SUR
LE CARDINAL MEZZOFA1NTI.
EXTRAIT D'UN DISCOURS DU PÈRE MAGNANI, PRONONCÉ A L'AVENEMENT DE MEZZOFANTI AU CARDINALAT. — RÉFLEXIONS DE L'AUTEUR : LES PRÉLATS MAI ET MEZZOFANTI, REPRÉSENTANTS DES SCIENCES HUMAI- NES DANS LE SACRÉ COLLEGE. — DIVISION DE L'OUVRAGE.
Lorsque Joseph Mezzofanti fut élevé à la dignité de cardinal, le Père Magnani (1) s'exprima ainsi au sein de l'académie des Philopieri (2) :
« Je porte mes regards sur toutes les nations de la terre , je fixe mon attention sur les plus grands maîtres de la science dans les diverses branches de nos
(1) D. Francesco Magnani, ecclésiastique distingué, nommé prélat di Mantelleta * par Pie IX, actuellement archiprétre de l'église de Saint-Pierre, à Bologne.
(2) Philopieri , mot hybride, du grec «pîXc; et du latin abrégé Piérides, ayant lui-même la forme grecque , signifie Amis des lettres et des muscs; c'est une des institutions littéraires de la ville de Bologne.
* Quoique nous puissions supposer bien informes le* lecteurs de cet écrit , nous dirons que la Mautellcttft&t , à Rome , un insigne ecclésiastique à l'usage des prélats de premier ordre , d'étoffe TÎolette, qui recouvre les épaules et la poitrine, et qui n'a point de manches. Le Mantellone est un espèce de manteau d'étoffe rouge et à manche* , porté par les prélats de second ordre. Voyez Histoire de* Chapelles Papales .page 4*5 , i vol. iu-8.; Paris , Sagnier et Bray, t «4<i.
connaissances , je pénètre dans l'antiquité la plus profonde et je fais passer sous mes yeux les siècles écoulés, je lis les histoires et les annales des peuples divers, et dans un si long espace de temps et dans les rangs pressés de tant d'hommes illustres, je n'en trouve aucun à qui je puisse comparer notre célèbre compatriote. Nos savants italiens et les hommes distingués des diverses nations de l'Europe qui ont eu des rapports avec lui, ne démentiraient point notre assertion. Tous ont proclamé que Mezzofanti est un prodige unique au monde pour l'intelligence et la pratique de tant de langues diverses.
« Dans tous les siècles et dans toutes les conditions, on a compté des hommes célèbres, mais tous ont eu des égaux, ou au moins des émules. Annibal triomphait en Italie des généraux que Rome lui opposait , mais dans les camps de Zama il rencontrait un rival redoutable qui mettait en fuite ses vaillantes cohortes. La Grèce est fière de son Démosthène , mais Rome lui oppose avec avantage Cicéron. Homère , par la divine harmonie de ses vers, polit les mœurs des peuples encore à demi sauvages, l'immortalité lui est assurée; mais voilà qu'au sein d'une civilisation avancée , l'Europe entière se prend d'admiration pour les beautés sublimes de l'Èneïde. Galilée démontrait le mouvement de la terre, mais Newton rendait sensibles à l'intelligence les lois qui règlent les mouvements des astres. Saluste, Tite-Live et Tacite luttent avec Hérodote , Thucvdide
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et Xénophon; Platon, Aristote et Pylhagore renmontrent des rivaux de gloire dans Descartes,, Loke et Leibnitz; Parrhasius, Praxitèle et Vitruve trouvent aussi eux-mêmes des rivaux dans Raphaël, Michel-Ange et Palladio. Enfin , on ne voit dans l'histoire ni capitaine, ni roi, ni orateur , ni artiste , ni poète, quelque célèbre qu'il soit, qui n'en trouve un autre qui l'égale ou le surpasse. Nul ne saurait être comparé à Mezzofanli.
« On voit des hommes de lettres qui , adonnés à 1 étude des langues , en ont appris un grand nombre et sont parvenus à les parler , mais ce nombre a toujours été restreint; ces langues avaient de l'affinité entr'elles, et ceux qui les ont parlées ont toujours décélé par leur prononciation imparfaite leur propre idiome. Mezzofanti a connu, au contraire, un si grand nombre de langues , que la postérité le croira à peine ; il les parle avec tant de perfection que ceux devant qui il s'exprime le croient chacun né dans son propre pays. Les grâces du langage propres à tous ces divers idiomes lui sont familières ; il remplit d'étonnement ceux qui I'écoutent. Mais combien de langues possède cet homme extraordinaire?
(( Tournons nos yeux vers la terre , fixons-les d'abord sur l'Asie, et commençant par la Chine, descendons dans les deux Indes , entrons dans la Perse , la Tartarie, dirigeons-nous vers la Syrie et la Mésopotamie, arrivons jusqu'à la Turquie, l'Arabie et la Pales-
tine. Franchissons ensuite les limites de l'Afrique, parcourons lÉgypte, la Lybie , les côles de la Barbarie; traversons l'Atlantique; arrivons au Mexique, au Pérou et au Chili ; traversons le grand Océan et arrêtons-nous aux îles Philippines. Les langues de tous ces peuples divers qui habitent ces immenses contrées, Mezzofanli les parle toutes. Que dirai-je des langues de l'Europe? Que d'idiomes parlés des bords de l'Ebre à ceux du Danube , des bords de la Vistule jusqu'aux régions polaires I Mezzofanli les possède tous avec un égal bonheur Ces idiomes sont-ils les mômes, se ressemblent-ils? mais non sans doute , loin de là, car on ne parle pas la même langue à Stockholm, à Pékin, à Goa,
à Cambrigde , à Lima , au Caire et au Mexique
Que dire des langues Hébraïque, Syriaque, Cophte, qui lui sont en quelque sorte familières, et du Sanscrit, qui ne lui est nullement inconnu? Que dire surtout de cette langue Grecque , qu'il a tant aimée?.... »
Nous avons d'autant plus volontiers rapporté ces paroles du Père Magnani, qu'elles rappellent à l'esprit , en les groupant, les prodiges de linguistique que nous offre la vie du cardinal Mezzofanti, que nous allons essayer de raconter. Malgré les rares phénomènes d'une telle existence, nous ne chercherons point à forcer notre admiration ni à la rendre éloquente; nous ne voulons point nous élever à la hauteur du panégyriste; nous n'en avons ni la prétention , ni le besoin ; les faits ont ici ,
avec leur importance, l'intérêt et le prestige qui s'attache aux récits merveilleux ; ils suppléeront à notre insuffisance.
Le cardinal Mezzofanti a été, on le verra dans cette Esquisse histobique, un des hommes les plus remarquables de son siècle. Sous le rapport de la connaissance des langues, nul savant ne peut lui être comparé; et cependant sa modestie a été portée si loin, qu'elle serait presque devenue un défaut qu'il faudrait blâmer , si la vertu n'avait toujours droit à nos respects. Notre narration sera simple et sans artifice , comme le fut cette vie calme et pure , d'où se sont exhalées commç un doux parfum les vertus qui font le bon prêtre , en même temps qu'on remarquait en lui cette puissance d'intelligence et de mémoire qui ont fait du cardinal Mezzofanti un homme extraordinaire. Il ne revivra pas dans ses œuvres , mais seulement dans l'admiration de la postérité : il ne laisse après lui que son nom. Il a élevé bien haut cette pourpre romaine déjà si belle, et si noble , et le nouveau sillon de gloire qu'il a tracé au sein du sacré collège ne s'effacera pas de longtemps.
Les sciences humaines ont eu de dignes interprètes dans ces dernières années au sein du Sénat apostolique , dont tant de noms illustres sont consacrés par
l'admiration et le respect des âges. La même année et le même consistoire (1) virent élever à la pourpre ro-
(1) Les prélats Angcio Mai et Joscpli Mezzofanti furent préconisés cardinaux-prêtres clans le consistoire du 12 février 1838. Le premier avait été réservé in petto dans le consistoire du 19 mai 1837.
maine deux éminenls prélats: le premier est celui dont nous racontons la vie, et qni mérita le nom de Pentecôte vivante; le second, à qui on a décerné celui de Christophe Colomb des bibliothèques , et devant lequel s'incline l'Europe savante, brille encore de toutes ses splendeurs, au milieu de ces pléiades de docteurs et de saints, au zénith de la science archéologique. Nous nous sommes nous- même incliné devant cette grande renommée, qui aime à se montrer aux plus obscurs amis de la science, et nous avons répété avec plus de conviction que jamais, que chez les cardinaux romains, la politesse égale la grandeur, comme chez l'auteur des Palimpsestes elle égale le savoir.
Nous avons suivi l'ordre naturel des faits dans notre récit biographique : nous étudions la vie de Mezzofanti, ' professeur à Bologne, et sa vie de prélat et de prince de l'Eglise à Rome; sous la robe de professeur , comme sous le manteau de pourpre de cardinal , nous retrouvons une vie de méditation , de labeur et de profondes éludes, véritable existence de bénédictin, toujours aux prises avec la science et le devoir. Ainsi donc , dans une première partie , nous prenons au berceau le jeune Mezzofanti , nous racontons les premières années de sa vie, son éducation religieuse et littéraire, sa tendre piété, sa vocation écclésiastique et ses prémices dans le sacerdoce ; son apostolat dans les hôpitaux de Bologne au milieu des soldats étrangers } ses profondes éludes et ses travaux. Sa vie de professeur et de savant
infatigable et la supériorité de son enseignement universitaire trouvent leur place dans cette première partie.
Dans la seconde nous le suivons à Rome , où l'appelle Grégoire XVI , dans la carrière de la prélature , son avènement au cardinalat et l'exercice de ses fonctions sacrées. Nous disons ses rapports dans la cité catholique , les témoignages de respect et d'admiration qui l'y entourent. Nous l'accompagnons au collège de la Propagande : ses relations sympathiques avec ces jeunes soldats du Christ , destinés à la conquête des âmes, jèlent sur cette période de sa vie l'intérêt de la science et le charme de la vertu. Nous le voyons l'objet d'une curiosité mêlée de respect de la part des princes, des ambassadeurs et des têtes couronnées qui, pendant leur séjour à Rome, le recherchent pour l'entendre. Après le glorieux avènement de Pie IX, la révolution et la mort le surprennent au milieu de ses études, et nous assistons aux derniers moments du pieux et savant cardinal.
Dans une troisième partie enfin , nous nous livrons à une appréciation plus développée des facultés du cardinal polyglotte, et pour essayer de jeter quelques faibles lumières sur celte organisation privilégiée , nous recueillons quelques-unes de ces données générales que fournit la science pour l'explication toujours incertaine des phénomènes psychologiques.