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Esquisse historique sur le cardinal Mezzofanti

Un des hommes d'esprit et de savoir qui de nos jours ont le mieux étudié l'Italie, écrivait ces lignes en terminant une Esquisse rapide des événements historiques dont la Péninsule a été le théâtre : « J'ai vu dans ma vie bien des français et bien des étrangers , qui ont visité l'Italie , je n'en ai vu aucun qui ne se rappelât, avec la plus entière satisfac-

tion, les charmes de ce noble pays... » (1)

Nous ajouterons à la pensée de l'estimable écrivain, en disant que lorsque les souvenirs que ce pays nous a laissés s'embellissent de tous les charmes de la vertu et du talent, qu'ils parlent au cœur pour le presser d'acquit-

(1) Italie, par le chev. Artaud (Univers Pittoresque. — Europe, tom. 2.) Paris, Firmin Didot. 1835.

ter une dette, et à lesprit pour lui dicter un tardif hommage, ils exercent une telle puissance sur l'imagination qu'ils la subjuguent, jusqua ce que nous ayons obéi à ses désirs inquiets.

Nous plaçant dans les rangs pressés de ceux qui conservent un doux et précieux souvenir de l'Italie, nous venons de dire en peu de mots pourquoi nous avons voulu publier une Esquisse historique sur le Cardinal Mezzofanti.

Mais nous devons au lecteur de développer ici toute notre pensée.

Le vieux sol romain était fatalement bouleversé par la révolution , lorsque le Cardinal linguiste termina sa vie , trop tôt usée aux pénibles labeurs de l'étude; veuve de son Pontife, l'Eglise Romaine gémissait sous l'oppression; toutes les bouches restèrent muettes, et au milieu des ruines de la patrie en deuil , le Cardinal Mezzofanti descendit obscurément dans la tombe.

Il y repose depuis quatre ans , et sa biographie, aussi complète qu'il était possible de la faire , n'a point encore été publiée. Nous avions

espéré qu a Rome , ou à Bologne sa ville natale, un historien digne de lui aurait aimé à recueillir quelques faits de cette vie laborieuse, quelques traits de bonté, desprit et de sagacité échappés dans mille rencontres diverses à ce cœur généreux, à cette fécoude intelligence. Si les lieux qu ont habités les grands hommes parlent à notre esprit , nous devons naturellement retrouver dans la peinture de leur mœurs et de leurs habitudes, dans le développement de leurs pensées, un intérêt plus puissant encore que celui qui naît des lieux où ils vécurent ; on aime d'ailleurs à fouiller dans les jeunes années des hommes extraordinaires , pour tacher d'y surprendre le secret de leurs destinées futures.

Les bouleversements politiques, qui usent les hommes, semblent les rendre oublieux; les tristes préoccupations qui suivent ces événements doivent d'ailleurs laisser peu de place aux loisirs scientiliques. A Rome, ville de méditation, séjour des nobles labeurs de l'intelligence, les révolutions troublent bien plus qu'ailleurs le cours ordinaire des choses. D'un autre coté, il

faut le dire, on s'y montre en général moins jaloux de renommée , sans doute parce que ies idées religieuses y tempèrent , chez les hommes de savoir , cette soif de célébrité qui au loin en tourmente bien d'autres; enfin, cette influence des habitudes de la vie , dont les âmes généreuses et les esprits résolus ne sont pas toujours à l'abri, y modèrent les mouvements de 1 'âme et l'ardeur du dévoùment , sans diminuer toutefois la vigueur de l'intelligence , ni porter atteinte aux douces affections du cœur.

C'est ainsi que nous nous sommes expliqués pourquoi l'illustre polyglotte n'avait pas eu encore son historien. Nous n'avons pas eu l'ambition de le devenir. On avait espéré , à Rome, qu'un prélat (1 ) plein de goûtj littérateur distin-

(1) Ce prélat, de regrettable mémoire, est Mgr Gabriel Lauréani; il succéda à Mgr Mezzofanti dans les fonctions de Custode de la bibliothèque vaticane, et comme lui il fut chanoine de Saint-Pierre. Homme d'un talent remarquable , ecclésiastique rempli de vertu , il mourut à Rome le 1 4 octobre 1849, emportant les regrets unanimes de tous les amis de la religion et des lettres ; il ne survécut que sept mois à son illustre maître, le cardinal Mezzofanti. Comme le lecteur le verra , Mgr. Lauréani est l'auteur des inscriptions funèbres, en l'honneur de l'éminent prélat, que nous rapportons à la fin du volume.

gué , que son érudition linguistique rapprochait du cardinal Mezzofanti , écrirait son éloge ; la mort vint trop tôt glacer cette main dévouée et arrêter l'élan d'un cœur généreux ; le vœu de l'amitié ne put être rempli , les lettres et les amis du Cardinal en conserveront un éternel regret.

Pour suppléer à ce que d'autres plus habiles que nous auraient pu faire, loin des lieux qu'habita le Cardinal , séparé par plusieurs années de ces jours de triste mémoire qui le virent descendre dans la tombe, inconnu à sa famille et à la plupart de ses amis, mais conservant un précieux souvenir des rapports qu'il nous a été donné d'entretenir à Rome avec l'illustre prélat, dont l'accueil flatteur et les entretiens seront toujours un des plus intéressants épisodes de nos voyages dans la métropole catholique, nous avons essayé de

raconter sa vie. Notre tache n'était pas sans bien des difficultés ; nous ne nous flattons paô de les avoir toutes surmontées j nous les énu^mérons ici pour solliciter à meilleur droit, l'indulgence de nos lecteurs. La première con-

tre laquelle nous avons eu à lutter, c'est la profonde modestie du pieux Cardinal qui n'a rien écrit sur les événements de sa vie , sur sa famille , les fonctions publiques qu'il a exercées, non plus que sur ses études favorites et sur les trésors de linguistique qu'il avait amassés. La seconde, que nous avons voulu surmonter aussi, nous n'avons pas craint de l'avouer, c'est le vide que les ravages du temps font autour des vieillards : la mort ayant éclairci les rangs de la famille du cardinal Mezzofanti .et ceux de ses amis, la tombe recèle pour nous bien des secrets qu'elle n'a pu nous livrer, elle a glacé bien des dévoûments et fermé bien des bouches. D'autres difficultés ont surgi encore pour nous de ces mêmes considérations qui nous ont servi à expliquer le silence gardé par d'autrès sur la tombe du Cardinal, soit à Rome, soit à Bologne.

Les faits publiés par la presse romaine (1 ) sur le Cardinal, ont été parcimonieusement ren-

(1) Nous cnumérons ici les diverses publications que nous devons à la presse italienne , et dont quelques-unes ont plutôt servi à nous guider dans notre travail qu'à nous

fermés dans de si étroites limites, quil aurait fallu renoncer à tout projet de notice biographique , si nos amis à Rome, sassociant à toutes nos respectueuses sympathies pour la mémoire de l'illustre linguiste, ne nous avaient ouvert d'autres sources où il nous a été donné

fournir des documents suffisamment étendus pour composer notre Esquisse Historique.

AU' Eminentissimo Signor Cardinale Giuseppe Mezzofanti Bolognese , elevato ail' onore délia porpora romana l'anno 1838, applausi degli accademici filopieri.

(Bologna per tipi di Jacobo Marsigli.) C'est un Recueil de sonnets et de diverses pièces de poésie de différents genres , quelques-unes en latin pur et élégant. Nous avons trouvé à glaner , comme on le verra , dans le discours qui sert comme d'introduction à ce Recueil , publié à l'occasion de l'avènement de Mezzofanti au cardinalat.

Per la illustre et sempre car a memoria del Cardinale Giuseppe Mezzofanti, polyglotta slraordinario, anzi unico nel Mondo, generoso, pio, costante , prudente decoro délia sacra porpora, ed a Pio waccettissimo, passato ai celesti délia note del xvi. marzo mdcccxlix. cantica di marocco, dedicata, ail' Emo Signor Cardinale Gaetano Balufji vescovo d'Imola.

(Roma 1849. Tipograpbia di G. Brancadoro.)

Ce Recueil de poésie n'a que treize pages in-8°. Il faut reconnaître les sentiments qui ont inspire ces diverses compositions en l'honneur de l'illustre Cardinal. Il n'entrait pas dans l'intention de l'auteur de donner le moindre dé-

de puiser , nous leur eu eouservons une douce gratitude. Sous 1 égide de leur bienveillant et dévoué patronage, nous avons recueilli des documents , des notes éparses et des faits divers que nous avons coordonnés; nous avons évo-

tail biographique sur celui dont il voulait célébrer les vertus et déplorer la perte.

Nous mentionnons encore quelqu'autres pièces de poésie qui ont été sans utilité pour nous.

BlOGRAFIA DEL CARDINAL GlUSEPPE MeZZOFANTI.

(Giornale di Roma 5 febbrajo 1850.)

Cet article, qui n'a à peu près que trois colonnes dans le journal en question, est dû à M. G. Stolz, allemand, ou tout au moins d'origine allemande ; les amis du Cardinal doivent lui savoir gré de l'initiative en fait de publication biographique. M. Stolz était membre de la commission administrative de l'hôpital de S. Sauveur (ad Sancta Sanctorum), dont le Cardinal était président; les rapports qui existaient entre eux expliquent naturellement l'hommage que M. Stolz voulut rendre à la mémoire de l'illustre prélat.

Appendice. — Lo Stupendo Ingegno dello Eminenîissimo Mezzofanti di venerata memoria.

(Dal fasc. XLI délia Civiltà Cattolica.)

C'est une judicieuse appréciation de l'admirable talent àu Cardinal Mezzofanti considéré comme linguiste, que nous devons à la plume d'un écrivain habile et exercé. Il faut avoir quelque chose des rares qualités du maître pour le juger avec autant de discernement et en parfaite connaissance de cause. C'est un jugement porté sur le Cardinal

que de pieux souvenirs de famille; nous avons interrogé les réminiscences de 1 amitié; nous avons fait parler plusieurs disciples du célèbre polyglotte, à Bologne, à Rome et à Modène.

Quelques professeurs de la Sapience ont éclairé nos investigations de leurs lumières \ l'obscurité du biographe n'a rendu sourds à notre voix ni les uns ni les autres, ils ont bien voulu encourager nos efforts et répondre au vœu de nos amis.

Un nom dont l'autorité est imposante doit trouver ici sa place, celui de l'illustre préfet des antiquités de Modène, le R. P. Cavedoni (1),

Mezzofanti et non une biographie. Cet article , publié dans la Civiltà Cattolica, nous a été utile; nous lui avons fait des emprunts, comme on le verra dans la troisième partie de notre Essai.

L'auteur a voulu garder l'anonyme; quoique bien connu à Rome, nous avons respecté ses intentions; et nous ne le désignerons pas autrement, qu'en disant qu'il appartient à la compagnie de Jésus , et qu'il est un des écrivains les plus distingués qui coopèrent à la rédaction de la Civiltà Cattolica , un des meilleurs Recueils édités par la presse religieuse.

(1 ) Le Père Cavedoni est un des premiers antiquaires et archéologues de l'Europe ; il a enrichi la science de précieux mémoires et d'utiles découvertes.

Ce savant Religieux a remporté , en 1 851 , le prix de nu-

ancien élève du cardinal Mezzofanti , qui a voué

lit

ration , et auquel nous devons les quelques faits reproduits dans la première partie de notre Esquisse historique , relatifs à la période la plus éloignée et la moins connue de la vie du pieux Cardinal.

Nous avons recherché dans quelques écrivains français leur opinion sur le linguiste de Bologne, nous avons rapporté ce qua dit de lui un grand poète, et nous avons aussi interrogé les souvenirs de compatriotes dévoués qui avaient apporté au savant Cardinal le tri-

mismatique à l'Institut, auquel il avait présenté les deux ouvrages suivants :

1 0 Numismatica biblica, o sia dichiarazione délie monete àntiche memorate nelle santé Scritture ( Numismatique de la Bible, ou explication des monnaies antiques dont il est parlé dans les saintes Écritures); \ vol. in-8°;

2° Francisai Carellii numorum Italim veteris tabulas ccn, etc. (Deux cent deux planches de médailles de l'ancienne Italie , recueillies par François Carelli, et éditées par le R. Père Cavedoni) ; 1 volume grand in-4°, avec notes. ( Voy. l'Institut, journal universel des sciences et des sociétés savantes en France et à l'étranger. — (Août\ 851.)

but de leurs profondes et respectueuses sympathies. Ceux-ci ont soutenu notre zèle par d'encourageantes paroles, et l'appui dune pensée commune ne nous a pas fait défaut. Nous avons étendu autant qu'il a dépendu de nous le cercle de nos investigations , et pour cela de longs jours nous ont été nécessaires; ce que nous avons dit le fera aisément comprendre.

Après tout, un pareil sujet se recommande assez par lui-même : l'intérêt qu'inspire le talent survit aux temps et aux révolutions , et la royauté de l'intelligence n est pas de celles qui passent.

Malgré les soins que nous nous sommes donnés pour rendre notre récit aussi fidèle et aussi complet que possible, plus d'une erreur pourra sans doute avoir été commise, bien des faits nous sont demeurés inconnus, la trame des événements échappe quelquefois de nos mains , et nous sommes resté muet alors que nos amis de Rome ou de Bologne n'ont pu nous instruire. La mémoire du cardinal Mezzofanti était assurément destinée à triompher de l'oubli du tombeau , mais les ombres de la mort nous déroberont toujours plus

d'une circonstance de sa vie que nous eussions aimé à connaître.

En esquissant la vie du cardinal Mezzofanti nous ne nous sommes arrogé d'autres droits que ceux que nous tenons du culte pieux que nous avons voué à sa mémoire; nous lavons déjà dit , nous avons voulu acquitter une dette, et nous n avons pas eu la prétention d'enrichir de notre humble obole le génie de la linguistique qui brilla dans le professeur de Bologne ; nous n'avons pas non plus à craindre que sa gloire ait à souffrir de notre obscurité 5 % mais nous avons à regretter qu'une main plus ' habile que la nôtre n'ait pas dévoilé à nos yeux les mystères d'intelligence de cette vie laborieuse , dont le Cardinal fit deux parts : lune consacrée à Dieu , et l'autre à la science dont il fut un des plus doctes interprète*».

Le nom de Mezzofanti est connu dans toute l'Europe, il est populaire en France; aucun étranger d'élite, aucun ami de la science n'a séjourné à Rome sans rechercher l'occasion de le voir et de l'entendre; les princes demandaient à l'entretenir; de nombreuses phalanges

de prêtres français , en allant mettre aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ l'hommage de leur foi et de leur soumission filiale, ont recueilli avec bonheur quelques mots bienveillants sortis de la bouche érudite du Cardinal. Un voyage à Rome, on le sait, est toujours un

des plus nobles souvenirs de la vie : l'imagination se retrace avec de vives couleurs cette imposante métropole du monde chrétien, on .s'intéresse à ses monuments, on en parle comme de vieux amis, on ne se regarde point comme étranger à cette reine des cités. Or, pendant dix ans, une des plus grandes merveilles quelle ait présentées à l'admiration de tous , a été le cardinal Mezzofanti; c'est continuer l'hommage rendu pendant sa vie à ses vertus et à son rare mérite, que de chercher à les mieux connaître, pour les admirer encore au-delà du tombeau qui s'est trop tôt fermé sur lui.

Toulouse , jour de l'Epiphanie 1853.

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