‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 6 sur 52 · IV. DEMEURE DE LA PAPAUTÉ · texte numérisé non relu

IV. DEMEURE DE LA PAPAUTÉ

Nous avons dit, qu'outre le lieu dans lequel un personnage, une institution, un pouvoir, a fixé sa résidence, il est intéressant aussi d'étudier la signification de la demeure qu'il y habite. Parlons donc maintenant de la demeure de la Papauté : ce que je dois en dire n'est pas, ce me semble, entièrement inutile; car l'acceptation vulgaire de cette expression, entendue dans un sens purement matériel, voile et rétrécit le caractère de la chose elle-même.

Il faut d'abord remarquer que les édifices habités par les Papes ne sont pas, comme les palais royaux, des résidences qui aient une existence propre, indépendante de tout autre édifice. Ils ne sont que les dépendances, le prolongement, j'ai presque dit, les grandes sacristies des basiliques auxquelles ils sont attachés. C'est ce qui est indiqué })ar les formules des

actes pontificaux. Les bulles ne disent pas: Donné au Valican, mais chez Saint-Pierre, apiid Sanctiwt Petrum, chez Sainte- Murie-Majevre, apnd Sanclam Mariam Majorem ; de sorte que le nom de la basili(iue est, dans la langue de l'Église, le nom même de la demeure du Pape, qui est censé habiter une partie de la basilique elle-même.

Remarquons ensuite que la demeure de la Papauté, prise dans son ensemble, est quelque chose de moins restreint que le local habité par telles ou telles séries d^ souverains ponliles. Le Latran a été, pendant plus de mille ans, la résidence habituelle des Papes. Depuis les dernières années du quatorzième siècle, ils ont préféré le Vatican. Dans le cours du moven-âffe, ils ont habité de temps en temps d'autres édifices. Mais la demeure ofiicielle de la Papauté, indépendante de ces déplacemenis, comprend de droit, ainsi que nous lexpliquerons toutà l'heure, les cinq basiliques patriarcales avec les palais contigus à plusieurs d'entre elles, basiliques qui datent du (jua- Irième siècle, c'est-à-dire, de l'époque où les Papes n'ont plus été forcés par les persécutions de chercher un asile dans les maisons de particuliers, ou dans la maison des morts, les Calacombes. 3Iais pour se former une juste idée du caractère de ces basiliques, comme demeure de la Papauté, il faut d'abord connaître la hiérarchie des églises de Rome, dont les basiliques patriarcales sont le couronnement.

Cletle population d'églises, qu'on me permette encore cette locution justifiée par leur nombre , peut être considérée comme se divisant en trois classes : inférieure, uioijenne et supérieure. (llassification qui se retrouve toujours sous des noms divers , dans toute grande société d'hommes ou de choses.

La classe inférieure comprend une foule d'églises ou dechapelles affectées spécialement aux associations de piété. Les iiu'liers, les professions, les arts les plus infijues comme les plus élevés, ont chacun sa confiérie, son patron, son édifice sacré. D'autres églises et chapelles servent à des confréries de charité. Elles sont le centre d'admirables œuvres; mais, comme elles ne sont destinées qu'à des réunions particulières, beaucoup d'entre elles sont peu apparentes : elles sont humbles comme édifices sacrés, et il n'est pas mal qu'il en soit

ainsi : la chnrilô la iiieillcurc! est celle ([ui découle sans bruit et sans éclat de la plus iiaule source de l'huniilité.

Quoique cette première classe d'églises corresponde principalement, ainsi que les confréries qui s'y réunissent, aux besoins de la population romaine , elle renfeinie néanmoins un monument qui représente l'hospitalité universelle deRonie. C'est l'église de la Trinité , attachée à cet hospice célèbre , destiné à recevoir les pauvres pèlerins, de quelque partie du monde qu' ils viennent.

La seconde classe, ou classe moyenne, renferme différentes sections. En montant les degrés de cette classe, nous trouvons dabord les églises nationales; secondement, celle des églises desservies par les religieux qui n'ont pas, sous d'autres rapports, un rang plus élevé; troisièmement, les paroisses. Les églises nationales, avec les hospices attachés à plusieurs d'entre elles, et les églises des monastères de chaque ordre dans lesquels sont reçus des religieux de tout pays, concourent à relever ce caractère d'hospitalité universelle qui distingue la métropole du Christianisme. Les bâtiments dépendants de ces églises fournissaient, à Tépoque des conciles célébrés à Rome, une habitation convenable aux èvê({ues convoqués par les souverains punlifes.

La classe supérieure nous présente d'abord deux subdivisions : les églises slatminales et les éûlis^s cardiiialisU's.

Les églises stationnales ont, généralement parlant, une antique noblesse qui remonte aux premiers tem[)s du Christianisme. Durant les trois siècles de persécution, les fidèles avaient coutume de se réunir, à certains jours, près des tombeaux des martyrs dans les souterrains sacrés. Ces assemblées s'appelèrent stations. Après cette époque, lorsque des églises curent été construites sur ces tombeaux, ou que des reliques de martyrs eurent été transportées dans des églises, cette l)ieuse coutume continua avec plus de pompe. Les édifices sacrés dans lesquels ces stations ont lieu, particidièrement pendant Lavent et le carême, reçoivent une illustration spéciale de ces visi tes solennelles que tous les siècles leur ont rend ues (1 ) .

(1) Il sera parlé plus au loiiu de cel antique usajje dans un des chapilies suivaiils.

Un bon nombre de ces nobles églises, étant desservies par des religieux qui possèdent le monastère voisin, rentrent, sous ce rapport, dans ce que nous avons dit tout à l'heure de Ihospitalité que ces établissements exercent et représentent.

Lorigine des églises cardinalistes remonte aussi aux premiers temps. On sait que le titre de cardinal, équivalant dans l'ancienne langue à celui de Principal, fut donné au prêtre, préposé au clergé dune église pourvue dun titre fixe. Le même nom fut attribué aussi au principal diacre de chaque quartier de Rome. Plus tard, les évêques suburbicaires, ainsi nommés, parce que les villes, dont ils étaient les pasteurs, se trouvaient aux portes de Rome, reeurent aussi le titre de cardinaux. De là les trois ordres de cardinaux-évèques, prêtres et diacres. Le nombre des titres de cardinaux-prêtres fut successivement augmenté depuis saint Clet, second successeur de saint Pierre, jusqu'au sixième siècle. Celui des diacres-cardinaux, fixé à sept par le pape Évariste, au commencement du second siècle, fut porté à quatorze par saint Grégoire I", et à dix-huit par Grégoire III. De nouvelles créations de titres cardinalistes ont eu lieu depuis Léon X jusqu'à Sixte-Quint.

Chaque cardinal est considéré comme étant l'époux de l'église dont il porte le titre : lui seul a juridiction sur elle. Dans tous les temps, le titulaire a été strictememt obligé de pourvoir, autant qu'il était en lui, aux besoins spirituels et matériels de son église. Cette obligation fut de nouveau promulgée dans le cinquième concile de Latran, et le pape Sixte- Quint, rappelant cette loi dans sa bulle sur l'établissement des titres cardinalistes, exhorte les princes de l'Église »' à soi- » gner pieusement et magnifiquement l'architecture et l'or- !• nementation de leurs églises, pour la gloire de Dieu et • l'édification du peuple chrétien, et à faire en leur faveur, > soit à l'article de la mort, soit pendant la vie, les dona- )• lions qu'en conscience ils jugeront proportionnées à leur )« propre fortune, pour y entretenir convenablement un » prêtre spécialement attaché au service de ces églises, et " aussi pour subvenir aux dépenses qu'entraîneraient les « réparations nécessaires. >

Ces églises étant exclusivement sous la juridiction de leurs

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tHulaires, les cardinaux étrangers, lorsqu'ils viennent séjourner à Rome, y trouvent chacun une église qui lui appartient et qui forme, sous le rapport des fonctions sacrées, sa propre demeure, décorée de son portrait ou de quelque autre marque de son autorité.

Les églises .s/«^/o«»«/es et les églises cardinalistes forment, en quelque sorte, la classe de la noblesse dans la hiérarchie des édifices religieux de Rome. Dans cette classe, les églises cardinalistes sont le sénat. Plusieurs d'entre elles ont une distinction particulière, parce qu'elles sont collégiales, c'est-àdire, desservies par un chapitre ou collège de prêtres. Mais la distinction la plus éminente est celle de basilique. Le nom de basilique, ou demeure royale (1), a été donné, dans les premiers siècles, aux principaux édifices sacrés. Ces églises sont aujourd'hui au nombre de treize {"2) , qui correspond au nombre des apôtres, y compris saint Matthias substitué à Judas, et saint Paul admis aussi dans le collège apostolique, après l'ascension du Sauveur. Si les églises cardinalisles sont, en général, le sénat des temples de Rome, celles qui sont décorées du titre de basiliques, en sontles grands dignitaires.

Mais parmi les basiliques , il y en a cinq qui sont d'un ordre à part. « C'est la prérogative singulière du Pontife romain , i> chef suprême de l'Kglise universelle, que d'avoir, outre son » siège cathédral de Saint-Jean-de-Latran , quatre autres égli- » ses, dans lesquelles il a coutume de célébrer les fonctions « pontificales, comme s'il était le cardinal de chacune d'elles... » Il y a exercé et y'exerce encore sa pleine juridiction pontifi- >• cale aux jours les plus solennels de l'année, ou aux fêtes

(1) On sait que les chrétiens ont emprunté ce mot à l'architecture c\\Uc. des Romains, qui l'avaient eux-mêmes reçu des Grecs. A Athènes, il existait un portique célèhre, appelé Royal, parce que c'était là que le second archonte, qui portait le titre de Roi, rendait la justice.

(2) Ce sont les églises de Saint- Jean-de-Latran, de Saint-Pierre, de Saint- Paul, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Laurent, de Sainte-Croix-en-Jérusalem, de Saint-Sébastien, de Sainte-Marie au-delà du Tibre, de Saint- Laurent /n Z>ama.so, de Sainte-Marie m Cosmcdin, des Saints-Apôtres, de Saint-Pierre aux Liens, de Sainte-Marie du Monte Sanclo.

CHAPITUE VU.

)• lilulaircs-de ces mêmes églises, comme dans des calliédiales >' qui l-iii sont propres (1). »

€es églises ont cela de commun qu'elles sont les principales basiliques du quatrième siècle, cest-à-dire, de lepoque où la Ronu' chrétienne des catacombes est devenue la Rome publique sous le soleil de la paix et de la liberté. Telle est, outre les raisons particulières à plusieurs dentre elles, la raison générale de la prééminence que les papes leur ont conférée en b's prenant pour cathédrales. <: Elles ont reçu, dit l'auteur déjà =' cilé, un nom plein de noblesse et de mystère : elles ont été i' appelées pati-iarcales, à raison de la dignité de lÉglise » romaine et de l'excellence de la Papauté. ^> Ceci n'explique que d'une manière vague et insuflisante l'emploi de cette dénomination. Une autre raison, communément alléguée par les antiquaires, est beaucoup plus satisfaisante. L'institution des cinq basiliques patriarcales, dont celle de Latran , siège spécial de la Papauté, est la téfe, parait signifier que le Pape, qui a aussi le titre de patriarche d'Occident, a sous lui les autres grands patriarches , qu'il préside à tous les sièges patriarcaux, et qu'ainsi l'universalité de l'Église est ramenéeà l'unité. On peut dire, en effet, que la ville et l'Église de Rome, renfermant des églises éminentes, qui correspondent aux cinq patriarcats, entre lesquels tous les diocèses sont partagés, représente par là même l'univers chrétien et en reproduit le résumé et l'image (2). Onuphre Panvini, qui s'est occupé des peintures de l'ancien palais de Laîran , et (jui a \)u ^ oir celles qui subsistaient encore avant la démolition partielle faite sous Jules III, dit qu'il y en avait une où les quatre églises patriarcales, subordonnées à celle de Latran, figuraient l'orient et l'occident, le septentrion et le midi, c'est-à-dire, le monde (3). De ces grandes idées est venue une autre significa-

(1) Omiph. Panvini, de prcpcip. ttrbis Basil., p. 7. Ronine 1570.

("2) Per quiiHiue eiiim Eedesias patriarchalos vidctiir quod Uil),s et Romana Ecclesia, quinqne patiiaichas ipsos Romanmn, Constanfinopolitanum, Alexandrinum, Antiochenum et Hierosolymitanum, et hâc ralione universum orbem ten-arum repraesentet ad ejus exemplai* constituta fiieiit, quiim «as in urbe habeat sedes patriaichalcs, quœ sunt in nnivciso orbe terrariim. Onuph. Panvini, ibid.

(Z) Onuph. Panvini, ibid.

DE LA PAP.VrTÉ. t?!)

tion aUrihuée à ces basiliques. Elle ne parait pas reinonfer à leur origine; mais elle dérive très-naturellement du caractèrequi les distingue. On conçoit que leur corrélation syml)oIi(jue aux patiiarcats ait fait naître la pensée de leur donn(>r une destination pratique, déterminée par cette corrélation même. Les patriarches pouvaient être appelés à se rendre à Rome, soit collectivement, pour la célébration des conciles, soit séparément, pour des affaires religieuses dune im})ortance majeure que chacun d'eux aurait à y traiter. Les monuments de i histoire ecclésiastique nous font voir à quel point les souverains pontifes ont toujours tenu à honorer la dignité des patriarches. Ils n'auraient pas manqué, dans le cas dont nous f)arlons, à leur offrir une hospitalilé magnifique, proportionnée à la haute position qu'ils occupent dans l'Eglise. La qualité et le nom même des édifices patriarcaux, composés d'une basilicjuejet d'une habitation attenante , semblaient les indiquer comme des denseures toutes préparées à cet effet. Sous ce point de vue, admis par plusieurs antiquaires, les Papes avaient jugé convenable que les patriarches, pendant leur séjour à Rome , y eussent chacun son propre siège dans une église et un palais qui lui fût principalement destiné, comme s'il eût touché le sol natal et se fût retrouvé chez lui, en entrant dans la ville qui est nommée la commune patrie de toute la terre (i). Ainsi, dans les anciens jours, si les enfants de Jacob eussent été disséminés, de son vivant, avec leurs familles et leurs trou- [)eaux, à (juelque distance des foyers paternels, le bon vieillard eût aimé à recevoir de temps en temps les chefs des tribus sous de grandes tentes, sœurs de la sienne, et belles de la même beauté.

Les basiliques patriarcales sont donc, même sous raspect particulier que nous considérons ici, le couronnement de la hiérarchie des édifices sacrés de Rome, superposés en quelque

(1) Ouotiescumque enim conligissct (funorali in urbe concilia celchrari . fliiibus int«;rcsse ipsi patrfarcha^ tcnebanlur , vel palriarclias ipsos pfo arduis r«ipul)lic;e Christian» ncgotiis, vel quajstionibus dcfinicndis ad Urbeni accedere, eorniii qui.i<iue sedenij |)alatiiim scilicct et ecclcsiain, tan(jiiàm in natali solo vel provincià suà, Pvoma?haberet prœcipuain , qiiiiiu urbs ipsa comniuiii* totius ujiindi patria appellaretur. Panviai, ibid.

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sorte les uns aux autres par leur dignité respective. Nous venons de signaler, dans les trois principales classes qu'ils forment, les traits par lesquels elles concourent à signifier que Rome est la patrie commune du monde chrétien. Cette signifification est exprimée par leurs rapports avec l'hospitalité préparée aux pauvres, aux pèlerins, aux missionnaires, aux ecclésiastiques, auxévèques et aux cardinaux étrangers. Ce caractère se révèle ainsi détage en étage dans les différents degrés de cette hiérarchie de monuments, et va enfin se réfléchir à leur sommet , dans les édifices patriarcaux , correspondant aux grand sièges de la chrétienté. Lors môme que ces édifices n'auraient jamais été destinés à donner momentanément une hospitalité matérielle à la personne des patriarches, il nen serait pas moins vrai qu'ils donnent, d'une manière permanente, une sorte d'hospitalité morale à la dignité même des patriarcats, représentée par les temples les plus anciens et les plus éminents. La demeure de la Papauté, qui se compose de ces édifiées, s'harmonise donc, ce nous semble, d'une manière véritablement grandiose , avec le caractère de la Paternité suprême.

\. DBS EMBLÈMES DE LA PAPAUTÉ. OBSERVATIO'S

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