SI£GB
» lui Cadre connaître lés bonnes disciplines de nos n pères Dominique et PieilreDamien ; si vous m^en » croyez , venez aussi , et Vous paierez d^un lai ou » d^une légende Thospitalité qui est due à .tout )» ménestrel. »
Les deux voyageurs entraient alors dans le charmant hameau d'Âiton , autrefois la ville d^ sus ou de Mars (1); don rochei^ couronné par un château de plaisance présentait , depuis la terrasse ) une vue magnifique sur les plus fertiles vallées de la Savoie et du Dauphiné t là résidait Conon r% évêquede Maurienne (2).
Ce prélat ^ à^xme vie pure et de mœurs austères^ ne resôemblait pas à la majorité des évêques de son tempo. Plusieurs d^entre eux se livraient à une scandaleuse simonie (3) ; ils affichaient un luxe déplorable; toujours suivis de nombreux serviteurs y traînant après eux chevaux y chiens et faucons , ils se prélassaient dans les fourrures de martes et d^hermines ; leurs chapes étaient cmiées d\>r et. de diamants, leurs crosses entièrement revêtues d^or , leurs anneaux chargés de pierres énoimesi leurs . appartements tendus de riches
(1) Albanis-Beaumont.
(2) Besson.
<3) Fleury.
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tapis , leurs Uts plus somptueusement parés que les autels ; leurs tafades pliaient sous le poids des bassins d^argent comblés de friandises et d Womes des Indes; le vin emmiellé brillait dans les rases de cristal ; en un mot , c^était une somptuosité de nabab.
Mais ces aflOigeants désordres étaient loin d^étre partagés par le vénérable évéque de Maurienne : son habit était pauvre , et si on lui en Êdsait un meilleur ^ il ne le gardait guères sans le donner (1 ); sa nourriture ordinaire était du pain bis et des légumes de la même marmite qu'on mettait pour les pauvres. Malheureusement, son clergé était composé de nobles qui faisaient le service avec négligence, et dont la conduite peu r^lée lui donnait beaucoup d'^ennuis (2) ; ils avaient résisté de tout leur pouvoir à la bulle récente d^Hildebrand contre le concubinage des clercs; plusieurs même avaient dit qu^ils préféraient quitter le sacerdoce plutôt que le mariage (3) , et qu^alors on verrait bien si , à la place des hommes qu^il dédaignait , le pape trouverait des anges pour gouverner les églises. C^était en partie pour se soustraire à la vue
(1) Voyez la note XX.
(2) Voyez la note XXI.
(3) Fleury.
100 SlEGfi
de désordres qae sa prudence et sa fermeté ne parvenaient pas toujours à réprimer, en partie pour se reposer de ses fatigues pastorales dans la méditation des saintes écritures, que le pieux évêque s^était retiré dans sa jolie campagne d^Âiton.
Entouré de quelques-uns de ses chanoines, il allait s^asseoir à son irugal diner, lorsque l'on introduisit le ménestrel avec le pèlerin dans la salle dont les murs et le plafond étaient lambrissés d'un noyer poU , sculpté de figures bizarres.
Kévêque n^aurait pas permis de conter à sa table ces malins sirventes ou£aJ)liaux galants, qui £adsaient alors les délices des cours châtelaines et même des réfectoires monastiques (1 ) ; mais vers la fin du repas , les ménestrels et pèlerins , qui étaient placés dans la tribune angulaire de la salle, fiirent gracieusement invités à réciter quelque dévote légende.
Alors f un pèlerin de Tarantaise narra comment Tapôtre des Centrons avait construit Téglise de Saint-Etienne (2) ; comment sa parole avait alongé la poutre qui se trouvait trop courte de cinq pieds ;
(i) Legrand d'Aussy. — Simonde de Si8m<mdi. — Renouard.
Çl) Be88on.
comm^it un ours avait dévoré Fun des foœufii chargés du transport des matériaux^ et càtament^ à Tordre de Saint-Jacques , Fours avait été contraint de remplacer le bœuf méchaiiunent avalé par lui.
Un m<rine de Novalaise dit eqsuite comment Uvalcharius avait défiût les Lombards on lesfi*appant de la cuisse d^une génisse (I) , . et- çomiiient après cette victoire mémorable, il r^Eidit lar'O^Hs^ à la génisse qui revint au couvent .en i ps^faâte santé. — Ce moine dit encore Thistoire du^and Eldra , lequel croyait n^avoir passé qu^une matinée à contempler un ange sous Ibrme d^oiseau , et qui pourtant était resté trois cents ans à le voir et écouter , sans qu'au bout des trois siècles il fat envieilli ne sa barbe usée (2).
 son tour , Raoul prit la parole pour chanter les miracles de la vierge 4u Charmez (3) ; après plusieurs récits merveilleux, il s^écri^,:
<t Pourquoi fuyez-vous , guerriers de la Mau- » rienne? n^y a-t-il plus des armes pendues à I» vos foyers? ne coule-t-il plus dans vos veines » le sang de vos pères , de vos pères qui ont lutté
(1) Rocher.
(2) Idem.
(3) Voyez la n«te XXII
102 «iDGS
» contre Rome ? pourqaoi fayez-YOUS, guerriers » delaBlaorienne?
» Aux armes ! le sang rougit les vallées, le » prêtre est ^orgé sur Fautel , FenÊunt dans le » berceau, le vieillard dans les bras de sa fille ; » aux armes! Ecoutez les sifflements de Fincenr » die! il dévore les riches abbayes (1); écoutez » ces hurlements épouvantables , et voyez ces » figuresnoires se dresser au milieu des flammes, » sous Fétendart de Mahomet !.••• Aux armes!
» aux armes!
» Mais Farme des braves est impuissante contre t> les eo&nts du démon i fuyez ! voici les Sarra- » sins ! fuyez ces barbares hérétiques (2) , peui-éire » encore idolàireê ÇS) f fuyez sur les montagnes, » dans le lit des torrents , dans les profondeurs des » glaciers!
» Us fuient avec leurs effets les plus précieux, » leurs fenmies et leurs enfants ; ils arrivent dans » la gorge obscure où s'élève Foratoire de Notre- » Dame du Charmez ; les Sarrasins les poursui- M vent encore , et les voilà au milieu du chemin w qui conduit de Modane à FOratoire : encore
(1) De Goste.
(2) Rochex,
(3) Voyeï la note XXIII.
i> quelques pas ! . . • . Et la vallée sera veuve , et » Ton aura semé du sel sur remplacement des » villages!.... Quelques pas encore I^... mais ils » n^avanceront plus !
» Leurs pieds sont cloués à la terre (1 ) ; une » muraille invisible s^élève entre les Sarrasins et )» Foratoire ; tous leurs efforts sont inutiles pour » dépasser la borne mystérieuse que la Vierge a )» posée sur les sentiers de la montagne ; à genoux, » enfants de la Maurfenne [ grâces éternelles à V Notre-Dame! »
(1) Diva Virgo oharmemiê, par Bertrand.
Parti d^ Alton , Raoul vint passer sous le roc escarpe qui porte le vaste et magnifique château de Montailleur (1); à la nuit tombante , il arriva sous les murs de Chevron ; ces murs conservaient encore Taurëole d^une gloire récente , car de leur enceinte ëtait sorti naguères , pour occuper le trôné pontifical , Gérald de Villette , élu pape sous le nom de Mcolas II (2). Au milieu de la corruption et de rignorance des clercs de son temps , Gérald a laissé le souvenir d^un honmie suffisamment
(1) Albanîs-Beaumont.
(2) Fleury.
lettré, d^un esprit vif, de mœurs pores, et fort aumônier (1).
Le château de Chevron était habité par une veuve , encore à la fleur de Fàge , vertueuse autant que jolie , douce et piteuse à toutes gens. Depuis la perte de son mari tué sur un champ de bataille, elle avait mis toute sa joie dans son fils : seul héritier d^un nom contemporain de nosfastes antiques, sous les drapeaux de Godefroi le grand capitaine^ ce jeune fils devait bientôt &ire briller ses éperons dans les plaines de la Palestine (2).
La belle dame s^était assise sur la terrasse du château pour respirer Pair du soir, que venait parfumer la dernière coupe des foins ; son enfant jouait à ses côtés avec le tronçon d^une lance» .
Raoul commençait alors à gravir le sentier rapide qui conduisait à la grande poterne , audevant de laquelle un casque placé sur un poteau lui annonçait qu^il trouverait au castel bon gite et bon accueil ; il marchait sous une voûte ombreuse de sapins et de noyers; leurs masses ondulées, vertes , jaunes et rougissantes , s^harmoniaient avec les lueurs du couchant : au-dessus , le regard plongeait dans une immensité d^azur.
(1) Fleury.
(2) Gaiçheupo. — De Costa.
no CHATEAU DE BRIAMCOlf. 107
Raoul s^assit un instant au pied moussu d^un arbre, sur le bord du sentier; puis il se mit à chanter ce lai d^amour qu'ail avait autrefois adressé à Marguerite :
Sur le balcon de la tourelle , Lor8qa*une génie damoiselle Tourne 8es mobiles fuseaux, Un ménestrel , las de sa route , Chante à la brise qui Técoute , Sous les créneaux :
« Dans la saison des primevères ,
i> Grand baron des cœurs , vient Tamour
» Frapper de ses flèches légères
M Le faible cœur du troubadour.
» Alors , tout féini de tristesse , » Délaissant la vive liesse , » Les fabliaux et les chansons , » Le pauvre ménestrel soupire V En portant les pleurs de sa lyre M Par vaux et monts.
>• Ah ! pour alléger sa soufiprance , » Belles reines des cours d'amour , » Octroyez faveur d'audience » Au pauvre blessé troubadour.
» Il Ta juré par Notre-Dame :
u Bien constante sera sa flamme , i> Sa Toix tendre et son cœnr aussi ^ » Sa lyre , blanche comme ivoire , M Sanra payer avec la g^loire » Douce merci. »
A ces mots , de la damoiselle Les fuseaux chômaient sur la tour ; Bientôt une écharpe nouvelle Parait le bras du troubadour.
Ces paroles , montant par intervalles sur la terrasse du château avec les bouffées de la brise, firent tressaillir la dame de Chevron : on aurait dit les sons lointains d^une harpe éolienne , ou ces voix qui parlent dans nos rêves et frappent un écho des jours trépassés.
ce Ecoutez ! madame y » sVcria le jeune de Villette , n sûrement c^est quelque ménestrel chan- » tant sous les feuilles du bois , comme im petit » oiseau perdu loin du nid de sa mère. Qu^il n monte : il nous dira Thistoire de Théséus le » bossu (1 ) 9 et comment de bossu il devint droit , i> puis épousa la belle Yzobie (2). » — « Volon-
(1) Servion.
(2) Voyex la note XXIV,
tiers ! » répondit sa mère , a car sachez , beau fils, » qu^après les jeux des armes, les plus nobles » sont les jeux des trouvères : leurs chants sont » parfois révélations des concerts des anges , ils n prédisent les choses d^a venir, ils entretiennent n le culte des aïeux, le culte des. armes et Tamour » des dames. De vrai ! c^est un noble et gentil art , » digne de fleurir à Tombre des écussons de che- )> Valérie. »
Un page fut dépéché pour quérir RaouL Après avoir laissé la poussière du chemin dans une eau parfumée, qui suivant Tusage lui fiit versée par les accortes bachelettes , le voyageur vint prendre place au foyer; et la châtelaine lui dit avec un sourire mi-parti blanc «t rose , en regardant Femprise nouée autour de son bras : « Me semble que » tout n^est pas fiction en la gaie science , et , si » féé malicieuse n^a mis un charme sur mes yeux , )> je vois Fécharpe nouvelle donnée par sa mie au » troubadour. » — « Hâas ! belle dame , » répondit Raoul en rougissant, a tout dans la vie est fie* » tion , et Famour seul serait-il donc une réalité? » La châtelaine soupira , en passant une main pâle et eflfilée dans les boucles de ses cheveux noirs : a Oui ! Famour sur terre n^est qu\m rêve ; il passe » comme un rayon du matin ^ mais il va nous )> attendre au ciel : là , on se retrouve pour s^aimer
» toujours. » — tt Ainsi soit-il! » dit Raoul ^ <c d'ailleurs , il est écrit que chevalier qui entend n d loyaument servir une dame est sauvé (1 )• )»
Après avoir une pièce gardé le silence , la dame pria Raoul de lui réciter les cinq commandements d^amour (2)^ ce qu^il fit gentiment comme bien savait^
En ces sages déduits et autres , la soirée s^écoula.
Le lendemain , Raoul partit à Taube pour gagner le col de Tamié , où les Roinains avaient bâti un hospice dédié à Mercure Theureux (3) ^ où plus tard le fils d^Humbert devait élever une abbaye belle et solennelle pour la rédemption des âmes des braves occis dans la dure îournée (4).
En suivant le rapide chemin , pavé de larges pierres polies et usées par le firottement des pieds d^hommes, Raoul découvrait les plaines fertiles qu^il avait traversées la veille; il apercevait aussi les neigeuses cimes et les glaciers magnifiques de la vallée de Beaufort, que le comte de Genève tenait en fief des archevêques de Tarantaise , sous le servis annuel de deux grosses truites (5).
(1) Livre de la Dame aux belles cousines.
(i) De Marchangy.
(3) Albanis-Beàumont.
(4) Voyez le 6* ettrait des chroniques* (ô) Grillet.
AU commet du col, il rencontra un petit oratoire ^ auquel il suspendit en offrande un bouquet de bruyère rouge , en demandant au ciel d^accorder, à sa Marguerite ce qu\eUe pouvait désirer à cette heure. Puis , il entra dans un charmant vallon , entouré dehétres et de sapins , dont les teintes variées se réfléchissaient dans un petit lac aux eaux de cristal , où viennent boire IVigle et le faisan des Alpes.
 Fextrémité du vallon , sur le bord d^un torrent , on avait déjà bâti une usine où Ton forgeait le cuivre et le fer ; de religieux ermites avaient enseigné cet art aux habitants des vallées des Bauges (1).
Arrivé à Faverges , où Plancus a compté les tristes jours de Fexil (2) , Raoul passa à côté de divers ouvroirs florissant au sein, d^une active population qui jouissait de nombreuses franchises. Le nom même de Faverges est un brevet d'industrie , car il dérive des fabriques qui y dirent établies anciennement (3). Mais^ à dire vrai, Raoul admira peu ces établissements qui font encore aujourd'hui la gloire et la richesse de Tune
(i) De Costa.
(2) Grillât. ^ Albanis-Beaumoni)
(3) GriUet.
142 SEBGB
de nos provinces ; arec tous les hommes de son siècle (1), il prisait peu le commerce, et mettait de beaucoup au-dessus des siennes , des conquêtes bien moins pacifiques. — Aussi , après avoir rempli sa mission auprès du comte de Genève , le voyageur alla passer la nuit dans le prieuré de Viuz , fondé au huitième siècle par le comte Olivier; et le soir, quand les moines eurent fini leurs offices , le ménestrel profita d^un beau clair de lune pour venir rêver sur les pierres tumulaires qui représentent des chevaliers couverts de leurs cuirasses y armés d^épées ou de massues (2) , appuyés sur leurs boucliers , grands et terribles encore , tels que nos pères les ont vus dans leurs combats gigantesques avec les Sarrasins.
Le troisième jour de son départ d^Âiguebelle , Raoul passa sous la vieille tour d^Ugines (3) , od reviennent encore souvent les fantômes noirs des païens que nous venons de nommer.
Il suivit les bords de FArly , et arriva enfin au péage de Conflans , à Feutrée du pays des Centrons (4) : le sombre vestibule de leurs montagnes
(4) De Costa.
(2) Albanis-Beaumont.
(3) Idem. — GrilleU
(4) Voyci la note XXV.
était défendu par deux châteaux forts , dont Fun appartenait aux seigneurs de Duingt , et Fautre à ceux de la forêt (1 ).
(1) Griilet.
XH.
De toutes les étymologies du mot Savoie , la plus raisonnable à mon avis est celle qui fait dériver ce nom du cdtique Sap^fVald , c^est-à-dlre forêt de sapins (1).
En efiet , le sapin est notre arbre national : c^est lui 9 dont les rameaux toujours verts ont prêté leurs ombres aux mystères de nos druides , aux grandes assemblées des AUobroges confédérés (2) ; c^est lui dont les guirlandes étemelles forment la ceinture des glaciers , et font la gloire de notre Mont-
(1) M. le comté Vignet.
(2) Patuel.
116 SI£Gfi
anvert ; c^est lui , dont les plantes élancées parent le chemin de nos solennités religieuses, ou se dressent avec orgueil devant la porte du magistrat delà commune.
Que de fois les troncs des sapins , avec leurs mousses veloutées , ont servi de lit de repos au chasseur de chamois ! et plus d^un couple n^a-t-il pas béni leurs dômes protecteurs , lorsque le soleil du matin en colorait les cimes, ou lorsque la lune, tombant à larges flots dans les trouées, inondait leur enceinte de fantastiques lueurs, comme des pavillons jaunes et des banderoles argentées flottant Sur les vergues des navires? N^estce pas le souvenir du roi de nos forêts qui rappelle nos frères des régions lointaines? N^estce pas ce vif souvenir, plus fort que toutes les séductions de For et des honneurs? Au milieu des pompes fastueuses des jardins étrangers, n^est-ce pas Taspect inattendu de cet arbre du pays natal qui fait battre le cœur des pauvres exilés , et leur fait répéter : O-taïti(l) ?w..k
Or , dans les bois immenses qtd avaient couvert la sauvage liberté des Centrons , une hache vandale n^avait pas encore pro£méles tiges séculaires: une pensée religieuse les rendait inviolables ; pour
(1) Voyez la uote XXVI.
BV CHATEAU DE BRlANÇOIf. 117
prévenir les dévastations (1)^ les are}ievèque8 de Tarantaise avaient béni les forêts de: Leur, dqmaipe ^ et les goyarde» des montagnai*ds avaient âéchi sous cet empire d^une idée , plus forte que les amendes et les gardes des modernes règlements.
Raoul était arrivé dans une de ces foirêts vierges et consacrées; du château de la Bàthie jusqu^à la Roche-Gevin, elle étendait aveq une miajesté aom*bre ses cables couronnés j ses guirlandes de lian^ ses colonnes gigantesques aux chapitaux découpés en -dentelles, aux fiits luxuriants, aux mille crinières vertes et flottantes.
S^r lin étroit sentier, perdu dans Fombred^la forêt , le voyageur marchait aussi rapidement que le permettaient les buissons et Tinégalité du sol; il devait se hâter, car des nuages d^un gris de plomb s^entassaient au coudiant comme les étages superposés dWe Babel aérienne; et de larges gouttes commençaient à marbrer les feuilles 9 pendant qu'on entendait sur les sommités voisiner les sons lointains des cornets, d^écorces qui rapp^r laient les troupeaux à Tétable des chalets (2).
Bientôt, quelques filets blancs se détachèrent du fond noir des nuages , et flottèrent à Four^s^n,
(1) David BertholoUi.
(2) Voyez la note XXVII.
1 1 8 SiÛGE
tordus et ëpars comme les cheveux dHme magi^ denne; la ploie ruissela par torrents; le tonnerre roulait d^ëchos en édïos y avec les retentissements prolongés des grandes cataractes.
DansFétourdissante confusion de Forage ^ Raoul ne s^aparçutpasqu^il s^âoignait de la bonne route, pour prendre un sentier des montagnes , qui, après beaucoup de fatigue et des détours infinis , le conduisit au milieu dHme clairière où s^âerait une misérable cabane. Ses murs peu Aérés n^étaient qu\m infimne assemUage de pierres braies; les sommiers étaient recourerts de grosses pierres plates. Sous IHivanMoit , un mulet sans bride ni licol, un mulet rieux et décharné, secouait triste* ment ses crins rares et blanchis; près de lui , sur le seuil , un malheureux idiot jetait à la tempête les éclats d\m rire guttural pareil à un rugissement. Malgré cette apparition peu encourageante, et Fapparence diétive de la chaumière, Raoul nliésita pas à j cherdhw un abri; il était A har rassé qu^l serait entré hardiment dans le bouge d^une sorcière. Un crétin, d^aiUeurs , ne hd inq»rait ni crainte ni répugnance : à ses yeux comme à ceux de ses compatriotes, les crétins passaient pour des génies familiers, pour des lares nouveaux, et propices au foyer domestique.
Il pénétra donc dams une pièce carrée; une
o^èchè haute de deux pieds la diyisait en deux parties ; Funé était occupée par d^$ moutons ' et des vacbiesf dans ^a^tre) un grand feu de racines et de genièvre odorant était allumé contre la nâu-* raille ; sa fumée towbillonnante n^avait d'^autre issue que lapMtè ; aunlessus ^ une pqtence tocîr^ nante supporta une chaudière pleine de lait. Prés de ce feu était accroupie une vieille iemine, bizap-< rement vêtue , qui chantait , dans une langue étrangère, une mâodie lente et douce ^ parftxillt interrompue et saccadée ; k qudlques pas , et dmli^ un angle de la salle, était assise une autre Semmtà d^une taille élevée, mais Ton ne pouvait distinguer les traits de son visage à moitié cachés dans Fombre ^^t voilés en partie par une cape de cour leur brune , d^où s^échappait une boucle de cheveux nacrés par la flamme du foyer.
Lorsque Raoul entra , la vieille tourna la tête avec vivacité, et un air de désappointement contracta sa figure expressive. — • m Pas lui encore ! » murmursH-t-^lle, en regardant Vautre femme qui restait silencieuse.
Raoul salua , et dit à la vieille : « Bonne mère , » ne vous déplaise que je vous dérange , mais je » suis las devoir tant errjé par mes journées (1 ) /
(i) EipremoB de Sérviûn.
1 20 SUBGE
» sans doute , j^ai marché ce matin sur uiie herbe Il trompeuse; je crois aussi que tous les diables de » Fâir ont maugréé sur jnonpaaure mantel. » — tf A râtre des chalets , toujours est une place pour » le voyageur , » répondit la vieille.
Raoul s^approdb^a du feàoi , la flamme éclaira en plein sa figure; alors, un léger cri de surprise partit de Tangle du foyer , et Ton vit sur le mur Fombre de Fautre femme se dresser comme pour tendre la main au nouvel arrivé : mais peut-être était-ce une illusion , car un . mouvement instan-^ tané la fit reparaître immobile et rêveuse ; une légère ondulation de ses sourcils aurait seule porté à croire qu^elle s^occupait de Fétranger.
Distrait par le mouvement que venait, de faire cette femme , Raoul n^entendit pas un son métallique firappant sur la terre noire et battue , lorsqu^il jeta sur cet unique plancher du chalet son manteau alourdi par la pluie.
LWage continuait avec violence , et après un instant de repos silencieux , la vieille demanda : <c Où donc alliez-vous, messire? Par un temps )> pareil , il n^y a que sorcières , fées ou pèlerins )> mécréants qui courent les sentiers. » — a Mais n sachez , bonne mère , que fées et ménestrels sont )> cousins germains; donc, je suis trouvère bien )> disant , qui va de châtel en chàtel , à la garde
;» de Dieu et de monseigneur saint Julien. Or , » par les contrées lointaines y j^ai ouï la renomïnëe I» . du sjire de Briançon , et suis parti ce matin pour » venir chanter en la salle d^armes de ce redouté » et vaillant seigneur. ^
— (( C'est, bien I vous êtes à peu de distance du » fort 9 et si Forage cesse , on vous y eondtiira ; » me semble pourtant que votre main sait manier i> d^autres instruments que la rote des trouvères ^ » à voir cette cuirasse et cette épée (1 ). » — « Oui- » dà y » répondit Raoul , <c tout honnête homme » doit manier répée ; un trouvère^ comme quicon- » que, doit être prêt à tout venant; » — « Ah! M prenez garde! beau sire ménestrel, et malheur » à vous, si la vérité faillit dans votre bouche ! »
La dame voilée fit encore un mouvement.
. — « Malheur ! continua la vieille , si vous ap- )> prochez de Briançon avec des paroles menteuses, h un visage faux et un cœur ennemi ! Le bras de ». notre msdtre est prompt à la vengeance , et mes N yeux de vieille (2) voient plus loin que Fœil de » la statue assise sur le mont Jau (3). »
Raoul porta la main à Fagrafe qui retenait son
(1) Legrand d^Aussy.
(2) Gaichenon. — Albanis-Beaumont.
(3) Voyeï la note XXVIII.
122 SffiGE
épëe ; la dame voilée , toujours dans Fombre , dit qnaelques mots à Toreille de la vieille ; et eeller-ci invita enfin Raoul à se reposer sur le lit des bergers : à coup sûr il en avait besoin ; aussi , étant monté au-dessus de Técurie des vaches , il sYtendit sur le foin sec qui recouvrait quelques planches mal jointes.
Cependant, il ne put dormir ; sea regards fatigués suivaient les vagues lueurs qui éclairaient la chambre; Fautre femme s^était rapprochée du foyer , eUe avait un peu relevé sa cape, ses yeux bleus rencontrerait ceux de Raoul : il tressaillit , et crut rêver.
Un nouveau personnage entrait dans la chaumière, et cette fois encore le visage da.Ja vieille exprima du désappointement: — (c Seul 9 dit-elle, M pourquoi seul, maître Pierre? » Le montagnard ne répondit pas , ou plutôt il répondit à sa manière en Élisant entendre im léger sifiSement , tandis qu^il s^asseyait paisiblement au coin du feu. La vieille répéta sa question avec vivacité ; nouveau sifflement de Pierre, sifflement aigu et prolongé; mais au bout de cette phrase musicale il finit par dire : <i Quel temps ! . . . . à ne pas mettre chien )) dehors !.... Oh! par mon patron! je promets » que je ne passerai pas cette nuit sur la porte de » GuiUemette , il faudra bien qu'elle Fouvre ! »
DU CHATEAtJ 1>E BRIANÇON. 123
Et le radier plissait vanitettaement les anneaux de sa barbe; la vieille se dressait sur ses petits pieds qui bondissaient dHmpatienGe\, «t répétait coup sur txmp sa question , en frappant sur Tépaule de Pierre* Se rappelant enfin que Ton attendedt une réponse, il dit anreo insoudanee : <c Le maitre n^a )> pu venir , et vous ne le verres ce soir; k dbàtel »» se r^uplit'd^éttteigers et de chefe vem» des » montagnes, i»^'— « Plus bas! Pierre, parle bas l>» Et la vieille indiquait avec le doigt le lit de foin^ où Raoul £dsait semblant de reposer, tundls que ses yeux épiaiœt tous les mouvemrats de la femme voilée. '
Les trois perscfnnages eontinuèiimt de parier à voix JtaMKl mais Raoul n^entoidit que qudiques mots de leur conversation , où revenaient souvent les noms d^Héraclius-et de Moutiers.
La nuit était venue; la grande voix de Forage ne remuait plus les cavités sonores des montagnes; la pluie avait cessé de battis sur les dalles du couvert ; et Marguerite , car c^était bien elle , an^ mmça la volonté de retourner au chàteaué
Pferre alluma une torche de paille et de chênevottes pour éclairer à sa maîtresse; Raoul fut appelé, il prit congé de la vieille; et tous trois, Pierre, Raoul et Marguerite prirent le sentier qui condui-* sait au fort. Ce sentier tournait sur les flancs d^un
124 SGBGE
rocher noir 5 à ses pieds, écumait un torrent qui roulait dans Tlsère. Pierre marchait le premier ; il avait bien reconnu Raoul pour Tavoir vu à Talloires et à Duingt; mais avec cette finesse d^esprit qui distingue les Tarains , et sur un signe de sa maîtresse , il n^avait fait semblant de rien en présence de la Sarrasine*
A la suite de Pierre venait Marguerite ; Raoul le dernier. La nuit était sombre; pourtant, la lune perçait par intervalles des nuages longs et immobiles, étendus comme des cadavres; son globe argenté semblait naviguer à travers leurs onobres gigantesques , comme ces vaisseaux phosphorescens , £aJ>uleuses inventions des matelots , apparaissant à réquipage lorsqu^il va sombiw.dans les rescifs de la mer du sud.
On était arrivé à Fendroit où le «sentier se replie pour, remonter la pente de Tlsère ; Pierre était à quelques pas en avant, déjà il avait passé le contour du rocher, et disparu derrière son promontoire; la lune, dégagée de son funèbre linceul, jetait ses brillantes lueurs sur la cascade de Napelouze , tandis que la masse noire des créneaux de Briançon confondait ses teintes menaçantes avec celles des montagnes, formant ainsi une muraille immense de hauteur , comme une barrière infranchissable pour rhonune , accessible aux seuls pieds des esprits invisibles.
Tout-À-€Oup Marguerite se retourne ; et saisissant avec vivacité la main de Raoul : a Toi ici !.. . » s^écrie-t-elle , « toi , mon bien-aimé ! ô bonheur )> de se revoir ! • . . . mais quelle imprudence ! . . . . D fiiis! je t^en conjure , fuis! pendant quHl en est » temps encore ! » -^ <( Je ne fuirai pas , » dit Raoul, c( car j^ai à remplir un devoir. » Marguerite baissa la tête , triste et résignée ; elle connaissait bien le cœur de son amant ; elle savait que ses plus tendres prières se briseraient comme verre contre ce mot inflexible du devoir. Raoul ajouta : <( Rassure- toi, ma douce amie; que puis-je » craindre dans ces murailles où tu as reçu le )> jour? Ici, ta pure et sainte pensée me rendin- » violable; oh ! laisse-moi respirer les parfiims de » ta demeure; laisse--moi m^enivrer de ce même » air où tu as puisé la vie , où ton ame a grandi » si belle !.... » Marguerite souriait et pleurait : « Ami ! ami chéri ! » soupirait-elle.
Et sous sa cape de couleur brune , un bras du jeune homme avait passé; IL s^était enroulé comme une liane flexible autour du sein tout palpitant de la jeune fenmie; et leurs mains jointes vibraient au choc électrique de leurs âmes.
Ils arrivèrent ainsi à la porte du château.
xni.
Ebierig était à table avec plusieurs châtelains de la TàrajQtaise supérieure, venus auprès de lui pour concerter leur attaque contre Moutiers.
Tous ces seigneurs avaient Ëdt , des forteresses qui dominaient la vallée , autant de repaires de voleurs (1 ) ; ils aspiraient , aussi bien qu^Emeric , à détruire le pouvoir de Farchevéque , qui , réunissant dans ses mains les cle& et le glaive de saint Pierre, avait souvent réprimé leurs actes tyranniqiies , et balançait leur influence sur le peuple de ces contrées. Déjà les têtes étaient échauffées par
(1) Paradin. — Fodàré.
de copieuses libations et par Fexaltatioa fébrile que produit la perspective d^une périlleuse entreprise.
— « Par Famé de mon bisaïeul ! » s^écriait le sire de Bonneval , dont les yeux rouges et la parole pesante accusaient un peu d'^ivresse , « jamais feu » de SaintJean n^aura été pareil au feu de joie » que nous allumerons : il fera beau voir arder » la cathédrale et ses quatre clochers (1 ) , con- >» struits avec les deniers de Tépargne de Charle- M magne. »
— <c Et c^est moi 9 m disait ironiquement le châtelain de Fesson , u c^est moi , comme étant le )» meilleur ami de Farchevêque , qui veux porter » sur le préau du monastère le fiigot de paille où » son ame doit se reposer dans son voyage de vie w à trépas (2). » *
— a Mais auparavant, messeigneurs , i» repte^ » nait Emeric , < vous me laisserez lui chanter )» Foffice des morts avec lé capudion qu^il m^a >» sans doute envoyé pour cette cérémonie. » — N Or ça! firères , amis et compagnons , » ajoutaitil, « dans notre entreprise, fevoriséed^ailleurs par » une heureuse conjonctimi des astres, nous avons
(i) GriUct. — Voyei la note XXIX.
(2) De Verncuilh. — Voyei la note XXX.
» certes pour nous Dieu et le bon droit : le bon )> droit pend toujours à Tépée du plus brave, n comme le gland à sa poignée d^or : Dieu nous a }> donné Fépée , donc à nous le commandement. )> Que les prêtres se mêlent de dire m^sse , et les » moineis de chanter matines ! mais qu^ils laissent » aux forts la souveraineté de la terre ! Je vous le i» demande , y avait-il moines et tonsurés dans le i> nombre des leudes Bourguignons qui ont bâti » les châtels de nos pères, eux dont le glaive et les » fi'amées ont divisé le sol entre les honmies li- » bres ? G^est par ruse d'un côté, couardise de » Vautre , que clergie a fondé son pouvoir au grand » dommage de noblesse. >»
— a Et ne sait-on pas , » disait à son tour le sire de Petit-Cœur , *< qu^après avoir attiré Rodol- )i phe-le-Fainéant dans son palais de Moutiers(1 ) , )» Tarchevêque Aymon a obtenu de ce faible roi , » moitié par adresse , moitié par force , cette préu tendue souveraineté qui &it tache noire sur la w neige du pays des Centrons?.... Or , je vous le » jure, je veux supplier Fempereur d^ Allemagne , Il notre seigneur , d^enlever à tous ces clercs leurs » chartes de pouvoir temporel ; et , au lieu d W n que je dois, je promets à mon dit empereur deux
(1) Albanis-Beauinout.
I» fers d^or pour les pieds de son cheval , chaque » fois quMl passera sur mes terres (1 )• »
Ces discours et d^autres semblables acheyèrent d^animer les esprits ; et Fexécution de leur grand projet fot fixée définitivement à huit jours de là. Cette résolution prise , de nouveaux flacons de vin furent apportés, bus et remplacés; bientôt | Ton entendit des chansons discordantes, des refi-ains d^amour et de guerre; aucuns, tels que le sire de Bonneval , dont les têtes alourdies retombaient sur la table, murmuraient qudlques lambeaux de vieux noels, fort étonnés sans doute de se trouver à pareille fête; des tons chauds et retentissants se croisaient, se heurtaient, se brisaient, fiadsaient trembler les dalles : la grande voix de Forgie tonnait dans la salle du festin.
Dans ce moment , un varlet annonça quNm ménestrel, récemment arrivé, demandait la permission de se faire entendre.
— « QuHl entre ! » s^écriaEmeric, dontla voix et le geste dominèrent difficilement le tumulte : « Je vous annonce , messdgneurs , un enfent de » la gaie scioice ; à certes , il ne pouvait voair » plus à llieure, s^ a dans sa gibecière quelque Il survente mordant contre Tragueil des prâats ,
(1) VoTei U note XXXI.
h oa quelques-uns de ces chants belliquaixi, M mêlés dans les combats au choc des boucliers , » par les bardes des anciens jours, n
Rassemblée applaudit à ces paroles ; Raoul fiit introduit; et ^ se tenant debout à Textrémité de la table , il chanta dans sa belle lan^e à^oû ce que nous ne pouvons traduire qu'en vile prose (1 ) :
«f Les trophées d^armes tapissent les lambris ; » les bannières de soie flottent dans la grande n saUe du château de Saissel !
» Là sont accourus chevaliers de renom , nobles » dames , damoiselles aux têtes blondes ^ hardis » écuyers, pages aux yeux noirs j et puissants )> châtelains des pays de Genevois et d^Âlbanois : >r leurs pelisses fourrées d^hermine et de rottr, » leurs briUants panaches ^ leurs écharpes aux » mille couleurs se dessinent aux lueurs des toiv n ches et balaient les tapis somptueux. Trom-^ » pettes et clairons ébranlent les voûtes sonores , )> tandis que les vagues bleues du Rhône battent » le pied des murailles.
» Les trophées dWmes tapissent les lambris ; » les bannières de soie flottent dans la grande )» salle du château de Saissel !
i> Pourquoi cet appareil? pourquoi ces chants
(1) Voyez le 2* extrait des chroniques.
» de fête? Apprenez donc qu'ail est venu un gueru lier des contrées lointaines : c^est le descendant M de Witikin , le neveu de Fempereur de Germa- » nie. Los et gloire au chevalier Bérold! son » glaive est pesant , et sa fortune est à la pointe M de son glaive ; le fer de sa lance fait répandre des » larmes de sang , et cette lance , en labourant le M sol des montagnes ^ y fera germer des lauriers I» séculaires pour sa lignée de princes et de rois.
» Los et gloire à Bérold! sonnez Êui&res, ao- » courez, dames et chevaliers!
i> Les trophées d^armes tapissent les lambris ; » les bannières de soie flottent dans la grande » salle du château de Saissel!
» Pourtant , un châtelain ne s^est pas présaotté; » les portes de son manoir sont restées closes ; et t» des murailles de Culle , on n^a vu sortir ni » hommes d^armes, ni bannières, pour s^incliner » sur le passage du guerrier qui porte avec lui » tout Favenir de notre belle patrie.
^ Quel est le mutUre de ce ekéiel^ a danandé
— » Rfonseigneor , il appartient de droit au roi » BoM>n dWrles; mais un chef de brigands Ta ^ pris de force , et il o|yiime tout le pays. — » Malédiction sur sa tête! a repiqué le paladin te deSaxe«
DU CHATEAU DE fiRlAl«GON. 133
» Mais il prend congé de ses hôtes : voici un )> anneau dW pour la dame de Saissel ! voici des » baisers pour les dames !
» Adieu, les trophées d^armes qui tapissent les >i lambris! adieu , les bannières de soie qui flot-^ » tent dans la grande saUe du château de Saissel!
» Bérold est monté à cheval : la lance au poing, I» il se dirige du côté de CuUe , pour châtier les M brigands et larrons qui infestent la contrée.^. )>
— « Par Satanas ! ménestrel bavard , i» dit Emeric en interrompant Raoul, a dans quelle men- )> teuse chronique de monastère as-tu puisé la n légende messéante dont tu viens &tiguer nos )> oreilles! n
— « Messire, » répondit Raoul, « sUl vous }t plaisait d^ouïr la fin de mon récit , vous trou^ )> veriez peut-être qu^il est d^un bon exemple. » — « Hé! que nous peuvent challoir tes moralités! >i Si tu ne chantes sur un ton différent, jeté ferai, )> beau ménestrel, étriller les reins de façon à )i t^éclaircir la voix. »
A peine ces mots insultants étaient-ils prononcés, que , jetant bas le manteau léger qui cachait son costume de guerre, et portant la main sur la garde de son épée , Raoul dit d^une voix frémissante de colère :
(( Ton orgueil t^étoupe les yeux , messire de
134 Sl£Gfi
1» Briaaçon , si tu crois me traiter céans eoiume » vilain ; et, bon gré malgré, tu entendras ce que n j^avais à te dire. »
Cette brusque métamorphose du ménestrel, scm attitude hostile, ces paroles de colère et de défi avaient jeté rassemblée dans un étonnement muet difficile à décrire. Raoul apparaissait alors comme un de ces chevaliers qui, couverts d^une sombre armure, sans armoiries, sans chiffires ni devises , descendaient inattendus au milieu de la lice, firappant et renversant de leurs armes sans nom , tout ce qui se rencontrait sur leur rapide et mystérieux passage. Emeric n^était pas encore revenu de sa surprise , quand Raoul ajouta :
« Or , voici mon message ! Moi Raoul , fils it d^Oddon de Compey, seigneur de Thorenc et » de Vulpillières , au nom du très-puissant et » redoutéseigneurHumbert, comte de Maurienne » et marquis de Suze, te£ads savoir à toi, Emeric » d^Âigueblanche , baron de Briançon, que ditt verses plaintes sont parvenues à mon devant » dit seigneur et maître, au sujet des péages et » taxes extraordinaires que tu perçois sur les n marchands et ceux de ses sujets qui traversent » les monts. On lui a même rapporté que , conr- >i trairement aux lois de chevalerie , tu pilles et » détrousses le pauvre commun; que, de plus.
i> tu as porté aucunes fois des mains sacrilèges » sur les oints du Seigneur , et que tu abreuves^ » d^amertume son bon et vénérable ami Tarche-r » vêque de Tarantaise. G^est pourquoi mon trèsn haut et redouté seigneur le comte de Maurienne u te commande ici , par ma bouche , de ipodérer if tes taxQS); et d^abaisser le péage que tu as élevé 1» au mépris des lois divines et humaines. — Sur » ce , voilà son scel avec sa lettre , où sont expo^é^ )> le cas et la inatière. n
— <( Or çà! vou^ Fave? entendu! » s^écria Emeric , en fiappant les dalles du talon de ses brodequins ferrés, tandis que sa bouche écumait de rage, a Vous Favez entendu ! un petit chàte-* » lain de Maurienne voudrait faire la loi à nos
)> montagnes ! Non ! pardieu ! il n^en sera
)> ainsi. Va-t^en , sire de Gompey , va-t^en dire à )> ton maître que je ne reçois la loi de personne , » et que je suis coutumier de la donner aux au-r M très; dis4ui que je suis seigneur de ma terre ^ » comme lui de la sienne ; dis-lui que s^il venait à i> passer dans ma vallée , je ferais payer la taxe par )> lui comme par quiconque , et di&^lui cela de n bouche , car je ne daigne lui écrire , ni lui eni> voyer message. )>
Cela dit 9 Emeric déchira en mille pièces la miwve du comte Humbert; il tira son épée, et
tons les chefs rimitèrent : les armes se croisèrent en faisceau d^aUiance au-dessus de la table du banquet.
*^ c( Hé bien ! puisque vous êtes sourds autant » qu^aveugles , au nom du seigneur mon maître , » je vous défie au combat à outrance, et voilà » notre gage ! » En parlant ainsi , Raoul jeta ^son gantelet au pied d^Emeric , qui s^empressa de le relever.
Ayant de cette manière accompli sa mission , Raoul se dirigea vers la porte de la salle pour quitter immédiatement le château ; mais il fîit repoussé par un mouvement extraordinaire des varlets qui gardaient Tantichambre , et qui se refoulèrent précipitamment dans la salle du festin.
Bientôt ces mots : u Trahison ! trahison ! Arrêtez » le ménestrel ! » résonnèrent pareils aux sons perçants et lugubres d'une cloche dans un incendie. La figure flamboyante de la Sarrasine parut sur le seuil de la porte ; son bras nu et desséché lança dans la salle une petite boîte de cuivre , qui éteignit deux flambeaux en roulant sur la table. — H Là , dit-elle à Emeric , tu trouveras la preuve » de la trahison : tandis que ce messager de mal^ )) heur s^introduisait près de toi sous le faux cos- » tume d'un ménestrel, il avait peut-être le projet
d'enlever ta fille chérie , la prunelle de tes yeux; au chalet où il s'est arrêté durant Forage , en posant son mantel, il a laissé choir cette boite où sont renfermés des cheveux blonds et des lettres d'amour. »
Cette découverte venant blesser tous les sentiments du père , lorsque ceux de l'orgueilleux châtelain étaient déjà excités à un si haut degré, Emeric ne put contenir sa foreur : il saisit Raoul parle giron, et le remettant à deux de ses hommes d'armes , il ordonna de le conduire dans une des basses fosses du château.
En se chargeant du message du comte Hmubert, Raoul avait espéré que ses remontrances amèneraient Emeric à des concessions raisonnables ; il apportait un esprit conciliateur^ et était tout iisposé à faire entendre des paroles pacifiques; ooiais ses bonnes résolutions avaient été brusquement changées par les outrages que le châtelain lui avait adressés. Tout son sang d^homme jeune Bt de gentilhomme s^était révolté à la pensée du vil traitement dont on avait osé le menacer.
Mais à présent , dans la prison où il est renfei^ Ole, oh! combien Raoul regrette le mouvement l'impétueuse colère qui Fa emporté si loin du but
de toutes ses espérances ! il craint surtout d^avoir offensé Mai^erite , instruite sans doute des violences de la soirée , et des rodes paroles échangées par son père et son amant.
n éprouve donc cette torture indicible j cette douleur des âmes tendres, à ces a£&eux moments de doute où Ton croit qu'ion n^est plus aimé.
Son angoisse de cœur est si acre, si poignante, que, replié sur lui-même, il ne donne qu^une attention distraite à sa position personnelle ; pourtant, elle était loin d^être brillante.
Peut-être par respect pour sa qualité de noble , on n^avait pas conduit Raoul dans la prison commune du château. Celle où il était renfermé nV vait pas été occupée depuis long-temps; elle était située sous les fortifications , de niveau et à Feutrée d^un profond souterrain qui plongeait dans le cœur de la montagne : aussi , quoique revêtue de quelques planches, elle était noire et humide.
Là , accroupi sur un peu de paille , il n^ignorait pas que diaprés les formes expéditives de la justice féodale , cette basse fosse lui servirait probablement de tombeau , à moins qu'on ne lui fit rhoiineur de Faccrocher en plein soleil à Tune des meurtrières du donjon.
Lorsqu'au pouvait se livrer ainsi aux plus sinistres pensées , une scène d^une natures bien diffé*
rente se passait précisément à quelques pieds au* dessus de sa tête.
C'était dans une petite chambre à peine éclairée par une lampe de fer nichée dans un coin de la muraille ; à l'étroite fenêtre y dont les barreaux laissaient passer la brise du soir, flottaient quel^ ques feuilles de lierre blanchies par un reflet de lune ; un buis béni était cloué près de la lampe audessus d^une image de saint Félix (1 ) , qui est en grande vénération dans la vallée.
Là, une jeune fille vêtue légèrement était assise au bord d^une couchette , composée de fougères et de clématite des haies ; en-dehors de ce lit odorant pendait un de ses pieds nus , qui jouait et balançait avec le sabot dans lequel il n^entrait qu^à moitié.
Un singulier mélange de dépit , d^amour , dlnquiétude et de jalousie se dessinait dans la flammé de ses yeux, ou plissait par moments les contours d^une bouche colorée comme une fraise , mobile conmie la sensitive , tandis queFun de ses bras, arrondi comme Tanse d^un vase antique , détachait de 8di frontière Fépingle d^argent qui la nouait à ses cheveux ; bientôt , ils tombèrent par flots sur ses épaules, aussi blanches que le gruau des chalets.
(1) Fodéré.
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veilleux, et en même temps décharger son coeur de tous ses grie& contre maître Pierre.
Cependant, que faisait-il, le massif et silencieux personnage ? Ayant reçu la conunission de surveiller les pas du ménestrel et de venir rendre compte de Faccueil qui lui serait fait, Pierre n^avait pu aller au rendez-vous de sa fiancée , et il était venu raconter à Marguerite la scène qui avait terminé le festin ; mais il ne pouvait lui apprendre dans lequel des nombreux souterrains du château Ton avait conduit Faudacieux messager ; seulement il s'^était assuré qu'ail n'^était pas enfermé dans la geôle ordinaire.
A ces tristes nouvelles , la fille d^Emeric n^avait point versé de larmes , elle n^avait pas poussé des cris de désespoir : un seul instant ses yeux restèrent fixes , tandis qu'aune perle glacée roulait sur leurs bords; sa figure pâlit; elle resta muette , inmiobile et blanche comme la cascade de Napelouze, enchaînée par le souffle des hivers. Puis, se redressant tout-à-coup avec cette expression de sublime dévoùment qui va si bien à une tête de femme , elle réunit toutes ses larmes dans sa voix pour conjurer Pierre de sauver Raoul.
Ce n^était pas chose facile , dès qu^on ignorait même Tendroit où il était détenu ; d^ailleurs , malgré son désir d^obliger Maiiguerite , malgré le soa-
venir du service que .Raoul lui avait rendu à Duingt lorsqu^il avait payé pour lui les dents du colporteur , Pierre faisait la sourde oreille à toutes les supplications : il pensait que lui , homme du fief, ne pouvait sans forfaiture s^opposer à un acte de la volonté du seigneur.
Mais si elle ne fléchissait pas, la fidélité de Pierre était du moins ébranlée , lorsque Guillemette entra dans la tourelle.
Au récit de ce qu^elle avait entendu ^ on devina de suite la partie du château où Raoul était pri-^ sonnier : de son côté , en apercevant Pierre auprès de Marguerite , Guillemette avait banni toutes ses pensées de jalousie. Mais, après la bourasque, lorsque le vent est tombé , le lac conserve encore une écumeuse agitation ; et la malicieuse fille jugea convenable de lancer à Pierre un coup-d^œil terrible , qui alla bouleverser toutes les idées de rhonnéte homme de vacher.
Aussi , n^eut-il plus le courage d^un refiis , quand ce qui avait été inutilement supplié par Marguerite, Guillemette, en vraie dame châtelaine , ordonna de Fexécuter prestement.
« Oh ! » fit Pierre , car Pierre souffrait , et alors il ne sifflait pas ; force Ait donc de suivre Guillemette , qui Fentraina dans sa chambre.
Là, il jeta un regard mélancolique sur le lit de