres infirmes. Il 1 confia la direction à un ordre hospitalier que Guido de ontpellier venait de fonder en France. Innocent III, qui avait pprouvé , dans la première année de son pontificat , les rèles de cet institut (2), en avait admiré l'esprit et l'organisaon, et il l'avait recommandé dans une lettre adressée à tous s évoques, n Le maître et les frères de cet ordre, dit-il , sont bien moins les protecteurs hospitaliers des malheureux que leurs serviteurs , et , parmi tant de pauvres , ceux-là seuls sont indigents qui fournissent charitablement aux pauvres ce qui leur est nécessaire (ô). ■> Les frères du Saint-Esprit,
(1) Joannes. rcx Augliœ, domiuus liiberniaî, dux Xorthmanniœ et Aquilaae, cornes Anclegavensis, omnibus... salutem. Sciatis nos... ob reveieiuiam
papœ Innoccntii III... concessisse el piaesenti cbartà confirmasse hospilali , od iiirm D. Papa consttuxit apiitf ecclesiani S. Maiiœ in Saxià, quœ Anglomdicitur et Angloium fuit hospilio deputata, antè basilicam B. Pétri posi- II , sccùs stratam. centum marchas annuatim percipiendas, etc. Voir Ray- Idi Anna/es, ad annum 1204, n. 78.
(2) L'ordre du Saint-Esprit a été approuvé en 1 198 et mis en possession de ôpital Romain en 1204.
(ô) Ibi enim reficiunlur famelici. pauperes vestiunlur. nrcessaria niinis- «ntur infirmis, et magis indigentibus major consolatio exhibelur, ilà ut Jgister et fratres ipsius non tam receptores dici debeant quàm ministn indi-
c'était le nom du nouvel ordre, furent installés par lui dans 1» nouvel hospice. II leur adjoignit des religieuses, observant 1: même règle , et chargées de soigner les petits enfants et le: malades. Innocent III témoigna une affection pai-ticulière à ce élablissement. Il se fit de temps en temps le prédicateur de ce orphelins : je regrette de ne pouvoir citei" ici quelques passa ges de Vhontéiic sin- le miracle de Cana, qu'il a prèchée dan leur église. Il régla jusqu'à la couleur de leurs habits. Ils de valent être bleu de ciel , en mémoire de l'avertissement célest qu'il avait reçu , et peut-être aussi pour rappeler à ces pauvre créatures, délaissées par leur père terrestre, qu'elles avaien ailleurs un autre Père dont elles portaient la couleur. La fon dation d'Innocent III, intéressante dans ses plus petits détails est éminemment remarquable par les trois pensées organisa trices qui s'y sont produites , et que les âges suivants ont dé veloppées. D'abord, la pensée de confier les établissements di charité à des corporations religieuses affranchies des défaut du service mercenaire et de l'instabilité du dévouement indivi duel; secondement, remploi des religieuses dans les hùpi taux. Cette pensée était alors bien nouvelle. Ces sœurs d charité suivaient la règle de l'ordre du Saint-Esprit. Troisiè mement, l'adjonction de coopérateurs laïques. Innocent III in stitua une confrérie à cet effet, espèce de tiers-ordre de 1; charité, qui , souvent imité depuis avec des attributions moin restreintes et plus variées, se trouve avoir son rejeton le plu moderne dans la jeune association de Suini-V inceiU-de-Paul . S les pensées contenues dans l'œuvre d'Innocent III ont été gra duellement fécondées par le temps, cette fondation a reçi aussi un grand développement matériel. Je laisse à d'autres! description de tout ce que rarchifeclure et la peinture lui on donné : je ne retrace ici que son histoire. Elle ressemble à ce montagnes où des couches de terrain appartenant à des pério des diverses reportent la pensée vers les époques les plu lointaines. On peut observer dans cette histoire les alluvion de la charité sur un même point , dans le cours de douze siè clés. Les constructions de Pie Yll, de Pie VI, de Benoit XIV
gentium. et illi soli egeant inter pauperes (iiii paupeiibus necessaiia caiitali» minislrant. Epist. ad univers. Episcop. ann. 1198.
MONUMENTS ET INSTITUTIONS DE CHAKITt. 263
nous conduisent à celles de Sixte IV, en 1471. Ce pape reconstruisit l'ancien édifice avec tant de grandeur, que lorsque Charlotte de Chypre et de Jérusalem , chassée de ses États , vint se réfugier à Rome, il crut pouvoir donner, dans une maison primitivement destinée à des enfants sans famille, une noble hospitalité à cette reine sans trône. La reconstruction de Sixte IV nous fait arriver à Thospice d'Innocent III. Là nous rencontrons ce qui restait de la fondation d'Ina et de celle de saint Symmaque : avec la première nous remontons au delà de Charlemagne; avec la seconde nous touchons presque au siècle de Constantin. A travers les ravages des Barbares au vi« siècle, les incendies du ix* (I), les catastrophes de Rome saccagée (2), sous les empereurs Henri IV, Henri V et Frédéric F', les déprédations de beaucoup détablissements négligés et abandonnés pendant le séjour des Papes à Avignon, enfin, à travers toutes les démolitions que le temps accomplit à lui seul, la maison de la charité a grandi de ruine en ruine sur sa première pierre. II ny a pas de trône aussi ancien que cet hôpital. Cest une gloire pour la France qu'une œuvre sortie de son sein soit devenue Tainée de cette création romaiue, à l'époque qui forme la jonction de ses anciens désastres et de ses développements modernes. Lorsque le conseil-général du département de THérault votera des statues à quelques noms historiques du pays, se souviendra-t-il que Guido de Montpellier, précurseur de Vincent de Paul , a gravé le nom de son ordre sur le frontispice du monument qui est le doyen des établissements de bienfaisance.
L'hôpital du Saint-Esprit a vu naître les autres grands hôpitaux qui existent aujourd'hui dans les divers quartiers de la ville. Les jardins de Néron (ô) , le mont Cœlius, à l'endroit où se trouvait au vu" siècle la maison paternelle du pape Ilonorius I", près des ruines de Tancien palais de Latran (4), le
(1) L'hospice Anglo-Saxon a été brûlé en 817 el en 847. Il a été reconstruit la première fois par Pascal I''^ la seconde, par Léon IV el un roi d'Angleterre.
(2) En 1084, 1110 et 1167.
(ô) C'est dans cet endroit qu'est situé l'hùpilal du Saint-Esprit. (4) Hôpital Sainl-Sauveur.
tombeau d"Aiigusle (1), le pied de la roche Tarpéïenne (:2), la région où les Césars avaient établi un hospice de soldats invalides (/)), les environs du pont du Janicule (4), marquent, dans un plan de Rome antique, les points correspondants à ces asiles de la misère dans Rome moderne. On en compte sept principaux, portant le titie d'archihôpital, et rappelant, par leur charité, comme par leur nombre, les sept diaconies primitives. Il y a en outre un hôpital (3) non moins considérable dans lile du Tibre, près d'un endroit où des fouilles ont rencontré quelques fragments dinscriptions dun temple dédié à Esculape , le dieu de la médecine. Deux de ces hôpitaux ont été fondés dans le xiu" siècle (G), un dans le xiv" (7), un dans le xv" (8) , quatre dans le xvi" (9) , et un dans le siècle dernier. Mais plusieurs dentre eux ont leurs racines dans des fondations plus anciennes auxquelles ils ont succédé (10).
Outre les établissements spéciaux fondés par des confréries, des corporations de métiers pour leurs malades , Rome a vu s'élever dans son sein une foule d'hôpitaux nationaux. Le sacerdoce, laristocratie, les associations plébéiennes, ont concouru à leur création. La Papauté en a établi pour des nations lointaines, les Arméniens, les Abyssins et Indiens. C'est aussi le sacerdoce qui s'est principalement occupé de fondations
(1) Saint-Jacques, non loin de là riiôpital Saint-lloch.
(2) Sainte-Maiie-de-la-Consolation.
(3) Saint-Gallican.
(4) L'hôpital des Convalescents à la Trinité-des-Péleiins.
(5) Celui de Saint-Jean Calibite ou des Benfratelli.
(6) Celui du Saint-Esprit, vers Tan 1204, et celui de Saint-Sauveur en 1210.
(7) Saint-Jaciiues en lôôS.
(8) Sainle-Maiie-de-la-Consolation en 1435.
(9) Saint-Rocli, commencé en 1500; Sainte-Marie dei Pazzi, en 1548. réuni actuellement à l'hôpital du Saint-Esprit; l'hôpital des Convalescents à la Trinité-des-Pélerins, en 1551, et celui des Benfratelli, en 1581.
(10) Celui du Saint-Esprit a remplacé, comme nous l'avons dit, l'oeuvre de saint Symmaque. L'hôpital de Sainte-Marie-de-la-Consolalion a été formé par la réunion des trois établissements fondés, l'un, vers 1118, et le premier vers 1045. L'hôpital de Saint-Gallican, destiné aux maladies cutanées, a reçu et dévelopi)é un établissement du même {jenre, qui existait dans l'hôpital du Saint-Esprit , et qui tirait lui-même son origine d'une maison pour les lépreux, établie à ce qu'il parait dans le xu^ siècle. Voyez fanucci et Piazza.
«OMMENTS ET INSTITITIONS DP. CHAniTÉ. !20o
pour les peuples slaves. Lhôpital de Saint-Jérôme-des-Esclavons a été l'œuvre de trois évèques Illyriens. Celui de Saint- Slanislas-des-Polonais a été doublement national, et par son but, et par le nom de son fondateur , digne représentant de la foi et de la nationalité polonaise. Cest le grand cardinal Osius, dont la tombe et lépitaphe ont gardé, pour la Pologne de nos jours, un avertissement prophétique : 'Je vous ai prémunis » contre ceux qui vous séduisent : nul n'est catholique, s'il se :i sépare de la foi de l'Église romaine (1)." Les fondations suédoise, bohémienne, hongroise, portugaise, génoise, sont d'origine aristocratique. Celles des Anglais et Écossais, Français, Lombards, Bergamasques , Florentins, Lucquois , sont, du moins presque toutes, le produit d'associations nationales. L'histoire de l'hôpital anglais nous a conservé seule un exemple des délibérations qui précédaient ces fondations charitables. En 1398, un jour qu'une troupe de pélerii>s de cette nation faisait la visite des principales églises dans l'intérieur de la ville et hors des murs, une pauvre femme enceinte, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, resta en arrière. Elle fut surprise par la nuit dans un bois qui existait alors sur la rive du Tibre , occupée aujourd'hui par le quartier de la Lungara. Le lendemain ses vêtements ensanglantés apprirent à ses compagnons qu'elle avait été dévorée par des loups. Ému de compassion , un Anglais, nommé Jean Skopard (il faut conserver ce nom) , convoqua une assemblée de ses compatriotes. Dans ce meeting la bonne volonté ne maïKjua point, mais , comme il arrive souvent , on ne s'entendait pas sur le parti à prendre. Jean Skopard mit fin à ces discussions stériles en s'écriant : u Eh bien! que chacun fasse ce que je vais faire, » et il donna une grande partie de ses biens à la communauté anglaise de Rome. D'autres suivirent son exemple : on acheta quelques maisons dans le quartier de la Rcgola^ pour en faire un hospice. Quelque temps après, Jean Skopard et sa femme , n'ayant pas d'enfants, se dépouillèrent du reste de leur fortune en faveur de cet établissement et s'y consacrèrent au ser-
(1) Haec scripsi vobis de iis qui sediicunt vos : calholicus non est (lui à Romanà ecclcsià in fidei doctrinà discordât. — Le tomi)eau du cardinal Osius se trouve dans l'église de Sainte-Marie-du-TiI)ie.
vice des malades et des pauvres. Les associations fondatrices nï'taient pas toujours aussi nombreuses. Quelquefois deux personnes seulement mettaient leurs biens en commun pour la bonne œuvre. Telle a été Torigine de la maison de charité instituée une cinquantaine dannées auparavant, par Jacqueline Fernandez et Marguerite de Majorque, pour les Catalans et les Aragonais leurs compatriotes. Cet établissement, dédié d'abord à saint Nicolas, est aujourd'hui Thùpital de Sainte- Marie-de-Montserrat (1). La plupart de ces maisons n'ont attaché aucune célébrité à la mémoire de leurs fondateurs. Les histoires nationales les passent sous silence, et, pour ceux mêmes dont elles s'occupent sous d'autres rapports, le souvenir de ces œuvres sans bruit s'est souvent perdu dans la renommée de toute leur vie. C'est une justice de recueillir dans nos livres modernes ces vieux noms presque tous oubliés. A ceux déjà cités d'Osius de Pologne, de l'anglais Skopard, de Fernandez et Marguerite de Majorque espagnoles, il faut joindre FrançoisArrigo, de la comtesse de Bourgogne, Cigala de Gênes, Jeanne de Lisbonne, Alphonse de Farinas, évê({ue de Rodrigo, en Espagne, Jean de Pierre flamand, sainte Brigitte de Suède, le roi Etienne de Hongrie et Borsivoglio, duc de Bohême. Dans le genre dœuvres dont nous parlons, telle est, sauf quelques omissions peut-être , la liste des hommes qui ont été à Rome des représentants nationaux de la charité, depuis le ix" siècle jusqu'au xvIl^ Celte liste est courte, parce (ju'il y a un bon nombre d'établissements dont les fondateui's n'ont pas laissé leurs noms : c'est surtout dans l'histoire de la charité qu'on rtmcontre les œuvres anonymes. Nous savons du moins que chaque nation chrétienne avait construit un nid pour ses malades et ses pèlerins à l'ombre de Rome. C'était un beau signe de la fraternité des peuples que cette fédération de la charité.
(1) Marlinelli, Rom. ex Ethnicâ sacra, cite à ce sujet le passage suivant d'un livre publié en 1589, sur les antiquités espagnoles de Rome : ic En » tiempo di Uihano papa YI de 1-381 era hospilal de Cantalanes de la invoca- » cion de S. Nicolas, y e nel anno 1506 en lienipo de papa Julio II alos vejnte « y très de junio juulados en la yglesia del Pozo blanco los delà dicha naciou « Catalana, Aiajjonesa, y Valenciana romarono la invocacion de dicha » S. Matia di Monseirat. »
WONCMENTS ET INSTITrTIONS DE cnAItlTÉ. iJG7
Au XVII"' siècle, on comptait encore environ vingt-cinq maisons de ce genre, quoique les gouvernements prolestants eussent déjà cessé de soutenir les fondations catholiques de leurs ancêtres. Depuis cette époque, une grande partie de ces établissements a disparu par une raison plus honorable pour Rome que pour les pays qui devaient s'y intéresser. A mesure que les hôpitaux romains, agrandis et perfectionnés, ont pu ouvrir leurs salles à tous les malades sans distinction , presque tous les autres ont fermé leurs portes. Il n'y a que trois ou (jutre gouvernements qui aient eu la bonne pensée de faire soigner avec respect par leurs légations ces débris de la charité dun autre âge. Qui sait s'ils ne seront j)as le noyau d'institutions nouvelles que lavenir organisera? La facilité toujours croissante des communications augmentant le nombre des voyageurs dans les classes pauvres elles-mêmes, devra provoquer, ce semble, le rétablissement de ces toits nationaux d'hospitalité que les fatigues et la longueur de la route avaient rendus si chers aux pèlerins exténués du moyen âge.
La plupart de ces maisons étaient en effet des hospices pour les pauvres voyageurs, en même temps quj8 des hôpitaux pour les malades. Le mouvement qui avait porté la république chrétienne à multiplier ces établissements avait été comme un flui de la charité catholique vers la ville centrale : mais il y eut un admirable reflux. Chaque peuple avait voulu avoir un hospice particulier pour ses pèlerins : Rome ouvrit un hospice universel aux pèlerins de tous les peuples. Il y avait alors dans un coin de cette ville un jeune homme qui n'était pauvre que parce qu'il avait distribué aux pauvres tout ce qu'il possédait. Un gentilhomme florentin, nommé Galeotto Caccia, touché de sa modestie et de son indigence, lui avait prêté une petite chambre dans sa maison, à côté de Saint-Eustache; il lui donnait aussi tous les ans une mesure de grain. Ce jeune homme, plein de reconnaissance, s'occupa de l'éducation des deux (ils de son hôte, dont il fit deux petits anges. Ce succès encouragea son zèle. Quelques années après, associé à quelques pauvres prêtres de Saint-J.érôme-de-la-Charité, il évangélisa les jeunes gens. Parmi ceux qui venaient l'écouter, plusieurs riaient de la bizarrerie de ce laïque qui se mêlait de
268 CHAPITHE xr.
prêcher : on se moquait de lui et on se convertissait. C'est 1;V qu'il établit une confrérie pour le service des pèlerins. Il leur donna pour uniforme un sac de couleur rouge , comme emblème de la charité qui devait les animer : Dante avait eu la même idée dans la description du costume de Béatrice. Élène Orsini offrit à la confrérie une maison qu'elle possédait dans les Thermes d'Agrippa. On se mit à l'œuvre. Les confrères lavaient les pieds des pèlerins, faisaient leurs lits, les servaient à table et calmaient leurs chagrins par des paroles affectueuses. Leur charité expressive avait reçu le don de parler à ceux dont ils ignoraient la langue natale une autre langue sans mots, révélée par le cœur qui l'invente aux cœurs qui l'écoutent. C'était le cénacle de la charité. Les grâces du ciel inondaient cette maison :1e cuisinier lui-même avaitdes extases. Il se levait la nuit pour regarder le ciel, et il prédit le jour de sa mort. Le fondateur voulut que la confrérie embrassât aussi le soin des convalescents. Les deux œuvres furent réunies dans un même local, qui est devenu l'hospice de la Trinité. Chacun connaît le nom de ce fondateur : il s'appelait Philippe de Néri. L'histoire nomme, parmi ses premiers compagnons, Ferrante Ruis, Angelo et Diego Bruni, du royaume de Navarre. Tels ont été les commencements d'une œuvre unique en son genre, de l'hospice universel de la chrétienté. Deux ans après rétablissement de la confrérie, la maison qu'elle desservait, a entretenu, d'après les renseignements fournis par les registres de l'hospice, jusqu'à (500 pèlerins par jour pendant l'année jubilaire de 1550. Au jubilé suivant, en 1575, elle a reçu successivement, d'après les registres de l'hospice, ilG,84tS personnes (1). Jamais peut-être la parabole de l'Évangile sur
(1) A la fit! du siècle suivant, co 1673, le nombre avait presque triplé. « De » libi'i de' si{;nori ricevilori fii iviccolto il nuineio de' Pellegjrini , clie enti'arono » di prima sera, et furono 80,810 tra uomini e donne. — Da' libri délia dis- » pensa, e del vino fu levato il numéro de' cibati e alloffiati di tutto 1' anno, » cominciando da l'apertuia sino a la dausura delle poitc santé : furono 0 uomini 202,744^ e donne 8ô,734, tutti uniti 28G.498. — Fu anche tenuto » coolo di convalescenti ristorati la malina e la sera, come si a veduto {jioruo » per giorno , e furono 39,647, c, le altri vogliono che sia il numéro maggioi'c, i» mi rimetto se mi ha ingannato chi mi diè la nota. » Ruggero Caetano, Memorie deW anno santo 1673.
le grain de sénevé, qui devient un grand arbre, n a eu une vérification plus rapide.
La confrérie a déposé dans ses archives une pièce intéressante. II ny a pas de certificats de charité signés par une plus noble main. Ce sont quelques lignes adressées aux directeurs de l'œuvre par un autre grand serviteur des pauvres, le cardinal saint Charles Borromée. Cette lettre est ainsi conçue ;
« Très-magnifiques Seigneurs,
» J'ai appris avec beaucoup de consolation par vos lettres )> les charités que reçoivent, dans l'hôpital de la Très-Sainte- » Trinité, les pauvres qui se rendentùRome pour prendre part )< au jubilé, et particulièrement ceux de mon diocèse. Dési- )> rant concourir pour ma part à cette œuvre pie autant que :> le comportent mes facultés, eu égard à mes autres obliga- » lions envers mes pauvres d'ici, j'ai ordonné que pour le H moment on remette entre vos mains 25 écus par mois, à » partir des Calendes de mai, et jusqu'à ce que j'en aie autre- >« ment disposé, comme il vous sera dit par monsignor Spe- ;. ciano. En finissant, je me recommande à vos prières.
1» Milan, 15 avril 1o7d.
X A vos souhaits,
« Le Cardinal de Sainte-Praxède (1). »
Dès l'origine de cette confrérie, les personnes les plus distinguées de Rome s'empressèrent de s'y enrôler, comme cela se fait encore aujourd'hui. Ce spectacle de la charité catholique toucha plusieurs protestants. Leurs conversions donnèrent lieu (jnelquefois à des scènes singulières. Un ministre luthérien de Pologne était venu à Rome déguisé en pèlerin, afin de n'être pas reconnu. Lorsqu'il fut entré à l'hospice, un confrère se présenta pour lui laver les pieds : c'était le cardinal
(1) Molto magnifîci signori, m'è stato di molta coosolazione, etc. (Le texte <le relie lettre sera inséré dans V Appendice.)
Ferdinand de Médici. Tout ce quil vit dans cette maison bouleversa Vidée qu'il s'était faite du Catholicisme. Les impressions qu'il reçut sous le toit des pèlerins furent complétées, dans la chapelle du Pape, à la vue de la piété angélique de Grégoire XIII. Obéissant à une impulsion intérieure, il traversa la foule et vint se jeter en larmes aux pieds du Pape. Le Saint-Père, croyant qu'il désirait se confesser à lui, fit retirer les prélats qui l'entouraient : mais cet étrange pèlerin s'écria qu'il voulait se confesser en public et faire pénitence. Le Pape pleura aussi et commit l'absolution à deux cardinaux. Au sortir de la chapelle, le nouveau catholique commença la visite des églises dans le moment où le soleil était le plus ardent. Il tomba malade sous le poids de la chaleur et de ses émotions, et il expira trois jours après. En apprenant sa mort, le Pape s'écria : Beaucoup de pécheurs se retirent dans les cloîtres et dans les solitudes pour faire pénitence : mais celui-ci a eu un si grand repentir, que trois jours lui ont suffi pour atteindre le ciel (I).
J'ai rapporté ce trait, et j'aimerais à en citer plusieurs autres du même genre, parce qu'ils confirment une vérité presque banale, qu'il faut pourtant ne pas se lasser de redire. Si les œuvres charitables du Catholicisme ont eu cette efficacité à une époque où le Protestantisme était si intraitable, elles peuvent en avoir une plus grande, aujourd'hui que tant de préventions haineuses se sont dissipées. La charité ne peut manquer d'être de nos jours le plus sublime controversiste. Aux yeux de tant d'àmes incertaines, qui cherchent le vrai sous les traits du bien, ({uelle exposition de la fui que la vie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul ! Le livre de Bossuet ne vaut pas celui-là. La Sorbonne aurait brisé toute sa science contre certaines âmes qui ont été vaincues par la confrérie des pèlerins.
Les confréries de charité forment un ordre d'institutions qui tient le milieu entre la bienfaisance individuelle et les établis-
(1) 0 altitudo divinœ sapienîise et scientife Dui ! Quam incomprebensibilia sunt judici3 tjus ! Ciini tam mulli peccatoies, ut pœnitenliani coudignam aganl , alii monasleiium , alii descrtum petunt, hic , ciim esset tantiis pticcator. triura dierum spalio cum grandi suâ coiitritione et veaiâ adeptus est paradisum.Piazza, Eusevolog. Roman., tratt.,1, c. 15.
MOIVUMENTS ET INSTITUTIOxXS DE CIIAniTÉ, 271
senients publics de bienfaisance. Nous avons vuqu'InnocentlII en avait conçu 1 idée, et (|u"il avait coninieiicé à la réaliser. Les grands instituts religieux de saint François et de saint Dominique ne tardèrent pas à propager ce genre d'œuvres. Des confréries qui existent aujourd'hui, la plus ancienne après celledinnocent III, est l'association qui a été fondée à Sainte- Marie-Majeure par le plus illustre des Franciscains, saint Bonaventure, dans le xiii" siècle (1). Elle eut ensuite un second foyer dans l'église d'Ara-Cœli : ces premières cohortes de la charité laïque s'installèrent sur le point culminant de l'ancienne Rome, à la cime du Capitole. Dans le siècle suivant pendant le séj(Hir des Papes à Avignon, elles firent un coup d'éclat. L'anarchie était dans Roiue, divisée et opprimée par des factions puissantes. Mais il se forma la faction de la charilé, et c'est elle qui triompha. Les confrères, réunis dans leur chapelle de Sainte-Marie-Majeure, créèrent avec l'approbation du vicaire du Pape, un gouverneur de Rome, le conduisirent au Capitole et y plantèrent leur drapeau. C'est depuis celte époque que cette association, établie sous le titre de confrérie des Recommandés à Marie, a reçu le nom à la fois olFiciel et populaire de confrérie du Gonfalun, ou de VÉlendard. Depuis il s'est établi successivement d'autres confréries charitables : on en compte aujourd'hui une vingtaine. A peu d'exceptions près, elles ont leurs églises, leurs bannières, leurs insignes; plusieurs ont conservé un habit particulier. On peut regretter que chacune d'elles n'ait pas adopté un costume, pour en revêtir ses membres, non pas dans leurs occupations individuelles de charité, mais à certains jour de fête, où il est bon que les institutions sociales se produisent sous les regards du peuple. Les processions sont les marches triomphales de l'Église, et l'on aimerait à y passer en revue les bannières et les uniformes des milices de la charité.
Ces associations remplissent d'utiles fonctions dans le système général de la bienfaisance. A mesure que nous entrons dans l'époque moderne, ce système devient plus visible dans ses principaux traits et dans ses détails : nous voyons se dessiner sous des formes plus saillantes toutes ces nobles créa-
(1) En 12Gi.
lions, jalouses de briser on d'alléger chacun des anneaux delà lourde chaîne de misères , qui étreint tant de malheureux depuis le berceau jusqu'à la tombe.
Il y a d'abord une classe d'êtres qui respirent le malheur en naissant, et pour qui les premiers langes ressemblent à un voile funèbre : ce sont les enfants trouvés. L'ancien hospice qui leur est réservé a reçu dans son organisation les perfectionnements administratifs que la science moderne a imaginés, sans rien perdre de la charité maternelle que lui a inspirée , lors de sa fondation , la naïve foi de nos ancêtres. De nos jours on a mis en question l'utilité de ce genre d'asile. Nos pères avaient dit : 11 y a des enfants abandonnés : donc il faut les recueillir. On a dit : Il ne faut pas les recueillir, parce que c'est le moyen de n'en pas avoir. On a pris la question à rebours. Je me méfie de ce qu'il y a de tortueux dans cette charité répulsive. Des enfants que leurs parents auraient jetés dans les bras de la charité publique courent de grands risques à être refoulés dans leur ingrat berceau. Rendons justice à toutes les intentions , à toutes les erreurs loyales : mais je crains bien que les dépenses qu'entraîne l'entretien de ces hospices ne pèsent dans la balance bien plus que les calculs d'humanité. L'avare veau d'or se cache souvent sous les autels de cette philanthropie. Rome est jusqu'ici peu sympalhique pour cette charité à l'envers, qui est cruelle par compassion , qui refuse des secours pour mieux secourir. La vieille cité chrétienne n'est pas disposée àjouer le sort de tant de malheureux enfants aux coups de dé d'une théorie peu éprouvée. Tant qu'il ne sera démontré, clair comme le jour, par les expériences les plus décisives, (jue le bon sens primitif est sujet, à cet égard, à une illusion d'optique, le plus sûr sera toujours de suivre la pente naturelle de la charité, qui court au malheur comme l'eau à la mer. Dans la crainte de se tromper , une société chrétienne devrait préférer l'erreur généreuse.
Quant aux enfants de la classe pauvre en général, le malheur commun dont la société doit les préserver est l'ignorance, l'absence d'un enseignement approprié à leurs besoins et à leur condition. L'instruction fondamentale , qui leur apjjrcnd à connaître leurs devoirs d'homme et de chrétien, a été une
MOMIIIOTS ET INSTITITIONS DE CHARITÉ. "^ / ô
nt'cossilé de tons les fenips, et l'Église n'y a jamais fait cli'faul. La partie de ren«;eis[nement qui va au delà a dû varier suivant l'état de la société à clia(]iie époque. Pourrait-il être question d'apprendre à lire à tous les enfants du peuple dans les siècles où la plus grande partie de la haute classe ne savait pas écrire? Toutefois d'anciennes écoles, ajipelées régionnaù-es , dont l'origine remonte à une époque inconnue, se partageaient tous les quartiers de liouie, lorsqu'un bienfaiteur de l'humanité, que l'Église a placé sur ses autels , Joseph de Calasanzio, fonda dans celte ville, au xvi'' siècle, les écoles gratuites d'enseignement pî'imaire. On vit alors se produire, dans de petites proportions, la lutte du monopole contre une institution bienfaisante. Les maîtres d'école régîonnaires, qui recevaient chaque mois un salaire de l'autorité municipale, et chaque semaine une jietite rétribution de leurs élèves, redoutèrent la concurrence des nouvelles écoles. Ils réclamèrent p<^)ur leur corporation le privilège exclusif de l'alphabet : stipendiés par le st'nat, ils auraient dit, s'ils avaient connu la langue moderne du monopole, qu'ils étaient le sénat enseignant. Était-il sage de troubler l'ordre établi, de le sacrifier à un progrès chimérique? Xe voyait-on pas combien il était dangereux de confier l'enfance à des vagabonds de la charité, qui n'étaient pas enchaînés à leurs devoirs par un salaire, qui n'offraient pas cette solide garantie d'un zèle bien réglé? Ils prophétisèrent donc la décadence de l'enseigneuient, les troubles dans les familles,ranarchie dans la cité. Ils se lamentèrent sur l'outrage fait, en leurs personnes, à la majesté du Capitole, qui les payait. Leur tapage, leurs intrigues, ne découragèrent pas l'humble serviteur de Dieu et des pauvres. Il ouvrit une école dans deux [tetiles chambres d'une maison de Transtevère , qu'un bon curé lui j)ré(a. Sa charité accueillit tous les enfants qui se présentèrent, les juifs comme les chrétiens. Nul procureur fiscal ne fit contre lui un réquisitoire, nul huissier du sénat ne vint, avec des sbires , fermer la porte de ce vénérable réduit. Quelque temps après Joseph de Calasanzio fonda une école (le maîtres, et il acheta un palais de la famille Cenci , pour y placer le siège de sa congrégation. Telle a été l'origine de cet admirable instihit des écoles pies. Depuis lors une foule
274 CHAPITRE Xt.
d écoles élémentaires ont été successivement établies à Rome. On y enseigne la lecture, l'écriture, le calcul, et dans quelques-unes la géographie, le latin et le français. Quinze mille enfants environ sont reçus dans les écoles : dix mille fréquentent celles qui sont réservées aux enfants au-dessus de cinq ans: ce nombre, proportionnellement, à la population, équivaut au moins à celui de 60,000 élèves qui recevraient à Paris linstruction élénienlaire.
Mais il ne suflit pas de leur donner l'instruction. Il y a un certain nombre d'enfants de l'un et de l'autre sexe qui doivent être privilégiés par la charité . soit parce qu'ils sont orphelins, soit parce que leurs parents sont trop dénués de ressource pour les mettre en apprentissage, soit enfin parce qu'ils sont particulièrement exposés aux séductions de l'immoralité. Il faut leur ouvrir des asiles, où ils soient nourris, élevés, où ils apprennent un métier, qui leur fournira plus tard des moyens de subsistance. Les jeunes gens, admis dans le grand établissement de Saint-Michel, sont instruits dans les arts mécaniques ou dans les arts libéraux. Les métiers seuls sont enseignés dans rhospice de Sainte-Marie-des-Anges, qui est installé dans les Thermes de Diodétien. Des Frères ignorantins en ont la direction. Singulier retour des choses humaines! Des chrétiens , réduits en esclavage pour leur foi , ont construit, il y a plus de quinze siècles, ces rnurs gigantesques dont les ruines abritent maintenant de pauvres religieux, qui ne sont plus esclaves que de leur dévouement. Un jeune institut agricole a été établi dans les environs de la porte Salare , au milieu de ces champs sillonnés en dessous par tant de catacombes. Il y a beaucoup détablisseinents à Rome, qui doivent à leur situation physique une perspective morale : des maîtres habiles peuvent tirer un heureux parti de ces spectacles iniposants, si j)ropres à ciiristianiser l'imagination du jeune âge.
De nom})reux conser^ntoires sont destinés aux jeunes filles. Mais la charité a encore pour elles un(! autre prévoyance. Plusieurs institutions, plusieurs confréries semblent avoir rivalisé de zèle pour constituer des dots en leur faveur. Quelques économistes ont cri tiqué ce système de bienfaisance, sous prétexte qu'il favorise la multiplication de familles cMMidamnées à la misère.
Celle objection aurait plus de force dans le pays où l'état monastique nest pas encouragé. Mais, à Rome, les jeunes filles qui désirent se consacrer à une vie de prière et de bonnes œuvres, se servent de leur dot pour être admises dans la communauté quelles ont choisie, et dans laquelle leur existence est assurée à perpétuité. Pour celles qui nont pas cette vocation, la dot n"a d'autre effet que de les détourner des unions illégitimes. Aux célibataires le couvent, aux autres le mariage : la société ne peut protéger une autre alternative. Qu'on laisse donc les dots tranquilles. La loterie elle-même a dû y contribuer pour se faire tolérer. Les Papes n'ont consenti qu'à regret a son établissement : Benoit XIII retira la permission que son prédécesseur avait accordée. Mais Benoit XIV se vit en quelque sorte contraint de céder à l'engouement populaire, non pas seulement à cause du danger des loteries clandestines, mais aussi parce qu'à raison du peu d'étendue de l'État pontifical, on aurait eu trop de facilités pour placer les mises dans les pays voisins, où la loterie était encouragée. Il paraît difficile quelle puisse être supprimée efficacement par le gouvernement papal , sans que les autres gouvernements d'Italie soient disposés à la proscrire. Quoi qu'il en soit, la vieille magicienne a été contrainte de se faire dame de charité. Chaque tirage amène les dots de plusieurs jeunes filles.
Les familles qui vivent de leur travail quotidien sont exposées à des chances malheureuses, que la société doit prévoir. A l'époque de la féodalité, la classe pauvre était à la charge des seigneurs. Mais, lorsque les franchises communales et les progrés de l'industrie eurent formé une population exempte de servage , celle-ci eut à subir les inconvénients de la liberté dont elle obtenait le bénéfice. Ses moyens d'existence étaient subordonnés aux destinées variables, aux succès et aux revers de l'industrie et du commerce. Dans les moments critiques, de petits emprunts furent pour elle une nécessité urgente, et beaucoup de familles tombèrent alors entre les mains des Juifs sous les griffes de l'usure. Ce nouveau et terrible servage s'aggravait, lorsqu'une pensée libératrice sortit du fond d'un cloître. Un Franciscain , Barnabas de Terni, monte en chaire à Pelouse, et provoqua l'érection du premier Mont-de-piété.
Cette institution se propagea d'abord dans les villes de l'Ktat romain , sous la protection dos Papes. La sanction solennelle qu'ils lui donnèrent dans le cinquième concile de Latran fut comme une proclamation adressée à toute la chrétienté en faveur de cette institution , dont les religieux de Saint-François étaient les zélés propagateurs. A Paris, une partie de cette foule qui assiège les bureaux de Mont-de-piété, dirait, en rencontrant devant la porte de cette maison un Franciscain : A quoi ont jamais servi cet homme et ses pareils? Les pauvres de Rome ne sont pas si oublieux.
La justice des tribunaux n'est souvent pour les pauvres, les orphelins, les veuves qu'un cercle vicieux, qui les obligea passer par un procès pour obtenir quelque argent, et à se procurer de l'argent pour intenter le procès. La charité a voulu briser ce cercle fatal; elle leur a constitué, dans les confréries de Saint-Yves et de Saint-Jérôme-de-la-Charité, des avocats gratuits, des protecteurs permanents. Il y a dans les environs de l'église de Saint-Laurent in Luc in à ., un palais qui a été légué comnie fonds de dotation d'une prélature, à condition que le titulaire, qui doit ètrt' docteur en droit, se consacrera entièrement à la défense des causes des pauvres , de quelque nation qu'ils soient. Le fondateur avait de plus stipulé que ce prélat se promènerait tous les matins pendant une heure sous le porticjue de l'église de Saint-Laurent in Lucind^ pour que les pauvres pussent avoir un facile accès auprès de lui. C'était renouveler les audiences à la manière des anciens diacres.
Il y a partout des familles qui cachent leur misère ignorée sous quelques vains lambeaux d'une condition meilleure. Nulle infortune n'est aussi solitaire : elle se dérobe aux bienfaits de la charité publique , elle ne rencontre que fortuitement le secret de la charité individuelle. Il fallait, pour ces familles déchues, une institution aussi discrète dans sa bienfaisance qu'elles le sont dans leur malheur, qui sût les rechercher sans les interroger, qui les découvrît sans les trahir, qui les secourût en échappant à la reconnaissance. Telle est le ministère que remplit la confrérie de la Divine Pitié ^ avec les ménagements les plus délicats pour celte pudeur de la pau-
MONUMENTS ET INSTITI'TIONS Di; CHAKITÉ. 277
vretô. D'après lesstadils de lassociation , ses députés pour les cas secrets ne sont pas obligés de rendre compte des fonds (juils distribuent. Souvent, ils apparaissent à ^inlpro^iste au milieu dune famille affligée, lui remettent, sans se nommer, le secours dont elle a besoin , et dispaiaissent , comme ces oiseaux qui ont porté quelquefois le pain de la Providence aux solitaires des anciens temps.
Les institutions, dont nous venons de parler, correspondant à des catégories spéciales de malheureux, doivent se combiner avec des uiesures plus vastes, qui embrassent la classe pauvre en général. Ces mesures se rapportent principalement à deux idées fondamentales : lune appartient à Sixle-Quiul. laulre a été développée par Léon XH. Sixte-Quint avait dit : Aux indigents valides il faut du travail, aux invalides il faut des refuges. A une époque où Tadministration des autres États était encore engagée très-avant dans l'organisation militaire de la société féodale, il organisa en grand le travail j)acilique. Il créa ce que nous appelons aujourd'hui un ministère des travaux publics, dans le double but de faire le pain des pauvres avec des monuments, et les œuvres monumentales avec le pain des pauvres. La tradition du plan de Sixte-Quint s'est conservée : la commission des travaux publics continue de le réaliser à quelque degré : mais les malheurs qui ont diminué, suitout depuis un demi-siècle, les ressources matérielles du Saint- Siéee, ont entravé sa bonne volonté. Si les bouleversements sociaux n'avaient pas arrêté le développenient graduel des mesures dont les bases étaient posées, Rome serait, je crois, la capilale la plus avancée dans l'œuvre si difficile d'éteindre la mendicité, non par des moyens durs et violents , mais par des voies douces, acceptées par le pauvre avec reconnaissance, A côté des institutions pour les indigents valides, Sixte- Quint avait en effet ouv(MMun grand asile pour ceux qui étaient ans l'impuissance de travailler. Sous Grégoire XIII, la proession de huit cents pauvres infirmes , se rendant dans l'hosice de Saint-Xiste, en passant par le Capitole, les uns àpied, Icî autres en voiture, accompagnés de prélats et des confrères de la Trinité avec des cierges et des bannières, eut lieu à la anière d'un triomphe. Innocent XII, continuant l'œuvre de
ses prédécesseurs, donna à cette tribu de pauvres une demeure magnifique : ce fut le palais de Latran, l'ancienne demeure impériale de Constantin , lédifice que les Papes avaient habité pendant mille ans, et que Sixte-Quint avait reconstruit. Un auteur contemporain, Piazza, a décrit, avec une certaine emphase qui se conçoit, cette transformation du palais en hospice : « Rome étonnée, dit-il , vit alors un spectacle merveil- » leux : la misère exaltée, la grossièreté civilisée, l'oisiveté rt disciplinée, l'indigence sur le trône... Les soupirs et les » gémissements furent changés en bénédictions, les haillons i> déchirés en habits commodes, les réduits, les bouges avec ;> leurs grabats de paille et de foin en grandes salles aux laïu- '» bris dorés, aux pavés de marbre, aux murs somptueuse- » ment décorés, dans ce même palais pontifical, où s'étaient » prosternés aux pieds des Papes les empereurs, les rois et ;> les princes de la terre. - C'étaient les saturnales de la charité. Bossuet a fait un sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église. S'il avait voulu résumer sa doctrine dans un tableau, il n'aurait eu qu'à peindre, avec son style, la scène du palais de Latran. 3Iais cette scène, belle comme leçon, ne pouvait guère devenir une institution durable. La charité n'a pas envie de dégrader les monuments des arts : les pauvres sont plus aises dans les cellules et la modeste cour d'un hospice, que dans les salles d'un palais, qui leur ferait sentir plus vivement, par l'effet du contraste, ce qui leur manque dans tout le reste. L'hospice de Saint-Michel a recueilli l'héritage de charité que lui a légué le palais de Latran. De nos jours, Léon XII a réalisé une pensée pleine de sagesse et de grandeur, en instituant la cominissiou des secours. Tous les revenus de la charité durent être versés dans une caisse commune. La commission fut chargée d'assigner périodiquement à chaque établissement de bienfaisance une quotepart proportionnée à ses besoins et à sa sphère d'activité. Après ce prélèvement, les fonds de la caisse commune durent être répartis entre les pauvres de tous les quartiers de la ville. A cet effet, la commission des secours eut sous elle douze congrégations régionnaires, à chacune desquelles furent subordonnées des congrégations paroissiales. La loi fondamentale
de cette instiliition est que les secours, soit en argent , soit en nature, ne soient accordés qu'après des infornialions suflisantes sur les besoins de chaque individu ([ni doit y participer. Le plan de Léon XII a subi des modifications après la mort de ce pontife : quelques-unes de ses dispositions étaient peut-être prématurées , ou trop absolues en commençant. Quoi ([uil en soit, il signale, je crois, une phase nouvelle dans l'organisation de la bienfaisance. Le premier degré est la charité individuelle; le second, la charité collective, qui réunit les individus soit dans des associations particulières, soit dans des institutions publiques. Vient ensuite un troisième degré : l'œuvre de Léon XII est une confrérie d'institutions, une société de sociétés.
Je ne dois pas oublier, dans cette esquisse, les bienfaits dans les prisons. Ces dépôts de la justice humaine sont considérés comme un des districts les plus importants de la charité. L'archiconfrérie, qui porte le nom de cette vertu , a une large part dans leur administration. Une autre confrérie , celle délia Pietà d& carcerati, se dévoue à la visite des prisonniers : elle s'informe de leurs besoins , goûte leur nourriture, et leur distribue des consolations, des aumônes, des adoucissements compatibles avec le régime des prisons. Les malfaiteurs, condamnés à la peine capitale, sont l'objet d'une sollicitude particulière : une confrérie, établie pour eux, a obtenu ce privilège.
Rome peut revendiquer , au sujet du régime des prisons, une double initiative. C'est un Pape, Innocent X, (jui a donné le signal des améliorations modernes dans l'ordonnance matérielle de ces édifices. On sait aussi qu'un autre Pape a été l'inventeur du système pénitentiaire, qui transporte dans les prisons, sous la sanction de la contrainte, les règles observées dans les couvents austères, sous la garantie de l'obéissance religieuse. Cette idée a été d'abord réalisée dans la prison des jeunes détenus établie, en 1703, par Clément X, et quelque temps après, elle a été appliquée par Clément XII à une maison de détention pour les femmes. Piazza, qui écrivait au commencement du xviii'' siècle, nous a laissé dans son livre sur les églises Cardimdistes , une description de la première
280 cnAPiTKi: XI.
maison cellulaire : il n'est pas sans intérêt de la comparer aux j)énitenciers d'aujourd'hui. <= Elle consiste en une salle vaste )' et élevée, dans l'intérieur de laquelle, le long des murs, sont distribuées en trois étages les cellules des jeunes détenus. Ils y sont pourvus de tous les objets qui peuvent rendre habitables ces petites prisons. C'est là qu on leur poite leur nourriture, et on leur fournit tout ce qui leur est nécessaire pour s'y livrer à des travaux manuels , proportionnés à leur capacité, la discipline est exacte et rigoureuse : les menaces de châtiment sont employées envers les paresseux, les indisciplinés et les récalcitrants. Les trois étages de cellules qui font le tour de la salle conimuni([uent entre^ux par des escaliers en colimaçon : les cellules sonl mises aussi en communication avec l'intérieur de l'édifice au moyen de loges ou tribunes , disposées et tournées de lelle sorte que chaque reclus peut facilement entendre la sainte Messe : l'autel est au centre de cette grande salle. Les détenus peuvent également prendre part à tous les exercices de dévotion , cl aux instructions qui leur sonl faites, avec un zèle fervent , par des religieux, chargés de ce ministère... Les cellules correctionnelles s'élèvent à plus de soixante, outre les chambres rései-vées pour les maîtres , les employés, les directeurs et les ouvriers de cet établissement si utile et si estimé. Au rez-de-chaussée se trouvent les oflicines nécessaires pour la teinture des étoffes, et pour tous les autres procédés qu'on applique aux ouvrages en laine. La grande loge qui est au sommet de l'édilice sert pour étendre et sécher les draps et les étoffes. Il y a en outre des cachots, pourvus de menottes , de chaînes, et d'autres instruments desévérité, afin de châtier, suivant la mesure de;^ délits, les désobéissances et les rébellions. Les faciles remèdes, employés pour insinuer la vei'tu dansTànie, se changent en punitions corporelles, lorsque celles-ci sont nécessaires pour dompter les inclinations vicieuses (1). > La première pierre de ce premier pénitencier a été jjosée le "2:8 septembre 1701 , dans le quartier de Ripa Grande., au Transte-
(1) Piazza, la Gerarchia cardinali:ia, cliacoiiia ui ', digiess. viu, p. ,805. Ronia, 1705.
TrtOAlMENTS ET INSTITUTIONS DE CHAUITÉ. ii81
^ère. Piazza avait entievu vap;iiement les développcnicnts futurs de cette fuiidalion, qu'il désigne sous le nom de sijslèinc (le bieiifuindiicc j)Kl)li(jur (I).
La charité qu'inspire le Christianisme redouble dans les circonstances où elle est le plus attristée. Les condamnations à mort, heureusement rares, sont un glorieux moment pour la charité romaine. En France, nous admirons ajuste titre les aumôniers des prisons, accompagnant les condamnés au lieu du supplice. Toutefois, ces prêtres y sont obligés par un strict devoir. Ils sont les pasteurs de ce lamentable troupeau, ils ont reçu cette mission de leur évéque : gendarmes du pardon et de l'espérance, ils ont leur consigne. Mais supposez qu'à Paris des hommes du monde, habitués à une vie douce ou brillante, où Ion a plus peur encore de la tristesse que de lennui , sassocient pour se dévouer au plus douloureux ministère. Au moment où ils pensent à toute autre chose, un billet d'avis vient les surprendre au milieu de leurs projets d'affaires et de plaisirs. Une fête est préparée : les lustres s'allument, les invités arrivent , et voilà que celui qui a reçu le billet a disparu. Il est allé se revêtir d'un sac avec une ceinture de corde, et .s'enfermer dans une prison. Là, il retrouve des confrères, (jui sont venus au même rendez-vous. Ils passent la nuit avec un être qu'ils n'ont jamais vu, qu'ils ne reverront jamais : entre ces deux incognito du passé et de l'avenir, ils ne connaissent de lui qu'un crime. Ils se font les anges gardiens de ce démon, l'exhortant au repentir, l'embrassant en frères, pressant dans leurs mains ses mains tachées de sang, et lui apprennent à verser avec eux de saintes larmes. Lorsque le moment du départ est arrivé, ils l'entourent, le soutiennent pendant le lugubre
(1) Sistema di publico beneficio. — Il l'appelle aussi école de résipiscence, académie de discipline chrétienne et économique , scuola di risipiscenza, ncademia di cristiana ed economica discip lina. (Ibid.) Il désirait qu'on y mît celte insciipfion :
ERGASTERH'M PAEDERIAMQLE
DlSSOLl'TAK JIVEMUTI
CLEMENS UNDECIMUS
A.\>0 MDCCIII.
282 CHAPITKK X!.
trajet, ils placent devant lui une pieuse image, pour qu'il ne voie pas de trop loin lobjet sinistre : la croix lui ca<;he 1 echafaud. Les voilà qui montent avec le prêtre et avec le patient réchelle fatale : un instant après, ils se font remettre le cadavre pour en prendre soin, et quand tout semble fini en cet endroit-là, ils y ont encore quelque chose à faire. Agenouillés autour de 1 échafaud, ils se confessent j)écheurs , et demandent au ministre de Dieu qui vient d'absoudre le grand coupable Tabsolulion des fautes quils ont pu commettre dans l'exercice de la charité. C'est ainsi qu'ils accomplissent la mission qu ils ont acceptée, qu'ils ont ambitionnée. De pareilles scènes ne seraient chez nous qu'une espèce d'hiéroglyphe de la charité pour beaucoup de gens, assez humains pour l'admirer et trop peu chrétiens pour le comprendre. Il y a près de 400 ans que Rome les voit se reproduire dans la confrérie de Sainf-Jeaii- Jiaptiste-Déeollê, fondée vers le xv*" siècle. Les Papes lui ont accordé et maintenu le seul privilège qui pût être pour elle une récompense, le droit de délivrer chaque année un condamné à mort. La loi a dit à ces hommes : Votre miséricorde me parait si haute, que le glaive de la justice peut s'incliner devant elle; à vous, le plus beau droit du souverain : la charité sublime est une royauté.
Celte société a des archives auxquelles sont confiés de temps en temps des récits bien dramatiques. D'après les statuts, un des confrères, qui assistent le condamné, est chargé de consigner dans un registre tout ce qui se passe depuis le moment où la sentence a été signifiée jusqu'à l'instant de l'exécution. Ce registre en sait long sur les luttes suprêmes du crime et do la foi, du désespoir et de la charité : il révèle une face de la nature humaine qui se produit rarement dans l'histoire.
Je finis par les associations qui s'occupent de ce qui est la fin de tout en ce monde. La confrérie de la Mort établie dans le xvi*" siècle, se consacre particulièrement, avec d'autres confréries, à la sépulture des pauvres. Elle a joint à son titre primitif le nom de la Prière, à la tristesse des convois funèbres, la splendide dévotion des Quarante Heures instituée par elle, afin de charnier saintement ses préoccupations lugubres, et d'ensevelir en quelque sorte dans les plus doux mystères de
MONTMENTS KT INSTITITIONS DK CirARITl';. 28Ô
la foi les répugnances de la nature. Les écrivains, qui ont parlé de cette confiérie, signalent à ce .sujel un fait assez remarquable. On voit, par quelques rescrits impériaux , qu'une compagnie du même genre, composée de marchands et d'artisans, sétait déjà établie au iv'' siècle. L'histoire des associations particulières vouées à la bienfaisance commence {)ar une société en faveur des morts, comme l'histoire des monuments matériels de la charité commence par les cimetières et les catacombes. Nous sommes ramenés ainsi , en finissant , à notre point de départ. Le premier acte de la charité chrétienne envers les maux du corps a eu lieu, lorsque les saintes femmes du Calvaire, avec Joseph dArimathie , prirent soin de la sépulture du Sauveur. Depuis, toutes les œuvres de même genre ont toujours vivement remué toutes les sympathies de la foi. Les actes de bienfaisance, qui ont pour objet le soulagement des souffrances physiques, ne se rapportent par eux-mêmes qu'aux choses du temps; lintention de la personne qui exerce ces actes peut seule les faire monter plus haut. Mais les soins rendus à ce qui n"a plus aucun besoin terrestre sont une charité prophétique, qui n'a la conscience d'elle-même que dans la foi à l'immortalité.
Le rapide coup d'oeil historique que nous venons de jeter sur la charité romaine ne donne qu'une idée très-incomplète des institutions actuelles. Pour remédier à cet inconvénient, nous donnerons dans Vappendic:- de cet ouvrage un tableau dans lequel elles seront énumérées et classées. Nous voulons seulement recueillir ici les observations suivantes :
Dans toutes les branches de la charité , dans les mesures pour la distribution des secours aux différentes classes des pauvies, dans l'institution des écoles, des maisons d'asile, d éducation et d'apprentissage pour les orphelins et les jeunes gens des deux sexes, des dots pour les jeunes filles et des hospices pour les pauvres invalides, dans l'établissement des hôpitaux et le régime des prisons, nous retrouvons d'abord de grandes œuvres fondées directement par les Papes.
Si nous prenons ensuite ces diverses branches , en ne cojuptant plus les fondations papales , voici ce que nous pouvons remarquer : Dans la distribution des secours à domicile, les
confréries prédominent; dans les écoles élémentaires, ce sont les congrégations dhommes et de femmes. La plupart <les maisons dasile et des conservatoires ont été fondés par la charité des particuliers. Les confréries reprennent la plus grande part dans lœuvre de la dotation des jeunes filles pauvres. Sur (juatorze ou quinze institutions de ce genre, elles en ont dix. Les cardinaux figurent spécialement dans la fondation des hôpitaux. Plusieurs de ces maisons ont été aussi établies i)ar des ecclésiastiques et des laïques charitables. Des congrégations de prêtres, des confréries, des ordres religieux, notamment les Jésuites, se consacrent à lexercice de la charité dans les prisons. Parmi les œuvres romaines, nous rencontrons trois institutions françaises : les Frères de la Doctrine chrétienne sont employés dans Ihospice de Sainte-iAIarie-des-Anges; les dames du Sacré-Cœur élèvent des orphelines; la maison pénitentiaire pour les femmes est tenue par les dames du Bon-Pasteur.
Parmi ces institutions, il en est sans doute qui ont besoin de réformes et daméliora lions. Dans quelques-unes de vieux règlements, calculés pour l'époque où ils ont été faits, devront être modifiés, pour se trouver parfaitement en rapport avec les changements survenus dans la société; quelques autres ont subi l'influence de causes diverses qui ont affaibli leur action. Voyez les fontaines de Rome, si nombreuses et si belles : s il arrive que de temps en temps quelques-uns des tuyaux qui les alimentent soient engorgés, si d'autres ont des fissures [)ar lesquelles une certaine quantité deau se perd, cela sera réparé: en attendant, nous nen dirons pas moins que Rome est trèsriche en belles fontaines et en beaux établissements de charité. Les réformes se font ici lentement , mais, en général, à coup sûr, soit que Rome réalise ses propres idées, soit qu'elle profite des perfectionnements qui s'opèrent dans d'autres pays. Cette ville, obligée, par son essence même, à inspecter le monde, est un grand observatoire. Elle assiste aux discussions et aux essais dont d autres contrées sont le théâtre; elle sait que beaucoup de systèmes d'économie sociale passeront comme des nuées sans eau , que l'utilité réelle de quelques autres pourra être constatée par la double épreuve de l'examen et de l'expérience. Lorsqu une idée a reçu cette sanction ; elle l'a-
MOMMtNTS ET INSTITITIONS DE CHARITÉ. 28.'i
ilople, elle se lassiiiiile, au degré où celle idée esl applicable à ses propres besoins. Il est l)on sans doute que quelques pays se lancent plus hardiment dans la carrière des perfectionnements, au risque de bien des mécomptes; mais il est en même temps nécessaire (jue cette tendance ait un contre-poids, et , si celle force de stabilité doit avoir quelque part dans le monde chrétien son principal foyer , c'est assurément dans le centre. Du reste, tout annonce que, sous l'impulsion de celui qui préside aujourd'hui à ses destinées, la ville éternelle fera un de ces pas sûrs et puissants dont elle a tant de fois donné l'exemple.
Les faits que nous avons passés en revue se rattachent à un certain nombie de monuments qui sont contemporains de ces faits, ou qui ont succédé, souvent dans le même endroit , aux monuments originaires. Nous en signalerons les principaux :
Les cimetières des Catacombes, cette grande œuvre delà charité chrétienne envers les morts, substituée au système inhumain des sépultures pa'iennes ;
Les anciennes églises diaconales, qui présidaient à l'administration de la charité, et notamment l'archidiaconie de Saint- Laurent , aujourd'hui Sainte-Marie in Doiuinud^ au mont Cœlius ;
L'église de Saiiit-Jérojne-de-la-Charité, autrefois maison de sainte Paule, et demeure de saint Jérôme : nous avons vu par quel genre de relation elle se trouve liée à la fondation du premier hôpital de Rome, au iV siècle;
L emplacement de l'hôpital de saint Symmaque : il est renfermé dans ce qui forme aujourd'hui l'enceinte de Ihôpilal du Saint-Ksprit, consliuit au xiii" siècle, lequel, ayant remplacé la fondation antique, se trouve, par cette succession, le patriarche de tous les hôpitaux du monde;
Le palais de Lalran , antique siège de l'aumônerie apostolique : cette institution, que saint Grégoire-le-Grand a organisée , ou dont il a du moins posé la base, a été le type dune foule d'institutions analogues, qui ont surgi dans tous les pays chrétiens.
Dans le viir et le ix" siècle, les Papes eurent à réparer d'im-
menses ruines , accumulées par les désastres des siècles précédents. Un grand nombre de basiliques , de diaconies, d'hospices, furent reconstruits. La diaconie de Sainte-Marie-in- Cosmedin , rebâtie par Adrien I", est un beau monument de cette épo(pie réparatrice. Rome dut aussi ouvrir des asiles à «lautres infortunes que les siennes. Une foule de Grecs et d'Orientaux, fuyant la persécution des Iconoclastes ou celle des Sarrasins, se réfugièrent à l'ombre de ses monastères. Le couvent de Saint-Alexis sur le Mont Aventin est un des édifices existant encore aujourd'hui auxquels se rattache le souvenir de cette hospitalité. Dans le xi" siècle, Rome, saccagée et incendiée par les troupes de Robert Guiscard et par les armées impériales , dut se remettre encore à Tœuvre des réparations. Rientôl après une grande partie des ressources qui auraient pu servir â ses besoins particuliers furent consacrées à une entreprise d'une utilité générale pour la chrétienté, les Croisades. Toutefois, au commencement du xui? siècle, nous voyons recommencer une série de monuments et d'institutions de charité dont les plus remarquables sont encore debout :
L'hospice fondé par Innocent III pour les enfants abandonnés. Pendant longtemps ils avaient été recueillis parles églises à la porte desquelles on les déposait. Quelques petits essais de maisons de refuge , consacrées particulièrement à cette bonne œuvres, avaient eu lieu. Mais rétablissemer.t (pie ce Pontife forma dans le chef-lieu de la chrétienté, et qu'il entoura d'une bienveillance solennelle , fut un exemple proposé à tous les pays ;
L'église de Sainte-Lucie del Confaloneesl aujourd'hui le plus vieux monument de ces confréries de charité, dont Innocent 111 avait donné le signal. Cette église a été concédée, en 1^04 , à la confrérie dont elle a jtris plus tard le surnom. LV'Cusson des croisades, la croix rouge et bleue , figure encore maintenant sur l'étendard de cette association de bienfaisance, en mémoire de son zèle pour le rachat des captifs. La plupart des autres confréries charitables ont aussi chacune son monument, son oratoire particulier;
L'édifice où se trouve actuellement le Mont-de-piété, qui a succédé à un autre édifice conservant le nom de iHotitc Vecchio^
nous fait remonter par ses inscriptions à l'origine de ce genre d'établissements, né à l'ombre de la Papauté, et activement propagé par elle ; ♦
Dans le xvi" siècle, saint Philippe de Néri ouvre aux pèlerins de toutes les nations cet hospice de la Trinité que tous les étrangers visitent; Sixte-Quint fonde en faveur des pauvres cette grande institution dont l'hospice apostoli(}ue de Saint- Michel est devenu le principal foyer; saint Joseph de Calasanzio établit l'instruction primaire gratuite; le siège de son institut à Saint-Pantaléon avait été originairement installé dans une maison située à l'endroit où se trouve maintenant l'entrée du monastère de Saint-André délia Valle;
Dans le siècle suivant , les prisons Innocentienncs donnent à l'Europe un exemple d'améliorations matérielles dans ces tristes demeures;
La maison correctionnelle, fondée par Clément XI au commencement du dernier siècle, inaugure le système pénitentiaire;
De nos jours, enfin, l'œuvre admirable de Léon Xll pour la distribution générale des secours signale, dans l'administration de la charité, un progrès qui n'a encore de monument que dans la reconnaissance des pauvres.
Étudiez ces monuments, ces institutions, autour desquelles se groupent une foule d'autres établissements moins connus; remontez à leurs origines, suivez leurs développements, consultez leurs inscriptions, leurs tableaux, et, s'il y a lieu, leurs archives, la belle histoire qui se déroulera sous vos yeux vous fera reconnaître cette vérité : dans la plupart des grandes mesures de bienfaisance, Rome a eu l'initiative pour les inventer ou i<our les proj);igcr. Au dernier siècle, l'histoiri', telle qu'on nous la fabri(juait abus, avait calomnié de mille manières l'action du clergé catholicpie en faveur des classes souffrantes: les travaux de notre époque ont commencé à faire justice de ce grand mensonge. Mais il y a un point qu'on doit particulièrement mettre en lumière : c'est la place éniinente que la Papauté occupe dans les annales de la charité. Je n'ai j)U vous en offrir qu'une faible es(juisse : d autres en feront le tableau.
Je regrelle de terminer ce volume : Je voudrais ne 1 "écrire que dix ans plus tard, pour y ajouter quelques pages sur les inslitulions de bienfaisance que le souffle de Pie IX aura fait éclore ou revivre. Depuis le iV et le v^ siècle, où la charité chrétienne commence à s'organiser librement, Rome a eu , pour les créations de ce genre, quatre époques principales qui sont, du reste, liées entre elles par une chaîne continue de bienfaits : l'époque de saint Grégoire , au vi" siècle; celle d'Adrien I", de Léon III et de Pascal I", au viii* et ix"; celle d'Innocent III, au xiiT ; et enfin , celle de Sixte-Quint. Tout annonce qu'une autre époque est arrivée, que la charité romaine va avoir comme une végétation nouvelle, si les passions humaines n'en arrêtent pas le développement. Ne pouvant en retracer l'histoire, je veux du moins eu recueillir ici les présages et les prémices, comme un trait qui achève ce que j'ai eu à dire de Rome. J'emprunteraiàsesmonumentseux-mêmes des paroles meilleures que celles qui viendraient de moi. Les inscriptions que la poésie du moyen-àge a gravées sur les vieilles tombes des Papes, renferment des mots qu'on diraitehoisis tout exprès pour peindre l'âme du nouveau Pontife, f/est avec des couleurs antiques que j'essaie d'esquisser ee que nous voyons, à peu près comme on a fait à Rome, tant de monuments nouveaux avec des fragments du passé.
Lorsque le nouveau Pape a été proclamé, le monde entier a reconnu à l'instant que jamais uneélection n'a été plus purede toute autre influence que celle du mérite :
QUI GIUTUS POPULIS ET CELSO DIGNES H0i\0RE SUMPSISTI MERITIS PONTIFICALE DEÇUS.
Epitaph. Joannis I , ann. 335.
Agréable aux peuples et digne du rang suprême, Ce sont tes mérites qui ont pris possession du trône pontifical.
Chacun se souvient de la première parole qui est tombée de son cœur : u Pendant les jours où la population tout entière , • émue jusqu'au fond de l'àme, faisait éclater son allégresse ;> pour notreexallation au Pontificat, nous n'avons pu nous dé-
■ fendre diin senfiinent de douleur en pensant que beaucoup » de familles parmi nos sujets étaient retenues en arriére de ' de la joie coainmne.
ALTKimS GEMlTCb CllEDIDIT ESSE SUOS.
Ep. Pelagii I , ann. 539.
Les gémissements d"autiiii, il les prenait pour les siens.
11 espérait que sa clémence ne tomberait pas sur des cœurs ingrats, quelle produirait les effets qu'il avait droit d'en attendre et qui sont si bien exprimés par ce distique d'un ruo- II liment du sn" siècle :
HIC HOMIKLM VITIA BLANDO SEKMONE REMOVIT , NEC CULPIS JLDEX, SED MEDICINA FUIT.
Ep. Sabiani, ann. 605.
Il repoussait les vices des hommes par le charme de ses douces
paroles ; Les fautes trouvaient en lui , non un juge, mais un remède.
Quelque temps après son àme fut percée dune douleur inattendue ; un hiver calamiteux pesa sur sa ville chérie. Les moyens de subsistance diminuaient à mesure que les inondations du Tibre s'étendaient. Il leva les yeux vers le ciel , et étendit sa main sur son peuple :
EGIT NE STERILIS ROMAM CONSUMERET ANNUS, NUNC ORANDO FUGANS , NUNC MISERANDO FAMEM.
Ep. Bonifacii I , ann. 423.
ESURIEM DAPIDLS SUPERAVIT, FRIGORA VESTE, ATQUE ANIMAS MONITIS TEXIT AB HOSTE SACRIS.
Ep. S. Gregorii I , apud Joann. diacon.
Il protégea Rome contre les désastres d'une année stérile en ressources, et il chassa la faim par ses largesses comme par ses prières.
Il vainipiil la disette par les alimculs qu'il distribua , et le froid
par les vèUmenls, en même temps que, pour défendre les âmes contre un autre ennemi , il les couvrit de ses avertissements sacrés.
Mais sa charité médite d'autres œuvres que celles qui ont pour bul de soulager des malheurs accidentels. Ce quil a déjà pu faire pour le plus vaste établissenienl de bienfaisance à Rome , laisse entrevoir sa résolution de remédier, par de grandes mesures mûrement préparées, aux maux des classes souffrantes,:
EGENTl'M SEMPER STUDUIT RECBEARE CATERVAM.
Ep. Sergii II , ann. 847.
NAM VIDCALIS APEX, Pl'PILLORUMQLE PHALA>GES, CAECORUMQL'E CHORUS I>IX TIBl LI CIS ERIT.
Ep. Bonifacii T\ anu. G25.
Il fait son étude constante des moyens de relever la classe pauvre.
La troupe des veuves, les phalanges des orphelins, le chœur des aveugles le conduiront au séjour de la lumière.
Plusieurs de ses anciens prédécesseurs avaient réparé les murailles de Rome pour la protéger contre les incursions des barbares; mais, s'il sait que cette grande cité a besoin dautres fortifications, et que les meilleurs reuiparts contre eux sont de bonnes institutions. La ville , qui avait conservé le régime municipal , à une époque où il avait succombé en tous lieux sous les coups de la féodalité, aspirait à voir renaître son institution antique , appropriée aux besoins des temps modernes. II lui a redonné co boulevard du bien public :
EXTULIT ATQIJE ALTAE RENOVAVIT MOENIA ROMAE.
Ep. Nicolai f^, ann. 1455.
II a relevé et rajeimi les remparts de la grande Rome.
PROPRIA LUCRA PUTANS PUBLICA SUBSIDIA.
Ep. Bonifacii V.
il regarde comme son gain propre tout ce qui profite aux intérêts généraux.
MOMMENTS ET INSTITUTIONS DE OHAniTÉ. 1291
Fasse le ciel (]iic son leiiips ne méconnaisse pas le don de dieu , et qu'au nom dune liberté qui iraurait j)as la religion pour base, qui n'aurait (pie les passions pour guides , on ne cherche pas à ravir au libérateur lui-même la liberté la plus haute, la liberlé (raccoin{)lir toute la mission que Dieu lui a «lonnée !
Voilà ce que nous écrivions à une époque où le cœur du saint Pontife n'avait |)as encore bu la coupe amère que l'impiété et lïngralilude lui préparaient. Nous avions dès lors un triste pressentiment. Le monde sait le reste. Pie IX a vu se vérifier pour lui ce qu'un de ses prédécesseurs , saint Damase , a dit dans Vépitaplte qu'il a composée pour le pape saint Marcel, au iV siècle :
VERIDICUS RECTOR , LAPSOS QUIA CRIMINA FLERE