‹ Esquisse physique des Iles Spitzbergen et du pole arctiqueChapitre 2 sur 7 · DES · texte numérisé non relu

DES

Deux grands faits, les plus considérables de l'histoire des découvertes géographiques : d'une part, l'audacieuse traversée de Colomb , le voyage de Vasco da Gama dans l'Inde, par le cap de Bonne-Espérance, de l'autre, ouvrirent au xv e siècle une ère nouvelle à l'activité de l'Europe. Tout l'art nautique se transforma en quelques instants. Les intérêts du commerce chez les peuples, chez les souverains la soif des conquêtes produisirent un mouvement d'expansion inouï. Aussi quel entraînement et quel enthousiasme! Il y avait des continents à asservir, et des richesses immenses à exploiter; la gloire ajoutait son attrait à l'ivresse de la fortune et des conquêtes. Un tel concours de circonstances suffit pour porter à son plus haut degré l'émulation des puissances maritimes : on vit presque en même temps Magellan tracer le premier itinéraire autour du monde, la France s'établir au Canada et en Louisiane, l'Angleterre préluder à son empire colonial par l'exploration du globe entier; et un roi d'Espagne se vanter que le soleil ne se couchait jamais dans ses États. L'espace semblait sans limites.

Cependant la recherche des terres nouvelles ne fixa pas seule l'attention des navigateurs; ce qu'il leur fallait surtout, c'était des voies faciles, brèves pour le commerce et l'échange des produits. Les Anglais s'efforcèrent avec ardeur de trouver un passage aux Indes par le nord de l'Amérique, sans y réussir. Affranchis du joug espagnol, les Hollandais se proposèrent le même but, mais en prenant la direction du nord-est. Une première flottille, équipée parles Provinces-Unies, doubla le cap Nord en 1594, et vit l'île de Waïgats couverte de fleurs et de verdure. Elle s'avança à 40 lieues dans le bras de mer qui sépare la Nouvelle- Zemble de la Russie; les glaces l'arrêtèrent, mais i) lui sembla que la terre se prolongeait vers le sud-est; elle revint persuadée d'avoir découvert le passage cherché. Ces illusions engagèrent les États généraux à armer de nouveaux vaisseaux, qui ne parvinrent pas au point atteint la précédente année. Le passage à franchir était bien autrement difficile que celui du cap des Tempêtes de Gama. D'épais brouillards, le froid, une nuit persistante pendant des mois entiers, des glaçons flottants, hauts comme des montagnes opposent dans ces mers des obstacles presque insurmontables à la marche des navires. On ne se découragea pas néanmoins en Hollande, la commune d'Amsterdam confia à Willem Barentz et à Corneliss, le soin d'une nouvelle tentative. Ils partirent du Texel le 8 mai 1596. Après vingt jours de navigation, Barentz découvrit une terre désolée, c'était l'île de l'Ours, appelée Chérie par l'anglais Steven Benett; puis allant au nord, il trouva une île beaucoup plus grande dont il fit le tour. Cette grande terre avait des côtes élevées couvertes de neiges, hérissées de montagnes, aux sommets aigus, d'où son

uigitized

nom de Spitzbergen. L'hiver vint, des différends éclatèrent entre les chefs de l'expédition. Barentz se dirigea au nord-est, passa six mois à la Nouvelle-Zemble pour mourir au retour de la belle saison, avec l'illusion d'avoir découvert le passage désiré, et d'avoir ouvert une voie nouvelle au commerce de sa patrie.

Une voie nouvelle était trouvée en effet, voie féconde, où des flottes entières se précipitèrent sur la trace des aventureuses galiotes de Barentz. Sa découverte pourtant n'était pas celle d'une voie plus brève pour le commerce du Levant; mais les matelots bollandais avaient vu dans les parages des Spitzbergen, de grands cétacés en nombre immense, dont lâchasse serait une source de richesses d'apparence inépuisable. Pendant deux siècles les baleiniers y vinrent en foule. Les placers aurifères de la Californie, les mines australiennes ont seuls provoqué de nos jours un mouvement comparable à celui de ces pêcheries du Nord. On y allait chaque printemps, des villages improvisés, construits en planches, s'élevaient comme sous le coup d'une baguette magique, bruyants et actifs, pleins d'animation et de vie. Toutefois, si nombreuses que fussent les courses des baleiniers, elles profitèrent peu à la science. Mus seulement par des préoccupations mercantiles, les marins de cette époque nous apprennent peu de la nature des mers arctiques, et c'est à peine si parmi eux deux hommes ont attaché leur nom à des œuvres d'un intérêt durable: je veux parler de Scoresby et de Martens.

Frédéric Martens, de Hambourg, chassa la baleine fur les côtes nord-est de la Nouvelle-Frise, et débarqua a la baie Magdalena et sur divers points du détroit de Hinlopen. La relation de son voyage publiée au re-

tour, renferme sur la zone des Spitzbergen des observations très-précises. H traite de la mer, de la glace, de l'air, des plantes, des animaux, et donne des détails pleins d'intérêt sur les mœurs et la pêche des grands cétacés de ces mers. Ses observations furent le digne prélude des travaux de l'anglais Scoresby f qui surpassent en étendue, en variété, en précision, tout ce qu'on a écrit jusqu'au rommencement de ce siècle, sur la physique du pôle. Dix-sept voyages entrepris aux Spitzbergen, permirent à cet observateur intelligent de tracer un tableau complet des phénomènes dont ces iles sont le théâtre*, son livre demeura le point de départ de toute recherche scientifique dans les régions polaires. Les successeurs de Scoresby le tiennent en haute estime et, comme dit l'un d'eux, pour se faire une idée juste de sa sagacité et de son exactitude, il faut avoir revu ce qu'il a vu et contrôlé ce qu'il a décrit. D'autres explorateurs ont pu obtenir depuis des résultats plus nombreux ou plus exacts, mais ces résultats dérivent moins de leurs qualités personnelles, que du perfectionnement des instruments et des méthodes scientifiques.

Longtemps avant le voyage de Scoresby, en 1772, Phipps avait essayé d'atteindre le pôle en compagnie du physicien Irwing. Cerné par les glaces, son navire ne dépassa pas la latitude des Spitzbergen; mais il toucha plusieurs points de ce groupe. Ce voyage fut la première exploration purement scientifique de la zone polaire ; ce fut la première aussi où l'on fit des observations météorologiques régulières, et Irwing détermina la température de la mer à diverses profondeurs. A cinquante ans d'intervalle, le général Sabine reprit les mêmes observations, et y ajouta des expériences im-

portantes pour la détermination de la figure et de la densité de la terre.

Jusqu'à cette époque, tous les marins avaient rencontré au nord des Spitzbergen une barrière de glace puissante, compacte, d'apparence impénétrable : on en conclut prématurément qu'elle formait une croûte solide, continue, allant au pôle. La conjecture était séduisante, elle fixa l'attention d'Edouard Parry, qui résolut de la vérifier. Ce hardi marin, aguerri par plusieurs campagnes dans le nord, à l'île Melville et dans le canal du Prince-Régent, résolut d'aller au pôle sur la glace à l'aide de traîneaux. Il partit sur YHécla le 17 mars 1827, atteignit en quarante-sept jours la pointe d'Hacluyt, entra dans la baie Magdalena, puis dans celle de Treurenberg, sur la côte septentrionale des Spitzbergen. Là, Parry laissa son vaisseau à l'ancre pour s'avancer sur la banquise polaire avec des embarcations et des traîneaux. Cependant après un mois de fatigue et de peines inouïes, il n'avait pas dépassé 82* 44' de latitude, le point le plus proche du pôle qu'on ait atteint jusqu'à présent. Parry pensait trouver une glace unie; elle fut au contraire hérissée de pointes, crevassée, inégale, et de plus dérivait vers le sud pendant qu'on allait au nord. Le fait d'une banquise flottante se dirigeant vers le midi, détruisait l'hypothèse d'une calotte glacée continue, mais elle ouvrait la voie à une théorie non moins intéressante, celle d'une mer polaire libre de glace, annoncée par Kane, et que M. Auguste Petermann défend avec succès en ce moment même.

Après avoir échoué dans sa tentative d'atteindre le pôle, Parry visita les îles septentrionales du groupe des Spitzbergen. La même année, un géologue danois,

M. Keilhau, vint étudier avec MM. Éverest et de Lo» wenhigh, la constitution géologique ; la Terre des États au sud du même archipel, et l'intéressant labyrinthe des Mille Iles. Ces voyages furent suivis par la double excursion de la commission scientiûque française, composée de MM. Bravais, Martins, Lotlin, Marmier, Gaymard. La corvette la Recherche, qui portait la mission commandée par le capitaine Favre, entra le 24 juillet 1838 dans le Bell-Sound, situé par 77° 30' de latitude nord. L'année suivante, elle choisit pour ses études la baie Magdalena, sur la côte septentrionale. On était en été, le jour continuel qui règne en cette saison doublait le temps de travail des membres de la mission, dont les résultats sont recueillis dans le grand ouvrage publié sous le patronage du ministère de la marine (1). Toutes les branches de l'histoire naturelle et de la physique du globe en profitèrent. Citons notamment une triple série d'observations météorologiques horaires faites, deux au niveau de la mer, dans la baie Magdalena et le Bell-Sound, l'autre au Slaadberg, à 564 mètres d'altitude.

La plupart des expéditions scientifiques qui touchèrent aux Spi tzbergen , ont eu pour mobi le l'accès d u pôle ; c'est là aussi le but essentiel des études de M. Otto Torell. Ce savant a publié au retour d'une première visite de la côte occidentale du golfe de Horn (Horn sound) et à l'île Amsterdam, faite en société du professeur Nordenskiôld et de M. Quennersstedt, un travail sur a les mollusques des Spitzbergen, avec des considérations générales sur la nature et l'ancienne extension de la zone glaciale. » Écrit en suédois, cet ouvrage re-

(1) Voyage eu Scandinavie, en Laponie et au Spitzberg de la corvette La llecherchc, 16 vol. i» 8». Paris, 1846. Arthus Bertrand.

marquable à bien de titres, resta néanmoins peu connu. Sur les vives instances de M. Torell, l'académie des sciences de Stockholm se décida à faire les frais d'une exploration plus complète de l'archipel des Spitzbergen, et la Commission qu'elle y envoya en mai 1861, devait essayer d'atteindre le pôle. L'expédition disposait de deux petits bâtiments, VAeolus et la Magdalena, et se composait d'hommes éprouvés. Le professeur Nordenskiôld et M. Blomstrand devaient s'occuper de minéralogie ; MM. Malmgren et von Goes de botanique; MM. Smittetvon Yien,de recherches zoologiques; le docteur Dunér et M. Karl Chydenius, d'astronomie et de physique. C'est l'œuvre scientifique la plus importante entreprise par la Suède depuis un siècle. Si la commission n'a pas pu atteindre le pôle en traîneau, comme du reste l'échec patent de Parry le faisait prévoir, elle n'en a pas moins obtenu des résultats considérables. Mon désir serait de tracer, à l'aide de ces travaux comparés aux explorations antérieures, sinon le tableau complet, du moins une esquisse de la nature physique, d'une des plus intéressantes parties de notre crlobe. Bien des faits restent dans l'ombre, mais les lacunesmême de cette étude pourront servir à montrer la valeur des résultats obtenus; une seule observation bien appréciée est pour la science un progrès ; tandis que des théories ingénieuses, séduisantes, accueillies avec enthousiasme, mais insuffisamment approfondies, sont souvent des par en arrière.

Coup iïœil général sur le groupe des Spitzbergen.

Que sont les Spitzbergen? Un archipel, un groupe d'îles rocheuses perdues dans les glaces du nord. Leur nom vient des cimes aiguës qui hérissaient certains points du littoral de la grande tle lors de sa découverte en 1596. Celle-ci est séparée par le canal de Walter- Thymen de la Terre des Etats, au sud; de la Terre du Nord-Est, par le détroit de Hinlopen, passage sombre et inaccessible comme la mer ténébreuse dont parle Hérodote. Accidentée, irrégulière, la mer y creuse des découpures profondes. Les cartes ne figurent ces côtes que par fragments, souvent même par des lignes hypothétiques; une reconnaissance attentive y ferait voir sans doute des coupures plus nombreuses. Absence d'habitations humaines, des neiges, des glaciers, des falaises arides que rien n'anime, quelques cabanes abandonnées sur les plages du nord au milieu d'une nature morte, tel est l'aspect habituel des Spitzbergen.

Le navigateur qui vient des côtes de Laponie ou de Chérie rencontre d'abord l'île allongée de l'Espérance, puis, à un court intervalle, le labyrinthe des Mille-Iles, immense écueiî rocheux émergeant sur un espace triangulaire aux abords de la Terre des États. Un large golfe avance vers le nord entre cette île et les terres de l'ouest jusqu'au delà du 80* parallèle; ses rivages sont mal connus. Sur la côte occidentale de la grande- terre, on trouve des découpures également considérables, ce sont surtout le Horn-Sound, le Bell-Sound (golfe de la Cloche) et l'icesound qui fournissent de bons mouil-

lages. Le pays est généralement montagneux, mais ses plus hauts sommets ne dépassent pas 1,200 à 1,500 mètres; leurs flancs escarpés et nus émergeant de la mer, suivant des lignes verticales , les font paraître plus grands que nature. Des gorges profondes et une multitude de vallées aux parois abruptes, les plus grandes remplies par des glaciers qui s'avancent jusqu'à la mer festonnent les montagnes du littoral. Quand les montagnes ne sortent pas des eaux d'une manière subite, une lisière de terre basse les en sépare. Un étroit canal passe entre cette côte et l'île du Prince- Charles, dont une chaîne allongée occupe le milieu où Phipps a mesuré plusieurs hauteurs de 1,500 mètres. Les découpures de la côte semblent profondes; la sonde ne touche le fond qu'à 150 brasses dans les baies de la Cloche et des Glaces (Icesound), à 70 brasses dans la mer ouverte. Du Hornsound, à la baie Magdalena, le fond de la mer est partout formé de blocs charriés par les glaciers, de vraies moraines sous-marines couvertes de zoophytes. Souvent ces accumulations de blocs pierreux s'élèvent jusqu'à la surface des eaux à une distance de 12 kilomètres de la plage -, les baleiniers les appellent Bancs des phoques.

Vers le nord les côtes s'abaissent sur de grandes étendues; nous notons là les baies Large et Liefde, près la Torre des Rennes, parmi ses accidents les plus considérables. Continuant à suivre le littoral, on rencontre ensuite le détroit de Hinlopen qui sépare la Nouvelle-Frise de la Terre du Nord-Est. Des tourmentes, des courants violents agitent ce canal traversé une première fois par Barentz et par Hemskerke (1);

(1) Voyez la relation de Barents dans l'intéressante collection des Voyageun anciens et modernes de M. Édouard Cbarton. 1857, t. IV, p» in.

ses glaces se dégagent rarement, et la navigation y est plus difficile que dans toute autre partie des mers environnantes. Les chasseurs de phoques norvégiens visitent peu ces parages. En septembre 1861, pendant le séjour de la commission suédoise, un vieux pilote . de Hammerfest essaya de franchir le détroit; mais des glaces flottantes impénétrables l'arrêtèrent dans la partie méridionale du canal, à une époque où aucune glace n'était perceptible en mer au nord des Spitzbergen.

Nulle part, dans toute l'étendue de l'archipel, la nature arctique ne se déploie avec autant de magnificence qu'au nord du canal de Hinlopen dont MM. Chydenius et Nordenskiôld ont fait l'objet de leurs principales investigations. Le canal dirigé du nord ouest au sud-est, plus large au midi que du côté de la mer Glaciale, forme vers le milieu de son parcours deux golfes allongés qui s'avancent, l'un, celui de Wahlenberg, dans la Terre du Nord-Est; l'autre, la baie de Lomme, dans la Nouvelle-Frise. Au sud de ces deux golfes, le détroit passe entre des escarpements imposants à parois verticales formés d'hypérite et de calcaire. Les calcaires sont gris et blancs, une bande noire d'hypérite les recouvre parfois, interrompue par de puissants glaciers qui descendent dans la mer par les gorges béantes. Arrêtonsnous un instant à ces formations.

Deux sommets fixent immédiatement l'attention lorsqu'on arrive au milieu du canal de Hinlopen : ce sont le mont Lovén à l'ouest et la montagne Angelin sur la rive opposée. Tous deux offrent une grande quantité de pétrifications ; ils sont formés de couches de grès et de calcaires horizontales recouvertes par les strates d'une couche noirâtre avec des lambeaux de calcaire pareil à celui de la base. Le plateau du mont Lovén a

une altitude moyenne de 500 à 600 mètres, et son plus haut sommet s'élève, suivant une estime de Chydenius, à 860 mètres au-dessus du niveau de la mer. Quant au mont Angelin, il atteint à peine le tiers de cette hauteur. La formation hypéritique s'incline immédiatement au nord du Lovén, pour disparaître dans la mer vers le promontoire de Duym. Entre cette pointe et le cap Fanshave elle constitue une montagne qui se précipite dans la mer d'une hauteur verticale de plus de 300 mètres. La cime de ce rocher colossal est crevassée, déchiqueté-, des colonnes naturelles s'y dressent à une grande élévation, servant d'habitat favori à des nuées de mouettes et de pingouins qui y déposent leurs couvées à l'abri de la dent du renard bleu. En aucun point des Spitzbergen ces oiseaux ne se réunissent en nombre pareil. Ils déposent leurs œufs sur les assises du rocher disposé en gradins, les nids sont placés les uns contre les autres en bandes serrées; sur chacun une couveuse est accroupie, la téte tournée vers la mer, pendant que les mâles en nuées épaisses tourbillonnent dans l'air autour des escarpements, rasent le flot, plongent, s'élèvent au milieu de cris, de bruits, de croassements, de sifflements impossibles à décrire.

Les montagnes de formation hypéritique sont tantôt arrondies, tantôt à parois verticales ; les calcaires ne forment qu'une immense accumulation de blocs éboulés et de difficile accès. Cependant à la limite des glaciers et des escarpements rocheux il y a toujours une voie plus aisée pour gravir ces hauteurs. Toute la zone intérieure a ici l'apparence d'un plateau découpé, seulement dans le voisinage de la mer, par des crevasses ou des erorges par où les glaciers débouchent. Entre Î00 et 300 mètres d'altitude on ne voit point de neiges

persistantes, la fonte débarrasse les plaines, et quelques plantes y végètent vers la fin de l'été. Pour trouver des neiges permanentes, il faut monter à une hauteur de 500 mètres. Chydenius, qui a parcouru la contrée au sud du mont Lovén, la décrit comme un plateau de glace unie couverte de neige, sans sommité rocheuse apparente, mais dominée par des remparts également formés de glace allant du nord au sud.

Au nord des baies de Lomme et de Wahlenberg, les côtés du canal se dépriment et se rapprochent. Elles sont marquées à l'ouest par un glacier continu entre le Hécla-Hook et le cap de Glace-, c'est à peine si cette blanche lisière est interrompue par quelques rochers sombres. La côte orientale montre au regard une falaise calcaire également basse, dénudée et déserte, plus dépourvue de végétation que les roches de granit des Sept-Iles à une latitude plus élevée. De vieilles cartes hollandaises marquent sur ce point une île de forme allongée qu'un étroit canal sépare de la Terre du Nord- Est. Rien n'indique plus l'existence d'un tel canal. Les montagnes calcaires qui forment cette lie supposée s'élèvent suivant une faible pente à une hauteur de 400 à 500 mètres, puis la crête s'incline de nouveau vers une vallée comprise entre les baies de Wahlenberg et de Lady-Franklin. Personne n'a exploré cette vallée; mais Chydenius dit qu'elle est bordée par une ceinture de rochers couverts de glace de 500 à 600 mètres d'altitude, limite du plateau glaciaire qui occupe l'intérieur de cette terre.

La commission scientifique suédoise a reconnu trois grands estuaires dans la partie septentrionale du canal de Hinlopen. Un de ces bras de mer, la baie Murchison, pénètre entre l'Ile, ou mieux la presqu'île de

Pierre — Stora Sten ô des cartes suédoises — de Ja Terre du Nord-Est; il n'est séparé de la baie de Lady- Franklin que par un isthme bas. Au fond de l'estuaire on remarque un triple promontoire. Le bord septentrional de l'estuaire est élevé et montagneux ; au sud la côte est basse, de formation calcaire, et les blocs éboulés, qui donnent un si lugubre aspect à la Terre du Nord-Est, y reparaissent. Vers le milieu du détroit, la baie de Wahlenberg s'ouvre ceinte sur son bord méridional par des montagnes escarpées, de même nature que le Lovén ; au nord la plage est couverte de glaciers qui, au lieu de s'affaisser dans la mer, suivant une tranche verticale, sont déchiquetés en pointes coniques. Deux grands rochers émergent des flots, l'un à l'entrée, l'autre au fond de la baie. Ce dernier s'appelle l'île d'Hypérite; son nom indique sa nature, et son bord ouest, qui s'enfonce subitement dans la mer, sépare les formations calcaires, toutes différentes du fond de la baie. Encore pris de glace solide le 12 juillet 1861, le bras de mer se trouva tout à fait libre vers la fin de l'été.

La baie de Lomme pénètre dans la Nouvelle-Frise, en face de la baie de Wahlenberg. M. Chydenius a visité dans l'étroit estuaire qui termine la baie le plus remarquable glacier de la contrée, et sur la rive nordouest de la baie il en vit plusieurs autres presque aussi considérables. Ce beau bras de mer est dominé par des escarpements, les uns disposés en assises les unes derrière les autres comme les galeries d'une salle de spectacle, les autres sortant des* eaux comme une muraille à pic. Toutefois une partie de ses rives méridionales forme une région basse couverte de lagunes et de rivières d'origine glaciaire. En 1861, les membres de

ia Commission suédoise s'efforcèrent en vain d'atteindre le canal découvert Tannée précédente par des marins norvégiens, et qui unit le canal de Hinlopen au Stor-Fiord.

Si, sortant du détroit de Hinlopen, on suit le littoral du nord de la Nouvelle-Frise, la baie de Treurenber^ s'ouvre entre le cap Foster et le Verlegen-Hook. Un glacier actuellement rétrogradé occupe l'extrémité de la baie; il rejette devant lui de puissantes moraines limoneuses, et une ceinture de hautes cimes rocheuses l'enveloppe. Le territoire du Verlegen-Hook constitue une terre basse dont la neige disparaît vers le milieu de juillet. En 1827, pendant que Parry essayait d'atteindre le pôle en traîneau, le navire de cet intrépide explorateur mouilla dans ces eaux. C'est là qu'ont été faites la plupart des observations magnétiques de l'expédition : on trouve même encore sur la pointe Crozier les débris du pavillon de Parry, tandis que sur la plage opposée une foule de tombes rappellent l'ancienne présence des baleiniers hollandais. Le petit bâtiment de la Commission suédoise séjourna également vers la mi-juin et se trouva cerné par les glaces comme il l'avait déjà été pendant les deux années précédentes; son équipage, pour consacrer le souvenir de ce triple séjour, éleva une croix sur la colline voisine. Les Suédois nomment ce lieu Àoli-Kors, du nom de la croix.

Sur toute cette côte il y a un nombre de bons ancrages, même pour des bâtiments assez grands. La surface de la baie de Treurenberg reste immobile pendant les fortes tempêtes soulevées dans le détroit par les vents de l'est et du sud; c'est à peine si son calme habituel se trouble quand le vent souffle avec violence du

nord. Par contre, la glace suscite des dangers bien plus graves. Les tempêtes, les courants de la mer environnante poussent et accumulent dans la baie les glaces polaires, il suffit souvent de quelques instants pour la remplir. D'autres fois, lorsqu'elle est libre, les banquises attirées vers le Verlegen-Hook empécbent les navires de se diriger vers l'ouest-, à l'est elle demeure fermée par le canal de Hinlopen, ne se débarrasse de ses glaces qu'à des moments exceptionnels très-rares, et, de plus, d'épais brouillards, des tourmentes violentes y sont en permanence, tellement que la voie fût-elle libre, une embarcation aurait peine à se reconnaître dans ce passage funeste. Suivant les observations de M. Nordenskiôld, on peut jouir à Àoli-Kors d'un temps magnifique pendant des semaines entières, tandis que l'entrée du détroit, à quelques kilomètres de distance, disparaît dans les brouillards, et que la tempête y rugit sans relâcbe. Malgré le calme parfait du ciel, l'horizon est toujours chargé, dans cette direction, de nuages sombres.

Le Hecla-Hook , promontoire qui s'avance dans la mer Glaciale entre le détroit et la baie de Treurenberg, constitue un amas rocheux considérable ; mais son extrémité est formée d'une lisière basse, bourbeuse, avec une végétation chétive issue des débris de quartzite et d'ardoises accumulés par les courants maritimes. On a mesuré à diverses reprises la cime de ce cap. Parry lui assigne une altitude de 600 mètres, la mesure de M. Dûner est un peu moindre. L'accès de la montagne es t aisé par les gorges qui la sillonnent vers le nord , mais elle s'abaisse brusquement du côté de la baie. Ajoutons que sur les deux rives de la baie de Treurenberg existent de fortes masses d'aimant naturel ; cette baie tant

fréquentée n'est donc guère favorable pour des observations magnétiques.

Dans le sud du canal de Hinlopen nous trouvons un groupe d'îles considérables que les Hollandais nomment Waygats du Sud. Quelques- unes de ces îles sont basses^ d'autres figurent des cylindres d'hypérite tronqués, ou mieux des plaines unies d'une hauteur régulière de 30 à 60 mètres, aux bords tellement escarpés qu'on a peine à trouver un sentier pour y grimper seul. La plus grande île du groupe porte un cône rocheux qui la domine d'une centaine de mètres également formée d'hypérite. Le creux et les fentes des rochers du rivage servent de refuge à des colonies de pingouins auxquels le renard bleu des plaines fait une chasse active.

Un autre groupe d'îlots occupe le milieu du détroit et le barre dans le sens de la largeur. Parry leur a imposé le nom d'îles Foster. Elles partagent avec les Waygats du Sud une origine et une nature géologique communes/Elles sont plus petites, plus élevées, plus arrondies, et dans les années où la glace qui les étreint presque toujours se rompt et en interdit l'accès aux renards, elles servent de refuge à l'eider. Lors de la visite faite à ces îles par M. Nordenskiôld, la glace qui les reliait à la Terre du Nord-Est venait à se rompre à peine*, aussi il y trouva seulement quelques vieux nids d'eiders, tandis que ces oiseaux s'étaient abattus en nuées innombrables sur un îlot dégagé de face près du promontoire de Duym.

Dans sa direction vers le nord, le détroit continue à se rétrécir, on n'y rencontre plus que des récifs, quelques écueils de calcaire. Les courants de la mer Glaciale , avant de s'écouler par le canal, heurtent la presqu'île de Pierre. Cette péninsule, comme celle

comprise entre les baies Murchison et de Wahlenberg, est figurée sur les -vieilles cartes hollandaises comme une île distincte. Une partie de la presqu'île est montagneuse, l'autre reste basse et déprimée, avec de nombreuses lagunes d'eau douce ou salée éparses sur un sol stérile. D'énormes masses de glaçons flottants, des mâts rompus, des troncs d'arbres, des écorces, des ossements, des débris de toute nature couvrent la plage. Torell y trouva même la graine d'une liane des Antilles, preuve de l'action du Gulf-Stream sur ce rivage polaire. Rien n'est lugubre comme l'aspect de cette plage déserte.

La mer se maintient ici à une faible profondeur ; les rivages de la baie de Lady-Franklin disparaissent sous les eaux avec une faible pente pour se relever après un intervalle vers l'île Basse. Dans la baie Brandtwein, le sol sous-marin se creuse de nouveau pour former un bel estuaire, le prolongement de la vallée ouverte dans le sens du méridien, au bas du rebord escarpé de l'intérieur delaTerre du Nord-Est. Lapéninsule triangulaire très-montueuse qui se termine au cap Nord, se relie aussi à la grande île par un isthme bas. Cet isthme n'existe pas sur les cartes des baleiniers.

M. Nordenskiôld en attribue l'absence aune reconnaissance trop superficielle du pays parles Hollandais, mais ce fait n'est pas isolé, et nous pensons que l'apparition des terrains qui lient à la Terre du Nord-Est les péninsules échelonnées entre la baie de Wahlenberg et le cap Nord, est plus récente que les cartes des marins de Néerlande, et se rattache au mouvement d'ascension qui anime les contrées du nord de l'Europe. Les beaux travaux de Léopold de Buch ont mis hors de doute le soulèvement graduel de la Scandinavie, et

divers géologues ont constaté un mouvement analogue sur les côtes septentrionales de l'Europe et de l'Asie, malgré la diversité de leurs roches. Nous avons signalé sur plusieurs points des Spitzbergen d'anciennes plages à pente douce, parfois accompagnées de lagunes salines et où l'on trouve jusqu'à une hauteur de 45 mètres, des os de baleine et des coquillages appartenant à des espèces encore vivantes. Suivant la tradition populaire et les renseignements recueillis par les voyageurs, les côtes de Sibérie s'élèvent aussi. On découvre là, au milieu des landes et des collines du littoral, des amas de bois à moitié pourri jetés là parles vogues à une époque ancienne, et situés maintenant à 40 kilomètres de la mer. Enfin, M. Elisée Reclus rapporte dans ses Études sur les oscillations du sol terrestre (1), que l'île de Diomida, reconnue en 1760 par Chalaourof, à l'est du cap Sviatoj, était rattachée au continent, soixante ans plus tard, lors du voyage de de Wrangel.

Un tout petit glacier en communication avec celui qui débouche dans la baie de Lady-Franklin, descend dans l'extrémité sud-est de la baie Brandtwein. Dans les montagnes du cap Hansteen, on remarque des formations plus curieuses, ce sont aussi des glaciers de la forme d'une demi-lentille, — plans convexes en terme d'optique, — descendant le long des crevasses, mais sans communication avec du névé. A la fin de juillet 1861, la baie était encore revêtue de glace solide, et les courants accumulaient à son entrée des banquises flottantes en quantité énorme. Le 15 août, toute cette glace avait disparu, la baie était libre.

(t Revue de» Deux Mondes, du 1" janvier 1865.

L'île Basse, située en avant du cap Hanslecn, prouve une fois de plus le mouvement ascensionnel du sol. Son apparence actuelle est celle d'une plage avec une inclinaison très-faible où sont empâtés des arbres flottés, des débris de navires et des squelettes de baleines. A l'intérieur, il y a de nombreuses lagunes ; le niveau uniforme et plat de l'île est dominé à peine par une colline de quartz. Elle est formée de quartziteet de schistes, l'hypérite prédomine vers le nord, et constitue un sol uni, fendillé en dalles hexagonales. Tout ce site conserve une expression désolée-, les parties humides, le bord des lagunes, les minces ruisseaux par où elles se déversent, sont bordés d'une lisière de mousses parmi lesquelles poussent quelques chétives phanérogames. Des récifs et plusieurs écueils émergent maintenant entre l'île Basse et le cap Hansteen.

Le cap Platen à l'orient, le cap Nord au couchant, tous deux à la même latitude, forment l'extrême limite de la Terre du Nord-Est vers la mer Glaciale. Entre ces deux points, la côte s'infléchit en demi- cercle, mais très-accidentée, découpée par de longs promontoires et des estuaires également profonds. Une masse de gneiss de plus de 300 mètres d'élévation occupe presque tout entière la presqu'île triangulaire dont le cap Nord constitue l'un des angles. La montagne présente sur le bord ouest de la presqu'île une paroi verticale qui, lorsqu'elle se penche légèrement, se recouvre d'énormes rochers éboulés; elle s'arrondit vers la côle orientale, et un de ses sommets, le Pic de Neige, atteint, près de la baie Bird, une altitude de 650 mètres. Parmi les cimes de la côte orientale de la presqu'île, le Grytberg, ou montagne des cuves, mérite une mention spéciale à cause des rochers en forme de

cuves ou d'entonnoirs qui la caractérisent. Un petit glacier à marche rétrograde passe au pied de ce sommet ; c'est le seul de la presqu'île. La presqu'île ellemême se partage en trois segments, découpée comme elle Test par les baies Bird et Beverly des cartes anglaises.

L'aspect intérieur de la Terre du Nord-Est rappelle celui du Groenland. Une couche de glace puissante, immense, la recouvre à perte de vue, interrompue à peine par quelques pointes de faible élévation qui per- * cent de loin en loin. Comme au Groenland, comme sur les côtes du Spitzberg occidental, cette nappe glacée ne touche pas la mer sur tous les points du littoral, les glaciers descendent le long des gouttières ouvertes entre les escarpements dont les côtés du groupe sont généralement formés.

Sur le rivage septentrional de la Terre du Nord-Est, les principaux accidents de la grande baie en hémicycle ouverte entre le cap Nord et le cap Platen, sont représentés par les pointes d'Extreme-Hook, des caps Lindhagen, Irminger, Lovèn et Wrede. Les côtes les plus rapprochées d'Extreme-Hook conservent l'aspect triste si fréquent dans ces parages : une accumulation de pierres, de rochers qui se perd dans les glaces insensiblement. Au cap Irminger, la tristesse du site revêt quelque grandeur, le ciel y conserve ses teintes sombres, mais les montagnes se relèvent et sont plus escarpées, leurs contours à arêtes vives tranchent nettement avec le champ de glace intérieur qui perce à travers les coupures.

Au cap Irminger et au cap Lovèn, les quartzites et les schistes prédominent dans la constitution du sol. Ici encore des débris de toute nature attestent l'action du

Gulf-Stream et l'extension des plages maritimes qui s'opère sur toute l'étendue des Spitzbergen. Les montagnes de la pointe Lovèn descendent lentement vers cette lisière de terres basses à l'ouest, mais à l'est elles sortent des eaux d'une manière subite. Lors de leur excursion, MM. Torell etNordenskiold y érigèrent un monument en pierre, où ils ont déposé un récit succint de leur voyage. Sur les anciennes cartes, les caps Wredeet Platen, situés vers l'est, sont également figurés comme des îles distinctes; c'est du reste l'apparence qu'elles présentent même aujourd'hui quand on les regarde du cap Nord. Des montagnes de 600 mètres qui s'élèvent de ces promontoires se rattachent à la grande île par d'étroites langues de terre formées d'éboulements et de sable»

Toute la côte orientale de la Terre du Nord-Est est inconnue, mais les marins qui ont fait la géographie de cette zone signalent au nord de cette terre une foule d'îles en général fort petites, que nous ne pouvons décrire en détail faute d'espace. Ces petits groupes sont, en parlant du cap Nord : les îles Castrèn, deux cônes de gneiss de 300 à 350 mètres d'élévation; les îles Sabine, trois rochers de gneiss à surface plate, qui émergent entre les caps Irminger et Lindhagen ; l'île de Scoresby, plus étendue que ces dernières, mais basse, étroite; l'île Charles XII et l'île des Trabants, situées toutes deux vers 23° de longi tude est de Paris ; l'île Walden, qui a des rochers granitiques hauts de 150 mètres.

Jusque dans ces dernières années, le groupe des Sept-Iles, situées entre 80° 36' et 80° 40' delatit., étaient les terres connues les plus rapprochées du pôle arctique. Comme son nom l'indique, le groupe comprend sept îlots accompagnés de quelques écueils rocheux.

Trois Je ces îles, toules de gneiss, forment des pyramides tronquées ; ce sont les plus petites et les plus occidentales. Les trois pyramides se ressemblent tellement que le navigateur, en temps de brume, ne les dislingue pas Tune de Fautre; il touche ces masses noires sans savoir laquelle arrête sa course. Nelson a donné là au siècle passé les premières preuves de son courage. L'île la plus méridionale du groupe porte le nom de ce marin illustre; les autres parties du groupe s'appellent îles de Parry, de Martens, de Phipps, de la Petite-Table. Presque toutes sont placées sur une ligne droite allant de la Petite-Table aux montagnes du capPlaten, et quelques-uns de leurs sommets approchent de 600 mètres d'altitude. Les membres de la commission suédoise ne virent plus de neige à une hauteur de 300 mètres ; à 450 mètres, la neige persiste durant l'année entière. Une telle élévation ne favorise pas la croissance des plantes, celle des phanérogames surtout; mais la végétation suffit à la nourriture des rennes qui habitent cesîles, et y acquièrent un fort embonpoint. Dans leur voyage des îles Castren aux Sept- Iles, M. Torell et ses compagnons eurent de la peine à se frayer un passage au milieu des glaçons flottants accumulés autour du groupe en quantité telle, pendant toute la durée de leur séjour, au commencement du mois d'août, qu'on ne pouvait passer en bateau d'une île à l'autre, seulement lorsque par hasard il se produisait dans cette barrière une rupture momentanée. Les glaçons pressaient surtout sur les côtes septentrionales en une masse compacte ; impossible d'y trouver une issue. Quanta la glace solide, on n'en vit qu'à la surface des baies, elle était rongée, mais sans incrustation de glaçons flottants sur aucun point ;

preuve que quand la mer gèle vers l'hiver en ces hautes latitudes, elle est libre de glace flotlante.

En revenant des Sept-lles le 7 août, dit M. Nordenskiôld, les savants suédois trouvèrent des glaçons mouvants en masses tellement serrées qu'il fallut douze heures d' efforts pour les traverser. Se dirigeant ensuite vers Test, les embarcations furent arrêtées par des banquises. 11 fallut attendre à la pointe d'Extréme- Hook des circonstances plus favorables; la glace cependant s'éclaircit assez en quelques jours pour qu'on pût passer à la Terre du Prince Oscar. Là, nouveaux délais. On attendit encore que la mer fût libre près des caps Platen et Wrede-, mais le 15 août les embarcations continuèrent leur marche, et aucun glaçon ne restait plus en vue sur l'Océan Glacial ; seulement par des temps froids la mer se recouvrait d'une légère croûte de glace sans durée. A cette époque toutes les baies des côtes septentrionales étaient dégagées-, si la glace tenait encore sur certains points, elle se trouvait entamée fortement et devait disparaître avant l'hiver. Sur aucun point du littoral de la Terre du Nord-Est, la glace solide ne persiste l'année entière (l).

L'inconnu, a dit un ancien, est réputé magnifique : omne ignotum pro magnifico est» A ce titre aucun point de notre globe n'excite un intérêt égal à celui des pôles. La nature arctique en effet déploie degrands, de beaux spectacles. Nulle part le ciel ne montre une richesse d'étoiles comme celle de ses nuits froides, les aurores boréales y remplacent le jour absent; ses glaciers immenses , quand un premier rayon les frappe , bril-

(1) Voyez Kontjl. HueusKa l'iMijJhp' /1kvd>:u<ien* ihmdHngar. Tome JV, n°7.

lent de mille feux pareils à un écrin superbe. Et cependant ces beautés glacées ne valent pas l'organisation d'une plante $ les aurores de cette zone, ne sont que des lueurs fugitives; les faibles traces de vie, de mouvement qu'on y démêle semblent un accident: l'homme peut y passer, il n'y vit pas. Semblable à ces planètes inconstantes jelées bien loin de leur soleil vers les ténèbres extérieures, le site polaire présente comme traits de sa physionomie le froid, la nuit, l'inanition. Tels sont les Spitzbergen.

Superficie et travaux géodêsiques.

Entre autres attributions, la commission de l'Académie des sciences de Stockholm devait s'assurer de la possibilité de la mesure d'un arc de méridien aux Spitzbergen. Le mauvais temps, les glaces ne permirent pas l'accomplissement de cette opération pendant la durée de son séjour en 1861, mais les astronomes suédois reconnurent néanmoins qu'elle se ferait sans grande difficulté en une saison propice, durant les jours sereins de juin et de juillet, quelquefois même de septembre (1). En 1864, le gouvernement suédois lit les frais d'une nouvelle mission pour l'exploration des parties méridionales des Spitzbergen, confiée à MM. Duner et Nordenskiôld, qui ont consigné les résultats de leurs observations sur une nouvelle carte de l'archipel.

(1) Sur la possibilité d'une mesure d'un arc de méridien aux Spitibcr gen, Annales des Voyage, 1803, tome II, p. 327.

Les anciennes cartes des Spitzbergen sont toutes fort incomplètes. Elles reposent sur les reconnaissances f ailes par les baleiniers depuis plus d'un siècle. Leur figure se ressent beaucoup de l'imperfection des moyens d'observation. Celle publiée par Scoresby à la suite de sa fameuse relation, représente la côte occidentale avec plus de précision, et s'appuie sur des relèvements réels. Si Ton compare ses coordonnées à celles déterminées de 1861 à 1864 par les astronomes suédois, on constate néanmoins des différences de 5 à 6' entre les latitudes, de 40' à 70' entre les longitudes. Quant aux côtes du nord, elles ont été soigneusement relevées pendant les voyages du capitaine Brook en 1807, de Franklin et de Beechey en 1818, de Parry en 1827. Les membres de la commission française du nord n'ont pas longtemps séjourné aux Spitzbergen pendant leurs deux voyages, mais les officiers de La Recherche ont levé avec soin le plan de la baie Magdalena et du Bellsound.

La carte suédoise de MM. Duner et Nordenskiôld repose sur des observations astronomiques faites sur 80 points différents de l'archipel, avec la précision des méthodes géodésiques actuelles. Ces observations, calculées par MM. Lindhagen et Duner, ont été souvent exécutées au milieu de conditions peu favorables; mais les erreurs probables ne semblent pas devoir dépasser 500 mètres outre l'erreur constante. Les longitudes s'appuient sur celle marquée par un mur circulaire sur l'île des Norwégiens, et fixée par Sabine, d'aprèl des culminations lunaires, une éclipse de soleil et une double série de distances lunaires. Par 79° 49' 58" de latitude nord, ce savant obtint la longitude de :

11° 40' 13",8 au moyen des culminations lunaires;

1 T 37' 58", 5 au moyen de l'éclipsé solaire ; 11° 40'54",2 au moyen des distances lunaires ,

D'où l'on déduit la moyenne de 11° 40' 30" de longitude à l'est du méridien de Greenwich. Les observations suédoises ont été faites avec de bons chronomètres, et MM. Chydénius, Duner, Nordenskiôld, ont aussi déterminé plusieurs séries de distances lunaires, mais prises toutes à l'ouest de la lune, de sorte que leur erreur constante n'est pas éliminée. Voici le tableau des latitudes et des longitudes fixées :

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