‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 48 sur 52 · I. Origim des Catacombes · texte numérisé non relu

I. Origim des Catacombes

Les écrivains des derniers siècles , qui se sont occupés des catacombes de Rome, ont admis ou plutôt supposé ({u'elles avaient été primitivementdes carrières creusées par les païens. Cette explication de leur origine semblait se présenter naturellement. Il y a dans la campagne romaine un grand nonibrc; de carrières de différentes sortes; il était tout simple de croire, avant un examen approfondi, que les premiers chrétiens s'étaient emparés de celles de ces carrières qui se trouvaient abandonnées, et qu'ils s'étaient ]>ornés à les façonner de manière qu'elles pussent servir de cimetières et se prêter aux réunions religieuses. Celte opinion ne reposait toutefois sur aucune base historique. On a cité, ii est vrai, un passage de^ actes du marlijrc de suint Sébuslieu, dans lequel nous lisons, au sujet de deux autres martyrs, qu'ils furent déposés dans un lie' ((1(1 est dit près des Sabl/innières (carrières de pouzzolane), parce qu'il u avait là des crijpies de sable qui sercaient pour la cunslruction des murs de lu cille (i). 3Iais ce passage ne dit point que le cimetière chrétien était une sablonnière, il dit seulement qu'il était situé près d'une sablonnière, ad arcnas. Lvs chr.Hiens devaient tenir en effet à choisir une pareille silua-

(i) In loco qui dicitur ad arenas. ((uia ciypue arcnaïuni illic eranl, ex quitms uil)ib itidiua slrueliaiHur. .jcl. S. 6ebasL

lion j)our leurs cimetières, afin que les païens , sachant qu'il y avait là des carrières, ne soujx^onnassent rien de plus en voyant entrer et sortir par les bouches de ces souterrains. Cet avantage était si grand, quon devait construire, autant que ])ossible , un cinielière dans les propriétés des chrétiens qui renfermaient des carrières, ou même acheter des terrains qui en étaient pourvus. Cette situation est encore aujourdhui bien visible dans les catacombes de sainte Agnès, sur la voie Xomenlane. La contiguité des carrières et des cimetières chrétiens explique très-bien le texte qui vient d"ètre cité, sans qu'il soit besoin de le torturer pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas, pour en conclure que ces deux genres de souterrains étaient identiques. Lopinion qui prétend s'appuyer sur ce passage, ne lui emprunte donc aucune consistance et ne saurait contrebalancer les graves raisons sur lesquelles est fondée l'opinion contraire, suivant laquelle les Catacombes ont été creusées originairement, non par les pa'iens, mais par les chrétiens.

Ces raisons sont de deux sortes. Les unes sont tiiées de la nature même du terrain dans lequel ces souterrains ont été construits; les autres résultent de leur architecture.

Le sol de la campagne romaine est formé, en grande partie, par une matière volcanique qui s'y produit à trois différents états. D'abord, à l'état de simple pouzzolane, dont on se sert pour le ciment. Les couches de pouzzolane sont très-friables et se réduisent en poussière avec la plus grande facilité. Dans d'autres endroits , cette même matière existe à Tétat de tuf granulaire : il n'a pas la dureté de la pierre, mais il n'est plus friable, comme la pouzzolane. Enfin, cette matière volcanique se présente dans d'autres parties de la cam})agne romaine à l'état de tuf lillio'hle ; elle a alors la dureté de la pierre , comme cette dénomination l'indique.

La campagne de Rome renferme de grandes carrières de tuf lithoïde connues sous le nom de latomies , dont les vastes flancs ont fourni des matériaux pour la construction de la ville. î\lais on ne connaît aucun cimetière chrétien qui soit construit dans ce genre souterrain. 11 eût été cependant plus facile aux chrétiens de tailler leurs sépulcres dans une carrière ('e tuf lilho'ïde prc/sxistant, que de creuser eux-mènns

srî\ l'auciiiticctuiik ni:s catacomiîks. ô7ô

des souterrains tout entiers dans le tuf granulaire. Pourquoi donc se sont-ils abstenus de choisir des latoniies? on peut en entrevoir la raison. Les grottes des carrières païennes, dédiées à des divinités et souillées par des rites idolàlriques, étaient pour les chrétiens un objet d'aversion. On conçoit qu'ils aient constaumient répugné à y placer les cinielicres des suints et les églises des fidèles.

Mais il y avait dautres carrières que les latoniies : c'était les carrières de pouzzolane. Est-il possible de croire que les Catacombes n'aient été originairement que des souterrains appartenant à cette seconde catégorie ? La réponse est bien simple. Ceux qui ont admis cette opinion n'avaient pas examiné attentivement la nature du terrain dans lequel sont généralement creusées les Catacombes. Aucune d'elles n'a été construite dans la pouzzolane : elles sont établies dans le tuf granulaire, sauf le cimetière Pont t'en et ceux de saint Jules et de saint Vu- Ic.nlin , lesquels sont creusés, non dans la pouzzolane, mais dans un terrain formé par des alluvions marines ou fluviatiles.

Mais, lors même que l'on ferait abstraction de ce fait général si décisif, l'opinion que nous relatons en ce moment serait battue en brèche par des raisons du plus grand poids.

D'abord la forme des carrières de pouzzolane, comparée à celle des cimetières chrétiens, prouve qu'il n'aurait pas été possible de façonner ce premier genre de souterrain de manière à lui donner l'architecture du second. Dans les carrières les voies sont larges, pour laisser chejniner les chariots qui servaient au transport de la pouzzolane. Les galeries sépulcrales des Catacombes sont, au contraire, fort étroites. Les voies des carrières sont arquées , arrondies en forme de voûte : cette forme qui fait que toutes les parties se soutiennent les unes les autres, était nécessaire, à raison de la nature trèsfriable de la pouzzolane. Les murs des corridors sépulcraux ne sont pas arcfués, ils sont perpendiculaires. Les voies des carrières sont basses: les galeries sépulcrales, dans beaucoup d'endroits, sont comparativement élevées. De là résulte, sous deux rapj)orts , l'impossibilité de rameiier une carrière à la forme des Catacombes. D'abord, il auiait fallu transformer des voies larges en corridors étroits. En second lieu, il aurait

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fallu substiîiicr à la voûte basse un genre de construction que la nature du sol aurait rendu peu solide et généralement dangereux.

De plus, la forme elle-même des sépulcres construits dans les galeries exclut aussi la supposition dont il s'agit. On sait qu'ils sont creusés horizontalement et superposés comme les rayons dune bibliotliè(|ue. Ils ne sont séparés les unes des autres que par une coudie de terrain très-mince, qu'on peut comparer à la planche d'un cercueil. Que serait-il arrivé, iorsqu'après avoir creusé un de ces sé[)ulcres dans la pouzzolane, on aurait entrepris den fiibriquer un autre iiiimédiateinent au-dessus ou au-dessous? La pouzzolane a si peu de consistance que les coups de bêche ou de pioche, nécessaires pour la seconde excavation, eussent brisé la fréle couche de terrain qui devait la séparer de la première. La disposition des séjmlcres, telle que nous la voyons dans les Catacondjes, eût été nialériellemeut impossible.

Ce n'est pas tout, il ne sutTisail pas de creuser des tombeaux, il fallait qu'ils fussent hermétiquement fermés : sans qu(U les «.«■aLTies sépulcrales eussent été promptement remplies dr miasmes méphitiques qui n'auraient permis à personne d'y circuler. Les chrétiens fermaient ces tom.beaux au moyen de bri(iues ou de morceaux de marbre qu'ils fixaient aux parois du sépulcre avec de la chaux, comme nous le voyons encore dans les sépulcres qui n'ont pas été ouverts. Or, d'après des expériences qui ont été faites , la pouzzolane ne supporte pas l'application de la chaux, celle-ci la réduit vite en poudi-e. Le moyen employé pour obtenir une clôture hermétique aurait rendu impossible celle clôture elle-même.

Nous venons de voir qu.c les Catacombes n'ont été originairement ni des carrières de tuf litho'ide, ni des carrières de pouzzolane. Elles sont en effet généralement construites dans le tuf granulaire. C'est ce fait qui indique leur véritable origine; il prouve que ces excavations n'ont pas été primitivement des carrières creusées par les pa'ïens, mais des cimetières , ouvrage des chrétiens. On conçoit (pie les anciens Romains aient eu besoin de ])ratiquer de vastes carrières , soit dans le tuf litho'ide nui leur fournissait les matériaux de leurs édifi-

SUH I.AUCIIITECTLiKli ))ES CATACOMBES. T^^V)

ces, soit dans la pouzzolane, si excellente pour le ciment. Mais dans quel but auraient-ils creusé des carrièies de tuf iîranulaire? Eùt-ce été pour se procurer de la pouzzolane? Sans doute on obtient de la pouzzolane en broyant ce tuf , puisqu'ils sont idenlicjucs par leur matière , et qu'ils ne diiîèrenl que par leur plus ou moins de consistance. Mais comment croire (ju'on se fût soumis à cette longue et dispendieuse opération, lorsqu'on avait sous la main de la pouzzolane toute faite? Supposera-t-on qu'ils auraient creusé ces carrières pour en extraire les matériaux de leurs édifices? Ce tuf est trof) peu solide pour supporter les intempéries de l'air et le poids des grandes constructions. On a trouvé en quelques endroits, dans les fondements des )iiaisons de particuliers, des blocs de tuf granulaire auxquels Ihumidité proAcnant de leur situation et le ciment ont doimé une solidité que ce tuf n'a pas par lui-même. Mais il y a toute raison de croire qn ils n'ont servi de fondement que parce ({uils se trou\aient dans l'endroit où l'on bâtissait. S'il avait fallu les prendre dans des carrières plus ou moins éloignées et les transporter dans Rome, ils se seraient brisés en chemin; ce tuf est trop peu solide pour résister aux secousses inévitables du transport.

La forme des Catacombes ne permet pas non plus de supposer qu'elles aient été des carrières destinées à lextraclion de blocs de tuf. Ce genre de carrières est nécessairement cons(ruit de manière à faciliter cette extraction , qui est son unique but. Or, beaucoùj) de catacombes sont à plus d'un étage ; quelques-unes en ont ({uatre ou ciiiq. Qui ne voit (jue celle ordonnance est diamétralement opposée à celle qu'aui'ait exigée l'exploifaton d'une carrière? Considérez maintenant chaciue étage isolément. Les galeries des Catacombes sont, comme nous l'avons dit, généralement étroites. Cela n'avait pas d'inconvénient pour les travaux souterrains des chrétiens. Leurs ouvriers ne faisaient pas ces excavations pour en extraire des uuitériaux des ])àtiments. Ces déblais de tuf ne leur servaient à rien : ils n'avaient qu'à les pulvériser sur place. Mais il n'en eût pas été de même s'il se fût agi de creuser des carrières. Dans celles-ci les voies eussent dû être beaucoup juoins étroites, non-seulement pour le passage des véhicules nécessaire-

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nient employés au transport des blocs de tuf, mais aussi pour la possibilité même du travail. Des ouvriers, occupés à extraire de larges quartiers d'une matière rocheuse , ont besoin d'avoir autour d'eux un espace plus large que ne le sont les voies sé- })ulcrales des Catacombes.

Telles sont, en abrégé, les principales raisons sur lesquelles on s'appuie pour établir que les Catacombes n'ont pas été de carrières creusées par les païens et façonnées ensuite par les chrétiens, et qu'elles sont au contraire d'origine chrétienne, non-seulejnenl quant à la forme, mais aussi quant à l'existence même de ces souterrains.

II. De l'origine morale des Catacombes , ou des raisons qui ont déterminé les chrétiens à choisir ce genre de sépulture.

Le respect des chrétiens pour la dignité de Ihomme ne leur permettait pas de jeter pèle-méle les cadavres dans une fosse commune, ainsi que Rome païenne le faisait dans ses pulicoles pour les cadavies des pauvres gens et des esclaves. Cet indigne usage étant nécessairement exclu de leur pensée , ils eurout à choisir entre deux principaux syslèmes de sé|)ulture. Le premier, qui consisiait à brûler les corps, était généraleré])andu ; mais cette opération destructive ne se conciliai! pas avec la vénération pour les restes sacrés deslidèles, (pii étaient le temple de TEsprit saint , et les matériaux de la résurrection glorieuse. L'autre usage , qui donnait aux morts une demeure souterraine , avait eu cours chez l'ancien peuple de Dieu. Le (Christianisme recueillit la tradition de sépulture qui remontait aux patriarches. Une autre raison a contribué aussi à l'adoption de cet usage. Durant les temps de persécution , les cimetières publics, situés à lasurfacedu sol, auraient été exposés à de continuelles profanations. De là la nécessité de cimetières secrets et souterrains. Quant à l'arrangement des sépultures, tel que nous l'offrent les Catacombes, nousvoj'ons ce svstènie suivi dans un ancien cimetière; juif, qu'on a découvert })rès des, grottes Ponticnnes. Ce genre de sépulcres avait dailleurs un grand attrait pour la piété chrétienne, puisque chaque tombe devenait, connue nous lavons remarqué précédcm-

SI» i/AUCiimccTtin: n:;.s rATACOHBrs. 377

ment, une copie du sépulcre du Sauveur. Ce motif a été assurément très-puissant.

m. Des ouvriers employés dans les Catuconibes.

Ces ouvriers étaient généralement désignés soiis le nom de fossorcs^ fossoi/eiirs. Nous voyons encore aujourd'hui , dans les catacombes de sainle Agnès, deux épitaphes relatives à une famille <|ui exerçait cette profession. Mais leurs occupations nélaient pas restreintes à lopération matérielle quexprime le mot de fossoyeur. Ils navaient pas seulement à tailler le tuf, à le réduire en poussière, à le transporter : à eux était confié le soin de jiréparer les cadavres et de les porter dans les cimetières. Ils devaient les déposer dans les tombes, fermer les sépulcres avec des pierres ou des briques, ciseler les épitaphes. LiMir service ne se bornait pas aux sépulcres. Ce sont eux qui ont creusé les chambres, les chapelles, les églises souterraines. Cette grande variété d'occupations, et l'énorme étendue des catacombes , suppose autre chose que des travaux isolés, sans ensemble et sans direction. Les ouvriers formaient une corporation spéciale.

Ils étaient nécessairement divisés en deux classes. Les uns, et c'était le plus grand nombre, n'étaient chargés que des travaux manuels ; les autres possédaient une certaine instruction, pour déterminer le tracé des voies et diriger la construction des monuments, des chai)elles et des églises.

Jlais la direction supérieure de ces travaux était entre les mains d'ecclésiastiques spécialement investis decette charge. Le soin (k>s sépultures rentrait dans les attributions du clergé. Il devait, en particulier, examiner préalablement les épitaphes, alin qu'elles fussent parfaitement conformes à la foi et aux règles de la discipline du secret. La j)lupart des tombes, c'est-àdire, celles des pauvres, étaient consiruites aux frais du trésor commun de l'I-^glise : c'était le clergé qui distribuait le salaii'o aux ouvriers.

T(>ll(' était donc l'organisation de ces immenses travaux : direction supérieure par le cleigé, une classe d'ouvriers ingénieurs, et enfin, la masse des manœuvres.

378 DISSERTATION SIPPLÉMENTAIUE

Mais il est Irès-vraiseniblable que celle organisation unitaire renfermait la division du travail par compagnies ou confréries. Nous verrons fout à llieure que cluufue église, c'est-à-dire, chaque circonscription des fidèles habitant un même quartier et régie par un chef parliculier, devait avoir un cimelière (|ui lui fût propre. Il devait y avoir, pour cette raison , une compagnie d'ouvriers spécialement attachée à son service.

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