Les Dialectes bohémiens
PERFECTION AVEC LAQUELLE LE CARDINAL A PARLÉ LES DIVERSES LANGUES QUI LUI ÉTAIENT LE PLUS CONNUES. — IL ÉTAIT VERSÉ DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES ANCIENS ET MODERNES, ET CON- NAISSAIT LEUR LITTÉRATURE. — AVEU DU CARDINAL AU SUJET DU NOMBRE DES LANGUES QU'lL PARLA. — SES OPINIONS SUR L>0- R1GINE DU LANGAGE , SUR SON UNITÉ FONDAMENTALE ET LES TROIS GRANDS DIALECTES CORRESPONDANT AUX TROIS RACES HUMAINES, ETC.
Parler le plus grand nombre des langues, telle fut la spécialité toute exceptionnelle de notre polyglotte. L'histoire n'a conservé le souvenir d'auaun homme qui puisse revendiquer pour lui un tel privilège. Le lecteur sait déjà avec quelle supériorité il les parla.
Entrons dans de nouveaux développements qui feront
apprécier à un plus haut degré cette perfection dans
(1) Langue parlée au Corôœandel (côte orientale de l'Inde). Le* missions des vastes possessions indiennes sont aujourd'hui exclusivement dévolues aux Pères Jésuites qui évangélisent , avec de grands succès , les peuples qui habitent ces contrées. Les Missions de Maduré occuperont une grande place dans les travaux apostoliques de la Compagnie. Les deux volumes si plein d'intérêt qui ont paru sur ces missions , seront avant longtemps suivis d'un troisième qui ne le cédera en rien , pour l'intérêt religieux et historique , aux deux premiers.
les idiomes parlés, qui semble avoir tous les caractères d'un vrai phénomène. Mezzofanti savait distinguer l'harmonie si variable des sons, et toutes ces nuances d'accentuation et de prosodie qui distinguent les divers idiomes. Il parlait les langues avec l'accentuation propre à chacune d'elles, tantôt exprimant la dureté , la douceur , la plénitude , tantôt l'élévation, le redoublement, l'élision et les pauses. Il prononçait les sons que modiflent le palais, les lèvres, les dents et le gosier ; ceux qui vienuent de la poitrine ou qui n'appartiennent qu'aux personnes qui grasseyent, ceux qui sont brillants et argentins, ou ceux enûn qui ne donnent qu'un son lourd. Il ne confondait pas plus les langues que les prononciations.
Dans cet amalgame de langues, de Sem, Cham et Japhet, les unes si différentes des autres dans leurs constructions, les tournures de phrases et leur accentuation , passer si facilement d'un idiome à un autre sans jamais se tromper est un vrai phénomène. Si on réfléchit aux fautes involontaires qu'il semble impossible de ne pas commettre lorsqu'on parle une langue et .que I on en change brusquement pour s'exprimer dans une autre, la réflexion ajoutera ici à l étonnement. Qu'on se représente , en effet , le Cardinal italien faisant résonner ces /?... dures ou sonores , rapides ou lentes , dont les sons étaient quelquefois brisés entre ses dents ou glissaient sous sa langue, comme dans quelques phrases indiennes et tartaresou américaines; qu'on se le représente
rendant ce rude Gzzi des arméniens, cet épais Scia dé la langue naturelle des slaves; ces aspirations, ces sons gutturaux, profonds et désordonnés des langues vulgaires des syriens , des araméens, des samaritains , des arabes et des perses. Celte harmonie confuse et semblable au bruit de l'eau en ébulition, que rendent les sons dans la langue du Talmould; ces sifflements alternés de notes , qui ressemblent au chant d'un oiseau dans les idiomes de la Chine et de la Corée ; ces tintements de l'éthiopien, et ces divisions des monosyllabes de la langue malaise, naissaient sur les lèvres du polyglotte comme les mots de sa langue maternelle, ou comme s'il eût pu se les rendre familiers dès sa plus tendre enfance.
La prononciation de YR parisienne et ce léger sou nazal de la prononciation française lui étaient aussi habituels qu'à un habitant du faubourg St Germain à Paris. Il prononçait l'anglais détaché des américains , et il rendait avec bonheur les sons emphatiques et les aspirations gutturales du gentleman né à Londres ou à Oxford. Il s'expliquait en allemand avec l'élégance et la douceur des saxons , aussi bien qu'avec l'accentuation aspirée des bords du Rhin , la gravité flamande et celle non moins connue des hollandais, avec la légèreté suédoise, la dureté des idiomes suisses montagnards, et l'âpreté de ceux de la Styrie et de la Carinthie.
Si un espagnol se présentait à lui , il lui demandait aussitôt s'il était de l'Andalousie, de la Catalogne, de la
Castille ou de la Navarre, et suivant sa réponse il employait le dialecte propre au pays, qu'il rendait avec sa prononciation naturelle. S'il parlait italien , son langage était doux , correct et gracieux avec l'accentuation romaine. S'il parlait florentin on l'aurait dit né aux Camaldoli de S. Lorenzo. S'il parlait le milanais , on l'aurait confondu avec un habitant de la capitale de la Lombardie. 11 parlait le vénitien de la Guidecca , le piémontais de la Carmagnola, le provençal de Nice et de Menton, le romagnol de Forli et de Ravenne, le napolitain de Santa Lucia, le sicilien de Syracuse, le calabrais de Reggio , le corse d'Ajaccio et de Bastia , enfin l'universalité des dialectes de son pays. Il connaissait les langues vulgaires des provinces de la Russie, de la Pologne, de la Bohème, de la Moravie et de la Bosnie; celles du pays de Galles en Angleterre, des montagnes de l'Ecosse et des provinces occidentales de l'Irlande.
Le lecteur sait déjà qu'il parlait également bien les dialectes si variés de la France, le bas-breton, le béarnais des Pyrénées, le bordelais, le limouzin, le bourguignon, le normand, le provençal, enfin les divers dialectes gascons.
Nous ajouterons à ces exemples si variés de la perfection avec laquelle le Cardinal parla les idiomes qui lui étaient le plus connus, quelques nouveaux développements sur le langage Roman, que nous lui avons entendu parler avec tant de facilité.
Il en connaissait les principaux dialectes, tels que
Yaquitain, ïoccitanien , le septimanien , Y avertie, le catalan , etc. Appartenant à la même famille, ces dialectes se subdivisent en une foule de dialectes secondaires qui diffèrent entr'eux , soit par l'accentuation , soit par les aspirations et les élisions, soit par une prononciation tantôt sourde, tantôt sonore; quelquefois par des sons âpres et gutturaux; d'autres fois par des syllabes abondantes, douces et gracieuses, et des tournures de phrases pleines d'harmonie.
Ces divers caractères se retrouvent dans notre
belle langue Romane toulousaine, dans les divers dialectes secondaires du bordelais, de l'agenais, de l'albigeois, du ruthenien, du narbonnais, enfin dans le provençal , particulièrement cultivé , cQmme on Ta vu, par le Cardinal. Pour si légère que fût la différence d'accentuation dans les dialectes secondaires, elle n'échappait pas à sa sagacité; il distinguait la province française où était né celui qui lui adressait la parole; nous en avons cité un exemple remarquable. Il appréciait à sa juste valeur l'importance linguistique de nos dialectes Romans, n'ignorant rien de leur origine , ni des services qu'ils ont rendus à nos langues modernes , et à la littérature de toute l'Europe méridionale pendant le moyen-âge.
Après avoir cité ces exemples multipliés de l'étonnante habileté du Cardinal , il nous resterait à parler de la facilité qu'il avait à apprendre les langues, de la promptitude avec laquelle il parvenait à connaître à
fond tout un idiome ; l'intelligence du lecteur, qui se rappellera ce qui a été déjà dit, nous dispense d'entrer à ce sujet dans de nouveaux détails. Nous devons cependant , en rappelant la connaissance si promptement acquise par le savant prélat de la langue albanaise , exposer ici son opinion sur celte langue. Elle lui paraissait peu facile, et sa vaste mémoire n 7 avait pu lui trouver que des rapports éloignés avec les autres langues. Dépouillée de quelques mots étrangers et de quelques locutions grecques , turques et illyriennes , cette langue semble isolée dans la grande famille des idiomes connus; elle n'a presque aucun rapport de construction ni de consonnance avec les langues d'Asie et d'Europe. De même, disait le Cardinal, que le basque et le hongrois sont restés isolés jusqu'à ce que les rapports du premier avec des dialectes américains et des monts Ourals aient été constatés, et que les rapports du second avec l'ancien-égyptien et le copbte l'aient été également; de même l'albanais restera sans analogue jusqu'à ce que ses rapports avec la langue des anciens pélasges, dont on pourrait le croire dérivé, soient démontrés par les savants.
Nous terminerons ici ces diverses appréciations sur l'admirable habileté linguistique du Cardinal , par une observation dont nous avons été à même d'apprécier, en présence du savant prélat , toute l'opportunité et toute la justesse. Nous prions le lecteur de se rappeler
l'étonnante facilité avec laquelle le Cardinal entretenait, en langues diverses, un certain nombre d'interlocuteurs.
On ne se rendra peut-être pas assez compte de l'extrême difficulté de ces conversations ainsi engagées en plusieurs langues; chacun peut s'en convaincre s'il en possède seulement deux, en parlant avec des interlocuteurs qui en sachent autant que lui; la rapidité de la réponse ajoute à la difficulté, et quand au lieu d'un interlocuteur, on se trouve en présence d'une demi douzaine , par exemple , ce tournois de linguistique semble devenir impossible. L'éminent Cardinal convenait lui-même qu'il avait besoin d'une vive concentration de toutes ses forces intellectuelles pour éviter , dans ce pêle-mêle, de commettre non seulement des barbarismes j mais encore les fautes de prononciation. Il avouait que son attention était moins profonde et moins soutenue lorsque la conversation s'engageait avec plusiears interlocuteurs parlant des langues sans analogie entr'ellcs, n'appartenant pas à la même famille , l'italien et l'allemand par exemple ; mais que l'exercice devenait des plus fatigants , lorsque les langues, par leur nature, se rapprochaient le plus possible , qu'elles étaient filles de la même mère ; comme l'italien et l'espagnol, où les st, les chi, les i et les o sont si souvent en guerre avec les as et les os. Dans la même langue , les différences de prononciation tiennent à de légères nuances, et constituent cependant une
grande différence dans la signification des mots ; nous pourrions citer pour exemple les mots anglais chery wine (vin de cerise) , et shery mine ( vin de Xérès); la différence dans les sons est à peiue perceptible pour les étrangers exercés, elle est grande dans les choses, et pourrait être l'occasion d'une méprise désagréable. L'exemple est ici le même que celui des deux mots hébreux rapportés à la page 64 de cet Ecrit.
A la connaissance de tant d'idiomes et de tant de dialectes , le cardinal Mezzofanti joignait des connaissances étendues sur les doctrines religieuses , l'histoire, les lois, les institutions des peuples, dont il avait étudié les origines > les progrès et la décadence. Avec leur langue et leur histoire, il possédait aussi leur littérature. Ce serait dire bien peu que de se borner à répéter qu'il était profondément versé dans la littérature grecque, latine et italienne, considérées sous leur rapport sacré et profane, et sous leur rapport philologique. Il avait encore lu et apprécié tout ce que les grands siècles de la littérature française ont produit de chefs-d'œuvre ; il était toujours prêt à réciter les plus beaux morceaux de Racine, de Corneille, de Boileau, de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon.
Il s'exaltait à la lecture des pages immortelles de nos grands écrivains; il dissertait avec charme sur les beautés littéraires de leurs ouvrages, et sa parole noble et abondante ne tarissait pas sur cette langue fran-
çaise qui a revêtu les formes de la plus hante éloquence , et qui se prête si bien au langage familier de la conversation. Grâce à la fécondité du langage, les images les plus imprévues, les contrastes les plus piquants, et toutes les nuances les plus fines et les plus délicates du sentiment, et les arguments pressés de la discussion , passent rapidement d'un interlocuteur à l'autre. Personne ne pouvait plus que le Cardinal, porter un jugement éclairé sur la langue de Bossuet et de Racine,. et n'était plus que lui capable d'en apprécier les beautés.
Parmi les auteurs allemands , il avait enrichi sa féconde mémoire de toutes les beautés littéraires de Klosptock, de Goethe, de Schiller, de Wiéland, de Gessner, de Schlegel. Les autres littératures de l'Europe n'avaient point de secret pour lui. Le Cardinal avait encore étudié les anciens écrivains de l'Arménie annotés par les méchitaristes , les auteurs syriens de l'école de Nisibe ; il connaissait les importantes découvertes auxquelles ont donné lieu les monuments sanscrits de la Perse, les écrits des arabes composés dans les beaux temps des caliphes de Bagdad et des soudans d'Espagne; il avait étudié les manuscrits cophtes portés d'Egypte par le savant orientaliste Assémani, syrien maronite, qui fut comme lui chanoine du Vatican, et il connaissait presque à fond toute la Bibliothèque Orientale de ce savant philologue.
Avec les langues indieunes il connaissait les livres
que les missionnaires et les sociétés asiatiques ont fait publier en Europe, la philosophie et la mythologie de ces contrées "pleines de symboles, d'allusions et de mystères, les cultes de Brama et de Boudda et l'histoire , entière du Bouddisme , mêlée aux diverses philosophies allemandes, d'où sont nés le panthéisme et loutes ces désolantes doctrines qui ont agité l'Europe.
Des langues parlées au-delà du Gange, il ne possédait bien que la langue chinoise, il connaissait les livres . doctrinaux de cette nation qui ont été publiés depuis Confucius jusqu'aux mandarins les plus modernes. On laisse ici au lecteur le soin de qualifier une si vaste science et tant de connaissances acquises.
L'habile écrivain dont nous avons parlé dans notre Préface , auquel nous devons le jugement si éclairé et si parfaitement vrai porté sur le Cardinal (1), déclare lui-même que Mezzofanti lui avait dit , en 1 S46 , qu'il parlait 78 langues , non compris un grand nombre de dialectes; il les écrivait avec leur propre caractère , et pouvait composer dans chacune d'elles des pièces de poésie; or, dans tous les idiomes, la langue poétique , qui en est l'expression la plus douce et la plus forte, la plus noble et la plus expressive, en est aussi la plus difficile; c'est une langue à part; elle exige une connaissance approfondie de ces idiomes, de leurs propriétés essentielles, de leurs inversions,
(1) Cmltà Cattolica. Faso. xli.
de leurs rapports, et de leurs divers développements, de l'étendue des mois, de leurs sens propres et figurés , des qualités du style , des locutions propres aux langues familières, des noms usuels, simples et composés, particuliers, spéciaux, universels et abstraits.
Or, le linguiste n'est resté étranger à aucun des idiomes poétiques des langues qu'il a connues; le lecteur le sait , et l'auteur de l'article de la Civiltà ajoute qu'il rendait avec une expression pleine de naturel les chants des lapons , des samoïèdes , des bandes errantes du Kamtchatka, des tartares usbecks, des cosaques, des turcomans et des peuples qui habitent les bords de la mer Caspienne et les monts Ourals.
« Cet homme si habile et si modeste, continue l'écrivain dont nous parlons, n'a jamais pu se résoudre à écrire sur les rapports cachés et les secrètes analogies qui existent entre les langues des peuples divers, que lui seul aurait pu déterminer. Plusieurs fois , en parlant avec lui , je l'ai prié, supplié, conjuré de vouloir satisfaire un si légitime désir; l'année qui précéda sa mort, il me dit qu'il avait composé une Esquisse des signes comparatifs des langues de Sem , de Cham et de Japhet, où il indiquait la source commune d'où toutes les langues tirent leur origine, et montrait les rapports plus ou moins grands des langues dans leurs constructions , leurs significations et leurs sons.
« Il avait, de plus, ébauché une méthode facile pour
apprendre et retenir sans difficulté un grand nombre d'idiomes. Je ne «ais entre quelles maius sont tombés ces écrits; mais je sais qu'il serait bien nécessaire de les chercher, parce qu'ils doivent offrir aux ethnographes des moyens sûrs qui leur serviraient en quelque sorte de chemin pour arriver à pénétrer les secrets de la génération de cette parole humaine sortant comme une vive lumière du sein du verbe éternel, traduite par le langage et ensuite par l'écriture. A laide de celte Esquisse comparative des mots, des lemps , des modes, des racines et des éléments divers qui forment la structure du langage, et qui donnent pour ainsi dire l'âme et la vie à la parole, on pourrait peut-être découvrir le lien précieux qui réunirait les deux écoles qui partagent les linguistes. L'une veut rechercher l'affinité des langues dans les mots, l'autre dans les règles de la grammaire ; peut-être qu'on trouverait que l'une et l'autre méthode sont nécessaires pour parvenir à résoudre une si difficile question... »
Les regrets qu'a laissés après lui le cardinal Mezzofanti deviennent plus légitimes et plus profonds quand on considère, en effet, d'après ce qui- vient tfêtre dit, la part immense de lumières quil eût pu jeter sur les plus importantes questions de la linguistique et de l'ethnographie; l'imposante autorité de son nom eût été une éclatante confirmation des découvertes modernes qui ont confondu l'incrédulité à rencontre de certaines vérités bibliques; ses propres travaux eussent
accru nos richesses philologiques. Toutes les affinités des idiomes connus se déroulaient à son esprit , qui en saisissait les rapports les plus éloignés, et l'identité du langage humain acquérait à ses yeux la force d'une démonstration. Le langage avait élé révélé à l'homme, et son unité fondamentale et primitive était hors de toute controverse; sa confusion et sa constitution en trois dialectes correspondant aux trois races de l'espèce humaines, celle de Japhet,de Sem et deCham. étaient à ses yeux une vérité démontrée autant par les monunuments historiques que par l'étude des affinités et de la construction des langues.
RÉFLEXIONS SUR LA MÉMOIRE; MÉTHODE PRÉSUMÉE DU CARDINAL POUR APPRENDRE LES LANGUES J HARITUDES DE SA VIE PROPRES A FAVORISER SES TRAVAUX DE LINGUISTIQUE; ORSERVATION REMAR- QUABLE FAITE DANS SA JEUNESSE PENDANT SES RÊVES. — PORTRAIT DU CARDINAL; CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES ET PSYCHOLOGI- QUES.
Après avoir rappelé à son esprit la prodigieuse habileté du Cardinal , qui avouait connaître , parler et écrire 78 langues, le lecteur s'adressera les mêmes questions que se faisaient les étrangers qui admiraient les rares qualités de Mezzofanti : comment donner à la mémoire une si prodigieuse extension, comment accroître ainsi cette faculté de l'esprit, sans nuire aux autres? quel moyen le polyglotte a-t-il employé et quelle méthode a-t-il suivie dans l'étude de tant de langues diverses ?
comment ensuite les conserver dans l'enlendemenl , les rappeler au besoin, les parler avec autant de facilité que d'assurance sans jamais les confondre ni se tromper? Mezzofanti lui seul a résolu le problème en confiant à sa vaste mémoire les principaux idiomes humains ; en les parlant , il a fait comme ce philosophe de l'antiquité qui prouvait le mouvement en marchant. Il Fa résolu dans la pratique, mais il ne nous a laissé aucune méthode qui puisse nous éclairer pour le résoudre comme lui à notre profit.
Cette faculté plus ou moins développée dans chaque homme de pouvoir se rappeler ce qu'il a appris, avait été presque sans mesure départie au Cardinal Mezzofanti. Il faut reconnaître ici,^vant toul, la puissance de l'organisation, c'est à-dire, cette réunion des meilleures conditions physiques pour le développement extraordinaire de cette fonction de l'âme.
La mémoire, ce don précieux qu'il tenait du créateur père des lumières et dispensateur de la science, fut secondée et puissamment aidée par une force de volonté qui prit sa source, on le sait , dans la passion du bien et le besoin immodéré de s'instruire. Tous les moments de son existence qui n'étaient point consacrés à la prière le furent à l'étude ; il put ainsi renfermer dans son esprit une vaste bibliothèque , dont , tous les jours de sa vie, il s'occupa à agrandir les rayons. Le Cardinal avouait d'ailleurs, dans ses entretiens , qu'il s'était formé une méthode comparative pour les mots et pour
les règles grammaticales : quand il voulait apprendre une nouvelle langue , il cherchait celle qui par son caractère lui semblait offrir plus d'analogie; il gravait ' ensuite en quelque sorte dans sa mémoire les rapports différentiels qui existent entr'elles ; de là, cette connaissance délicate des sons divers d'un même mot, et de son emploi dans les dialectes d'une même langue. Si cette explication fait entrevoir sa méthode , elle n'ôte rien au prodige, qui ne peut s'expliquer qu'en reconnaissant en lui un être extraordinaire.
Aux diverses périodes de sa vie, où il se livra à Bologne à ses plus fortes études, voici les observations auxquelles il donnait lieu , et voici ce que disaient quelques vieux amis du savant Cardinal. Il semblait s'efforcer de dégager ses idées de tout ce qui n'avait pas un rapport direct avec l'objet de ses études; il les concentrait si vivement sur le sujet donné , que toutes les forces vives de son intelligence convergeaient vers le sujet eu question pour le lui faire connaître à fond et le graver en quelque sorte dans sa mémoire. Il naissait, de cette contention d'esprit, comme une préoccupation habituelle, surtout lorsqu'il apprenait les langues vivantes. Dans ses rêves, qui étaient fréquents, il ne parlait et n'articulait jamais d'autre langue que celle qui était l'objet de son étude actuelle. Le travail de la journée se continuait pendant la nuit ; sa pensée plus libre et plus dégagée devenait plus lumineuse, il voyageait plus sûrement dans ce monde d'idées nouvelles qu'il
s'était créé, il découvrait de nouveaux horizous; il apprenait encore en dormant. Ainsi Descartes voulait que l'âme ne cessât jamais de penser.
Il semble que la nature ait révélé intuitivement au cardinal Mezzofanti les moyens que la réflexion et la science indiquent, soit pour acquérir, soit pour conserver le don de la mémoire. Jamais le souffle empoisonné des passions ne vint troubler la quiétude de son âme; ôr la liberté d'esprit, liée à l'apaisement du cœur, fut la première condition de son éducation linguistique. Sa vie fut exempte d'orages; les peines morales affaiblissent le souvenir, attristent l'âme et la détournent de ses voies ; la paix dans le chemin de la vie elle calme d'une bonne conscience, cette sérénité du juste qui est le prix des vertus chrétiennes, en même temps qu'elles donnent plus de liberté aux organes, donnent aussi une nouvelle vie aux facultés intellectuelles. Le Cardinal a joui de tous ces précieux avantages. Il recommandait la sobriété, qu'il mettait si bien en pratique. Or, entre les divers moyens propres à conserver et à développer la mémoire , la tempérance est un de ceux dont l'action est la plus directe sur les facultés intellectuelles.
Toutes ses journées étaient méthodiquement réglées; il dormait peu, et la science reconnaît qu'un repos trop prolongé favorise l'inertie de l'organe cérébral et affaiblit la mémoire; mais l'excès contraire peut entraîner l'économie dans de graves désordres; et c'est un des rares
privilèges dë l'intelligence éclairée par l'expérience des faits, que d'avoir trouvé entre ces deux extrêmes, comme le fitMezzofanti, un sage et judicieux tempérament. Nous dirons encore que sous le rapport physiologique, sa vie offre un phénomène très-remarquable. La science constate, en effet, que rien ne dispose un organe à des dérangements ou à des lésions plus ou moins graves , comme un exercice démesuré de ce même organe ; or, qui pourrait raconter les efforts incroyables de mémoire auxquels s'est livré le Cardinal polyglotte , et expliquer cependant comment cette contention d'esprit si prolongée n'a pas développé des lésions organiques dans le cerveau , surtout lorsque la privation de sommeil ajoutait aux fatigues de la journée, et devait entretenir dans l'économie un état habituel d'excitation, et prédisposer ainsi aux plus graves atteintes celui qui se livrait à ces longues études ? La nature semblait donc avoir pourvu à tout dans cette organisation privilégiée, car le docte Vieillard est descendu dans la tombe après une sainte et glorieuse vie exempte d'infirmités.
On nous pardonnera, en étudiant l'homme moral, de parler brièvement des organes qui servaient cette vive intelligence; ce sont des données scientifiques que Ton peut recueillir, en n'y attachant toutefois qu'une importance très-secondaire; nous ne devons jamais oublier que les phénomènes de la pensée doivent être considérés des hauteurs de la raison éclairée par la foi , et que celui qui voudrait ne les étudier que le scalpel
de l'anatomiste à la main s'égarerait infailliblement. Nous nous bornerons donc à dire , que le développement de l'organe encéphalique était sensible chez le Cardinal ; en cela il n'avait pas échappé à celte condition presque commune à tous les hommes doués d'une intelligence d'élite; nous dirons encore que la position des yeux était suffisamment saillante pour que le médecin célèbre qui a placé le siège de la mémoire au-dessus de la cavité orbitaire de l'œil (1) put en tirer des inductions favorables à son système ; il avait cru pouvoir conclure que la faculté de la mémoire était sensiblement plus
prononcée chez les personnes dont les yeux étaient un peu à fleur de tête; comme avant lui on avait cru reconnaître que l'entier développement de la région occîpi taie était un indice de vaste mémoire.
On a assigné encore les fronts élevés, oblongs et carrés, tels que ceux de Joseph Scaliger et de Juste Lipse , deux exemples de vaste mémoire, comme l'attribut physiologique de cette faculté de l'âme; mais ces données sont trop vagues et trop indéterminées pour en faire ici aucune application. Disons cependant que si aucune région spéciale du cerveau ne peut être le siège exclusif de la mémoire, il est certain qu'il existe des conditions matérielles de l'organe qui favorisent l'exercice et le développement démesuré de celte faculté de l'âme; en retrouvant chez le Cardinal quelques-unes de ces indications hasardées
(1) Dict. des Sciences Médic. tom. 32 — Voy. la lithographie.
que la science ne confirme pas et qui reposent sur d'ingénieuses hypothèses plutôt que sur la vérité, il est permis de croire que les conditions générales qu'elle assigne .comme les meilleures , se sont retrouvées dans son organisation.
Traçons ici , sur des données plus certaines , le portrait physique du Cardinal polyglotte. Au début de la vie ses cheveux avaient été blonds , ils devinrent plus tard châtains et blanchirent prématurément aux pénibles labeurs de l'étude. Ses yeux , châtain foncé, conservèrent toujours un vif éclat ; ils semblaient se dérober sous d'épais sourcils; ils s'affaiblirent alors que Mezzofanti était encore dans la force de l'âge. Sa taille était médiocre; dans sa jeunesse elle fut constamment svelte et aux formes mobiles et élastiques.
Mais de toutes les causes qui modifient la nature de l'homme et qui vont jusqu'à changer ses dispositions natives , il n'en est pas de plus puissante que l'action presque continue d'une vie passée dans l'étude et affaiblie par de longues veilles; l'intelligence prématurément soumise aux plus fortes épreuves , use l'organisation. La vieillesse était venue de bonne heure imprimer sur le front du Cardinal ses rides et ses dépressions, et donner une teinte de plus de gravité à sa physionomie, sans altérer nullement sa santé ; la lenteur de ses mouvements annonçait l'affaiblissement de l'action organique; l'exercice si prolongé de l'étude fit fléchir sa tête. Rien n'annonçait d'ailleurs, chez ce savant vieillard, les admirables fa-
cul ( és dont il était doué : l'imagination ne trouvait point ce qu'elle cherchait sur sa physionomie; ses traits n'avaient rien de distingué, ils laissaient croire aune volonté déterminée et à une pensée habituelle de sévérité, si bien démentie par son indulgente aménité; les formes les moins harmoniques faisaient naître dans l'esprit un mouvement de surprise. Mais aux plus légers mouvements musculaires qui se dessinaient sur celte physionomie, son caractère ordinaire s'effaçait , et acquérait une expression de sensible bienveillance; la voix pleine de douceur du polyglotte donnait un prompt démenti à sa figure ; on se sentait attiré vers lui ; on ne se lassait pas de recueillir ses paroles; l'harmonie et la pureté de ses belles périodes italiennes charmaient non seulement les étrangers, mais les Romains eux-mêmes, plus habitués à l'entendre , en même temps que les grâces de son esprit et son exquise urbanité étaient admirées par tous. Tel, au déclin de ses jours , nous a paru Mezzofanti.
Au point de vue psychologique, on devra convenir que les méthodes d'analyse , de synthèse et de classification lui étaient sans doute familières; mais ce qui nous effraiera toujours , c'est la faculté qu'il avait de ne se perdre jamais dans l'immensité des détails, de se retrouver dans des milliers de mots, qui par cela même qu'ils appartenaient à des idées similaires, couraient le risque d'être confondus dans la rapidité du récit et la vivacité de l'interrogation, surtout dans un entretien
où figuraient des interlocuteurs parlant diverses langue». On peut supposer encore que toutes les langues étaient, d'après un ordre connu de lui seul , méthodiquement classées dans sa tête, comme des plantes dans un herbier, comme des livres dans une bibliothèque, et qu'à volonté il s'en servait , comme d'un merveilleux instrument docile à ses ordres, pour traduire sa pensée. Quel admirable phénomène! dans cet immense vocabulaire , il devait avoir établi des points de reconnaissance, et le fil de l'analogie , comme celui d'Ariane , devait lui servir de guide dans ce labyrinthe de nouvelle espèce , où trouvant tous les éléments du langage disposés dans un ordre d'analogie , et comme liés les uns aux autres , il pouvait réunir le connu à l'inconnu , l'ancien et le nouveau, l'imitation et le modèle. Il avait su disposer ainsi , dans sa vaste tête , tous ces éléments divers, en former comme un faisceau , où chacun avait sa place, afin qu'au moment voulu, modes, inflexions, désinences, et tous les accidents du langage, s'offrissent à lui sous mille formes.
Mais que ces explications sont sans doute loin de la vérité qu'un voile épais nous dérobe! que de mystères à pénétrer là où tout est mystère! C'est à mesure que l'on cherche à les approfondir pour essayer de les expliquer, qu'on sent que les ombres s'épaississent et que la nuit se. fait profonde sur ces admirables phénomènes de la pensée. Dieu seul saurait faire jaillir la lumière des ténèbres, et l'organisation morale du Cardinal