PRÉVOST, LIBRAIRE-ÉDITEUR
tmurt ^oartir.
DU
OHiiTSATT DB BB.IAl!r901!r.
UN MOT DX PBirACE.
J'avais toiyours regretté que M. de Marchangy n^eût pas fait promener dans notre Savoie son Tristan^e^-Foyageur } pourquoi t'étaitp^il contenté de saluer de loin « ces fiefs )> des neiges , dont les montagnes sont pleines » dHnnocence et de vertus premières ? »
De ce regret à la pensée de mon livre il nHy avait qu'un pas.
Pai donc entrepris de renfermer dans un léger cadre quelques détails sur la vie et les mœurs de nos pères ; j'ai voulu refaire par la
9 Ci:f JHTT Aft laEKMX.
fe ag cc ta physonoime cFnne époque recidée lie notre histoire.
On me reprochera peut-être cTjvoir nuSé beaucoup de Ëibles à qockpies Tërités ; mais Foii ne doit pas oublier <{ae les Êy[>ies ▼aiâfit bîfli la prose da postif , surtoot » Ton eonâéère que ifes Êibles sont efles-nuftmes des Mts. en tant qnexpresfion rraie des opinions du tanps<{aLlenr a donné concset prêté croyance. Vailleiirs x éerirais sur des mines: et me ferat-on on crime d^airoir adopté cette idée de lÊÉry le poéCe? f Lldstifnre précise tne la lEenr m de rémntion; devant la rmnr^ sien nest m dâineiix cooune le vagne de Eignorance. ^
pas ipie j aorais p« ffieonde en monomoitSriaBpafSHioînsarideqiDe la Tarentaise :
qpirile eicnse donaerZ Aociine ; sanf qoec^st la fiute de la fbQe de la maisot^ Jêsêês^ si mes compatriotes éaigBaiiÉ a0»KiSr cet essai « je ■K propose # éttt i Mm pfaB tard des époques 00ins stériles, parce cpiTelies seront phis raps
UN MOT DE PREFACE. \i
prochées ; et de visiter les belles montagnes du Faucigny avec leurs populations énergiques , les féeries du Ghablais avec ses ombrages de Ripaille ou d^Evian, tout parfumés d^histoire.
Enfin , je ne me flatte pas tf avoir réussi , et je fais bon marché de toute prétention littéraire : je ^ambitionne que le faible mérite d^avoir montré la route à plus habiles que moi ; j^appelle de tous mes vœux le jour où un écrivain national sera assez heureux pour évoquer nos vieilles traditions , et placer au soleil de la publicité ces richesses d^un pays jusqu^à présent trop négligé.
Les auteurs où j'ai puisé sont indiqués à mesure au bas de chaque page; et je fais suivre le roman de quelques extraits de nos chroniques , qui lui serviront en quelque sorte de pièces justificatives.
La dernière moitié du XF siècle est une des périodes les plus intéressantes de notre histoire.
De grandes calamités avaient pesé sur la Savoie : envahie déjà pai* les Sarrasins vers la fin du IX*' siècle I et au commencement du X"" , leurs féroces tribus avaient dévasté , pendant près de cinquante ans , la Maurienne , la Tarentaise et le Faucigny (1 ); plus tard, des hordes de Hongrois (2) avaient entassé de nouvelles ruines sur des ruines encore fumantes; une disette affreuse avait enfanté toutes
(1) Rochex. — De Costa.
(2) De Costa. — M. l abbé Chuit.
sortes de brigandages; à tant de fléaux s'était joint le plus terrible de tous : une maladie épidémique, connue sous le nom de feu de sainte Gertrude (1), avait désolé la terre au commencement du siècle ; une mortalité grande et horrible , suivant Texpression des chroniqueurs, avait décimé notre pays.
Tant d^infortunes avaient répandu la croyance de la fin prochaine du monde (2 ) , une prédiction Pannonçait ; les mille ans fixés par récriture sainte allaient s^accomplir : « Toutes choses allaient en » un tel désordre , dit Guillaume de Tyr , qu'ail » semblait que le monde penchait vers son » déclin. ))
On parlait de présages, de signes extraordinaires , de révélations d'en-haut , et Thumanité était dans Fattente d'une imminente dissolution.
On commençait à parler aussi d'une grande expiation : le grand mouvement des croisades se préparait; les saints lieux étaient profanés par les infidèles; il était temps de délivrer le tombeau du rédempteur des hommes , qui bientôt allait être leur juge.
La pensée d'une expédition aventureuse et lointaine dut plaire aux Savoisiens ; enfants des AUo^
(i) De Costa. — Michaud.
(2) De Costa. — Besson.
bi'oges , et braves comme leurs pères , ils étaient passionnes pom* le métier des armes; avec des corps de fer , habitués aux fatigues des montagnes, ils quittaient avec joie les plaisirs de la chasse ou le soin de leurs troupeaux, quand les feux allumés sur les tours suzeraines les appelaient aux copibats.
Mais ces mêmes Savoisiens étaient livrés à une complète ignorance (1 ) : comme tous les peuples de race celtique , ils croyaient aux herbes à maléfices 9 aux fontaines miraculeuses , aux sorciers , aux fées , aux assemblées des esprits ; et Tidée de la fin prochaine du monde Ait par eux accueillie d^autant plus facilement , qu^elle s^alliait à toutes leurs imaginations superstitieuses.
La religion ouvrait bien un refuge contre les terreurs du peuple; mais sa dévotion était mal dirigée (2) ; le clergé Fexploitait dans des vues mondaines , et profitait de la crainte universelle pour attirer des dons immenses aux ordres monastiques.
Tandis que des hommes libres , pour racheter leurs fautes (3)> se déclaraient serfs d'un saint ou
(1) De Costa. — Albanig-Beaumoiit.
(2) De Costa.
(3) Idem.
d'un couvent , et portaient un anneau de fer à la jambe en signe de leur bizarre inféodation , il n'était pas rare de rencontrer des prêtres courant de tous côtés avec des chiens et des faucons (1), tenant des hôtelleries , s'adonnant à la simonie , et plongés dans les erreurs de Farianisme.
Quelques pieux anachorètes , retirés sur les hauteurs des Bauges , de Sixt ou des Voirons (2) , conservaient presque seuls la foi antique et la pureté de mœurs des premiers chrétiens.
Les nombreux seigneurs qui se partageaient le pays étaient presque continuellement en guerre pour des questions de péages , de limites de fiefs , pour accroître le nombre de leiu-s vassaux , pour satisfaire leurs passions de vengeance , d'amour ou de jalousie; puis , quand ils avaient commis bien des rapines et bien des meurtres , ils enrichissaient une église, fondaient un monastère (3) , et croyaient expier tous leurs crimes en se faisant ensevelir dans le froc d'un moine.
Le second royaume de Bourgogne venait de finir; plusieurs petites souverainetés s'étaient formées avec ses débris ; elles étaient échues à des
(1) De Costa. — Fleury.
(2) Idem, — M. Chuit.
(3) Idem.
comtes ou à des évêques qui relevaient directement de Fempire d^Âllemagne ; et , à la distance où ils étaient du pouvoir central , leur sujétion était à peu près purement nominale ; aussi leur pouvoir ne connaissait pas de frein; si quelques-uns se faisaient chérir de leurs vassaux , beaucoup se permettaient de les rançonner sans miséricorde , et descendaient de leurs châteaux pour détrousser les passants ou saccager la terre du voisin.
Paradin fait ce triste portrait de Fétat du pays : u Les gouverneurs ne faisaient en ce gouverne- }> ment autre estât que de faire leur proufit , sans » aucune justice ; ains se commettaient ordinaire- )) ment meurtres , larrecins et voleries , sans en » faire exemple ni punition quelconque. »
Cependant , une étoile se montrait à Fhorizon ; dans une obscure vaUée de nos montagnes , surgissait une nouvelle puissance qui devait bientôt former une grande unité de toutes les principautés particulières ; les vaillants comtes de Maurienne , du bout de leurs bonnes lances , se disposaient à relever Panneau de saint Maurice , signe vénéré d'^investiture et de domination, échappé aux faibles mains de Rodolphe-le-Fainéant (1 ).
(1) Voyez la note I, à la fin de la i'*" partie.
Aiïii lecteur , Fhistoîre que tu vas lire s^est passée du temps du comte Humbert , deuxième du nom.
Un beau jour s^était levé sur Pâbbaye de Talloires; son clocher étincelant se dressait avec orgueil sur Téglise d^architecture romane due à la pieuse munificence de la reine Hermengalrde (1 ) ; les rayons du soleil jouaient avec les flots bleus du lac , et perçaient le massif des grands arbres servant dévoile vert au pourpris de Saint-Benoît. La foule du peuple inondait les parvis sacrés ; des bateaux arrivaient chargés de pèlerins ; de longues processions, comme des guirlandes jetées sur les
(4) Be88on. — Grillet.
flancs de la montagne, gravissaient ou descendaient continuellement , à travers les bois et les rochers , le sentier rapide qui conduit à Permitage de Saint-Germain ; on célébrait sa canonisation récente, et ses reliques étaient exposées sur le maître-autel du cloître , avec ceUes que lui-même avait rapportées de Jérusalem (1).
Parmi les seigneurs et les dignitaires ecclésiastiques accourus pour cette solennité , on remarquait révêque de Genève , le comte Gérold , seigneur du Genevois , les comtes de Sallenôves , de Viry et de Salins , le baron de Menthon , Tabbé de Saint-Maurice , celui de la Novalèse , le prieur de Bellevaux; on remarquait surtout le baron du Faucigny , descendant du brave Olivier , Tun des paladins de Charlemagne (2).
Tous ces seigneurs , et beaucoup d^autres étaient veiaus , avec de riches oflSrandes , implorer Fassistance de saint Germain , les uns pour un voyage outre-mer , les autres pour obtenir bdle et bonne lignée ; plusieurs , persuadés que le monde finissait avec le siècle , venaient pour acheter des J)ardons. A ceux-ci étaient imposées de rudes pénitences ; maïs les moines qui les avaient prescrites se chargéaîéiit
(i) Be88on.
(2) De Costa.
DU GHATfiAir DB BRIANÇON. 19
de les aequittcr eux*-mèiiies, 'liorfM]ue ie pâiilmt ëtnit i4dié « Hbéral(i ).
Atlcmis étaient venus chercher du pl&isjhr ^ ëtalcàr le luxe de leurs chevaux et de leurs vêtements, parler guerre ou tournois, et faire bonne chère avec les dames (2) , car Pëlite des beautés de la Savoie était aussi actourueà cette fête.
Cependant, le jour allait finir ; une taUe, somptueusement servie, attendait dans levante réfectoire les religieux tet leurs hôtes. -^^Maîs tant d^étrangera n'avaient pu être :logés tous dans l'intérienr du couvent ; déjà quelques-wis se dispo^ siâentà gagnefr, sur Fautrerivedulac, Thospitalier manoir de Duingt*4a<^val-dîlsère.
Là se dirigeait un hateau large et plat , qu'on vcfkait de détadier ^ port deTalloifes; conduit par 'Un batelier du couvent, il était monté par detn: femmes et un montagnard.
L'une de ces femmes paraissait d'un rang élevé , car derrière ses épaules flottait un manteau de satin céleste fourré d'hermine (3), dont les grar cieux contours laissaient apercevoir une taille belle d'harmonie; ses cheveux blonds , divisés en
(1) De Costa. — Fleury.
(2) Chronique de Servion.
(3) Vetera stoduta Sahikudiœ. — Grillet.
deux tresses , étaient relevés au milieu de la tête avec des rubans ; ils étaient recouverts d^un bandeau de drap écarlate orné de franges d'or et divisé . en trois pointes , dont Tune s'abaissait sur un front blanc comme neige , tandis que les autres descendaient vers des oreilles petites et veloutées comme deux boutons de roses : cette coiffure est connue dans la Tarantaise sous le nom de frontière.
L'autre femme était évidemment d'une condition inférieure; quoique jolie aussi, elle était moins grande , ses traits étaient moins réguliers ; mais son regard plein de feu était animé parfois d'une expression de maUce ou de coquetterie ; sa coifftire , semblable de forme à celle que nous venons de décrire , était d'un drap brun orné de franges d'argent ; elle ne portait pas de manteau ; le bas de sa robe était garni de rubans rouges placés horizontalement ; ils servaient à indiquer la quotité de sa dot.
Le montagnard , debout vers la proue , regardait avec un sourire de pitié la petite tailla dubatelier , qui contrastait en effet avec la stature élevée, les épaules carrées, les os saillants des joues et le front large du Tarain. Couvert , comme les anciens Gaulois , d'une saie en peau de mouton (1 ) , il
(i) Albanis-Beaumont.
DU CHATEAU Dfi BRIANÇON. 21
portait à sa ceinture de ciiir (t), et retenue piar un crochet , Farme desCelto-Scythes célébrée par .Virgile, la tranchante goyarde à deux pointes^ dont Tune droite et l'autre recourbée en avant. Du reste , ce personnage , épais et perpendiculaire, oSreàt , dans ce moment , une nouvelle preuve de la justesse de cette observation : ^ G^est un subject w merveilleusement vain , divers et ondoyant que » rhomme (2) ; il est malaysé d'y fonder juge- M ment constant et uniforme. » En effet , depuis q[u'il s'était mis en voyage , le solide caractère du mcmtagnard semblait avoir subi quelque avarie ; rarement , dans son chalet , il daignait faire emploi du merveilleux instrument qui est la gloire des avocats et le bonheur des femmes ; pour traduire ses impressions , il s'était fait un langage à part : ainsi, un sifflement, plus ou moins vif ou mono* tone, annonçait seul de la joie ou de Finsouciance; une seule exclamation «oh! m plus ou moins brève ou appuyée , annonçait quelque dou^ leur dans son massif ^iderme. Mais depuis sa descente dans les plaines , la mollesse d'un autre air avait peut-être délié sa langue , et il s'était déjà livré à deux ou trois actes remarquables de
(1) Enéide , liv. 8.
(2) Essais de Montaigne.
l^uacité; pourtant, il n^avait pas commis emq^e xanfi phrase de la longueur de ceU^-d :
f Par saint Pierre mon patron ! )t — s^écria-t-il ,, après avoir terminé son examen quelque peu iosullaat de la personne du chétif batelier , et après avoir passé deux fois la main dans sa barbe to\iflue j, avec un air de va>niteuse satisfaction ; — « Par w saint Pierre ! on n^ m^e fera plus quitter mes » troupeaux pour voir pèlerins défiler, ni pour n ouïr chanter moines; oh!..... j^ai cru étou£fer
> au milieu de cette foule ! vive y pour respi-
j» rer à Taise y ou la plate-forme de nos boDi^$ n. tours , ou les grands bois qui touchent le$. ^ei-r- » ges ! » -^ Puis f se tournant vers la fentune au handeau hrun , il ajouta : a Guillemette , quwd » retournerons-nous à Briançon? Diis4e-am>i, çair » je suis navré par le mal du pays, aussi sur qu^ » test yeux me birulent d^amoiur. n
— « Miracle ! miracle l dit> m riant, la j^une n fille; écoutez, damoiselle, éopute:» donc maître w Pierre l il parle aujourd'hui comnae un derc j çt » m^est avis que son imagination trotte comme n une de ses génisses à qui le follet aurait troussé » laqueu'e. »
— « Bon Pierre, répondit Fautre femme , laisse » gaber Guillemette ; cette petite folle sera trop » heureuse un jour de courir la trasse avec toi ;
)/ et prends patience , dans une seni^aine qoub w i^ibournerons au château de mon père. »
Courir la trosse est un usage inunémQiiajl en Ta;ran.taise , diaprés lequel tput jeune homme qui fait la cour à une fille dqit d^abprd è<;re adn43 sous ki( fenêtrie de sa ))elle, ensuite sur le seuil d^ sa porte; et quand i\ a été reçu dans la maison , iJl doit paçsjer une nuit tput habille sur le Ut de ss^ maîtresse. — Mais revenons. — En anppnçai^^ son départ, il y avait un peu d^ëmotion dans la vojix de la noble dame , et ses yeux restsv|ent fix^ sur les arbres du couvent qui mariaient leurs teintes aux couleurs pourpres du soleil à son déclin.
Dans oe même moment , upi jeune hqnime venait de Tabbaye en se dirigeant vers le port ; il était sourd à Pappel d^un religieux qui lui criait , depuis le perron ^ que la table était SQr,vie et qu^on Tattçndait au réfectoire.
: P^une tiaille svelte, ^vec le§ cheveux pendants y longs et bpuçlés , avec un man);eau court , et sur la tête une tpque de velours poir ornée d^une pluine fÇQiileur de feu , avec une emprise bleue autour de son bras (1) , le jeune homme passa rapidement devait le portail de Téglise ; il ne sWrêta pas pour admirer les deux bas-reliefs en marbre ^
(i) Voyez la note II.
dont l^in représentait un ibis lançant une flèche à on centaure , tandis que sur Fautre on vojrait le gnSon à trois têtes avec sa queue de serpent (1 ) ; il ne s^arrêta pas davantage pour contempler les derniers feux du soleil couchant.
Mais il attachait ses grands yeux noirs sur le bateau qui gagnait Tautre rive du lac ; un instant il crut voir une ëcharpe blanche agitée au-dessus des flots ; aussitôt , se jetant lui-même dans une étroite nacelle , il se mit à ramer de toute la force de ses bras de vingt ans.
Ce jeune homme était Raoul, fils de messire Oddon de Compey , à qui Robert, comte du Gren&vois y avait , en 1 060 , donné la seigneurie de T1iorenc(2), à charge de défendre le pas de la roche du Saix sur le torrent de Sellières.
Raoul aussi était venu à la fête ; pourtant , sa conscience était pure : il n'avait point de crime à laver , point de remords à éteindre. Mais il devait quitter bientôt le sol natal , Tabri du manoir paternel , les forêts où il avait si souvent poursuivi le chamois et le sanglier, ses chères solitudes féodales toutes pleines de souvenirs d^enfance et de rêveries mystérieuses ; une nouvelle existence
(1) Albanis-Beaumont.
(2) Pourpri8 de la maison de Sales.
sWvrait devant son jeune avenir : il ëtait àla veille d'entrer conune écuyer au service du comte de Maurienne , pour y faire son apprentissage d'honneur , bravoure et courtoisie.
Aussi , suivant une bonne coutume de ces temps de dévotion , avant de dire adieu à sa vie d'adolescent , Raoul ëtait venu appeler sur sa vie fiiture un peu des bénédictions du ciel; puis , son ame était triste , bien triste, — de cette tristesse indéfinissable qui saisit le cœur à son premier amour.
Il aimait , comme on aime à son âge , avec ferveur, avec adoration, mais presque sans espérance ; or , rien ne laisse à la vie une empreinte sévère , rien ne lui donne un caractère de haute moralité , conmie un chaste , et malheureux , et premier amour! — ^Amour partagé, mais heurté par l'impossible ; rêve exalté des longs jours de l'adolescence et de ses nuits sans sommeil ; rêve poétique et douloureux ; tableau doré sur le premier plan , dont le fond est parsemé de nuages ; amour et rêve , que l'on accepte à dix-huit ans comme un défi à la destinée.
De cet amour Raoul aimait Marguerite de Briançon. Comment il l'avait connue? comment il avait reçu d'elle permis de porter ses couleurs ? Questions indifférentes, sinon indiscrètes; deux jeunes cœurs s'entendent si vite et si bien ! il suffit de
saToir qo^ sVtaient rencontrés qoelqaefois à Farei^es, dans le château du comte de Genevcns.
Plusieurs mois avaient passé dès4ors : mais que peut Fabsence sur un yéritabiLe amour? Mai^erite Favait couvé dans scm cœur avec une tendresse de m^ 9 avec la sollicitude d'aune vestale pour la lampe au feu sacré ; Raoul avait incrusté cet amour dans son sein comme une pierre précieuse aux facettes lumineuses et chatoyantes. Il savait pourtant que cet amour lui offirait peu de chances de bonheur; il savait que le père de Marguerite avait une exécrable réputation. Accusé de brigandages j le sire de Briançon passait pour avoir des relations avec les esprits infernaux; on avait même semé des bruits injurieux sur la naissance de sa fille : on disait qu'elle était le fruit de ses amours sacrilèges avec une païenne , avec une descendante des Maures , dont la famille avait seule échappé à la destruction de sa tribu établie autrefois à la Boche-Gevin (1 ).
Or, Raoul pensait que son père ne consentirait jamais à son alliance avec une famille dont le sang était indicié d^impureté : Oddon voulait une fleur sans tache pour le beau rejeton de sa noble tige.
Quand ces tristes réflexions s^emparaient de
(i) De Costa.
B^lQUl^ U s^en^mçait d^s les pl^s sQmt^res forêts de lîiifaUéç^de Thorenc; pendant des jours entiers, il eijrajiit sw les mon^tagAes, san^ Imt, sans pircH }çt, $^s autre s^timent que celui de son fatajl ainduir ; mais il Ta^c^ptsât aviçc couir^ge, et veoiail Wr4eyant d^ $^ ^stinées la têtç haiAte çt le poçuyp déeouy^t 9 comme un géiiéreux coursier pr^^uei^te hiardim^t sQ^n large poitxail ainx piqu^ dçs b^t^ôUons ennemis.
idettrç conuue on Tétait h cette époque , Raoiul 9.yaît lu quelques i^Jixliaus; , quelques chroniques i^li^ vers v9^^U^ livres d^égUse; une foistnâme le* chapdeiin de Thorenc , qui était vaillant pkiiiOê(h fhe et bon clerc (1 ) , lui avait fait lire monseigneur Aristot^ ^rit sur parchemin , et soigneusement gardé par deux fermoirs d^argent. Aussi Raoul 9ayaitri) poétiser comme les trouvères des croisades ; à Foccasion , il aurait brillé dans une cour d^amour. Parfois , il cherchait un soulagement à ses peines dans les fleurs de la gaie-science ; mais plus souvent cet amour pénétrant qui Fabsorbait étouâ*ait sa faculté d^inspirations ; il sentait son imagination appesantie retomber sur son cœur ; il la sentait là renfermée comme dans un cercle de plomb. Alors, c^était une douleur poignante^
(1) Chronique de Servion.
toute sa vie était refoulée sur un point , il ne vivait plus que d^un sentiment ! Durant des heures entières, immobile sur la pierre moussue de quelque solitude , sa tête roulait des pensées d'abîme et de désespoir ; mais à la fin , lui apparaissait la douée image de Marguerite ; il croyait la revoir encore avec le regard de leurs derniers adieux ; il la revoyait souriante à travers ses larmes ; alors il murmurait ses dernières paroles.... ; c'était bien elle ! • • . . d'une main il soulevait encore la boucle flottante sur le front de sa bien-aimée. . . , et le front pale de Raoul s'illuminait comme le dôme des forêts lorsqu'un rayon du soleil a percé les brouillards d'automne.
Oh! coDcune ce front vient de rayonner! oh !
comme il bat le cœur de Raoul , en reconnaissant Marguerite sur le bateau qui traverse de Talloires à Duingt !
Au XI** siècle, le village de Duingt ne présentait pas , alignées sur une large et bonne route , ses petites et blanches maisons , joyeux rendez^vous d'été pour la jeunesse d'Annecy; deux ou trois pauvres chaumières étaient seules groupées sur les flancs du rocher stérile qui servait de base au manoir crénelé , d'une architecture massive , dans le centre duquel s'élevait une tour hexagone construite au moment de l'invasion des Sarrasins (1).
(1) Albanis-Beaumont.
On reconnaissait que ceux qui avaient bâti ces cabanes avaient cherché un refuge sous les ailes du château fort ; leurs habitants étaient soumis d^ailleurs à différents devoirs envers le seigneur de Duingt , qui , de son côté , ne faisait faute de se battre pour eux dans Toccasion.
La presqu^ile charmante , où Ton a construit le château moderne , n^était couverte alors que d'un frais gazon , coupé par des bouquets de saules et d'églantiers ; quelques vaches broutaient sur les flancs de ce monticule vert , qui , retenu à la terre par une guirlande verte, semblait flotter sur les ondes conmie une corbeille de joncs pleine de fleurs , qu'une nymphe aurait égarée sur quelque fleuve de la Grèce antique.
Raoul venait d'amarrer son bateau à la pointe de ce monticule , et il se dirigeait vers une maison qui s'élevait un peu isolée du reste du village ; une treille projetée sur le lac couvrait une partie de sa façade, et les flots soulevés par la brise caressaient les bouts du pampre incliné sur eux. Cette maison portait une enseigne aux armes du roi Rodolphe; quelques filets étendus vers la. porte témoignaient que le propriétaire cumulait la profession de pêcheur avec celle de cabaretier^ mais la première était peu lucrative , parce que le lac est si profond, qu'au dire d'un ancien auteur, les paissons s^y
ou CHATEAU DE BRIANÇON. 31
moquent des fU^ saUs lesquels ils se pourmèneiU sans danffsr (1).
Dans ce moment , toutes les tables du cabaret étaient garnies de paysans qui se délassaient des fatigues de la fête en buvant les vins de Talloires et d'Ahgon ; plusieurs , suivant Fusage conservé dies Celtes (2), y traitaient des affaires d^ntérêt^ ébauchaient ou consonmiaient des marchés ; ici Ton écoutait un ménestrel ambulant ; là un clerc montrait à son auditoire le rocher de Montmin , et racontait comment Farche de Noe s^ était arrêtée (3) ; ailleurs , un vieillard faisait observer à un étranger la tour ruinée de Saint-Eustache ; il lui disait comment cette tour avait été incendiée , et comment , du milieu des flammes , on avait vu enlever les deux filles du châtelain , toutes deux jeunes et belles , toutes deux emportées au galop par deux cavaliers noirs montés sur des coursiers blattbs. — Dans un coin plus obscur, Faubergiste , d'un air soucieux , consultait un officier à robe longue , chargé d'administrer la justice suivant les lois et coutumes de Boulogne, L'aubergiste avait le matin même surpris sa gentille ménagère dans
(1) Gongtantin de Magny.
(2) Albania-Beaamont.
(3) DeYemeuilh.
un galant entretien avec Yxm des damoiseaux du chàtel ; il se faisait expliquer comme quoi , en cas d^adultère , constante delicto , il pourrait faire payer à sa femme trente sous d^amende (1 ) ; le jaloux aubergiste se récriait fort contre la bizarrerie dWe loi qui frappait d'une amende double Fadultère de rhomme; mais le légiste Fapaisa en lui faisant observer qu^en sus des trente sous il aurait droit de battre sa femme à volonté, pourvu que les voisins ne vinssent pas mettre le haro.
Cet officier était d^ailleurs chargé de veiller à ce que Faubergiste ne vencUt pas du vin sophistiqué , vinum sophtsticatum , comme dit le texte , ce qui était défendu à peine de dix sous (2). De son côté, Raoul , qui cherchait les moyens de faire demander une entrevue à Marguerite , s^était assis dans le cabaret , mais ses lèvres ne touchaient pas le verre qu^îl avait pris pour faire contenance.
Tout-à-coup un grand bruit se fit à la porte j plusieurs paysans entouraient un groupe de marchands lombards et de pèlerins de la cité d^Aoste, venus , mais arrivés trop tard , pour assister à la fête de Saint-Germain ; parmi eux se trouvait un moine, dont les yeux brillaient sous Fenfonce-
(1) GriUet.
(2) Statut a vetera.
ment d^un capuchon qui lui couvrait une partie du visage.
— (( C'est un brigandage intolérable ! » disait un paysan. — a Vrai Dieu! disait un autre , on se » croirait au temps dont nos pères nous ont » conte tant d^histoires : Hongrois et Sarrasins » sont donc revenus sur terre, pour rançonner » ainsi le pauvre peuple!.... » Un ouvrier du bourg libre de Faverges ajoutait à demi-voix, de peur d'être entendu des officiers du château : « Si » Dieu n'y porte remède , les bons hommes ne » pourront cultiver , ni les marchands trafiquer , M ni les pèlerins voyager; ah ! les feux de la Saint- » Jean qui détruisent les loups-garous (1 ) , comme » chacun sait , devraient bien purger le pays de » ces oiseaux de proie qui font leurs nids sur les » montagnes! » — w Patience, dit le moine , » Faigle de Saxe fera bien taire les vautours. » — <( Mais contez , contez-nous donc vos lamentables » aventures , » exclama-t-on de divers côtés^
Aussitôt Ton fit cercle autour de Tun des marchands qui commença d'une voix émue :
« Nous avions passé la montagne près du cercle » d'Ânnibal et traversé la ville du Moutiers (2) ;
(i) Grillet. — De Yerneuilh.
(2) Albanis-Beaumbnt.
» nos balles étaient pleines de marchandises ; la )> mienne renfermait des dentelles de Flandre ^ » ime grosse émeraude , une coupe d^argent de » trois marcs f douze goubeaux de vermeil y deux » coUiers d^or , le tout bien ouvragé dans la bonne » ville de Milan : hé bien ! signorimiei y tout cela » m'a été enlevé. ... Oh ! mes dentelles , mes col- » liers, ma chair, ma substance!.... j'ai tout » perdu.... Oh! iopovereito!...» Pavais pourtant » fait un vœu à Notre-Dame de Lorette, mais » le grand diable d'enfer l'a pris pour néant. Qui » me rendra mes goubeaux et mes colliers? Je )i suis ruiné , tondu jusqu'aux os par les griffes » du maudit ! • • • . Qui donc , si ce n'est le seigneur )> Satan , aurait volé tout mon bien au détroit de » Briançon ? Heureux sonmies-nous encore d'avoir » eu en notre compagnie ce saint prud'homme de » moine qui voyageait déguisé en colporteur , car, i> sans la présence d'un homme doté du privilège, » du canon (1 ) , peut-être le diable aurait porté » la main ailleurs que sur nos balles ; il nous )> menaçait d^ d'un plongeon dans l'Isère. Âh ! » maudit soit ce damné passage de Briançon ! )> A ce dernier mot , une grande figure se détacha du fond de la salle , où jusques là elle était restée
(1) Voyez la note IV.
ou CHAT£4U 0£ BlIANGONi ... 35-
immobiledans^robscurité; le iiiarchand continuait seslamentations c « Qnimer^i^dra mon émeniude^ ' n ma coupe et mes dentelle? Aussi y Ton nous» » avait bien dit : Gare à Briançônf ! le maître: de* » ses tours a des raj^XHte avec les bagauiBS (^ ) ' et* n desaccoiîntanœsayeclessorGières;-'*^Ah'!iecliien: )i de mécréant, puisse^t^il arder du &u de «sainte'' » Gertrudeî#*«». ;Qui mereodra mes colliers ^ més^ M goubeaux, mies dentela. «^ ?».—*- Et deux de ices • dents volèrent . fracassées arant qa'il ipfAi achever^ son dernier mot; la grande figure^ s^était rapproU. chëe; une lai^ inaia, celle de maître Pierre le vacher , s^était appesantie sur la mâchoire du colporteur.
Pierre avait fait cette action d^éclat sans proférer • une parole ; mais bientôt' il fiit entouré pai* la foiile des paysans , qui &isa^ent mine de prendre la dé^ fense du marchand et parlaient de traduire le montagnard dans la geôle du château; Pierre conservait son impassibilité perpendiculaire; il sourit dédaigneusement aux menaces qui lui fiirent adressées, et se contenta de porter la main sur le crochet qui retenait sa goïarde. — Cependant , Pofficier de robe longue voulut interposer son autorité ; Pierre avait évidenunent encouru ,
(i) Voyez la note ill.
diaprés le tarif en vigueur (1 ) , Tamende de trois sous pour avoir firappé son prochain ; de plus , une autre amende de quarante sous pour lui avoir cassé les dents. Uhonimede loi voulait faire payer cette dernière somme ; mais , à cette demande , le montagnard fit entendre un siflGLement prolongé , suivi de ces mots : u Viens demander ton compte 1^ à Briançon , mon maître te Farrondira ; » et en même temps ses grands bras s^élargissaient pour s^ouvrir un passage. La foule , pourtant , s^obstinait à fermer toute issue , et peut-<être la scène auraiteUe fini tragiquement , si Raoul n^eût mis fin aux débats , en tirant de son escarcelle les trois sous d^amende dont le marchand voulut bien se contenter.
Puis y Raoul sortit avec Pierre , et le quitta après ravoir chaîné dW message pour sa maîtresse.
(!) Grillet. — De Costa.
Un petit ruisseau , descendu de la gorge d^-^ ûrerernes , roulait ses blanches cascatelles aumilieu d^un bois de sapins ; les ramures sombres défendaient cette retraite contre les feux du jour ; le soleil levant n^y pénétrait qu^à de rares intervalles , et ses rayons ainsi divisés , en tombant sur la mousse firaiche , marbraient le sol comme une mosaïque aux couleurs vertes et dorées ; F^laqtier montrait^ de distance en distance, ses boutons de rubis; T^ine-vinette balançait des touffes de coraux où les gouttes de rosée pendaient en perles humides ; des rongeçi^oi^es chantaient sous les halliers. — Un écureuil sautait d^une branche à;
TécoFOt des stars dn Imit it • on la ôefiovwl en cvattH,
not àcmyrécaremlcegsi de bcmfir^ >']eTdEai cxMBt ; ses 'Pf&x fine et ftmmrR senddatiit iaergawitinf ^ aass nr leçoon, denx Uto étrangers à b fonL^
Sor la foitmMt dhm jeune Imnniir s^if^oyÂt ■oljnmmt une tète de fiemmen d e mi vifl ëe pv des cfaereiix bloods et Boreiix ; kfin lèrres efltr^o»- ▼eitea ooapiraieBt des iDOCs Bans soite , despsroks snaresplns douces que les baisers les pins dons- — « Margnerite, ma bien-aimée, Uandiefleiir de ma solitude, comme ta me rafraidût moQ ecBurl*.. Hé! quenoos importent les choses da monde ? Avec ioî , id^laiîeeiréteniitë, tonte une écemité d^amonr!... » «-^ « Oui, je voudrais moorir à présent:, pressée dans tes liras!.... r^Mmdaitlajeanefimme; qd^ senit doux de passer ainsi de tes caresses à vne éternité d^»moor! mais, en&nts ane nous sommes, nous
parlons d'éternité El vois! d^à le soldl
mcHite vers midi : quelques heures oicore... il n^ aura plus qu'absence, obscurité, néant!
mais une caresse encore » — Et leurs âmes
âaient passées dans leurs r^ards. C'était l'amour et tout son délire, moinsia pro&nation : car tous
deux étaient purs , ils savaient que inconstance est le chàtim^it de la faute , et tous deux avaient juré de s^aimer toujours.
Parfois , les yeux du jeune jbonune s^animaient d^un feu plus pénétrant, son bras étreignait avec une force convulsiye le corps défaillant de sa bienaimée: «Oh! mon Raoul, ne me regarde pas » ainsi , murmurait - elle ; tes yeux, me font » peur....* Pitié 1.... tu m^aimes trop pour me » laisser des remords, n •^— A ces mots, le front du jetme iiomme s^inclinait cpnmie une branche de àaule; quelques larmes roulaient de son visage sur celui de son amie $ puis, heureux du seul bcmheur d^étre aimés, ils restai^it là pensi&, la main dans la main , le regard dans le regard , Tame dansTame.
Souvent aussi ils reprei^iajient de graines paroles; ils s^entretenaient.de leur sépsuration prochaine ^ et, chose étrange ! une pensée de mort, venait souvent jeter sa teinteinélancolique sur Vim^e fraîche de leur âm.aur. — a Toi , mon, Raoul , tu dois vivre i> long-teipps i lui disait^e ; tu vivras pour con- » quérir un brillant renom; les &nfares des n combats et les bruits de gloire adouciront bien- » tôt les regrets de Tabsence; mais la yie d^une » fenmie n^est qu^amour, et ne, pouvant vivre » avec toi , je dois bientôt mourir : alors , ami ,
» quand moo corps ngp o ac ia dans la firoide dia- » pdle de 'RriaÊÈÇon j pnmietSHraoi qu'ators tQ » poiterasinondeiiil....;pitMiiet»Hatioiqiiediiraiit » toote ime brève saismi y ta porteras sor ton coeor 9 une pâle marguerite, en sonrenir de celle qui » t^aimait tant! » Ala triste prière snccedaioit de mmrdles caresses : les baisers misselai^t avec les pleurs.
Ce jour ëtait la vrille du àé^ari de Raoul; dqà les dédbdran ts adieux ont proncmcé les paroles dernières ; pareille à une fieuille de rose, la voix de Tamour aété^nportéeparlesrentsdusoir; déjà la forêt est silencieuse, son feuillage necouvre plus que le rouge-gCNPge et Fécureuil endormis sous les buissons.
n Êdt une de ces nuits parfumées , tièdes et resplendissantes , où tout dans la nature est harmonieuse volupté : les chaudes lueurs du crépuscule moirent encore Textrémité du lac , à peine ridé par le vent du midi.... On dirait le fixmcement d^un sourcil de femme. Conmie une étincdante pyramide renversée dans le mirage du désert , la lune déploie sur les eaux la magnificence de ses g^bes argentées ; Fétoile de Vénus y jette aussi un reflet doux et voilé , conune une pensée d^amour dans le sein d'aune vierge. Au pied des rochers qui entourent la presqu^e de Duingt , à travers les feuilles
larges et les fleurs jaunes du nymphéa, les flots battent doucement et laissent une écume spongieuse à la plage qu^ils ont caressée.
Tout*-à-coup on entend le bruit de deux rames; à mesure qu^elles tombent sur le lac , on aperçoit voler autour im nuage léger de paillettes humides : c^est un bateau, monté par un jeune homme , qui vient de passer sous un rayon de lime ; il froisse les roseaux en longeant le monticule. Au-dessus des murs d^enceinte , est-ce une ombre de femme qui se dessine pâle et voilée sur le feuillage des saules?. •«. Uécho vient de redire im mot plaintif comme une voix qui pleure. . . du haut des murs un nœud de fleurs est tombé dans le bateau.
Puis, Tapparition n^était plus; \m nuage avait passé au ciel, et Ton ne distinguait rien que la forme noire d^un bateau qui s'enfonçait dans les bromes.
Près d'une table de chêne, couverte vd'une peau dç jçha^Iois ^ était assis m^essire Oddon de Gompey, dans I4 chiambte haute de; son manoir de Thorenc Cette )9alle était paî^ d'une tapisserie ^.«meuble nouyjeai), apporté de TOrient par quelques dévots p^erins; istiiTdf^ssus d- une (ibenoiinée au large jttânH tpl ,,pend^tun trophée d'armes mêlé à des ramures de :cer& ; vingts-trois écuasons .d'aUiances déco*raient les frises (1 ) 9 et le soleil couchant donnait enpljein.sur les fenêtres artooiriées où se lisait la devise :; Fjtfiitudo €t pmdenHa. ■.' '
(1) Poorpris de la maison de Sales.
de fan donner ses dernières instradiatts ; il fan arait entre antres itinnnunaBdê de passer à la grotte deBançe 'I), ponr j safaier nn de ses aaais, qni poQTaitfan donner dHailcs n n M igni 1 ni II sn* la conr da cxmte de Manrienne.
— c Cet ami, disait le lienx de CinnpcT^ est uif^ie d^Aiçranont, cxnuin pRsenteaaent aoos le nom d%içnes Fcmiite; il Hait mnnll sage et bon dieralier; mais, par grande mrlinmlie et afiiotion des dioses de ce monde^ il s*est
pfais r n ntfmp i atii c ment ; tn fan poii e ia& cet annd qall m'^a remis en gage dnn aenioeà me
Raoul trçal Fannean d'or; Oddon jyonta :
Maintenant^ damoisel« je n'ai besoin de mms
vous sani de reste ce qni est dit an be^a Ken, anx dunes et à TOire se^lpenr droitHiier : ailes donc , bean fils, à la garde de Dien! qœ lui et ?îoCre4)tene vons conduisait , menait et ramènent! »
A ces mois, Raool s^ëtait mis à g cn oujt devant IcTieiDard, dmt les nuôns ctcndnes d^osèrent
:1) Varez la noie V.
BU CHATEAU Bfi BRIANÇON. 45
sur la tête de son fils la plus sainte des bénédictions.
Le lendemain y deux heures avant jour, un cavalier bien monté et bien armé avait passé le gué du Fier, non loin de la pauvre cabane où plus tard devait naître un prince de Féglise , le fameux car^ dinal de Brogny.
De tristes pensées occupaient sans doute la tête du jeune homme , car il laissait flotter les rênes sur le col de son bon cheval; et celui-ci, la tête basse , harmoniait son aUure à la mélancolie de son maître; de temps en temps , quelques feuilles détachées par un brouillard des premiers jours d^automne, roulaient une à une sous les pieds du coursier , et rendaient un sourd frissonnement.
Raoul pensait à son père , à son avenir , à ses amours ; il lui semblait se séparer une seconde fois de Marguerite , en quittant le pays où ses rêves avaient si souvent bercérîmage de son amie. Quel homme, s^il n^est pas né maudit , a su quitter sans larmes les lieux où il a aimé !
Après avoir gravi la pente du ravin où est encaissé le lit du torrent, Raoul entra dans la plaine des Fins , qui recouvre les ruines d^une ville puissante , détruite par les Goths et les Sarrasins ; une ou deux colonnes , quelques faces de murs noircis d^un temple incendié montraient
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encore alors remplacement de Fantique Bautas ; mais Tobscmité qui Tentourait empêcha le jemie cavalier de donner aucnne attention à ces nobles débris ; d^aillem^ , dans ce moment même, il fdt distrait de ses rêveries par un spectacle inattendu.
Uon avait passé le jour des brandons ou failles } ce n^était donc pas le temps où les jetmes gens des basses montagnes ont coutume de courir la nuit autour des champs avec des fiaigots et de là paille allumés. Cependant, toutes les collines, qui s^arrondissent en demi-^cerdë à Textrémite septentrionale du lac , étaient sillonnées par mille lumières bizarres, étincelantes , qui couraient, se divisaient, se croisaient dans tous les sens,, comme ces feux qui passaient de main en main aux fêtes de Fancienne Rome.
A cette vision étrange , Raoul , qui n^était pas au-dessus des idées superstitieuses de soii temps, ne put se défendre d^un premier mouvement dWfiroi ; il crut que c^étaient de trompeuses luiëurs suscitées par- les esprits infernaux pour Tégarer dans son voyage'; aussi , le cavalier se signa trois fois en regardant la dme noire de la montagne de Mandallaz , qui , semblable à une tête de Maure , au-dessus de ces feux mouvants, paraissait pi*^ider à la danse cabalistique et lumineuse des sorcières.
Mais bientôt Raoul reconnut son erreur, il «itendit dès voix humaines et ne put s^empécher de rire de sa courte frayeur >, en voyant qu^elle avait été causée par des bons hommes éclairant parsdes feux de paille la marche laborieuse de leur charrue, matinale (1 ).
Pourtant, les terreurs de Raoul t^e tardèrent pasi à revenir: un cliquetis sourd au<rdessus de sa tête ,, vintlui glacer le sang; son cheval précipitale 80u£Gle de ses naseaux , et poussa un henoissement plaintif; c^est qu^il venait de passer à FenoJbranchement. du chemin dit AespaHiulairesyetil avait entendu bruire au vent des squelettes attachés au poteau de la justice féodale» Alors Raoul enfonça les épe<-' rons dans les flancs de sa monture , et il arriva rapidement sous le mur d^enceinte du nouvel:
Annecy, alors misérable bourgade,; peuplée de pécheurs et de rares artisans qui avaient cherché une . protection sous les murailles du château récemment construit par les comtes de Genève.
Il monta la colline du Maure, ainsi appelée sans , doute, parce qu^elle recouvre les os d'un pauvre^ diable de géant païen, occis très-probablement, par le roi Arthus , dans son grand voyage d'Espagne à Rome.
(1) Voyez la note VI.
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Enfin, quand sonnait V angélus de Paobe, à Hienre où devant ses luenrs pâlissaient les feux de la lanterne du péage établi sur le lac (1 ), notre héros s^arrêta au petit village de Sevrier ; là , après avoir attaché son cheval au frèae du dmetière , il entendit dévotement la messe dans la chapelle fondée en 1 064 par un sire de Vulpillières (2) , sous le vocable de Notre-Seigneur, de la Saint^Viei^e et de Saint-Hugin.
La prière du matin chasse , dit-on , les Êuitômes de la nuit; aussi, après son acte de piété ^ Raoul s^élança ^ plus léger , sur le dos de son cheval , et reprit gaiment son voyage. — Alors , des bois de sapins s^étendaient jusqu'^aux rives du lac, et couvraient à Test le versant de la montagne de Senmoz; le voyageur suivait un Rentier à peine dessiné au milieu de cette immense forêt , et caché en partie sous une épaisse bruyère ; mais • de distance en distance , des croix sculptées grossièrement sur les troncs d^arbres servaient à indiquer la route ; car elle était déjà consacrée, cette pieuse coutume, passée jusqu^à nous , de marquer les voies de ce monde avec le signe du ciel , conmie pour nous
(1) Voyez la note VII.
(2) Besson.
rappeler sans cesse que tous uos pas y dans la poussière de la terre ^ aboutissent à Fétemité.
Bientôt apparut le Var , bondissant , ëchevelé^ lançant des flots de cristal et d^écume du fond du puits de rocher , dont la profondeur est encore un mystère (1 ) ; ses eaux blanches à travers les massifs d^arbres ressemblent à la rivière de diamants (piWe belle danseuse a mariée sur sa tête au± branches de myrte vert .
. En Gonunençant à gravir la pente méridionale du SemnoZ') Raoul tournait souvent la tête pour porter les yeux sur le magnifique spectacle qui se déroulait «à mesure qu^il s^élevait davantage : au nord j les sommets vaporeux du Salèves j de basses collines ableuissantes et ondulées dans un limpide miroir; au midi, de hautes montagnes dont les cimes fortement accidentées sont étagées ccnaame les vagues qu^une tempête aurait soulevées sur une imer de géants; là, les tours de Tantique château de Mênthon , que venait d^illustrer saint Bernard > le ;h4ros des Alpes ; ici j les anneaux rocailleux de la montagne d^Entrevemes paraissant plonger sur la presqu^ile de Duingt; on dirait la croupe d^un dragon qui bondit sur sa proie : au-dessus de tout, la Tournette pyramidant avec ses neiges ; à ses
(1) Voyez la note VIII.
pieds j toujours les eaux bleues du lac , où courent de légers brouillards jetés çà et là comme des feuilles de roses blanches sur le tapis d^un jardin.
Raoul venait d^entrer sur le territoire des Bauges , où s^était retirée dans les anciens temps une eolonie de Volces-Tectosages , à la suite de là malheureuse expédition que ces peuples firent en Grèce (1).
n arriva vers midi dans un grand village con^ struit en bois , et pénétra dans un enclos formé avec des barrières d^écorces ; au milieu s^élevait une petite maison où Ton servit au voyageur du fruit et du laitage avec une généreuse hospitalité : cette vertu était dans les lois aussi bien que dans les mœurs de nos ancêtres, car le statut boui^uignon condamnait à trois écus d^amende celui qui aurait refusé à un étranger son feu et sa maison (2).
Puis, un jeune enfant de douze ans , véritable enSant de Savoie , aux cheveux blonds et joues rosées , qui , avec Fagilité d W chamois , courait jfieds nus devant le cavalier , s'ofl&it pour lui servir de guide jusqu^à Feutrée de la grotte. — «Petit, tu tonnais donc Hugues Termite? »
dauanda Raoul^ — « Hé ! qui ne le connaît en la
(1) Albanis-Beaumoiit.
(2) Idem.
H contrée? Plus docte que le meilleur physicien , » il a guéri mon père grièvement navré par un » loup du Semnoz; il a guéri nos vaches rien » qu^en les touchant avec une def qu^il a rappoiv » tée d''outre-mer(1); quand la tempête passe au » del, sa voix la détourne de nos moissons (2). » Un jour , une de mes vaches avait marché sur » rherbe qui égare; pour la retrouver, j^avais )> couru tous les sentiers de la montagne, et je )> revenais à Fétable tout dolent et pleurant ; mais » en passant devant son ermitage, Hugues m^a )> fait voir ma vache accroupie auprès de soii ora- » toire ; aussi , depuis long-tepips je lui porte » chaque année les premières fraises du primevert )> et les plus belles poires de notre enclos. »
Causant ainsi, ils commencèrent à descendre les sentiers rapides et ombreux qui conduisent à la grotte , au moment où les derniers feux du soleil mouraient sur la cime des rochers à pic nommés les Tours de Racheroche^ parce qu^ils ressemblent à des tours demi-ruinées ; enfin , à Tembrunir de la nuit, ils arrivèrent au terme de leur voyage.
(i) Lallio.
(2) Voyez la note IX.
Lb sife d^A%remont notait pas* on eonite orclk. naire. Sa stature âevëe n^nvait pas été cooxbëepar le temps , son visage p&le et bnmi n^ai^t ^ajitm empreinte qne celles des passions (^ delà pëni*tence;iitdle trace de TiiQillesse: ses^yeux vib èl'ses cheveux encore ncMrs annonçaient un homme de q^ùurante à quarante-cinq ans. Iln^avait pas tevêtn le manteau des anachorètes ; mais il portait^ une robe fourrée pareille à celle que les chàtetdns recevaient chaque hiver du seigiieur^ du &eî en paiement de leurs services (1 ); et , pour tânoi^er
(I) p^ CosU.
fmiche; Termite et Raoul commencèrent mi long entretien. Alors, ce dernier apprit conmient Fillustre Berold s^était établi dans la Savoie (1 ) 9 et eomment il avait battu les Piémontais au jpas de l^chelle ; il apprit les prouesses d^Humbert aux blanches mains y dans le tournois donné à Aiguë*belle pour célébrer la venue de dame Katelline sa mère. Uermite lui raconta Talliance du comte de Maurienne avec Adélaïde d^ Suze ; il lui raconta les belles armes faites par Amé à rencontre des Lorrains , et conounent , malgré les huissiers de Fempereur (2), il fit entrer sa noble queue de chevaliers en pleine salle d^audience. Raoul reçut aussi les instructions quHl avait demandées sur Fentourage du comte Humbert et sur la conduite qa^il aurait à tenir ; mais nous ne répéterons pas ces rensdignements , par la bonne raison qpe notre muse prolétaire n^a pas su , la pauvrette , nous révéler Fart difficile d'être bien en cour.
Cependant , la fiamme du foyer languissait peu à peu , et ses lueurs vacillantes mêlées à une blan-che fumée dessinaient des ombres fantastiques sur les parois de chaux cristallisée ; Hugues Fermite ne parlait plus , son front plissé semblait couvrir
(1) Voyez les extraits des chroniques.
(2) Voyez la note X.
quelque pensée amère. Afin de renouer Fentretien , Raoul pria Termite de lui expliquer le motif qui Pavait fait renoncer au monde , lorsqu^il était encore dans la force de Fàge. — « Messire , répon- » dit-il avec une vive émotion , mon secret n^a )» encore été confié qu^à ces rodiers sauvages ; mais M votre ame ^ où je lis jà Pépreuve du malheur, » m^inspire fiance pour satisfaire à votre demande. » Vous savez quelle était ma position auprès du i> comte Humbert; or, ce prince étant jeune, » conmie je Pétais aussi à cette époque (1 ) , pren nait toute sa plaisance à la chasse , et tenait M grande foison de toutes manières d^oiseaux et M de chiens courants. Un jour, il lui prit fantaisie » d^aller s^ébattrc' en pays lointain ; sur ce , nous )> partîmes en bel arroi et nombreuse compagnie. » Tout en chassant et faisant voler nos faucons , » nous passâmes quantité de rivières , de monta-* n gnes et de vallées; enfin, nous avisâmes dans » toute sa splendeur le beau ciel du midi : plus » nous avancions , plus étions attirés en avant par n la mirifique douceur de Pair , par les parfilms » des amandiers en fleurs , par la molle verdure » des bois d^oliviers, par toutes ces harmonies n chaudes et suaves de la douce Provence. Nous
(f ) Voyez le 5' extrait des chroniques.
» arrivâmes ainsi sur les terres du comté de Veae- » du 9 et le seigneur du pays ayant su commet » le comte de Maurienne allait déduisant par ses u nmrches , monta à cheval et vint nous trouver » sur les champs ; là , il dit au comte Humbert : » -^ Beau cousin y pour cette fois , je v<yafi aurai j » je vous fais mon prisonnier , et &ut vous rendre » aux dames. -^ Puis , il nous emmena dans son » château, oùnousfii^esreçusmoultgrandaaient: » il y eut fête , cour plénière , danses et monaeries a un mois durant ; si bien que la belle Laurence , » fille du comte de Venecin , plut beaucoup au » comte Humbert , et lui à elle , tellen^ent que » mariage s^ensuivit. Cependant, ce voyage, si » heureux pour monseigneur Humbert , a été pour » moi la source de grande déplaisance et d^amer- )> tumede cœur.
» La dame des Martignes se trouvait à la cour p» de Venecin. Tant deçà que delà les mers, il n'^y » avait sibelle créature ; passionnée , vive etl^ère, » elle était brune de volupté. Je m^épris pour elle p d^un fol et coupable amour, et j^ai failli me i> danmer pour Féternité. Un soir, nous dansions » sur le bord de la mer , au son des tambourins M de Provence; à travers la peau de mon rude » gantelet , je sentais frémir la petite main de ma » belle danseuse; les arômes de sa coiffiire, la
DU CHATEA» JMS BRIANÇON. 59
.>}fivvoli:9tii€me moifeur de son haleine ouvraient lyjiitooiiiiMnâtrejeUeawtf fidssonnait; lesdbiudee orjibrûes mariass agitaieni ^ks feuilles, de la rose w. tonge nouée à ses cheveux noirs. Touirànôonp , ir par eoqnetterie: ou hasard , elle appuya son cou I» de. crfgne «lur mon ^ule , et tout mon corps 42jtreaaafl|it) hors de moi^ je Fenlevai dans mes )>î bras pèle et palpitante^ et la déposai demirëvar » nouie sous Tombrage épais d^un bois voisin. n. .€7était un de ces bois de cyjMrès que le sire Dieu m a semés partout au milieu des fleurs de la Pro** ^. yenoe, comme pour montrer sans cesse la mort 4»i « à £Ôté dé la vie. Alors pourtant , je vous le jure, 4> la diàtdaine et moi songeâmes peu à moiuîr... If Dieu nous pardonne ce néfandissime péché !, . .. » Au moment du déUre* succédèrent des nuits » brûlantes dont le souvenir, conime un fer « rouge^ traverse encore mon cerveau*.... Mais » luenlôt il Êtllut retourner en Maurienne ; la fille ^ légère du midi eut bien vite oublié Tén&nt sau-n vage^esmonta^[ies;sesnouvelleserrears eurent » êant d^édat que son mari Ta fait enfermer, elle » > bdlfe et parfiiinée jeune femme , dans h^ sombre ^ Qouvênt des nonnes de Tarascon. -^La nouvelle 1» vdieson inconstance ei de son dhàtiment m^a lassé ». id'un monde oùTamour, leseulbiende la terre, )» : a^achève coutumièoâment dans le crime on la
y^ déception. •... Plus tard, jeune homme , vous p Tapiprendrez ! D^uis lors , je me suis retiré dans » cette grotte, où cependant mon cœur est bien » loin encore d'avoir trouvé le repos. Peut-être » rhomme ne peut pas mieux le rencontrer sous n le froc du moine que sous la cuirasse du guer- » rier : moine ou chevalier , il £siut toujours com- » battre , lâchas contre nos frères en Dieu, ici , » contre les esprits invisibles!...
» Ecoutez, messire! écoutez! » En disant
ces mots, la voix de Termite prit une inflexion 1) grave et mystérieuse. — « N'entendez-vous pas » un bruit de Vautre monde sortir des profon- » deiùrs de la caverne ? Dans ce moment , les dé- » mons travaillent sans doute à la &brication des n paillettes d'or sous le lac des Eaux-*Mortes ; » souvent ils tourbillonnent par flots dans Tinté- » rieur de la grotte, et vont à son ouverture allun mer du feu pour forger le grand œuvre; dans les » soirées d'août , ce feu a souvent glacé d'époun vante les pâtres des villages voisins. Souvent » aussi, ces démons viennent me lutiner jusques » dans mes prières : l'un d'eux , déguisé en chauve- » souris , promène sur mon oratoire ses ailes im- )> mondes et battantes; un autre va s'afiubler du )> casque détaché de mon armure; cdLui-ci, en » chat-huant , pousse des cris lugubres ; cet autre,,
DU CHATBAU 1>Ë BRIANÇON* 64
> 80U8 la capuce dWe nonne , me poursuit de ses "n Caresses lascives; puis, tous réunis dans une 1) ronde immense , rapide comme Fouragan , avec )> des hurlements d^enfer , ils tournent autour de » moi leurs anneaux rouges et noirs. Alors , appa- » rdt au milieu d^eux la belle figure de la dame » des Martignes ; elle penche sur mon front qui » brûle la rose de sa coiffure , tandis que ses chairs » blêmes et bleues tombent en lambeaux sous les h ongles des maudits ! . . . • )»
La tête de rermite se cacha un instant sous les plis de sa robe, conmie pour se dérober à une vision épouvantable ; puis, il continua : « Je sens » qu^il m^est impossible d^habiter long -temps » encore ce repaire diabolique; d^ailleurs, des » voix mystérieuses retentissent parfois dans ma » solitude ; elles m'^annoncent je ne sais quelle » lointaine expédition dans le pays d^où vient la lumière, d^où le Christ est venu, dans le pays où le saint tombeau est insulté parles infidèles... Oh ! quand Fheure aura sonné , avec quelle joie je reprendrai ma bonne armure que vous avez » vue en arrivant ici ! et peut-être , messire , nous » retrouverons-nous un jour sur quelque champ M de bataille : Amen! »
— « Amen! » répétaRaoul, qui durant ce récit avait fait souvent le signe delà croix.
Il alla chercher ensuite ^ à côté de Fenfant j uii spmmdUi dont il avait besoin sq[»rè5 les fatigu/es de cçtte journée. — L^ennite fiassa en oraison une partie de la nuit.
VIÎ.
La nuit pasêà^ lé matin vint (1 ); c^est la chronique qui le dit , et je la crois volontiers. L^enfanlt remonta vers son tillage ] Raoul prit ^ongé de remaite , et descendit la vallée pittoresque creusée par la rivière de Ghëran ; bientôt il arriva à Alby , pauvre et sombre village aujourd^m , tout fier alors de ses deux ^lises paroissiales et de ses deux châteaux bâtis par le. Bourçuignons, avec leurs sept tours fortifiées (2). Il traversa les ruines du camp des Romains à Albens , et finit par décou-
(1) Seryion.
(2) Grillet.
vrîr le baôsin du lac du Bourget , avec les cimes du M ont-du-Chat , ainsi nommé parce que deux capitaines du roi Arthus y ont tué un chat en forme de tigre qui infestait tout le pays (1).
n vint coucher ce même jour dans le château du seigneur d' Aix , revenu depuis peu d^un pèlerinage en terre sainte , d^où il avait rapporté une portion considérable du bois de la vraie croix (2).
Le lendemain, vers Fheure de tierce, Raoul chevauchait sous la riante colline de Tresserve, quand il entendit les pas précipités d^une cavalcade au milieu d^un tourbillon de poussière ; il se retourna et aperçut des figures de connaissance; c^étaient, montés tous deux sur des mulets de Tarantaise, le moine et le colporteur qu^il avait déjà vus dans le cabaret de Duingt.
— « Sire écuyer , dît le moine en salua^t , allez » d la banne heure ! » — « Que Dieu et Notre- )> Dame vous le rendent ! répondit Raoul , mais w j'avise que nous suivons même route? » — « Et )> de plus nous tendons à même fin , ajouta le w moine , car je sais que vous allez à la cour d'Ai- » guebelle, et de notre côté nous voulons traiter >» avec monseigneur Humbert d'aucunes affaires
(1) Fodéré. -^ Rochex.
(2) LuUin.
DU CHATEiUJ D& fiftUNÇON. 65
» d^iu^^tance ; si dont' cela, vqw agrée ^ nous » «ous mettons > pôui! la Testant -du voyage> sons » la protection de votre épée^. »^t^ « Soit ! répartit M Raoul; e^est le devoir d^ tout.tJievaUer de pro- » .t^r nos seigneurs de régUsç. j tout ccoumê se » battre pour ramour des daines ou défendre ceux » du pauvre commun. )»'-^--(( Et leurs jnarchandi-^ » ^s , » s^empressa de dire le colporteur. « Ali ! » bon seigneur ^ que n^étiez^.vous à côté des n miennes quand j^ai passé le détroit de Briançon ! Il Le brigafid d^enfer qui m- a pillé avait pourtant n figure de^ohevalier <) et il avait si bien caché son » pi^ fourchu qu^on Vaurait ctu ^ messire , dVussi » bonne dàUesse: que quiconque. » — « Mais j^es- » père que. le pays sera bientôt purgé de lui et de » toute sa. race. --7 Qu^^ . pensez^^vous ^ mesn sire? M s^écria le mioine en s^adressant à Raoul* -*- <i n est sûr y reprit celmnci avec un peu d^émo~ h tion ) que quelqueehuns de mes cousins geptUs- » honmies vivent* en .reproche de noblesse, tout u comme^ on voit des prêtres, imiter Simon le )> .niagici^i (4), tout comme on voit marchands )) Judaïser ; or ^ tous ces abus n'^empêch^at pas que » noblesse, prêtrise et négoce soient belles et » bonnes choses. » — u Cest bien parlé , messire;
(1) Voyez la note XL
66 SISGB
» pourtant , convenesi q[u^'Serait à désirer , comme n rëglifte n^a qa^on seul chef,, que le pays n^eùt » qa^vn seul sdigneur. La Savoie , au temps n d^Âbraham, â:ait déjà érigée en royaume âec- » tif(1 ); or y c^est grand malheur que nous n^ayons » plus de rois , depuis qu^est trépassé . le pieux n Rodolphe, dont Dieu ait Famé! Il n^ a personne, » ni marchands ni autres , en sûreté , parce qu'yen » ce pays toutes les seigneuries sont divisées (2); on 1» nous mène dure vie; nous n^osons ni sortir , ni » aller, et le plus fort opprime le plus faible. Si > cela continije , Sau^evoie pourra bien reprendre » son vieux nom de Malevaie (3). Donc , j^(^|[4|ie » qu'ail £aiut dans la ruche, dans la famille, dans le n clérical et dans le temporel , un seul et unique » maître , dont le sceptre long et fort puisse tirer » le pays au cordeau, en touchant le peuple et s^apn puyant sur lui , sans trouver entre deux , pour » empêcher le contact , les plumes hérissées des n casques et les rudes cuirasses des nobles. »
— ce Alors, demanda le colporteur, donnait- » on firanchises aux conmiunes , et le peuple ferait- » illui-^m&ne ses affiûres ? » — *- k Par Dieu, maître
(1) Roohex.
(2) Servion. — Ghampier. — Paradin.
(3) VoyeilanoteXII.
DU CHATEAIT DB BRIANÇOlf. Cï
» oolporteur , pour une bairbe griae, et vous^ sire If detc, pour porter oapudioa, voua ne parlée » gu^s de bon sens. S^ n^ avait noblesse entre » it>yautë et peuple , qui donc maintkndrtit les » traditions d^honneiu*) Taillance et loji^ulé? S^ li n^ avait au milieu nos cuirasses et nos boimes n ëpëes , royauté et pea]de se trouveraient fiûce à » fâoe ; lés mille yeus de celuint^i verraient peut- H être qudque trou dans le manteau de pourpré ; » il y aurait alors grande confusion) c^est moi M qui vot»le dis ; après avoir passé par Tau narehie, les vilains finiraient par nommer » quelque roi de leur choix, qudque roi de » comptoir ou d^épices , qui , Sans passé et sans » foi dans Favenir, voudrait encore trafiquer » avec la chair du pays; or, sang pour sang, il * vaut mieux verser celui du peuple avec le fer, n dans un combat loyal , que de le vendre k prix n d^or : qu^en pense:^-vous , mes maîtres? »
Ainsi , en devisant et raisonnant , les voyageurs arrivèrent au commencement de la nuit sous le promontoire de Lémenc ; ils virent alors briller une belle grande lanterne de verre , dont le feu servait à montrer le chemin aux passants (1 ) : cette lanterne était placée au sommet d^une tour
(1) Fodéré.
en fonne de pyramide, construite par Bérius, vaillant compagnon du roi Arthur. Lémenc était habité par des moines oii anachorètes qui, entre autres nonibrêux privilèges, avaient droit au meiltëur habit de chaque mort (1 )•
Raoul et ses compagnons vinrent réciter leurs prières du soir dans la vieille église bâtie déjà en 546 (2) , et ils s^agehouillèrent dévotement au pied 4u tombeau qui renfermait le corps de deux des quatre saints couronnés*
Puis ils descendirent pour coucher dans une hôtellerie établie à Ghambéry • Là , au souper , le moine et Raoul dissertèrent longuement sur Tantique origine de Lénlenc , et le moine , qui était savant clerc , termina la discussion par ces paroles notables : Toi ofpriê de personnes ^autorité qui disent tenir , par bonnes mémoires et traditions des anciens ^ que le nom de Lémenc vient de Lemantis y fils de Parias y qui y logea et séfouma long --temps , avant de passer dans le pays de f^audy où il a bâti Lausanne et donné son nom au Jac Léman (3). ' ' \
(1) Grillet.
(2) LuUin.
(3) Fodéré. — Chronique du pays de Vaud , citée par Spon.
DU CHATEAU DB BRIAlfÇC»! • 69
AU matin, ils partirent de Ghambéry après avoir visité le grand marché qui se tenait sur la place du Vemey (1), et après avoir admiré les cygnes nombreux qui étaient nourris aux frais de la ville (2) , attendu que a? est un oiseau royal ]gré~ sageani bonheur atuc lieux qt^il habite j et malheur d cetix qt/il abandonne*
Vers midi , ils dînèrent à Montmeillan , dont le château avait été bâti depuis quelques années par les rois d^ Arles et de Bourgogne (3).
Ils passèrent la colline de Mercure , qui est couronnée par les terriblçs tours de Montmayeur (4). Enfin , au coucher du soleil , ils découvrirent les gorges de la triste M aurienne j son nom lui-même est un signe de deuil , car il vient , dit-on , de ce que les Romains y envoyaient en exil ceux qu^ila voulaient faire mourir (5).
Bientôt , sur chaque tour principale des châteaux perchés sur les montagnes , les voyageurs virent allumer un grand fanal; et ces clartés répétées de distance en distance servaient à mar-
(4) Rochex.
(2) Fodéré.
(3) LnlUn.
(4) Albanis-Beaumont.
(5) Fodéré.
70 SŒGB DU CHATEAU D£ BRIANÇœv.
qaer la route de Ghambëry au Mont-Genis (1 ). Les seigneurs chargés d^entretenir ces feux recevaient leur firano-sàlé à titre d^indeumité.
(1) GriUet.
vni,
MAisqu^ëtait devenue Marguerite ^ la Uonde fille de nos rêves ?
Gonnaissez^vous , au cœur de notre chère Swoi^i une goi^e étroite ^ obscure et profonde ^ où Flsèni court impétueuse et bruyante ? Ici , Une belle cascade tombe du roc de la Louze; là. Un p^tH oratoire à la vierge s^éiève au bord du chemin aur un débris tombé des montagnes ; leurs couches presque verticale sont tellement ra][^roehétt ^ qu^il n^y a de place que pour la route et la rivière;} leurs bancs schisteux , veinés de spath et mélangés degrés très-dur, projettent leurs teintes brunies et variées sur une pauvre église à moitié cachée par
un vieux pont, dont le grand arc s^élève en pointe.
Oui! c^est bien une pauvre église avec son pauvre presbytère : isolée de toute habitation, elle est bien humble , celle-là , comme la crèche du Sauveur , et n''a pour toute parure que les arbres du petit enclos vert où viennent dormir les générations des fidèles.
Hé bien! au-dessus delà pauvre église , s^élèvent deux pointes de rochers noirs couronnés par des ruines , autrefois résidence de puissants barons , aujourdl'hui séjour des reptiles et des plantes pariétaires.
Là pyramidait Pantique château de Briançon ; entouï*é d\m côté par TZsère , de Faùtre par im torrent , il était encore défendu par une enceinte dé rochers à pic foniiant un abime entre lui et les hftùtes montagnes contre lesquelles il semblait âiâo^é. On y arrivait par une seule entrée (1); il ftJlait monter ensuite par un escalier rapide et lïOttvert , composé de plus de trois cents marches kidrustées ou taillées dans le roc (2); ses murailles ec^ilal^ales s^étendaient jusques sur Fautre rive def Isère , au moyen du pqnt dont les deux avenues
^' i:*) ïtôcfee. '^
étaient fortifiées (1 ); il barrait ainsi complètement lé jpassagë^ et cVst ce qui a fait dire jusqu'à nos jours, que la vallée était fermée par uiie porte de fer. Sous le fort y s^étendaient d^immenses souterrains creusés par les Centrons avant la conquête romaine (2).
' Emeric d^Âigueblanche était le maître de oe formidable manoir (3)^. c^est là que ce banneret féroce et hautain avait élevé un. fner9ef7/eMâr|}i^ay« sur gens et marchandises. Tous les jours il cotm-^ mettait de nouvelles violences ; tous les jours la lancé au poing , il ne reculait devant aucune espèce de danger ou de crime.
Pourtant, encore un sentiment, un seul , mais bien vif, celui de Tamour paternel, pénétrait cette ame de bronze, comme Ton voit une fleur qui y sans terre et sans eau, a crû dans la fissure d^un rocher. Mais ce pur sentiment , loin de combattre les damnables inclinations d^une mauvaise nature, y servait au contraire d'aliment trè*-actif : sUl entassait des trésors , s^il dépouillait ses voisins , s'^il pressurait les passants , c^est qù^il voulait que sa fille fût riche et inmiensément riche; c^est qu^il
(1) Roche.
(2) Idem,
(3) ServioD. — Ghampier. — Paradin. — Fodéré,
voulait loi faire éclipser , par sa iwagntficeaee ^ toutes les daines diàtelaines; c^est qu^il voulait doter Marguerite comme une fiUe de roi.
Un autre aliment , non moins fi)rt , du genre de vie qu^il avait adopté, c^était sa haine contre Héraclius , qui , en même temps qu^archevèqué de Tarantaise , était le seigneur temporel d^une grande partie de la vallée. Or , Emeric aspirait à y domi* ner seul; et déjà son nom y était partout connu et redouté. Son influence , due en partie à sa bravoure personnelle y avait été grossie par les terreurs superstitieuses du peuple , qui lui supposait des pouvoirs surnaturels; on croyait, comme on Fa cru quelque temps après des hérétiqpes.vaudois , pte par presHjf es et illusions quUl faisaU f eiparsor^ UUges diaMiques ^ il avaii pouvoir de se transfor^ mer en figure de loup aux yeux des regardants (i);
Une circonstance singulière avait £ivorisé le préjugé public. Lors du massacre des Sarrasins qui avaient planté leurs tentes à la Roche-Cevin , une jeune femme de cette tribu avait seule été sauvée par le père d^Emeric : il s^était laissé désar* mer par ses larmes, et surtout par Fattrait de ces formes orientales , voluptueuse émanation du beau soleil d^Âsie. Le châtelain en fit sa concubine et
(1) Paradin,
en eut une fille qui fut appelée Koemi ; celle-ei fui initiée par sa mère dans tous les secrets de Fa»* trologie judiciaire , science obscure que sa nation avait soigneusem^at conservée comme les autres sciences mathématiques ^ alors que notre «vieille Europe n'étût qu^une barbare.
A la mort de sa mère, Noëmi confia les mêmes secrets à son firère Emeric, qui s^in&tuaà son tour de cette vieille erreur de Fesprit humain ; w , ses pratiques mystérieuses et ses entrevues clandesn* tines avec la Sarrasine donnèrent lieu aux vagues rumeurs qui attribuaient au châtelain un pouvoir surnaturel 9 et allaient même jusqu^i £aiussement attribuer à Noëmi la naissance de Marguerite.
n est vrai que la fille des Mauree avait voué à son firère naturel le plus vif attachement ; elle était, pour ainsi dire, son génie familier \ elle Favertis-* sait des trames de ses ennemis, servait souvent à déjouer leurs projets ; souvent aussi on levait vue promener Marguerite , lorsqû- elle était en&nt , sur le bord élevé des cascades ou sur la bruyère des montagnes*
Du reste , à moins d^une nécessité pressante , la Sarrasine paraissait peu dans le château ^eUe voyait son firère en secret sous les arbres de quelque fiirêt ou dans le chalet de Pierre le vacher : aussi , parfois , elle avait , là , répété à Marguerite ces belles
légendes du pays de ses pères , que le conducteur de chameaux récite le soir au bord de la fontaine , sous la feuille des palmiers.
Noêmi, dans sa jeunesse 9 avait parcouru toutes les contrées voisines; elle connaissait tous les détours des montagnes , toutes les issues des souterrains des Centrons ; et , quoique déjà bien vieille à la date de notre histoire , elle faisait encore d^assez longues excursions pour apprendre les secrets qui pouvaient intéresser Emeric. Or, elle était déjà depuis plusieurs jours absente de la vallée , dans le moment où Emeric se promenait à grands pas dans la grande salle du château,. au milieu de ses varlets et honmies d^armes, tous poudreux et armés.
Centrons de race pure , à peine couverts de la saie gauloise , avec leurs cheveux noirs et souillés pendants sur leurs épaules colossales (1 ) , ils portaient les uns des épées massives , les autres des massues garnies de pointes j des go jardes , des lances ou des arbalètes ; et leurs armes résonnaient sur les immenses dalles de la chambre voûtée, vaste et enfimiée, dont la lampe projetait des rayons cuivrés sur toutes ces figures brunes et sinistres.
(1) Pline.
Mais un air de tristesse paraissait régner sur les fronts mâles de ces hommes; ils n^étaient pas même distraits par les apprêts du festin du soir , ni par la flanmie joyeuse du large foyer où grillaient des quartiers de bœuf et de venaison y dignes de Festomac dés héros d^Homère : c^est quHls revenaient d^une longue expédition , et, coUr tre leur coutume, ils revenaient les mains vides.
Vainement ils avaient , pendant plus de huit
jours, gardé tous les défilés des montagnes ; vai-r nement ils avaient guetté par toutes les issues le retour des nobles et des pèlerins qui avaient assisté à la fête de Talloires : eeus:--ci , bien prévenus sans doute par la mésaventure des colporteurs, avaient eu soin de prendre des routes éloignées des griffes de Briançon.
Après s^être promené long-temps sombre et silencieux , Emeric prit enfin la parole et dit : « Or ça ! mes braves , saint Hubert et le grand » saint Nicolas n^ont pas favorisé notre chasse ; » mais je vous en promets une qui sera plus heu- » reuse , car les clercs du Moutiers feront les frais » du hallali (1); en attendant, visitons les mar- » cfaandises de ces Val-d^Âostins et Lombards que » nous avons si bien houspillés avant notre par-
(i) Voyez la note XII.
» dr, et pour vous conaoler, mes braves^ je tous » donne part an butin. »
Ces mots forent soivis dW applaudissement général; on aj^rta les balles des colporteurs; &neiie mit d^abord de côté les coUien dW et rémeraude qu^ destinait à Marguerite , puis il distribua le reste à ses bommes d^armes.
Cependant , une balle était encore fermée , die pesait si peu qu'ion Payait laissée pour TouTrir la dernière ; on fit enfin sauter les cordes qui lui servaient d^enveloppe : tout le monde allongeait le cou pour voir son contenu ^ avec Tair stupide que donne Favidité curieuse; mais quel ne foit pas le désappointemoit général, lorsque , au lieu des marchandises quW espérait , on ne vit dans la balle que la défiroque d^un moine !
Le châtelain devint rouge , il repoussa la balle du bout du pied , ses dents se frôlèrent en sifflant de rage.
— <( Mais, » fit observer le plus jeune des varlets , qui aussi, plus insouciant , s^amusait un peu de la stupéfaction des autres ; -— « Mais r^ardez : » il y a un billet attaché &a chaperon. )> — a Hé » bien ! » demanda Emeric avec un sourire forcé, « qui saitlire le latin parmi vous? Ah! j^oubliais, » enfant , que tu es apprenti clerc ; dis-moi donc » ce que chante le billet ? Ost sans doute une
u homélie de moa voisin rarchevêque , car il y a: )» odeur de psautier dans cette boi(^ creuse ! »
Uenfisudt prit le billet, et lut eu traduisaat du latin :>
L^aigle de Saxe mangera lea yautours !
Dieu humiliera les superbes!
— « Je Pavais devine »] s^éma Emeric dWe voix tonnante f k mais par saint Jacques ! je jure » que nos arbalètes porteront répons aux. versets )> de mon voisin le tonsuré ^ et je lui montrerai » bien que Je ne suis pas si Êdble ni vieux à déjà » porter capuchon, i» -«- « Oui! oui ! » répondi** rent avec acdamaiion tous les varlets et hommes d^armes ) mû £iut çli&tier Finsolent : ordonnez y et n namÉ vous suivrons , car nous sommes vôtres et » sujets à commandement ! »
A peine ces mots étaient-ils proncmcés , que sur la porte de la salle se présenta une vieille petite femme, dont les mèches de cheveux blanchis s^é^ chappàient en désordre sous un turban de laine rougè et frisée (1); sa robe était verte; ses brode-^ quins mi-partis de vert et de rouge ; sa chemise ^
(4) De Màrobangyv '
parfumée de safiran , était ornée vers la gor»e de figures arabesques brodées en fil de couleur*
Ses yeux semblaient^deas^cbarbons allumés*
A cette vue, les hommes d^armes reculèrèot avec effroi contre les murs de la salle , car tous avaient reconnu la Sarrasine , la sorcière j la fée de Briançon. Elle s^avança , avec un sourire moqueur , au centre de Tespace vide causé par sa présence ; puis s^adressant à Emeric : « Maître , )> dit^e à voix basse , a ua moine d^uisé en coln ' porteur a passé ici , portetir d^une lettre d'Hé- H radius pour le comte de Maurienne : ainsi , n veiUe à ta sûreté! J^ai appris cela au village de » la Bathîe, où ce marchand de contrebande a » repris le costume de son ordre. Mais ta vieille )> amie ne veut pas être seulement une messagère » de mauvaises nouvelles; apprends, que ta fille M me suit de près ^ je Tai laissée sous les cbàtai- » gners de Fesson. »
Cela dit , la Sarrasine se retira aussi lestement qu^elle était entrée ; et les assistants étaient à peine remis de Fémotioxi causée par cette apparition inattendue, que Ton entendit sonner le cor de la sentinelle placée à la tête du pont ;< tout fut en mouvement dans le château : Marguerite venait d'arriver.
Pour la recevoir, Emeric avait fait sonner mé-
nétri^rs et trompettes ; il avait fait ranger ses gens en belle ordonnance ; et , après avoir déposé un baiser sur le iront blanc comme lys , il conduisit sa fille dans la petite chambre de sa tourelle, retraite mystérieuse et odorante , toute parfiimée de fleurs des bois et de longues pensées d^amour.
Mais bientôt le châtelain quitta sa fille pour revenir à ses occupations ordinaires ; il trouva ses honmies d^armes banquetant et s^entretenant de Texpédition qui se préparait; il en désigna un certain nombre , avec ordre de parcourir les villages des montagnes , afin d^en soulever les habi*tants : on devait , par Fespoir du butin , par la promesse du rétablissement des anciennes lois des Centrons (1 ) , exciter la rébellion contre le pouvoir de Farchevêque , et venir ensuite assiéger Moutiers.
Cette même nuit , une lumière brilla long-temps à la lucarne supérieure de la grande tour : la Saprasine et le châtelain y étaient livrés sans doute à quelque conjuration des astres ou à quelque combinaison de Toeuvre hermétique.
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Marguerite descendit le rapide escalier du château; à son ordre les portes s^'ouvrirent , et elle
(i) Albanis-Beaumont.
prit le chemin qui suivait la rive gauche de nsère(l)-
Elle marchait à pas précipités ; le vent du matin soulevait le réseau blanc qui recouvrait sa jolie tête.
Où va-t-elle la jeune fiUe? où va-t-elle si vite, à rheure où Palouette est à peine éveillée ? Elle entre dans la pauvre église , et vient se mettre à genoux devant Fimage de Notre-Dame, qu^un artiste de la vallée avait eu la simplicité de peiu'dre filant avec un fiiseau (2) ; mais la jeune fille priait avec ferveur , car au-dessus de la gi ossière image elle savait poser Tauréole du ciel.
Or , je vous le dis dans toute la sincérité de mon ame : une belle et jeune femme qui prie , c^est le chef-d^œuvre de la création. Qu^elle était belle, Marguerite ! qu^elle était belle , ainsi agenouillée sur la froide pierre de la pauvre église !
Et les premiers rayons du soleil , arrivant -par la fenêtre en ogive , mariaient leurs filets dorés à sa chevelure blonde qui flottait dénouée sur ses épaules comme un long voile de pureté ! . . . .
Sans doute, le nom de Fami le plus aimé trouva place dans sa prière ; mais aussi , et surtout , Marguerite pria pour le sire de Briançon .
(1) Roche.
(2) Voyez la note XIV.
Elle n^éprouvait certainement pas pour les crimes de son père Thorreur qii^ils dmvent inspirer à tous les hpmmes venus à une époque d^ordre et d^équité civile ; placée à un autre point de vue , dominée par les préjugés de son éducation , iurfluencée par sa tendresse filiale, elle trouvait souvent des excuses aux violences mêmes qui révoltaient son cœur. En ne voyant autour du châtelain que des êtres plus faibles ou moins éclairés , elle jugeait assez naturel ce pouvoir absolu que sVttribuait le plus brave et le plus intelligent.
Mais, jeFaidit, souvent son cœur de femme était révolté ; aussi , quand elle eut fini sa prière , elle suspendit en offrande à Fimage de Notre-Dame rémeraude et les colliers d^or que son père lui avait donnés ; sa piété naïve pensait racheter ainsi tout ce qu^il pouvait y avoir de rcpréhensible dans la manière dont ces joyaux avaient été acquis.
Cependant , Pierre le vacher et la jolie Guillemette étaient aussi de retour; ils n^avaient pas abandonné leurs projets de mariage , et se disposaient très-sérieusement k courir la trosse. Chargée du soin de la laiterie , Guillemette logeait au pied et dans le premier mur d^enceinte du château ; sa chambre était même incrustée dans ce mur , et communiquait avec l'extérieur par une petite
fenêtre basse et grillée : c^est au-dessous de cette fenêtre que dans la nuit qui suivit celle de leur arrivée, maître Pierre vint requérir d^amour la piquante laitière. Nous connaîtrons plus tard le résultat de ses soupirs.
Raoul avait été bien accueilli par le comte Humbert. Ce prince courtois , humain, brave, et bon justicier, suivant le portrait qu^en ontfait tous nos historiens (1), était si gros et d^une force si extraordinaire , qu^on le surnomma le Renforcé. Le décès de son aïeule Adélaïde de Suze accrut beaucoup Fhéritage quHl tenait de ses ancêtres , et sa puissance était déjà assez considérable pour dominer celle des évéques de Saint-Jean , qui jusqu^alors avaient partagé la souveraineté de la vallée de Maurienne.
(i) Gaichenon. — LuUin. — De Costa. — Frezet.
De riches et illustres alliances donnaient un nouvel éclat à Tautorité d^Humbert : cousin luimême de Fempereur Henri V, il avait épousé Gisle de Bourgogne après la mort de Laurence (1 ); un de ses fils était évêque de Liège ; sa fille Agnès était mariée à Archambault , comte de Bourbon (2); ' et Alix, son autre fiUe , douée d^une exquise beauté , devait bientôt s^asseoir sur le trône des
lys.
Humbert avait mis sa brillante cuirasse où se déployait Taigle de Saxe ; il portait un casque chargé de plumes , dont le cimier représentait un mufle de lion léopardéj ailé j avec une queue de paon (3) ; sa visière levée laissait à découvert ses longues moustaches et sa noble figure. Entouré de ses prélats et de ses barons , pour donner audience à tout venant , il venait de prendre place sur une estrade élevée dans Téglise de Sainte-Catherine.
Cette église n^était pas encore ce qu^elle fiit depuis (4) , lorsque , embellie et aggrandie par la munificence de Pierre d^Aigueblanche , évêque d'Herford , elle fiit érigée en collégiale , et couvrit
(1) Voy. la note XV.
(2) DeCosU. — Lullin.
(3) Guichenon.
(4) Grillet.
de soa dôme le magnifique taml)eau en bronze de son bienfaitem* ; pourtant , c^était déjà dans son enceinte que les comtes de Maurienne tenaient leur conseil ou recevaient les députés des princes étrangers.
On introduisit le moine et le colporteur. Le moine remit le message d^Héraclius , par lequel cet archevêque priait Humbert de prendre les armes pour venir le délivrer de Foppression du sire de Briançon : Farchevêque promettait^ de son côté , de partager avec le comte le droit de battre monnaie , les droits de mort et de grâce , et autres droits régaliens dont il jouissait dans la Tarantaise (1 ).
Après avoir lu le message , Humbert répondit qu^il prendrait sur ce Favis de ses barons, des prélats et des communes (2).
Successivement le colporteur prit la parole et dit : tt Très-redouté et hautain seigneur, nous » étions accoutumés , au temps de vos bons pre- M décesseurs, de passer et repasser sans être i> opprin^ ni grevés ; mais ores , le sire de n Briançon , par sa damnée convoitise , nous traite D si aigrement qu^il nous sera force de ne plus
(i) Albanis-Beaumont. — Lullin.
(2) Servion. — Ghainpier.
» fréquenter ce chemin ni ce pays ; aussi , nous » voudrions bien vous supplier et requérir qu^il » vous plût y remédier et pourvoir. — Cela vous » intéresse d^ailleurs , car il a doublé le péage sur » ceux de vos pays ; enfin , le susdit sire de Brian- » çon , ou Satan en personne , a pris mes gou*- )> beaux 9 mes colliers, mes dentelles; oh! qui » me rendra.... »
n allait reprendre ses lamentations , mais le comte Tinterrompit : a Allez ! dit-il , car à Taide » de Dieu je pense y pourvoir. »
Cependant le jeune Amé, fils d'Humbert, paraissait vivement agité par les discours qu^il venait d'entendre , et son père lui demanda : « Dites, beau fils, quWez-vous? » — « Monisei- » gneur, répondit Amé, on dirait que trompette » va sonner guerre ; or , je vous requiers et prie de n me permettre d'entrer en chevalerie , pour que D je puisse combattre à vos côtés. » — « Je vous D raccorde volontiers , » répartit Humbert.
Amé le remercia , et s'étaat approché du seigneur delà chan[ibre (1 ), qui était notable et vaillant chevalier , il tira son épée et lui dit : « Beau-père en il' armes, je vous requiers ordre de chevalerie, » bien que je ne Taie encore mérité; mais je vous
(1) Voyez la note XVI.
» promets sur mon ame que je travaillerai à le » gagner de tout mon pouvoir. .)> Le sire de la chambre , voyant bien Thonneur qxCon lui faisait , tira aussi son épée, après avoir mis un genou à terre, et dit : « Monseigneur, je vous remercie, » quand par mes mains vous plait à être cheva- » lier; Dieu vous fasse si vaiUant etprud^homme » comme ont été vos prédécesseurs ! »
Lui ayant donné Taccolade , il ajouta :
(( Soyez chevalier de par Dieu et saint Georges ! » Puis , il lui narra ce qui appartient à Tordre de chevalerie.
Cette cérémonie terminée , toute rassemblée en belle ordonnance sortit de FégUse par la grande porte qui était recouverte d^une peau d^élan (1 ) ; et l'on monta dans le château que Bérold avait construit sur le roc de Charbonnière (2).
L^heure du souper venue , les maîtres d'hôtel firent Tordonnance de Tassiette ; le comte de Maurienne, sa femme, la future et belle fiancée du beau royaume de France , ses fi*ères Amé , Gui , Renaud et quelques-uns des barons voisins prirent place à la table du sommet (3)f diverses autres
(1) GriUet.
(2) Senrion. — Ghampier. — Paradin.
(3) De Costa,
90 SIBGE
tables étaient dressées pour les dames , damoiselles, chevaliers, écuyers, pour raumôniery le physicien ou médecin , pour les pages , les damoiseaux et autres personnes ayant bouche à cour.
U ne faut demander si furent servis mets de toutes manières : les tables étaient couvertes de poules de servis, gélines, pigecHis fuyards, de poissons pris dans les lacs du Bourget ou de Genève , et de toutes façons de gibiers ; la plupart de» viandes étaient dorées (1 ).
Pendant les deux services on ne but que du vin de Durnières ou de M ontmélian , car le prince ne buvait d^ordinaire que les vins de son cru ; miais au dessert on versa en abondance les vins blancs mousseux des côtes du Rhône.
A cette heure du repas où le rire , les chansons et les joyeux propos courent sur les flacons, Humbert avisa Raoul à Textrémité d^une table et lui dit : « On nous a rapporté, beau sire , que tu es » passé maître en la gaie science ; ainsi , conte- » nous quelque merveilleux récit des anciens » temps , quelque vaillant coup d^épée ; parle- » nous des vierges des deux ou des vierges de w la terre , et nous écouterons volontiers. « — a Monseigneur , » répondit Raoul en se levant ,
(1) De GosU.
» j^ai à vous remercier de songer à tant simple mé- » nestrel, mais je m'^efforcerai de vous satisfaire; » et rejetant en arrière les boucles noires de ses cheveux , il chanta sur un mode simple cette ballade en langue romane , que nous allons essayer de traduire (1 ).
CHAHT DS BÉaOUD.
A travers la poudreuse plaine , Où vas-tu , noble chevalier ?
— « Je vais où le bon Dieu me mène ; » Je cherche la terre lointaine , » Et sur mon fidèle coursier
» Je vais au peuple qui m'appelle
u Saint Maurice et bonne nouvelle (2) !
i> Ralliez-vous à mon cimier !
» Adieu donc^ ma belle patrie ,
» Mes vieux châteaux des bords du Rhin !
» Blondes femmes de Germanie ,
» Aux reg^ards j^eins de mélodie ,
» Adieu ! je pars : c'est le destiù
» Qui m'emporte ; un peuple m'appelle
» Saint Maurice et bonne nouvelle !
» Ralliez-vous au paladin !
(d) Voyez le l»"- et le 2« extrait des chroniques, (t) Voyez la note XVU.
** Salut au Mont-Blanc ! te8 compagnes
M Dressent au ciel leurs fronts liTaux :
»' Plane sur les grandes montagnes ,
» Aigle de Saxe ! et des campagnes ,
» A ton bec suspends les rameaux !
» Je Tais au peuple qui m'appelle
» Saint Maurice et bonne nouvelle !
» Ralliez-Tous à mes drapeaux ! »
Place a Bérold ! tours suzeraines , Pour lui pavoisez les donjons ; Accourez , lances savoisiennes !
Vous , nobles dames châtelaines , Semez son écu de fleurons ; Dieu le veut ! un peuple rappelle. . . .
Saint Maurice et bonne nouvelle !
L'éclair dore ses éperons.
Son cheval roule sa crinière Aux vents sonores des combats ; Au milieu des flots de poussière , Qu'il suive sa noble carrière ! . . . .
La couronne est devant ses pas.
Dieu le veuti un peuple l'appelle
Saint Maurice et bonne nouvelle!
Dieu soit en aide aux bons soldats !
Cette ballade , chantée avec une vibrante énergie, fut accompagnée d^un mouvement général ; les chevaliers et hommes d'armes brandissaient sur
DU CHATEAU DE BRIAJVœN. 93
leurs têtes leurs glaives nus , en répétant d'une voix forte : Saint Maurice et bonne nouvelle !
c( Par Notre-Dame du Charmez (1 ) ! s'écria le » comte, je suis content de tes gentils vers, sire )> écuyer ; et si tu es brave en champ clos conmie » brave ménestrel j tu auras tôt gagné tes épe- )> rons. ».
Gela dit , Humbert fit apporter le vin du coucher (2) , et chacun se leva pour se retirer en son' logis.
Mais avant la retraite , Humbert prit Raoul à part et lui conmianda de le suivre, ayant à lui confier une importante mission.
En effet , arrivé dans sa chambre à coucher , il le chargea de porter ses représentations à Eme-* rie (3) , pour engager ce seigneur à traiter moins durement le paaure populaire , et lui représenter qu'il compromettait son honneur par ses taxes et ses rapines.
n fut recommandé à Raoul de traverser le col de Tamié , de passer à Faverges , de visiter dans cette résidence le comte de Genève , et de ménager
(1) Voyez la note XVIII.
(2) Serrion. — Ghampier.
(3) Fodéré.
94 SIBGB DU CHATRâU DE BKIAXOS.
son alliance, en cas de gnarre, arec le sire de Briançon.
Comme la plupart des châteaux de la Tarantaise étaient occupés par des seigneurs peu scrupuleux sur Tobservance des cinquième et septième commandements (1) 9 pour plus de sûreté, il fut décidé que Raoul voyagerait sous le costume de trouvère, les joyeuses livrées du plaisant savoir étant partout respectées et toujours bien venues.
Raoul accepta volontiers une mission qui pouvait le rapprocher de son amie , et ramener le père de celle-ci à une conduite plus digne d^un gentilhomme.
(i) Fodéré. — Pa radin.
Donc Raoul avait endossé la gibecière du ménestrel; un couteau de chasse était suspendu au ceinturon qui serrait sa taille au-dessous d^un léger manteau rejeté sur son épaule : mais sous ces vêtements extérieurs et de pacifique apparence, il avait eu la précaution de cacher une bonne épée et une cuirasse de fin acier.
Citait une belle et froide matinée d^automne : quelques nuages rares se traînaient lentement sur les cimes des Alpes , et couvraient leurs tapis vert^ d^une blanche toison ; le ciel était azuré de ce bleu sévère et profond , si remarquable dans les pays de montagnes.
n cheminait lentement à travers les prairies du bord de P Arc , en se laissant aller aux gracieuses rêveries où nous berce le spectacle des beautés naturelles : aussi fut-il bientôt rejoint par un voyageur qui suivait la même route que lui , et dont Fétrange costume était fait pour fixer Tattention (1 ). Avec tout Fattîrail d'un pèlerin ou d'un ermite , il portait un habit qui , contre Fusage, ne lui venait qu'à mi-jambe; il marchait pieds nus , et portait d'une main une lanière de cuir avec laquelle il sefirappait, par moments, les jambes, les cuisses, la tête et le cou; au-dessous de son mantelet noir , on apercevait une chemise de maille ; il portait de plus quatre cercles de fer, deux aux cuisses et deux aux jambes.
C'était un de ces moines flagellants que l'exemple de Dominique-le-Cuirassé avait mis en vogue en Italie , et qui commençaient à pénétrer de ce côté des monts. Ils avaient inventé une nouvelle manière de racheter les péchés , car ils prétendaient que trois mille coups de discipline et la lecture de trente psaumes valaient un an de pénitence (2) ; en sorte que vingt psautiers et des coups de lanière à proportion pouvaient racheter cent ans de péni-
(1) Fieui^.
(2) Idem.
tence. «-*- <c Par Dieu I bon pèlerin ^ » s^ànria Raoul, « votre bras n^est pas d^un manchot, et si de la » sorte vous firappez dru toujours ^y il n^ aura » plus qu^à laver votre corps -avant de te mettre » en terre bénite (1 ) ; mais haro ! car pour sûr , il » n^est honnête ni chrétien de mutiler ainsi les » œuvres de Dieué » — • « Et moi^ je vous dis , » damolselr >» répliqua le flagellant, « que c^est » une très-bonne pénitence de châtier la chair » pour réparer le dommage £iit en cherchant les » plaisirs de la chair (2) ; au reste t parler de » choses mystiques- n^est pas le £adt dhm trouba- » doiur À tôte IbUe. » -^-. ««Soit! » reprit j odieusement Raoul , <€ d^ailleurs mon escarcelle n^a pas= » encore gagné xme seule pièce d^or pour payer » les coups de fimet que vous pourriez vous appli^* » quer à décharge de ma conscience : si d(Hic » vous voulez bien , devisons d^autre chose. » -^^ <c. Volontiers, » dit le moine, > « aussi bien j^aper-^ » çois d'ici la tour du château d-Âit0n,' et il con- I» vient reprendre haleine avant de gmvir cette » éminence. n — a G^estd<mclà que vous Vous arrè« » tez ? Monseigneur Tévèque de Mâurienne y est41 )» présentement? )> — <( Sans nul doute; je vais
(i) Be88on. — Voyez la note XIX.
(î) Fleury.