DIALECTE BOHÉMIEN , ETC
Dans les premiers jours de Tannée 1839, un Prince indien du nom de David Octenhngue Dyce Sombre, souverain de Sardanach ou Sardhana, vint rendre ses respectueux hommages à Grégoire XVI; il offrit au Pontife une grandeboite en or très pur, ornée du portrait de sa tante Begum-Sombre, ancienne souveraine des élats dont il avait hérité; cette princesse avait obtenu du Pape, en septembre 1835, que Sardhana serait détaché du vicariat apostolique d'Agra , et formerait un vicariat spécial qui serait confié à Mgr Césaré de Caravaggio de l'ordre des Capucins. Le prince David assura de sa reconnaissance et de sa fidélité le chef de l'Eglise, il promit détendre dans les régions lointaines où il était né le règne du Christ , et de faire surtout fleurir la religion dans ses propres états, où sa tante avait déjà élevé des églises , institué de pieuses fondations et puissamment contribué à la prédication de l'évangile. Ce Prince fut vivement surpris de trouver à Rome un cardinal qui lui servit
d'interprète auprès du Père commua des fidèles, et auquel la langue de l'Inde et ses dialectes'élaient connus.
Les princes appartenant à des communions dissidentes se montraient empressés de payer au Prélat polyglotte le tribut de leur admiration ; le grand duc héréditaire de Russie, l'ancienne reine de Hollande se distinguèrent, dans les dernières années du règne du Grégoire XVI, parmi les grandes renommées de l'époque qui rendirent hommage au Cardinal.
Ce fut au mois de mars 1844, que le savant prélat éprouva le plus douloureux chagrin de sa vie, celui qui fut le plus profondément senti , et qui coûta des larmes amères à sa pieuse et érudite vieillesse : il perdit son neveu , en qui semblaient revivre avec ses vertus son admirable aptitude pour l'étude des langues; l'abbé Minarelli n'avait pas quitté Bologne ; la célébrité et le crédit de son oncle n'avaient pu l'arracher à ses fonctions sacerdotales ; jeune encore il avait été nommé primicier de l'insigne église de sainte Pétronne et recteur perpétuel de l'université. Plus tard la carrière de la prélature s'ouvrit devant lui ; Grégoire XVI, juste appréciateur de son mérite , l'avait nommé camérier secret, et lui avait conféré les insignes de prélat di mantelleta. Plus lard sans doute de nouveaux honneurs l'attendaient à Rome ; le ciel en l'appelant à lui voulut récompenser ses vertus; il ne resta plus au Cardinal qu'une sœur plus qu'octogénaire , mère du prélat , des neveux étrangers à la carrière des lettres, et sa nièce, made-
moiselle Minarelli , qui a entouré des soins les plus affectueux et les plus dévoués la vieillesse de l'illustre cardinal.
Nous sommes amenés à parler maintenant des rapports que nous avons eu l'honneur d'entretenir, pendant dant nos divers séjours à Rome , avec le Cardinal Mezzofanti ; nous en conservons un doux souvenir; rien n'effacera de notre cœur ce culte de respectueuse admiration et de pieux dévouement que nous conservons à sa docte et sainte mémoire. Notre rôle de biographe acquiert un nouvel intérêt, nous n'avons plus à rapporter des faits qui nous soient étrangers, nous devenons le témoin heureux de ceux que nous racontons , nous y avons pris part , et avec nos souvenirs, ce sont nos propres appréciations que nous avons à reproduire. Voici quelques feuillets de notre journal de voyage, écrit en 1846 :
« Au second élage d'une maison de modeste apparence, située à Rome, dans une rue d'un nom peu poétique, aboutissant sur la place des Saints- Apôtres, où le palais Valentini et le palais Colonna , aujourd'hui résidence du représentant de la France, étalent leur noble façade, habite un illustre prélat, dont la renommée a depuis longtemps proclamé le rare mérite. Un de ces anciens escaliers de pierre, si communs à Rome, vous conduit au seuil de la porte d'une antichambre de médiocre grandeur, où est placée l'image vénérée de la Madone , aux pieds de laquelle on voit quelques
cierges et des vases de fleurs; des domestiques habillés de noir vous introduisent dans une seconde antichambre , où s'occupe toujours utilement un ecclésiastique, le plus souvent prêtre, qui a le litre de mcâlre de chambre; ce dernier vous introduit à son tour dans un salon convenablement meublé , mais sans luxe et sans ce dais de velours cramoisi et de forme carrée, qu'on trouve chez presque tous les princes romains. C'est là que bientôt s'empresse d'arriver celui que vous désirez voir et entendre. Vous voyez venir à vous un prêtre revêtu d'une soutane de couleur bronzée, bordée de rouge , et portant la calotte cardinalice.
« Ce qui vous frappe d'abord, c'est l'extrême politesse avec laquelle il vous reçoit : sa voix pleine de douceur, mais faible, fixe votre attention; vous cherchez dans les yeux du prélat, dont la taille est ordinaire et dont l'organisation vous semble délicate, quelque chose qui vous fasse connaître ce qu'il est, vous regrettez de les trouver comme voilés par la fatigue ; la physionomie , le corps tout entier , et jusqu'à l'exercice de la parole, tout vous révèle une vie d'étude, une existence consacrée à de pénibles labeurs et à de longues veilles. Ce prélat qui vous reçoit avec tant d'aménité, qui souffre quand les étrangers lui demandent son anneau à baiser, est un prince de l'Eglise , le premier polyglotte du monde , célèbre dans toute l'Europe par sa vaste connaissance des langues et son érudition qui tient du prodige; c'est un apôtre pour la piété et la modestie, comme pour
le don des langues; c'est le cardinal Mezzofanti »
Il s'établissait bientôt des rapports de sympathie entre l'illustre prélat et les étrangers dont l'esprit cultivé savait, avec adresse, s'attirer sa bienveillance et flatter ses souvenirs ; et ce qu'ils finissaient par admirer le plus, à part son rare mérite de linguiste, c'était sa bonté et son incomparable affabilité; ces rapports pouvaient se multiplier et aller jusqu'à la confiance, lorsque des recommandations aussi sûres qu'honorables disposaient favorablement le Cardinal polyglotte à l'égard de ceux dont il recevait les hommages toujours avec tant de modestie.
Il permettait que lui rappelant quelquefois ses études soutenues et sa vie de professeur à Bologne, on lui demandât par quels merveilleux moyens il avait en quelque sorte acquis le don des langues. Le Cardinal répondait avec une admirable simplicité qu'après Dieu et son amour pour l'étude, il reconnaissait devoir infiniment au commerce des étrangers ; il aimait à s'exprimer de la sorte :
a Je crois que Dieu m'a accordé celte faveur non pour m'en glorifier devant le monde et dans des intérêts frivoles, mais afin que je pusse contribuer au salut des âmes. J'étais à Bologne dans des temps de guerre; jeune prêtre, je visitais les hôpitaux militaires, j'y trouvais des hongrois, des slaves, des allemands , des hommes de la )hême , tous malheureux dans les combats , malades ou blessés que je ne pouvais ni confesser, ni ramener au sein de la religion catholique. Je sentais mon cœur
déchiré. Je m'adonnai à l'étude de ces langues étrangères, et je parvins à en apprendre assez pour me faire parfaitement comprendre; je n'en voulus pas davantage. Je commençai à me promener entre les lits des malades, j'en confessais quelqu'un , je conversais avec les autres , de sorte qu'en peu de temps j'eus considérablement accru mon vocabulaire; avec la grâce de Dieu, bien servi par mes études et ma mémoire , je parvins à connaître non seulement la langue des nations auxquelles appartenaient les malades , mais encore les dialectes particuliers des diverses provinces .... Les maîtresd'hôtels m'avertissaient dès qu'un étranger arrivait à Bologne ; je me rendais auprès de lui, je ne craignais pas de l'interroger, de prendre des notes et de m'exercer avec lui dans la prononciation de sa propre langue. Quelques savants jésuites et Ja présence de plusieurs espagnols, portugais et mexicains, à Bologne, me valurent d'utiles secours pour l'intelligence des langues anciennes et des langues de leur nation. Je me fis une loi d'apprendre toutes les grammaires et tous les dictionnaires que je pus me procurer. Je mettais des mots dans ma tête , et lorsque un gentilhomme ou un modeste ouvrier passaient à Bologne, je perfectionnais ma prononciation avec le premier, j'apprenais les locutions vulgaires avec le second, et j'avoue qu'il m'en coûtait peu , car avec la mémoire , Dieu m'avait donné une 1 incroyable flexibilité dans les organes de la voix...» C'est ainsi que nous avons entendu s'expri-
mer au déclin de ses jours, avec uue' ineffable modestie, le savant linguiste.
Entretenant un jour l'illustre Cardinal de ses rapports passagers avec lordByron, nous recueillîmes de sa bouche l'expression de ses nobles regrets sur la fin prématurée du grand poêle de l'Angleterre (i),dont il avait lu et apprécié les œuvres ; nous l'avons entendu émettre, sur le caractère, le talent de cet écrivain, avec autant de goût que de mesure, les opinions les plus judicieuses. « Ce désolant septicisme qui depuis longtemps fatiguait son âme, nous disait le Cardinal, semblait n'être pas fait pour lui; il lui restait à écrire la plus belle page de l'aventureux pèlerinage de son Childe Harold, celle où après nous avoir retracé ses doutes , ses combats et ses longues souffrances , après nous avoir dévoilé les plaies profondes faites à son âme altière, il eût proclamé son glorieux retour à la foi de ses pères,.... lord Byron n'aurait-il pas succombé à ses regrets et à ses remords ? » Nous avons reproduit ici avec une secrète satisfaction ces mots religieusement recueillis et qui honorent la mémoire du grand Poète. A son tour, il nous semblait que le Cardinal éprouvait une douce satisfaction à nous communiquer sa pensée. Il y a toujours quelque gloire humaine à fixer sur sa personne l'attention d'un grand homme ; l'intérêt voué par le Cardinal à la mémoire du
(1) On sait que lord Byron, qui s'était dévoué à la cause de l'éraancipation grecque, s'embarqua à Gènes pour se rendre à Missolonglii , où il mourut à la peine le 18 avril 1824 , âgé de 36 ans.
chantre de Childe Harold semble solliciter un peu d'indulgence pour ce génie égaré. Lord Byron est passé comme un brillant météore sur notre génération, mais ses vers arriveront à l'immortalité. L'âge eut calmé peutêtre cette âme fougueuse, et s'il n'eût pas quitté l'Europe, d'autres destinées se seraient sans doute accomplies pour lui. Il crut trouver une gloire nouvelle sur les bords de l'Hellespont , et apaiser cette soif de renommée qui le dévorait ; mais la mort vint briser la trame d'une vie si tourmentée ; une petite croix de bois fut trouvée sur sa poitrine ; n'était-ce pas là le prélude de cette vie nouvelle entrevue par le Cardinal , si cette intelligence
ne se fût trop tôt éteinte ?
A propos de cette sombre poésie de Byron où l'on trouve de si grandes beautés littéraires, nous avons eu l'occasion d'entretenir plusieurs fois l'illustre Cardinal, qui parlait lui-même l'anglais avec tant de distinction, de l'obstacle presque* insurmontable , pour les français du midi , que présente la prononciation de cette langue , obstacle contre lequel nous avons lutté longtemps , lorsque plus jeune nous avions assayé de l'apprendre; il voulait bien descendre aux explications les plus élémentaires, nous citer des exemples pris dans les deux langues, et nous donner quelques règles générales propres à applanir les difficultés ; nous pouvons assurer que ses explications sur la prononciation de cette langue nous ont toujours paru tellement lucides et méthodiques , qu'on aurait cru les recueillir
plutôt de la bouche d'un professeur habitué de longue date à l'enseigoement pratique de la langue, que d'un savant qui n'avait appris l'anglais que pur lui-même.
Nous avons eu l'honneur de faire hommage au Cardinal de plusieurs ouvrages ; il en est deux qui, se rattachant à ses études favorites , ne doivent pas être passés sous silence. Nous lui offrîmes au nom du vénérable Archevêque de Toulouse, Mgr. d'Astros, que ses luttes contre l'université et celles bien plus dangereuses soutenues au commencement du siècle pour la défense des droits de l'Eglise avaient placé si haut dans l'estime du clergé romain , un catéchisme Basque (1) que ce prélat avait fait rédiger quand il était évêque de Bayonne. Un tel livre ne pouvait être reçu qu'avec plaisir par le Cardinal polyglotte, qui en lut et en traduisit en français plusieurs passages. L'occasion était bien trouvée, nous prîmes la respectueuse liberté d'interroger le Cardinal sur cette langue aux origines inconnues, aux difficultés insurmontables , que l'on parle aux pieds de nos Pyrénées. Si nos souvenirs sont fi-
(\) CATICHIMA EDO FEDEA LABURZKI PAUL-THÉRÈSE-DAVID D'ASTROS, BATOWACO YAUR
AFHIZriCtUaiK M1IBI 1MPR IMATU A
fi tûtfe^oï^ic x 7*cï/c f^a jtt* t n xCi^ttcco $\qccs(£ ^fWOJQf^.
Catéchisme ou abrégé de la foi, imprimé par ordre de Mgr Paul-Thérèse-David tfAstros , évéque de Bayonne , pour être seul enseigné dans l'étendue de son diocèse.
dèles , il semblait difficile à l'illustre polyglotte d'établir entre le Basque, le bas Breton et le Gallois, les mêmes rapports qui unissent ces deux derniers dialectes dont les analogies sont connues ; il citait un des dialectes des plus anciens du Pérou qui a avec le Basque une analogie frappante sous le rapport surtout du système des conjugaisons. Il ne partageait pas l'opinion de ceux qui ont cru voir dans la langue de l'antique Cantabrie , qu'il considérait comme la plus ancienne de l'Espagne, un dialecte Carthaginois ; tout en reconnaissant la difficulté qu'il y a de classer le Basque dans la grande famille des langues, l'opinion de ceux qui le considèrent comme d'origine Japbétique lui paraît beaucoup plus probable. Telle est en substance l'opinion du Cardinal sur la langue Basque, qu'il se plut à nous faire connaître» Des ecclésiastiques distingués par leur mérite , nés au centre des pays basques , nous ont assuré que le Cardinal avec lequel ils avaient eu de rapports prolongés parlait également bien les deux dialectes (1), le labourdain et le Soulelain ( ce sont les deux principaux), offrant entre eux des différences bien tranchées.
(1) Le Labourdain est généralement parlé dans l'arrondissement de Baronne ; le Soûle tain dans celui de Mauléon. On distingue un troisième dialecte parlé dans plusieurs cantons de ce dernier arrondissement, participant des deux premiers, appelé Bas Navarrais, se rapprochant cependant davantage du labourdain.
On sait que parmi les différences dignes de remarque, qu'offrent les deux, principaux dialectes de la langue basque , on prononce la lettre U dans le dialecte souletain comme on le prononce dans la langue française; tandis que dans le dialecte labourdain , il est prononcé comme en espagnoLet comme dans toutes les langues de l'Europe , le français excepté.
On ne se rendra jamais assez compte, ou de la prodigieuse aptitude du Cardinal pour l'intelligence des langues , ou des difficultés qu'il a eu à surmonter pour parvenir à comprendre et à parler comme il le faisait, cette langue basque, qui a fait le désespoir de tant de linguistes.
Nous lui fîmes hommage des poésies de Goudoulin(l). Quoiqu'il connût notre langue Romane et les travaux de M. Raynouard , le nom du poète toulousain frappait son oreille pour la première fois; aussi témoigna-t-il un vif empressement à lire ses poésies ; ses yeux s'arrêtèrent d'abord sur un des Noëls insérés dans le volume et commençant par ses mots... Fasan a qui canto milhou; il le lut, et a chaque strophe il nous en donnait une traduction fidèle, rendant avec élégance la pensée du poète. L'illustre savant ne fut arrêté que par un seul mot, que sa profonde sagacité lui fit bientôt compren-
(lj 1.A8
OBROS
DE
PIERRE GOVDELIN,
AVGMENTADOS D'VNO noubélo Floureto.
A TOVLOVSO, IVr Pierre Bosc. m. oc. ' XL VIII* Ambè pribilelgé.
dre (1). Il éprouvait une véritable satisfaction à lire des verscomposés en notre langue Romane, c'était comme un nouvel idiome poétique dont il enrichissait sa mémoire déjà si féconde, il en était heureux; pour nous, quoique bien prévenus, nous éprouvions un de ces mouvements de surprise extatique en l'entendant lire , comprendre, expliquer et rendre avec autant de facilité que d'exactitude en langue française les poésies pa toises de notre poète gascon.
Dans sa vie de cardinal, Mezzofanti se montra toujours homme d'étude; la mort seule pouvait l'arracher à ses travaux de linguistique. Nous savons que dans ses dernières années , malgré les soins que réclamaient sa santé affaiblie et ses yeux fatigués, il étudiait avec plus de soin qu'il ne l'avait jamais fait la langue basque; il s'occupait même du dialecte bohé-
(1) Nous reproduisons ici le couplet du Noël, où se trouve le mot daillo , qui tout d'abord ne fut pas compris par le Cardinal ; il voulut que nous lui en donnassions la traduction française ; mais lui ayant dit que c'était un des attributs les plus ordinaires de la mort, aussitôt l'image de la mort armée de sa faux se présenta à son esprit et il acheva la traduction du Noël.
Mes quand el dcsplazec à Diu , Tout intréc en camp de bataillo , Le boun-hcur li disscc adiu, La mort arribéc an sa daillo, El de doulous vn regimen
Espalléc sou a countentomcn.
ça ça (rien, etc.
mien (i), et des divers dialectes de la langue romane parlés dans les provinces méridionales de la France. 11 recherchait avec empressement les poésies composées en ces dialectes. Il s'était procuré toutes les poésies de Jasmin publiées jusqu'en 1847; il applaudissait au talent du poète agenais; il eût voulu pouvoir l'encourager de ses suffrages; il trouvait qu'il cherchait trop à poétiser la langue qu'il parlait si bien.
Nous aurons occasion d'entretenir encore nos lecteurs de la langue romane ; si nous ne le faisons pas ici, c'est pour ne point déroger à la loi que nous nous sommes imposée, en suivant autant que possible l'ordre chronologique des faits. Quant aux opinions émises par le Cardinal sur quelques-unes des plus graves questions de linguistique, qu'après bien d'autres nous avons recueillies de sa bouche, nous nous contenterons de les rappeler dans la troisième partie de cet Ecrit.
(1) Nous voulons parler ici des dialectes bohémiens du midi seulement, du Gitano espagnol et du Zingaro, italien appartenant à la même famille. Ce dernier, moins abruti que ses frères des Pyrénées, trafique sur les mulets dans les Apennins , dont il habite les gorges ; il descend dans les grandes villes pour son commerce, et sa femme, ou sa compagne, a pour profession de prédire la bonne aventure aux bonnes femmes des villes et des campagnes.
A Bologne , l'abbé Mezzofanti avait pro6té de toutes les rencontres pour accroître ses connaissances dans les langues, il n'avait dédaigné aucune occasion de connaître un dialecte de plus.
Il existe à Rome, au quartier des monts, une rue appelée Via lingari C'était, il faut le croire, une des résidences favorites de ces bandes nomades que traînaient à leur suite, dans des temps déjà loin de nous , les armées françaises et espagnoles qui traversèrent à plusieurs reprises la Péninsule italique.
ARRIVÉE DE L'EMPEREUR NICOLAS A ROME ENTRETIEN DE L,' AUTO- CRATE ET DE GRÉGOIRE XVI. — LE CARDINAL MEZZOFANTI EST INVITÉ A SE RENDRE AUPRES DE L'EMPEREUR , SON ENTREVUE AVEC LE CZAR. — VISITE DES OFFICIERS DE L'EMPEREUR AU PA- LAIS VALENTINI.
En suivant l'ordre des temps , nous arrivons à une des grandes époquesdu règne de Grégoire XVI, nous voulons parler du voyage de l'Empereur de Russie à Rome. Le monarque revenait de Naples , où la douceur du climat avait attiré l'Impératrice malade. C'était un événement que l'arrivée de l'autocrate dans la métropole catholique, l'opinion publique s'en montrait vivement préoccupée ; pour les uns le Czar était un persécuteur farouche, obéissant au fanatisme d'un sectaire; pour les autres , un monarque rusé et politique ; pour le plus grand nombre un grand prince. L'histoire racontera cette entrevue mémorable où le plus puissant roi de la terre humilia son front devant le serviteur de Celui qui eut un roseau pour sceptre; elle dira que son imposante parole fit naître le remords et le trouble; elle rapportera les suites de son intervention personnelle dans la déplorable persécution suscitée contre les catholiques du vaste empire de Russie et de l'ancien royaume de Pologne ; elle gravera sur l'airain les belles paroles de
Grégoire XVI adressées au roi moscovite, en faveur des catholiques persécutés. Il disait, ce pontife vénéré, songeant à son grand âge : « que le temps approchait où il devait aller rendre compte à Dieu de son administration , et que le Souverain auquel il s'adressait aurait, lui aussi, un compte à rendre. » Ce fut sous l'inspiration de sa piété et de son courage qu'il trouva des paroles énergiques pour défendre devant l'autocrate , la justice et la religion opprimées dans ses Etals
On se préoccupait de l'entrevue du Pontife avec le Czar,et quoique l'étiquette romaine eût tout prévu, on ne savait pas quel serait, des deux ou trois cardinaux désignés par l'opinion, celui qui assisterait à cette entrevue mémorable et servirait d'interprète au Pontife couronné.
C'était dans les premiers jours de décembre 1845; la question fut agitée devant le Pape, le cardinal Mezzofanti ne fut point appelé auprès du pontife , il ne lui servit point d'interprète. En consentant à voir l'Empereur, Grégoire XVI proféra ces paroles remarquables : « Sa Majesté pourra parler français si elle veut ; pour moi je ne puis parler que deux langues : comme Pape , celle de l'Eglise ; comme souverain, celle de mes Etats. ■ L'Empereur pourra amener avec lui , M. de BouteniefT son ambassadeur; j'aurai avec moi le cardinal Acton.» Ce fut à dessein que le saint Pontife voulut avoir avec lui un cardinal appartenant à une famille anglaise; on crut reconnaître à Rome dans ce choix une intention politique de la part du chef de l'Eglise.
L'empereur Nicolas , qui occupait avec sa suite le palais Giustiniani , visitait les monuments et les merveilles de Rome ; le cardiual polyglotte en était une des plus rares; l'autocrate voulait le voir et l'entendre, et converser avec lui ; il n'eût pas été fâché que Grégoire XVI eût satisfait sa curiosité en le désignant comme interprète , et l'eût dispensé ainsi de ce soin.
M. de Boutenieff écrivit une lettre au cardinal Mezzofanti pour l'inviter â venir présenter ses devoirs à l'Empereur; l'autocrate recourut encore à une démarche qui avait quelqué chose de plus direct et de plus délicat; l'aide de camp de service auprès de sa personne écrivit au nom de son maître au Cardinal. L'Eminence
se rendit auprès du puissant monarque, qui lui fît l'accueil le plus distingué et le plus bienveillant; l'entrevue fut assez longue; le Czar lui parla russe et polonais, et il avoua que le Cardinal parlait le russe avec autant de facilité qu'un homme de sa nalion ; mais le Cardinal ne pouvait rendre le même témoignage à l'Empereur quant à la langue polonaise; il disait que le Czar, malgré la grande habitude qu'il avait de la parler, se trahissait dans quelques mots , et qu'il avait entendu parler cette langue par d'autres avec plus de perfection.
Si l'empereur Nicolas était parfaitement satisfait, les aides de camp et les officiers supérieurs du prince , qui l'accompagnaient , ne pouvaient l'être : il ne leur avait point été permis d'entretenir individuellement le polyglotte. Quelques jours après l'entrevue du mo-
marque , ils se rendirent au palais Valentini chez le Cardinal ; et, dans son salon, avec autant de respect de la part des nobles étrangers, que de courtoisie et de bonté de la part du maître de la maison , il s'engagea une longue conversation en russe, en polonais, en slave, en lithuanien , où ces hommes de guerre , qui ne rendent pas souvent leurs armes , s avouèrent vaincus sur le champ de bataille de la linguistique. Ils obtinrent du Cardinal polyglotte qu'il voulût bien écrire lui-même sur leur album quelques sentences ou devises en leur propre langue ; il consentit avec bonté aux désirs qui lui étaient exprimés. Les officiers de l'Empereur quittèrent le Cardinal émerveillés de l'accueil qu'ils en avaient reçu; ils ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer, ou de son intarissable facilité à parler les langues, ou de la bonté de son caractère et de la parfaite urbanité de ses manières.
DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE GRÉGOIRE XVI ; AVÈNEMENT DE PIE IX ; TÉMOIGNAGE DE HAUTE BIENVEILLANCE DONNÉ PAR LE NOUVEAU PONTIFE AU CARDINAL MEZZOFANTI. — EXEMPLE REMAR- QUABLE DE LA SAGACITÉ DU CARDINAL EN FAIT DE DIALECTE RO- MAN. — RAPPORTS DU CARDINAL AVEC L'AMBASSADEUR TURC PEN- DANT SON SÉJOUR A ROME.
Nous sommes arrivés aux dernières années de la vie de Grégoire XVI ; après un règne glorieux dont l'histoire aura à nous raconter les faits mémorables , le pontife s'endormait du sommeil des justes et se réveillait dans les splendeurs de l'éternité, le 1 er juin 1846.
Dans ses miséricordieuses pensées, la Providence ne voulut pas ajouter aux regrets de son Église , en prolongeant sa viduité. Le ciel répondit à ses supplications, en lui donnant un Pontife qui , héritier des vertus de ses prédécesseurs , devait jeter sur le trône apostolique une douce et pure lumière, et s'attirer le respect et l'admiration de l'Europe par la magnanimité de ses intentions et par son courage dans l'adversité. Ami de toutes les gloires de l'Italie , Pie IX le fut du cardinal Mezzofanti, qu'il avait commencé à estimer comme collègue , qu'il admirait comme savant et auquel, dès son avènement au trône, il s'empressait de donner un témoignage particulier de haute bienveillance, en lui faisant cadeau d'une riche tabatière en or ornée du chiffre pontiûcal , et en accordant à son crédit des grâces et des faveurs que
le Cardinal ne sollicitait jamais que pour adoucir les plus légitimes infortunes.
Nous avons dit que les infirmités de la vieillesse, n'av aient point affaibli son goût pour l'étude des langues. La langue Romane et ses dialectes si multipliés étaient pour lui l'objet d'une attention plus suivie. Nous croyons pouvoir l'expliquer en disant, que parmi le grand nombre d'ecclésiastiques du midi de la France attirés à Rome par la piété ou l'amour des arts , il en était bien peu qui n'ambitionnassent d'entretenir le célèbre linguiste ; les idiomes vulgaires avaient souvent la préférence, et Mezzofanti encourageait les plus timides; ii aimait quelquefois à prendre l'initiative. Nous pourrions citer ici le nom de plus d'un prêtre voyageur et d'un pèlerin catholique, pour lequel un court entretien avec le Cardinal conserve tout le charme d'un des plus délicieux moments de la vie ; un d'entr'eux, homme d'esprit et de cœur, soldat dévoué de cette milice apostolique dont les prêtres sous le nom de Pères de la miséricorde évangélisent la France, a droit à un souvenir particulier; il avait été déposer son hommage de piété filiale aux pieds de Pie IX au milieu des vives allégresses de l'Église. Il fut présenté au cardinal polyglotte. Le prêtre français s'incline, baise l'anneau , et adresse au cardinal ces paroles en langue romane :
Eminenço ,
<( Yo nou bous parlaréy pas lati dins lou païs de Ciceroun ; yo nou gaousayoy pas bous parla grec ; aco
sayo inexpaousaà resebre may d'uno lilcbou que bous n'aourias pas lou temps de me fa.
« Yo preféri dounc , bous parla lou lengatche de ma mayre , yo bous exprimaré millou lous sentimens d'admiratiou et de proufound respet dount yo soun pénétrât per bostro Eminenço, et dount yo la prégui de boulé pla recebre i'oumatche. »
Nous traduisons ici ces paroles :
Eminence ,
a Je ne vous parlerai pas latin dans la ville de Cicéron; je n'oserais vous parler grec, car je m'exposerais à recevoir plus d'une leçon que vous n'auriez pas le temps de me donner.
« Je préfère donc vous parler le langage de ma mère, je vous exprimerai mieux les sentiments d'admiration et de profond respect dont je suis pénétré pour votre Eminence, et dont je la prie de vouloir bien recevoir l'hommage. »
Ces paroles prononcées avec cette modeste assurance qu'inspirait la bonté si connue du Cardinal, fixèrent son attention; il parassait impatient de répondre.
« Vous n'êtes point de Toulouse, M. l'abbé, lui dit Mezzofanti , encore moins provençal , mais vous n'êtes pas né bien loin de cette ville. » Le prêtre français, dont la bienveillante amitié nous est précieuse , et qui adressait ces mots heureux dictés par le cœur au sa-
vant Cardinal , est né à Montauban , et il lui parlait dans toute sa pureté le dialecte de cette ville. L'entretien se prolongea , le Cardinal lui parla ensuite divers dialectes Romans, entr'autres le provençal, qu'il estimait un des plus riches et des plus variés.
Nous laissons ici à nos lecteurs le soin d'apprécier ce qu'il fallait de sagacité au Cardinal pour reconnaître et distinguer les dialectes de la langue romane , dont les différences sont quelquefois peu tranchées et devaient, ce semble, être à peine sensibles pour un italien qui n'avait jamais quitté sa patrie.
Le Cardinal connaissait tous les divers dialectes parlés dans le sud-ouest de la France. Il faut en dire autant de la plupart des patois de nos divers départements. Les ecclésiastiques de la Bretagne parlaient avec lui le bas-breton. «Un jour, dit l'Auteur des Trois Romes(l), le Cardinal demandait à un de nos amis de quelle province de France il était; de la Bourgogne, répondit-il; ah ! vous avez deux patois bourguignons, lequel parlezvous? je connais le patois de la Basse-Bourgogne ; et le Cardinal se met à lui parler le bas- bourguignon avec une facilité à rendre jaloux tous les vignerons de Nuils et de Beaune.... » Ces exemples se sont bien fréquemment renouvelés pendant les dix dernières années de la vie du linguiste. Les étrangers le quittaient toujours avec
(1) Tom. 11.
regret ; ils étaient heureux d'obtenir de lui quelque souvenir; aussi le Cardinal avait-il constamment à sa disposition une ample provision de petites images représentant des sujets religieux : Maria Sanctissima : Maria Âddolorata : Jesu Sacramentato , etc., sur lesquelles il se
plaisait à écrire quelques pieuses devises; il les leur donnait; ceux-ci étaient fiers de les recevoir de ses mains, se promettant bien de les garder précieusement.
Nous ne devons pas oublier ici une des dernières circonstances de la vie de l'illustre Cardinal , où il fut appelé à donner encore un nouvel exemple de son érudition linguistique.
A l'avènement de Pie IX au trône pontifical, l'aurore de ce règne mémorable avait brillé aux yeux des nations plongées dans les ténèbres de l'erreur ; leurs monarques envoyaient leurs félicitations et leurs hommages au nouveau souverain de Rome, et un ambassadeur ottoman arriva des rives du Bosphore dans la capitale catholique, pour offrir au nouveau chef de l'Eglise l'expression des sentiments et les vœux de l'Empereur son maître. Les portes du palais apostolique s'ouvrirent devant l'Envoyé du Grand Seigneur ; on sait l'affabilité et les grâces de Pie IX , et les témoignages de la munificence pontificale donnés à l'ambassadeur; plusieurs audiences lui furent accordées, le cardinal Mezzofanti servit toujours d'interprète au Pontife de Rome et au noble étranger.
Kekib Effendh ambassadeur turc, resta vingt-cinq jours
dans la capitale des états de l'Eglise; il était logé Via due macelli, avec sa suite; il fit trois visites au cardinal Mezzofanli , qui les lui rendit ; il n'y eut rien d'officiel dans leur entretien, où fut déployée de part et d'autre l'étiquette turque et la haute courtoisie romaine, tempérée par la douce affabilité du polyglotte. L'Ambassadeur fut émerveillé de lui entendre parler sa langue avec autant de perfection ; mais sa surprise fut plus grande encore, lorsqu'il l'entendit parler divers dialectes turcs des provinces les plus éloignées de l'empire; cette surprise ne connut plus de bornes, elle se traduisit par des élans d'admiration tout-à fait compromettants pour la gravité ottomane, lorsque le Cardinal voulut dans sa bonté moduler devant l'Ambassadeur quelques couplets en dialecte ottoman , que répètent les classes les plus modestes à Conslantinople. Kekib Effendi témoigna toute sa profonde gratitude et sa respectueuse admiration pour le cardinal polyglotte, avec lequel il eut été si heureux , disait-il , de voyager et de revenir dans la capitale de l'empire.
RÉVOLUTION ROMAINE *, DÉPART DE PIE IX POUR GAETE ; AFFLICTION DU CARDINAL. — SA MALADIE; SA MORT. — SES FUNÉRAILLES; REFUS DES HONNEURS QUE LA RÉPUBLIQUE VEUT RENDRE A SA MÉ- MOIRE. — SA SÉPULTURE A L'ÉGLISE DE SAINT ONUPHRE. — INS- CRIPTIONS DIVERSES.
Nous touchons aux premières calamités politiques du règne de Pie IX , et aux dernières années du Cardinal. L'histoire a déjà recueilli toutes les péripéties de ce grand drame, où l'impiété, l'hérésie et l'esprit de révolte s'étaient divisé les rôles pouf arriver au même but, la destruction de la foi, par le renversement de l'autorité temporelle du pontife Romain. Cette autorité si vénérable ne parut jamais plus menacée que dans ces jours de triste souvenir, où, au milieu de la consternation générale, la révolution se préparait de nouveaux trophées dans la métropole catholique; le Vicaire de Jésus-Christ, abreuvé d'outrages et poursuivi par la violence, se vit forcé de demander à l'exil l'indépendance de son autorité et la sûreté de sa personne sacrée.
De vives et légitimes appréhensions étaient venues apporter le trouble dans celte vie d'études et de calme qu'avait menée le Cardinal ; comme sujet fidèle , comme prince de l'Eglise, il s'était associé à toutes les douleurs de son auguste chef; les excès des révolutionnaires, leurs attentats contre l'Eglise romaine, objet de son culte et de son pieux dévoûment, avaient brisé son âme ;
il avait suivi, de son amour et de son indéfectible fidélité l'auguste exilé de Gaôte; le sacré Collège était dispersé ; resté à Rome devenue ingrate , il n'avait point courbé sa tête devant l'émeute qu'il ne craignit jamais; il quittait souvent ses livres pour se réfugier dans la prière. Cependant ses jours s'écoulaient dans de douloureuses incertitudes et d'ineffables tristesses.
Les événements à jamais déplorables dont la capitale du monde chrétien venait d'être le théâtre, avaient réagi sur cette existence fatiguée par de longs travaux d'esprit , et ses forces allaient chaque jour en faiblissant malgré l'intégrité des organes. L'année 1849 s'ouvrait sous les plus tristes auspices; le Cardinal ne sortait plus de ses appartements : à grand peine, il pouvait célébrer les saints mystères dans sa chapelle. Au mois de février une pleurésie aiguë se déclara, son état inspira de vives craintes; des soins éclairés conjurèrent le danger, mais ils ne purent en écarter les suites funestes; un rayon d'espérance vint, vers la fin de ce mois, réjouir ses amis; le vénérable malade conservait peu d'espoir, il avait le secret de Dieu qui allait bientôt appeler à lui cette âme si pure et cette intelligence élevée.
La plus belle page de la vie d'un prêtre, est le récit de sa mort; nous allons donc mettre sous les yeux de nos lecteurs la plus belle page de la vie du Cardinal ; nous n'avons plus ici à considérer le savant , mais bien le prêtre plus habile encore dans la science qui fait les saints.
A l'extrême fin du mois de février l'état du vénérable Cardinal empira , les suites de sa pleurésie se compliquèrent d'une gastrite nerveuse; comme sa vive intelligence ne l'abandonna jamais , il comprit la gravité de son état , et dès lors il se prépara à la mort qui lui paraissait prochaine. Il avait été toute sa vie pieusement dévot à saint Joseph son patron; dans ses moments suprêmes il devait l'invoquer à double titre, car ce saint patriarche est honoré comme le patron de la bonne mort. Le Cardinal commença une neu vaine en son honneur, assisté de son chapelain il en récitait tous les jours les prières ; ces exercices de piété n'étaient interrompus que par de pieuses lectures qu'on lui faisait, auxquelles, quand ses forces le lui permettaient, il ajoutait lui-même quelques réflexions pleines de sentiment qui portaient l'édification dans les âmes pieusement émues des prêtres, des amis, de ses neveux et de sa nièce, qui entouraient sa couche. Cette dernière lui a prodigué les soins les plus intelligents , devinant quelquefois la pensée du pieux malade, auquel le docteur Azzocchi prodiguait aussi avec dévouement les soins de son art. Au milieu de ses souffrances son cœur battait pour cette Eglise romaine veuve de son pontife ; on l'entendait souvent répéter ces paroles : Mio Dto, abbiate pietà délia Chiesa ! preghiamoper lei ! Dio mio , abbiate pietà di me ! Il fixa le jour où il voulut recevoir le Saint- Viatique, et l'Extrême-Onction ; il se prépara à la réception de ces sacrements par un renouvellement de ferveur, et les élans d'une piété
vive. Ce lui le curé des saints Apôtres, le Père Antoine Ligi (1), Religieux conventuel, qui , assisté de plusieurs ecclésiastiques, des chapelains du cardinal, du Père .Proja son confesseur, aujourd'hui vice-sacriste (2), et de l'abbé Marcelli son maître de chambre, administra à Péminent Prélat les derniers sacrements de l'Eglise. L'édification fut profonde , et l'émotion bien vive : la foi du prêtre rayonnait sur la figure du vénérable malade ; son âme se repliait sur elle-même, grâce à son dédain pour les choses d'ici-bas, et au milieu de ses douleurs du moment et de ses appréhensions d'avenir, plus prompte, plus légère dans son vol vers les régions éternelles , elle se livrait avec ravissement à la contemplation de ces hauteurs célestes , où l'on ne connaît ni tempêtes , ni ruines. Un mystérieux recueillement succéda à l'émouvante cérémonie; un doux repos vint s'emparer des sens du Cardinal.
La faiblesse allait croissant, on l'entendait avec peine répondre aux litanies de la bonne mort; quand ses forces ou sa mémoire venaient à le trahir au milieu d'une trop longue prière, il disait ces mots : ÈBasth, terminiamo per
( I) La confiance de Pie IX a appelé aux importantes fonctions de vicegérant de Rome le digne pasteur de la paroisse des SS. Apôtres , qui les remplit aujourd'hui avec autant d'habileté que de prudence. Mgr Ligi est archevêque d'Iconie in partibus.
(2) C'est un emploi important à Rome que celui du Sacristain du Pape, qu'on y appelle Monsignor Sacrista ; il est toujours archevêque de Porphyre et pris dans l'ordre des Ermites de S. Augustin. Ce prélat attache à ses fonctions divers ecclésiastiques qui ont le titre de vicc-satriste.
wiGloria Patri. Il avait fait commencer une seconde neuvaine en l'honneur de S. Joseph ; mais il ne devait la terminer que dans le ciel, où il était appelé à fêter son saint patron. Les trois derniers jours de sa maladie , il priait de cœur , et les mouvements de son âme se peignaient sur sa figure dont la maladie n'avait point altéré les traits. Le 15 mars 1849 devait être le jour suprême; on récitait autour de lui les prières des mourants; sa parole quoique bien faible se détachait quelquefois trèsnettement; on recueillait de ses lèvres de touchantes aspirations vers Dieu. Dans la nuit du 15 mars, des symptômes précurseurs de la mort se manifestèrent ; on l'entendit répéter plusieurs fois ces mots : AnAiamo, Andiamo , preslô in Paradiso; son intelligence semblait errer à travers les ombres de la mort, sans se détacher du souverain bien. La nature était épuisée; un peu après minuit , il articulait à peine un acte d'amour de Dieu, et son âme s'échappait de son corps , il la remettait aux mains de son créateur. Ainsi s'éteignit cette vive intelligence. Le Cardinal était né, comme on l'a vu , en septembre 1774, il a donc vécu 75 ans moins 6 mois.
Le malheur des temps ne permit pas au clergé de la paroisse des Saints Apôtres et à la famille du Cardinal de rendre à l'illustre défunt les honneurs qui lui étaient dus; son corps ne fut point exposé sur le lit funèbre dressé dans la salle du trône des palais cardinalices , où on élève des autels pour la célébration des saints mystères.
Dans la soirée du second jour qui suivit la mort du Cardinal , ses restes mortels furent transportés au milieu d'un cortège mezzo privalo , à l'église de saint Onuphre, dont l'illustre défunt était titulaire. La voiture qui portait le corps était précédée et suivie de domestiques à la livrée du cardinal, qui avaient à la main des torches; trois voitures de deuil suivaient. Elles étaient occupées par des chapelains, des camériers, le doyen, et les serviteurs du prélat décédé ; ce cortège , si modeste partout et surtout à Rome , se rendit à saint Onuphre par le chemin le plus direct; on craignait l'émeute, qui n'a pas toujours respecté les morts les plus illustres.
Ces craintes étaient, disons-le, exagérées ; dans la matinée qui précéda les funérailles du Cardinal, le bolonais Gherardi , homme assez inoffensif, ministre de l'instruction publique de par la révolution romaine, et qui professait une respectueuse estime pour le Cardinal, se présenta au palais Valentini , et proposa à la nièce du prélat, Mlle Minarelli, une dépulation déjeunes gens de l'université qui s'offrait spontanément pour faire partie du convoi, ainsi que des détachements de la garde nationale pour l'escorter; on refusa poliment, et on répondit que l'on se conformait strictement aux volontés de l'oncle à jamais regrettable que I on venait de perdre... La révolution, au milieu de ses excès , se respectait encore assez pour rendre ce modeste hommage à la mémoire de l'illustre Cardinal ; mais elle n'avait pas encore atteint l'apogée de ses hauts faits. Disons, pour
être justes, que les hommes qui exerçaient à Rome un pouvoir sacrilégement usurpé n'avaient point osé troubler la profonde et douloureuse solitude de l'éminent prélat; seul de tous les membres du sacré collège , il continua de jouir du revenu attaché à ses fonctions; la République Romaine respecta son Piato Cardinalizio (1), seule ressource du Cardinal , né absolument sans fortune.
Les Religieux de S 1 Onuphre reçurent le précieux dépôt, ils Tout placé à côlé des ossements du Tasse (2) ; le linguiste repose non loin du grand poète. Le prélat président de la fabrique de S 1 Pierre présida aux cérémonies funèbres.
Dans la bière où sont déposés les restes du Cardinal, renfermée elle-même dans deux autres bières, dont
(1) On appelle ainsi l'allocation annuelle de 4000 écus romains (33600 f.) donnée par la Chambre Apostolique aux cardinaux italiens. II est d'usage que les cardinaux- princes ne profitent point de cette allocation ; ils la laissent à la disposition de la Chambre Apostolique.
(2) On n'ignore pas que c'est après sa sortie des prisons de Ferrare que le Tasse, en 1595, acheva et sa vie et ses mystérieuses douleurs au couvent de S. Onuphre, placé sur le mont Janicule, dans une des plus admirables positions de Rome ; le poète a doté de l'immortalité de son nom l'humble couvent des Hieronimîtes où il mourut. Son corps fut déposé dans la première chapelle à gauche en entrant dans l'église; sur une simple pierre tumulaire on grava ces mots qui en disent assez :
Touqoati Tassi ossa.
Depuis longtemps on travaille dans celte même église à élever un somptueux monument à la mémoire du grand poète. C'est le chevalier Fabris, directeur des musées pontificaux , qui dirige les travaux du mausolée.
lune en plomb , on a placé un tube de fer blanc où se trouve un parchemin sur lequel on lit l'inscription suivante, due à Monseigneur Gabriel Laureani (1) :
CORPUS CONDITUM JOSEPH I MEZZOFANT1 S. R. E. PRESRYTERI