‹ Esquisse physique des Iles Spitzbergen et du pole arctiqueChapitre 5 sur 7 · LIMITE DE LA VEGETAT · texte numérisé non relu

LIMITE DE LA VEGETAT

ILB M EL VILLE.

Gulo luscus. ...

Mustela ermlnea. . . .

Lutra canadensis. . . .

Herbivores.

Fiber zlbetbicus. . . .

Arvicola xanthognatus.

— pensylvannlcus

— borealls. . . .

! — trimucronatus.

| — hudsoolus . .

Arctomys Parryl. . . .

Cervus tarandus. . . .

Ovlbos moscbatus. . .

La distribution des oiseaux dans la zone arctique suit la progression décroissante observée chez les mammifères terrestres. En Asie, le district de Boganida, qui touche la zone forestière, et le cap de Taimyr situé plus au nord répondent à la région de l'Amérique arctique comprise entre 67 et 73° de latitude dont les espèces ornithologiques ont également beaucoup d'analogie avec celles de l'Europe vers le nord. Sur les confins de la végétation arborescente en Amérique, il y a près du double d'espèces que de eettc ligne au

69* parallèle, et du 69° parallèle au 73° plus du triple que dans les îles Parry. La diminution est la plus forte pour les passereaux qui, au nombre de 20 espèces entre 67 et 68 degrés de latitude, n'en laissent qu'une seule dans la zone polaire, c'est le bruant des neiges. Les autres ordres restent plus nombreux et diminuent d'une manière régulière, à l'exception des rapaces dont on ne trouve de trace aux Spitzbergen et dont une seule espèce, le Strix nyctea, persiste jusque dans les lies Parry. Nous donnons ici la liste des oiseaux de l'Amérique septentrionale comparée avec les espèces qui appartiennent au Groenland et aux Spitzbergen. Un * désigne les espèces communes à l'Europe et à l'Amérique, et le chiffre des latitudes indique les limites de leur distribution en Amérique du sud au nord. Les espèces communes à l'Amérique et au Groenland sont imprimées en italique, celles communes à l'Amérique et aux Spitzbergen, en majuscules.

Rapaces.

Falco peregrinus*, 76* S. — 74" N.; F. gyrfatco*, 5a* — 7a* N. ; F. palumbarius*, 29°— 68° N.; Buteo lagopus*, 35*— 68 N.; Circus cyaneus*, 68* N.; Strix brachyotus*, 25* S. — 68 N. ; S. virginîana, 52* S. — 68 N ; 6'. nyclea*, 31° — 75* N.

Passereaux.

Merula migratoria*, du Mexique à 67" N.; Motacilla alba ; Erythaca arctica, aa° — -68°N. ; Anthus ludovicianus; Sylvia aestiva, 20° — 68" N ; Parus bicolor*, 30*— 70"N. ; Bombycilla garrula, 67* N. ; Alauda atpeslris*, du Mexique au 68° N. ; Plectrophanes tapponica*, aa" — 70° N. : Emberiza. nivalis *, 38"— 75* N. ; Fringilla illiaca, 30° — 68° N.; F. teucophrys, 28" — 68*N. ; F. canescens, 52° — 68* N. ; Corvus corax, 26° — 7a° N. ; Garrulus canadensis, UT — 68" M. ; Scolecophagus ferrugineus, 2a"— 68* N. ; Picus tridactylus*, aO"— 68*N.; Alcedo alcyon, des Antilles au 68* N. ; Hirundo purpurea . 0" S. — 67" N. ; H. rustica*. du

Mexique au 68° N. ; H. riparia*, 25" — 68°N. ; H. Fulva, du Mexique au 67* N. ; Caprimulcus virginianus, 25° —68° N.

GaWriacès.

Tetrao alpinus 55°— 75° N. ; T. albus (subalpinus),/i5 0 — 70° N. ; T. canadensis, UU° — 68° N.

Echas&iers.

Grus americana, du Mexique à 68" N.; Numeniusborealis, 25° S. — 70° N. ; N. hudsonicus, 60° N. ; N. phaeopus* ; Totanus flavipcs, de Cuba à 68° N.; T. chloropygius, de Cuba à 68° N. ; Limosa fedoa, 21°— 68° N. ; L. hudsonica, 38°— 68° N.; Scolopax grisca*, 50° - 70°N. ; Phalaropus policarids*, 75°N.; P. hyperboreus *, 75° N. ; P. glacialis, 70° N. ; Tringa canutus *, 75° N.; T. maritima • , 7û°N. ; T. pusilla, 68" N. ; T. cinclus*, 70° N. ; T. rufescens*, 30°— 70° N. ; Calidris arenaria* ; Strepsilas interpres, 24'— 75"N. ; Charadrius hiaticula* ; Ch. ptuvialis* 25° — 75°N. ; Ch. semipalmatus, 70° N.

Palmipèdes.

Anas clypeata*, du Mexique à 70° N. ; A. strepera*, du Mexique à 68° N. ; A. acuta *, du Mexique à 70" N. ; A. boschas *, du Mexique à 68" N. ; A. crecca*, 24°— 70° N. ; A. americana, de Cuba à 68° N. ; Somateria mollisima *, 39° — 81° N. ; S, speclabi- /w*,63" — 81° N.; Oidjemiaperspiciliala*, 2û° — 72° N; O. fusca *, 38°— 72° N.; Fuligula valisneria, 38°— 68° N. ; F. ferina*, 38» — 68° N. ; F. marila*,38° —68° N. ; F. rufitorques, 26°— 68° N.; Clangula vulgaris*, 26* — 68° N.; C. albeola, du Mexique à 68° N.; C. hislrionica* i 7W N.; Harelda glacialis *, 75* N. , Mergus cucullatus *, 2/!T — 6*° N. ; M. merganser *, 38° — 68° N. ; M. serrator t 38° — 68° N. ; Cygnus buccinator, 38° — 68° N. ; C. Bewickii, 75° N. ; Anser canadensis, 28° — 78° N. ; A, Hutchinsii, 49° — 69° N. ; A. bernicla, 26° — 73° N.; A. hyperboreus*, 26°— 73° N.; A. albifrons*, 73° N.; A. ruficollis, 26° — 68°N.; Podiceps carolinensis, 26° — 68° N. ; P. cornutus*, 26° — 68° N.; P. cristaius*, du Mexique à 68° N.; P. rubricollis*, 26° — 68° N. ; Colymbus glacialis. 26°— 70° N.; C. septentrion alis*, 36° — 7û°N.; C. arcticus*, 70° N.; Sterna arctica*, 5° N.; Sterna nigra* du Mexique à 68° N.; Alca Brunnichii*, Zi3° — 75° N.; Larus glaucus*, 75° N. ; L. argentatus*, 21° — 75° N.; L. Leucopterus, Û0°-75°N.; L. eburneus*, !\V — 75° N. ; L. tridactylus*, 30° — 74 W N. ; L. Sabi-

nii , 36° — 80" N. ; L. Bonapartil. 70° N.; L. Rossii, de Terre-Neuve à 82° N. ; Uria gryllb*, 37 e — 75° N.; Mergulos allé, 3 9 0 -75°N.; Mormon glacialis, 70° N. ; M. cirrata, 40° — 70° N.; M. fratercula*, 70°N.; Phaleriscristatella, 50°— 10°îi.; Lestrispomarinus, Û3« - 67°N.; L. cephus, 2Zj° - 75°N. ; L. parasitica* Û2«- 75°N.

Ainsi sur cent huit oiseaux qui habitent l'Amérique boréale, cinquante espèces se trouvent également en Groenland et environ dix-huit aux Spilzbergen. Les espèces Anthus ludovicianus ; Tetrao Reinhardii ; Numenius phacopus ; Tringa Bonapartii ; Changula islandica; Podiceps Holboellii; Alca torda; Sula Bassana; Larus marinus, L. brochytarsus ; II a Mac tus albicilla; Lestris catarrhactes; Puffinus major; Thalassidroma Leachii; Procellaria minor et Graculus carbo ne se trouvent pas en Amérique et sont propres au Groenland. Celte grande zone compte, en outre, neuf espèces qui lui sont communes avec la Jerre de Boganida et la péninsule de Taimyr, au nord de la Sibérie asiatique. Je fais suivre la liste des oiseaux de Boganida et de Taimyr ; les espèces communes à l'Amérique arctique sont indiquées par un astérisque ; celles qui se trouvent aussi au Groënland sont imprimées en italique et celles des Spitzbergen en majuscules.

Bapaces.

Falco peregrinus*; Falco gyrfalco*; Buteo lagopus*; Strix brachyotus*; S. nyctea*.

Passereaux.

Motacilla alba; M. citreola; M. flava. Saxicola œnantbe. Anthus cervinus. Sylvia suecica; S. Eversmanni. Alaudaalpeslris*; Plectrophanes lapponica*; Emberiza ïuvalis*; E. polaris. Fringilta linaria. Corvus corax*.

Gallinacés.

Tetrao alpinus*; T. albus*.

Echamers

Totanus fuscus; T. glareola. Limosa rufa. Scolopax gallinago; S. gallinula. Phalaropds fdlicarius*; P. hyperboreus* . Tringa canutus*; T. maritinos; T. Temminckii; T. rufescens*; T. vincltti*; T. minuta; T. subarquata. Calidris arenaria. Strepsilas interprrs*. Charadrids morinellos; Ch. hiaticdla; Ch. pluvialis*. Squatarola helvetica.

Palmipèdes.

Anas acuta*; A. Pénélope; A. glocitans. Somateria speclabilis*: S. Stelleri. Oldemia nigra. Fuligula marila*. Harelda glacialis*. Cygnus Bewickii; C. férus. Anser grandis; A. bernicla; A. segetdm ; A. Temminckii ; A. leucopsis; A. albifrom*. Colymbus glacialis*; C. septentrionalis*; C. arcticus*. Sterna arctica*. Lards glaucus * ; L. argentatus; Larus Sabinii*. Lestris pomarinus*; L. cepfius*; et L. parasitica*.

En somme, la presqu'île de Taimyr et le nord de la Sibérie asiatique comptent 67 espèces d'oiseaux dont 24 communes à l'Amérique arctique , 35 au Groenland et 11 aux Spitzbergen. Ces îles possèdent 27 espèces, dont une, le lagopède, y passe l'hiver. Les espèces Falco gryfalco, Strix nyctea, Charadrius morinellus, Anser cinereus et Lestris pomarinus ne pondent ni ne couvent aux Spitzbergen ; elles ne font qu'y passer. Nombre excessif des individus, diminution graduelle des espèces, telle est la loi qui règle le développement de la vie animale vers le pôle. Pour les animaux comme pour les plantes , les mêmes formes apparaissent dans les pays arctiques doués d'un milieu identique, et les espèces vivantes sous ce ciel froid se retrouvent à l'état fossile vers le sud dans des régions maintenant plus chaudes. Ces faits liés à l'existence des moraines, à la similitude des phénomènes erratiques qui accompagnent les glaciers actuels avec ceux observés dans des contrées où il n'y a plus de glaciers, établissent la certitude d'une plus grande extension delà zone glaciaire.

Sur l'ancienne extension de la zone glaciaire.

Sur toute rétendue de la moitié septentrionale de l'hémi sphère nord on trouve à l'état fossile les animaux vivant dans les terres polaires. Dans les îles Britanniques, les dépôts glaciaires — glacial beds — se montrent à la fois sur les côtes de Test et de l'ouest de l'Écosse, dans le nord de l'Angleterre, sur le littoral du pays de Galles, dans une grande partie de l'Irlande et de l'île de Man. Forbes, qui a étudié ces couches, leur attribue une puissance de 30 mètres s'élevant jusqu'à 300 mètres au-dessus du niveau actuel de la mer (l); leurs fossiles appartiennent généralement aux espèces septentrionales des gepres Astarte, Cyprina, Leda, Tellina, Modiola, Fusus, Littorina, Lacuna, Natica, qui se rapprochent de la faune du Labrador. Les couches correspondantes à ces dépôts existent en Scandinavie à une hauteur un peu moindre, en Wermland, en Dalsland, sur les côtes de Bohus Lân, avec cette différence que leurs fossiles ont habité une zone plus froide dont il faut chercher au nord du Labrador et sur les côtes occidentales du Groënland les espèces analogues vivantes maintenant. Les mers qui baignaient ces côtes étaient donc plus froides qu'elles le sont aujourd'hui. En Russie , Murchison et M. de Verueuil ont trouvé sur les

(1) Forbes. On the connexion between the distribution oflhe exixtimj Fauna and Flora ofthe ttritish [sleswith the geological changes, which haveaffected their area during the epoch of thenorthern drift. Publié dans les Memoirs of the Geological Survty. 18/jO.

bords delà Dwina(l) des lits de coquilles arctiques. Au Canada, vers l'embouchure du Saint-Laurent, Bayfield a reconnu des espèces identiques avec celles de la période glaciaire de la Suède (2). Une espèce très-commune, la Mya truncala, dans les mers arctiques, existe à l'état fossile dans des dépôts récents de la Sicile, mais l'animal ne vit plus dans la Méditerranée. Enfin, les membres de la commission de l'Académie de Stockholm signalent aux Spitzbergen des couches semblables aux dépôts glaciaires de Bonus Lan.

Dans son beau travail sur les mollusques des Spitzbergen, M. Torell fait l'énumération des coquilles arctiques retrouvées dans les couches les plus superficielles de la Suède pour les comparer aux individus vivants des régions arctiques. Linné a fixé l'attention sur ces couches depuis plus d'un siècle. Les plus considérables se trouvent près d'Uddevalla, et celles décrites par Hisinger à Akersvass dans le Gotland occidental. En général, la puissance du dépôt varie beaucoup; parfois les coquilles gisent à la surface du sol, tandis qu'ailleurs il les faut chercher sous des couches de 12 mètres d'épaisseur. La position au-dessus du niveau de la mer est aussi changeante. En Norwége, Keilb.au signale à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer (3) des couches qui ont probablement le même âge que celles de Bohus Lan, situées seulement à une hauteur de 60 mètres. Même sous les eaux on trouve des bancs fossiles à Bohus Lan, à Werberg. Sur ce der-

(1) Murchison. ftusxia and the Ural mountains. Tomel, p. 329, Londres, 18û5.

(2) Lyell décrU ces fossiles dans les Geologieal Transactions: 2 f série, VI, p. 135.

(3) Om Landtjordens Stigning dans le Mag f. Natur-Vitenskap , I. Christiania, 1838.

nier point, M. Torell dit avoir recueilli souvent sur la plage, après de fortes tempêtes, des coquillages morts depuis longtemps et qui n'ont pu être amenés par les vagues. Ces coquilles ne se trouvent pas ailleurs, selon toute probabilité elles proviennent d'un dépôt sousmarin entamé par les flots. Lors de l'établissement du port on a observé, a l'extraction de la vase sur le même point, des spécimens de Nucula glacialis que l'on ne voit plus sur le rivage oriental de l'océan Atlantique, si ce n'est dans le voisinage des Spilzbergen.

Les espèces fossiles en Angleterre et en Norwége n'ont pas toutes disparu absolument des mers qui baignent ces contrées , mais les espèces qui persistent sont très-rares. 11 en est ainsi pour les Saxicova également vivantes sur les côtes de Norwége et sur celles des Spitzbergen. Une autre espèce, la Mya truncata, babite à la fois les côtes de l'Angleterre et de la mer Glaciale; nous l'avons indiqué à l'état fossile en Sicile. En Angleterre, ce mollusque est rare et de petite taille; dans la mer Glaciale, il grandit et pullule à tel point qu'aucune autre espèce n'y vit en nombre égal. M. Torell indique dans le dépôt de Bobus Lan un coquillage fossile semblable à la Mya truncata — regardée par quelques zoologistes comme une espèce distincte, la Mya uddevallensis — qui ne vit plus en Scandinavie, mais qui reparait au Canada, en Islande et aux Spitzbergen, où elle se trouve également vivante et à l'état fossile.

Les espèces Âstarte corrugata et Pecten islandicus, vivantes encore dans la mer Glaciale, se trouvent par milliers dans les dépôts fossilifères de la Norwége et des îles Britanniques. Ordinairement les deux valves sont encore réunies. Près de Tjôrn, YAstarte corrugata existe en nombre tel qu'elle sert pour le chargement

des routes au lieu de gravier ; en Europe , cette espèce ne vit plus au sud du Finmark, mais en Amérique elle descend à une plus basse latitude avec les courants froids. Le Pecten islandicus est généralement répandu au nord du cercle arctique et existe à l'état fossile en Angleterre, en Russie, en Suède, au Canada.

La Leda pernula, très- répandue entre Cullen et les Spitzbergen, est rare en Angleterre; mais Forbes la vit fréquemment dans les dépôts fossilifères de ce pays. Il en est de même pour les Tellina calcarea.

Le Cardium groenlandicum est une des espèces qui indiquent le mieux la direction des courants arctiques. Elle se trouve de la Nouvelle-Zemble au Varanger- Fjord, aux Spitzbergen, au Groenland, en Islande, jusqu'aux côtes de Massachusetts, sur tout le parcours du courant froid polaire. On voit cette espèce à l'état fossile en Angleterre, non en Suède (1).

VArca glacialis fossile, dans les dépôts de Bobus Lfin, au Christiania-Fojrd et en Dalsland, vit actuellement aux Spitzbergen, au Varanger-Fjord , à l'île Melville.

La Terebratella spitzbergensis , abondante dans les dépôts récents de la Norwége, n'a encore été vue vivante qu'aux Spitzbergen. C'est la même espèce que Hisinger appelle à tort Terebratella caput serpentis.

La Yoldia arctica que Parry rapporta de l'île Melville avait déjà été observée dans les dépôts récents de la Suède et de l'Angleterre, où Brown la décrit sous le nom de Nucula truncata. Elle existe également à l'état fossile dans l'Amérique du Nord, circonstance qui lui a valu un troisième nom, celui de N. portlandica. Ce

(1) Loven. A/alokolagischc Aotizen. 1846.

mollusque ne vit plus que dans la zone la plus froide de la mer Polaire sur les côtes du Groenland, de l'archipel arctique américain, où Reeve signale quelques variétés de la même espèce dans l'appendice joint à la relation de Belcher.

La Natica clausa, fréquente dans les couches fossiles, ne vit pas au sud du Finmark sur la côte orientale de l'océan Atlantique ; elle atteint un complet développement aux Spitzbergen et se trouve sur tout le littoral des terres polaires. Une seconde espèce du même genre, la Natica Johnstonii, qui a survécu sur les côtes d'Angleterre, de Bohus-Làn et de Massachusetts, dénonce d'une manière évidente son origine glaciaire, car elle n'apparaît dans les eaux tempérées des mers méridionales que chétive et décrépite. Dans les lits fossiles de Bohus-Lân, la coquille de ce mollusque dépasse plusieurs fois la taille de l'animal vivant dans les eaux voisines, et celui- ci continue à croître vers le nord. M. Torell a observé que de Bergen, en Norwége, jusqu'au Finmark il double de grosseur, et qu'aux Spitzbergen, par 80° de latitude, il a repris la taille qu'il a dans les dépôts fossiles de l'Angleterre et de la Norwége. Cette espèce subit d'une manière évidente les influences climatériques ; elle est circumpolaire.

Le TrUonium norwegicum, que l'on trouve rarement à l'état fossile, a également survécu sur les côtes d'Angleterre et de Norwége, mais très-rare. C'est une espèce glaciaire concentrée maintenant dans la zone arctique, mais qui paraît partout avec les autres espèces de la même faune. Hisinger a découvert dans les dépôts fossilifères d'Akervass le Tritoneum gracile. Le Tritoneum cyaneum habite surtout la mer Glaciale, bien qu'on l'ait vu à Bergen. Parmi les autres espèces du

genre, le T. clathralum reproduit les transformations observées sur la Natica Johnstonii; elle a persisté sur les côtes d'Angleterre et de Norwége, mais très-petite, et reparaît dans la mer Glaciale avec la même taille que dans les dépôts fossiles de la Norwége. M. Torell remarque néanmoins que vers le pôle l'extrémité inférieure de ce mollusque s* allonge d'une manière notable. Le Tritoneum Gunneri se rapetisse aussi du nord au sud ; il vit dans la mer Glaciale, diminue vers les côtes du Finmark et d'Islande, et se retrouve à l'état fossile sur les bords de la Clyde en Angleterre (1).

Trichotropis boreàlis, espèce vivante dans la zone moyenne de la mer Glaciale, se retrouve en Angleterre et en Norwége jusqu'à Bergen. Elle est très-commune en Islande, diminue vers les Spitzbergen, et existe à l'état fossile à Tusendalersbacken en Dalsland.

Patella cxca. Cette espèce habite la mer Glaciale, mais se montre en quantité moindre sur les côtes de Scandinavie et d'Angleterre. On la trouve aussi dans les dépôts fossilifères récents,

La Margarita undulata vit surtout dans la mer Glaciale, mais descend jusqu'à Bergen. Elle existe dans les dépôts de Bohus-Làn, et n'habite plus les eaux voisines.

Le genre Piliscus est représenté aux Spitzbergen par le Piliscus probus, espèce nouvelle, découverte dans ce groupe par M. Torell, et décrite par Lovèn. L'espèce Piliscus comtnodus, vivant sur les côtes orientales de Sibérie, se trouve aussi dans les dépôts Scandinaves.

Le Pillidium commodum, fréquent dans les dépôts

(1) Sur les modifications de cette espèce on peut consulte- un mémoire <!e M. Smith : Last changes in the level of land and sea dan» les Metnoirt of the Ifernerian Society , VIII, 1- 1837.

fossilifères de la Suède, n'a plus été observé vivant que dans la mer d'Ochotsk.

Scalaria Eschrichtii. Espèce assez commune dans les dépôts de Bohus-Lânet au Canada, où LyellFa trouvée dans les mêmes conditions qu'en Suède. Elle ne vit plus qu'au Groënland (1).

Non-seulement ces mollusques existent dans les dépôts fossilifères d'une même formation géologique, sur les côtes de Y Angleterre, delaNorwége, en Russie, au Canada, et vivent encore dans la mer Glaciale ; mais les espèces qui habitent vers les glaciers de nos montagnes, se retrouvent aussi à l'état fossile dans les plaines basses. En Alsace, dans la vallée du Rhin, entre Bâle et Mayence, la couche superficielle du sol appelée lehm, dépôt marneux, d'un gris jaunâtre, conserve des coquilles d'escargots, vivant aujourd'hui dans les régions froides et humides, s'élevant dans les Alpes jusqu'à la limite des neiges éternelles (2). Or les lois naturelles sont constantes et les êtres organisés ont leur milieu propre hors duquel ils ne peuvent persister sans se transformer ou sans mourir. Les escar-

(1) Oulre ces espèces, M. Torell en cite beaucoup d'autres qui se trouvent dans les bancs fossilifères, mais Tirent encore en nombre également considérable dans la Baltique et la mer Glaciale.

(2) Les coquilles sont si abondamment disséminées dans ce terrain que. dans certaines localités, on l'appelle SchneckenhaeuMelboden, sol à escargots ; mais quoique les individus soient en nombre prodigieux, ils appartiennent à un petit nombre d'espèces qui , jusqu'à prêtent, ne dépas sent pas 22; toutes terrestres à l'exception d'une seule, la fJmneu* minutus. Cette espèce qui vit dans l'eau douce est si rare que parmi 200,00(1 individus du Lehm recueillis par MM. Braun et Walchner, elle ne ligure que pour 28 individus. En général, le test de toutes ces coquilles est blanc, très-friable et comme calciné; quelquefois il est recouvert d'un enduit d'oxyde de fer ou d'oxyde de manganèse. Voyez la Description géologique et tniniralogique du Ba$-Rhin % par A. Daubrce. Strasbourg, 1852. p. 220.

gots qui pouvaient vivre et se multiplier dans la vallée moyenne du Rhin, ne trouvent plus que sur les hautes montagnes un climat convenable à leur organisation. Les espèces fossiles du milieu de l'Europe vivent parfaitement identiques dans la mer Glaciale : par conséquent les conditions climatériques de l'Europe moyenne ont été pareilles à celle des terres polaires, et la plaine du Rhin a eu une température égale à celle des hautes Alpes. — En d'autres termes les contrées actuellement tempérées ont passé par une période glaciaire.

Nous avons vu un certain nombre de plantes indigènes aux Spitzbergen et dans la zone polaire également répandues en divers lieux de l'Europe continentale, mais sur les montagnes élevées et le terrain erratique. Le terrain erratique, dans son acception la plus large, comprend la couche superficielle du sol déposée par les glaciers, les moraines, les blocs sporadiques, les roches polies, les galets striés ou roulés en bancs. Il n'est pas un pays entre les pôles et la zone moyenne des deux hémisphères terrestres, qui n'ait ses moraines ; et, aujourd'hui encore, toutes les hautes montagnes ont des glaciers jusque sous l'équateur. J'ai trouvé des traces d'anciens glaciers dans toutes les vallées des Vosges, bien que la cime la plus élevée de la chaîne, le Bâlon de Soultz, vers le 48° parallèle, atteigne seulement 1,496 mètres d'altitude. Les petits lacs épars sur les versants de ces montagnes, en Alsace et en Lorraine, accusent presque tous une origine erratique, puisque leur bord inférieur est généralement formé d'une moraine (1). Ces moraines ont été défi ) Ch. Grad. Les lacs e: les tourbières des Vosges Annale» dt$ Voya. get, août 1865, p. 129.

cri tes avec un soin minutieux (I). Leurs débris revêtent souvent les flancs des vallées jusqu'à une hauteur relative de 300 mètres, et consistent en amas de sable et de gravier non stratifiés, qui tiennent en suspension des blocs de grosseur variable. Ce qui prouve le mieux l'existence des glaciers dans les Vosges, ce sont les galets striés épars dans les vieilles moraines et d'une ressemblance parfaite avec les roches striées observées sous les glaciers actuels. Les galets striés restent sur la place même où les ont laissées les glaciers : quand ils sont charriés par les eaux, leurs stries s'effacent vite comme les curieuses expériences de M. Collomb le montrent d'une manière manifeste. Aux Spitzbergen, M. Torell a vu les pierres striées transportées par la glace au bord de la mer s'arrondir aussitôt sous le frottement des vagues, de sorte que l'on peut trouver à la base des glaciers des bancs de cailloux roulés comme ceux déposés par les cours d'eau.

Le Jura, le Schwartzwald , reproduisent aussi les phénomènes erratiques des Vosges ; la Suisse, l'Italie, l'Espagne, la Suède, conservent d'anciennes moraines bien loin des glaciers actuels. M. Elisée Reclus a vu à l'issue de la Sierra-Nevada de Sainte-Marthe, dans l' Amérique-Centrale, de hautes digues de cailloux et de roches provenant des anciens glaciers de ces montagnes. 11 y a aujourd'hui des glaciers sur les chaînes élevées à toutes les latitudes dans les Himalaya (2), au Kilimandjaro, dans les Andes. A la Nouvelle-Zélande, nous voyons sur les pentes des montagnes centrales,

(1) Édouard Collomb. Preuves de l'existence d'anciens glaciers dans les Vosges. Paris, 1866. — Hogard. Observations sur les moraines et sur les dépôts de transport dans les Vosges. Épinal, 1842.

(2) Albert Mousson. Die Gletscker dtr JetxtzeU. Zurich, 1854, p. 196.

des glaciers s'arrêter à 200 mètres au-dessus de l'Océan, entourés d'une riche végétation de fougères arborescentes. Partout cette île porte les traces d'une époque où ces glaciers descendaient jusqu'à la mer. Ainsi tout le globe a passé par une période de froid.

Or la vie ne s'est jamais éteinte à la surface de la Terre; la période glaciaire a même sa faune vivante encore vers les pôles, à l'état fossile à des latitudes plus basses, accompagnées de moraines et de dépôts erratiques dans des contrées d'où les glaciers oot disparu. — La période glaciaire a donc été successive pour les diverses parties du globe, elle dure encore et les glaces lentement ont glissé du sud au nord, du nord au sud, modifiant toujours avec le climat la faune et la flore des points qu'elles ont touchés. C'est là un fait dont l'astronomie s'accorde à prouver l'évidence, ainsi que l'histoire naturelle.

La Terre, on le sait, tourne sur elle-même en vingtquatre heures, et autour du soleil en un an; elle accomplit en outre une marche excessivement lente autour des pôles célestes : c'est le mouvement conique constaté par la précession des équinoxes. Ce mouvement s'exécute selon un cercle parallèle au plan de l'écliptique, d'où il suit que le pôle terrestre n'occupe pas toujours le même point de la sphère étoilée; l'astre brillant que nous appelons aujourd'hui la Polaire était jadis fort distante du pôle et en sera de nouveau loin dans quelques siècles, laissant son nom à des étoiles éloignées les unes des autres, telles que a de la Lyre , y et a de Céphée. Le pôle décrit son cercle d'orient en occident avec un déplacement de 50,3 secondes par année; il lui faut par conséquent, pour le parcourir en entier, une période de 25,765 ans. Le diamètre de

ce cercle sous-tend un arc de 46° 56' égal au double de l'inclinaison de l'axe de la terre sur l'écliptique. Laplace a démontré qu'aucune cause liée à l'attraction universelle ne déplace sensiblement sur In surface du sphéroïde terrestre Taxe autour duquel le monde paraît tourner. En conséquence , quand Taxe de la terre aura parcouru le quart de la circonférence selon lequel s'exécute le mouvement conique, — ce qui arrivera en 6,441 ans, — cet axe sera perpendiculaire à l'équateur du soleil (1), et la ville de Paris, située maintenant par 48° 50' de latitude, sera rapprochée de cet équateur de 11° 37', et recevra une somme de chaleur équivalente à celle de la Sicile ou de l'Algérie par 37* 13' de latitude nord. Dans 12,882 ans, le pôle nord accomplit la première moitié de sa révolution; Paris alors s'est encore abaissé sur l'équateur fixe du soleil pour arriver à une position correspondante à 25° 46' de latitude, c'est-à-dire qu'il reçoit une somme de chaleur comme celle des pays situés maintenant sous le tropique du Cancer, comme l'Inde, où croissent le cocotier, les cycas, les fougères arborescentes, et où vivent le crocodile, le tigre, l'éléphant. Passé ce point, les mêmes phénomènes se reproduisent en sens inverse et pendant que le pôle décrit la seconde moitié de son cercle, Paris, après avoir eu les chaleurs du Bengale, repasse par les degrés de température intermédiaire jusqu'à son retour à sa position présente, au bout de 12,882 autres années.

(l)Pour plus de simplicité nous ne tenons pas compte ici de l'inclinaison de l'axe terrestre sur l'écliptique. Il est aussi inutile de rappeler que tandis que le soleil, agissant sur la partie renflée de la terre, produit la précession ; la lune , par une action analogue, produit la nutation, c'està-dire les oscillations de Taxe de la terre de part et d'autre de sa position moyenne pendant l'accomplissement du mouvement conique.

La mer ne met pas obstacle à la constante rotation tie notre globe autour du même axe. Bien au contraire, les eaux ramènent cet axe à son état permanent, a raison de leur mobilité et des résistances qu'elles éprouvent. Tandis que Paris, dans la période actuelle, se rapproche de l'équateur solaire, les glaciers arctiques, recevant également une somme de plus en plus grande, se déplacent en sens inverse. Les eaux qui proviennent de la fonte des glaces affluent vers l'équateur, elles inondent certaines terres, elles laissent à découvert certaines autres, mais sans violence, sans cataclysmes épouvantables y ni horribles catastrophes. Ainsi s'explique le soulèvement graduel de la Suède, des îles des Spitzbergen, soulèvement d'autant plus considérable qu'on se rapproche plus du pôle nord et qu'un changement de cristallisation des roches ne justifie pas. Le retrait de la mer abandonne aussi à l'intérieur des continents des masses d'eau qui communiquaient avec elles; c'est ce que prouvent les crustacés péchés par M. Loven dans les lacs Wenern et Wettern de la Suède, et qui sont non-seulement des espèces arctiques, mais aussi des espèces marines appartenant soit à la mer Glaciale, soit au golfe de Bothnie. Ces animaux montren t qu'à l'époque où la péninsule Scandinave étai t revêtue d'un manteau de glace, ces lacs se rattachaient à la mer Bal tique formant de profonds estuaires comme ceux qui découpent actuellement ses côtes occidentales (1).

(1) A celle époque , l'Angleterre n'était pas complètement émergée et se rattachait à l'Irlande et au continent européen, ainsi que l'Algérie Jusqu'au sud de l'Atlas. MM. Martfns et Deior ont trouvé dans le Sahara des coquilles qui habitent maintenant sur les bords de la Méditerranée, le sol du désert algérien est imprégné de sel marin, et une série de lacs salés suivent l'Atlas jusqu'au golfe de Gabès , preuves évidentes du récent pas-

Lors de la séparation de ces lacs d'avec la mer, la plupart des animaux marins qui y restaient périrent, mais quelques espèces s'habituèrent peu à peu à vivre dans une eau moins salée. Les huîtres et beaucoup de mollusques habitant les étangs saumâtres ont pu persister ainsi jusqu'à nos jours. Organisés pour habiter des eaux dont le degré de sal ure varie beaucoup suivant les pluies et Pévaporation, ils finissent par s'accoutumer à l'eau douce.

Tous ces faits s'accordent à prouver l'extension, la mobilité de la double zone glaciaire et la perpétuelle oscillation de la croûte terrestre. Prodigieux effacements des mondes! Rien destable dans l'univers. Tout passe, tout se modifie, les continents s'affaissent, d'autres terres surgissent, chaque révolution revêt leur face de formes nouvelles.

«Gorpora vertuntur; nec quod fuimusve, sumusve, Craserimus »

(Ovidb. Mitamorph.)

Courants et glaces de la mer Polaire.

L'existence d'une mer polaire libre de glace se réduit à une question de calorique. Un même point du globe passe dans la suite des siècles par des degrés de température variables selon sa position dans le mouvement qui produit la précession des équinoxes. A l'époque actuelle l'hémisphère septentrional présente deux points de plus basse température moyenne, ce sont

sage de la mer sur ce terrain. En Australie, dans le bassin du lac Torrens, on observe des faits analogues. — Voyez la Malacologie de l'Algérie de J. R. Bourguignat. Paris, chez Challarael aîné, 1805.

les pôles de froid, situés l'an dans l'Amérique boréale, l'autre au nord de la Sibérie. La température même du pôle n'a pas encore été déterminée par des observations directes, mais un illustre géomètre, enlevé à la science par une mort récente, affirme Y absence des glaces dans la mer Polaire pendant une grande partie de Tannée. Dans son mémoire sur le refroidissement des corps célestes, Jean Plana démontre en effet par l'analyse mathématique l'accroissement d'intensité de la chaleur solaire des cercles polaires aux pôles arctique et antarctique. Ces deux points jouissent d'une température moyenne un peu plus élevée que les cercles polaires par 66° 1/2 de latitude. La forme des terres, l'étendue des mers, la direction des vents et des courants, les brumes persistantes de l'océan Glacial modifient profondément la loi de Plana (1); cependant l'expérience acquise s'accorde avec sa théorie, comme le prouvent les découvertes de Parry et de Kane au nord, celles de Ross vers le pôle austral.

Edward Parry entreprit son voyage en 1827 dans la pensée d'aller au pôle en traîneau sur une calotte de glace solide, continue, qui, suivant le témoignage de Phipps et l'opinion de ses contemporains, devait recouvrir toute la zone polaire. Ce jeune et intrépide marin après une navigation laborieuse fit mouiller son navire dans la baie de Treurenburg, à l'entrée du détroit de Hinlopen, et prit le chemin du nord en compagnie du D'. Beverly, du lieutenant Grozier et de John Ross, ces deux derniers devenus célèbres, l'un par la catastrophe de Franklin, l'autre par ses voyages dans les mers polaires. Les voyageurs étaient montés

(1) Mémoires de l'Académie royale des sciences de Turin, t. XXI. Turin, 1863.

sur deux embarcations, V Enterprise et l'&tdeavour.avec des vivres pour soixante-onze jours. Abordanl à i'tle Basse ils y déposèrent des provisions pour le retour, puis ils s'engagèrent au milieu des glaces flottantes.

La flottille trouva l'île Walden encore encombrée de glaces. Elle passa de ce point à l'extrémité du groupe des Sept-Iles et trouva la banquise près de l'îlot de la Petite-Table, la plus septentrionale des terres européennes, et les provisions étant chargées sur de petits traîneaux montés sur des patins de Lapons, la caravane se mit en marche sur la banquise le 24 juin, à dix heures du soir. Au lieu de la surface unie supposée, Parry trouva des bancs de glace peu étendus, mais très-accidentés, couverts d'aspérités, hérissés de pointes, crevassés comme les glaciers des Alpes, interrompus par des flaques d'eau qu'il fallait traverser sur les deux embarcations. Le lendemain, après sept heures de marche, on n'avait gagné que 4600 mètres vers le nord : à midi la latitude était de 81*15'. Le soleil ne se couchant pas, les traîneaux pouvaient aussi marcher le soir. Partout les bancs de glace peu étendus étaient séparés par des intervalles de mer libre qui forçaient à chaque instant de mettre les embarcations à l'eau, de les haler ensuite sur la glace. Le 26 au matin, une pluie abondante força les explorateurs de s'arrêter et de se réfugier dans les chaloupes sous une tente goudronnée. Cette pluie ajouta encore aux difficultés delà marche. Quand elle cessa la surface de la banquise se montra parsemée d'un grand nombre de mares d'eau, la glace elle-même fut couverte de grands cristaux de forme allongée et serrés les uns contre les autres qui dessinaient une sorte de carrelage naturel, comme on en observe aux Spitzbergen sur des surfaces horizonta-

les où l'eau imbibe lentement la neige. Tous ces cristaux ne sont pas réguliers, ils rappellent assez les formes prismatiques que présente le basalte après son retrait par refroidissement, ou encore celle de l'argile fendillée par la sécheresse.

Dans la soirée du 26, Parry se trouva arrêté par un autre contre- temps. Le vent qui soufflait du nord entraînait les glaces vers le sud, leur imprimant une impulsion telle, qu'il eut été dangereux de mettre les embarcations à l'eau. Parry ordonna une halte. Le thermomètre était à zéro, et l'on aperçut plusieurs oiseaux : des mouettes, des guillemots, des goélands. Cependant le ciel restait sombre, une brume épaisse empêchait de reconnaître les objets à quelques mètres de distance. Le \ent tournant au sud, l'équipage se remit en route, mais il trouva le 28 juin un champ de glace tellement hérissé de bosses et de saillies que les traîneaux ne marchaient qu'avec beaucoup de peine et de lenteur ; les embarcations étaient hissées au sommet des monticules de glace pour glisser ensuite sur la pente opposée. Quand le soleil reparut les officiers constatèrent avec chagrin que la latitude était seulement de 81° 23 : ils avaient gagné à peine 11 kilomètres dans la direction du nord en quatre jours.

Le 30 juin, il neigeait. On rencontra ce jour-là des monticules si escarpés qu'il fallut frayer aux embarcations un passage avec la hache : en outre les mares d'eau douce étaient assez étendues, assez profondes pour les traverser en canot. Le vent fraîchissant, les glaces s'écartèrent, et on put s'avancer dans les embarcations de 5 milles (9,300 mètres) vers le nord dans un canal ouvert, mais sinueux. Des goëlands et quelques phoques voguaient sur les glaçons. La neige continua à

tomber le 1 er juillet, les glaces aussi s'avançaient avec une vitesse telle que Parry et ses compagnons eurent de la peine à quitter le glaçon où ils avaient passé la nuit. Après avoir traversé quelques-unes de ces masses flottantes, ils trouvèrent de nouveau une mer libre, puis une surface de glace plus unie que les précédentes, mais recouverte de neige où L'on enfonçait à chaque pas. h Nous étions toujours en avant, dit Parry, dans son journal, le lieutenant Ross et moi, pour reconnaître la route. Arrivés à l'extrémité d'un champ de glace ou à un endroit difficile, nous montions sur une éminence élevée de 5 à 6 mètres pour dominer les environs. Nulle expression ne peut donner une idée de la tristesse du spectacle étalé à nos yeux. Rien que la glace et le ciel; le ciel même nous était souvent caché par d'épais brouillards. Un glaçon d'une forme étrange, un oiseau qui passait, prenaient l'importance d'un événement. Lorsque de loin, nous apercevions les deux chaloupes et nos hommes contournant un monticule avec les traîneaux, cette vue nous réjouissait, et dès que leur voix se faisait entendre, ces solitudes muettes semblaient moins terribles. Quand les hommes nous avaient rejoints, nous retournions avec eux aux chaloupes pour les aider à les faire avancer; les officiers s'attelaient avec les matelots. Il fallait procéder ainsi neuf fois sur dix et même au début, nous étions obligés de faire trois voyages pour transporter tout notre matériel, c'est-à-dire de refaire cinq fois le même chemin. Le 2 juillet, à midi, le thermomètre marquait 1°,7 à l'ombre et 8% 3 au soleil malgré une brume épaisse; mais nous étions tellement éblouis par la réflexion de la lumière que nous fumes obligés de nous arrêter. Sous l'influence de la chaleur, la neige s'était amollie,

et lout le monde dut s'atteler à une des embarcations pour la faire avancer. La neige fondue avait produit de grandes flaques d'eau sans profondeur à travers lesquelles il fallait traîner les chaloupes avec de l'eau glacée jusqu'aux genoux. Nous n'avancions pas de cent mètres à l'heure. »

Avec des difficultés telles, la lenteur de la marche vers le nord n'a rien d'étonnant. L'état des glaces ne s'améliorait pas, et le mauvais temps restait en permanence. C'est à peine si le 13 juillet on avait atteint la latitude de 82* 17', la température de l'air était à 2%2, et l'on vit un goéland de l'espèce découverte par Ross à Arlagnuk, dans l'Amérique boréale, et que Richardson appelle Larus Rossii. Parry, debout sur un petit monticule pendant une éclaircie du ciel, ne voyait rien au nord que des amas de glaces brisées. Il commençait à craindre de ne rencontrer pas cette banquise continue et unie au moyen de laquelle il avait espéré atteindre le pôle. Cependant il ne perdit pas courage. Le 14, après onze heures d'efforts, on avait seulement gagné trois milles, soit 5,550 mètres. Une pluie abondante et non interrompue, telle que Parry n'en avait jamais vu dans la zone arctique, tomba durant vingt et une heures consécutives. Le 17, le temps s'écinircit, et le thermomètre s'éleva à 4*, 4 à l'ombre et 10° au soleil, la plus haute température observée pendant le voyage. La glace était si morcelée que tous les 30 ou 40 mètres les chaloupes étaient placées en guise de pont pour passer d'un glaçon à l'autre. A midi, l'observation du soleil donna une latitude de 82*32'. La fatigue commençait à paralyser l'équipage qui estima délicieuse la chair d'un petit phoque tué ce jour-là et dont la vue et l'odeur eussent été trou-

vées repoussantes en toule autre circonstance. Malgré les voiles verts et les besicles à verres violets, les yeux de plusieurs membres de l'expédition étaient afleclés par l'éclat et la réverbération des rayons du soleil réfléchis par la neige.

En dépit de ces fatigues et de ces obstacles, Parry s'avançait toujours. Le 20 juillet, toutefois, en prenant à midi la hauteur du soleil, il reconnut avec désespoir qu'on n'avait pas encore dépassé 82° 37'; la petite caravane avait avancé seulement de 12 kilomètres tandis que son commandant était sûr d'avoir parcouru une ligne de 22 kilomètres vers le nord. Ce résultat était désolant. Aussi Parry n'en dit rien à ses compagnons. La glace était toujours morcelée, les fragments si minces qu'ils n'auraient pu supporter le poids des chaloupes avec les provisions qu'elles contenaient; un de ces blocs s'étant brisé les embarcations faillirent même s'enfoncer sous la glace. Parry aprèsavoir pris la hauteur du soleil constata une seconde fois qu'il se trouvait seulement à 2 1/4 milles de la station de la veille tandis qu'il devait en être à 4 1/2 milles. Le 24 juillet, la latitudeétait de 82° 40', lalongitude 17° estde Paris. Les officiers constatèrent avec découragement qu'on avait perdu 24 kilomètres depuis le 22, et qu'à partir du 21 juillet ils n'avaient avancé que de 2 kilomètres vers le nord. Ils marchaient sur un sol mouvant qui dérivait au midi, tandis qu'ils progressaient péniblement vers le nord, ne gagnant au prix des plus grands efforts que la différence entre deux "vitesses contraires et opposées. S'ils avaient avancé en ligne droite autant qu'ils l'avaient fait en décrivant des circuits ou en revenant sur leurs pas, ils eussent atteint le pôle. Parry souffrait beaucoup d'une inflam-

mation des yeux et Ross avait eu une forte contusion en aidant à haler un bateau ; les deux marins ne pensaient plus au pôle, leur ambition eût été satisfaite d'atteindre le 83° parallèle. Mais comment faire avec des provisions à moitié épuisées et pendant que le vent ne cessait de pousser les glaces vers le sud avec une vitesse accélérée. Renonçant à sa dernière illusion, Parry accorda à ses hommes un jour de repos et leur annonça le retour. Les officiers, favorisés par un temps serein, firent toutes les observations qui pouvaient intéresser la science à cette haute latitude. Des opérations de sondage ne donnèrent pas de fond avec une ligne de 915 mètres. L'inclinaison de l'aiguille magnétique était de 82° 21'. Le thermomètre marquait 2°, 2 à l'ombre et 2*,8 au soleil. Parry donna le signal du. retour le 22 juillet au soir et ses hardis pionniers abordèrent vingt jours plus tard aux Spitzbergen. Cette expédition démontrait la non-existence d'une calotte de glace solide dans la mer Polaire au nord des Spitzbergen, les bancs de glaces brisés, accumulés, étaient entraînés vers le sud pendant qu'on se dirigeait au nord, au delà de ces glaces en mouvement la mer était libre et Parry affirme qu'un « vaisseau aurait pu naviguer jusqu'au 82° parallèle presque sans toucher un morceau de glace (1). »

Dans sa navigation de la Nouvelle-Zélande vers le sud, Cook rencontra en 1773 les premiers glaçons par 62* 10' de latitude méridionale à la date du 12 décembre, et trois jours plus tard son vaisseau toucha un grand champ de glace s'étendant vers le sud-est. « En

(1) «A ship mlght have sailed to the latitude of 82* alraosi witliout touchinit a pièce of ice. » JVarrativ§ of an atlcmpt to reach the north Pôle, p. 148. Londres, 182&.

général la glace était formée de blocs serrés les uns contre les autres, mais sur certains points le champ présentait des lacunes où la mer était libre. Les glaçons ne ressemblaient pas à ceux qu'on rencontre d'habitude dans les baies, à l'entrée des fleuves ou dans le voisinage des côtes •, ils étaient analogues à la glace qu'on trouve sur certaines îles et dont ils paraissaient des fragments. Nous faisions voile depuis quelque temps vers le nord-est lorsque nous fûmes poussés dans une baie de la banquise et forcés de virer de bord pour aller au sud-ouest pour laisser derrière nous le champ de glace et des glaçons isolés semblables a des îles d'une grande élévation. Nous suivîmes cette direction durant deux heures, puis le vent tournant à l'ouest, nous retournâmes au nord et sortîmes bientôt des glaces flottantes, non sans éprouver plusieurs fortes secousses de la part des plus gros blocs. Ces difficultés jointes à l'improbabilité de trouver terre plus au sud, et parce que lors même que de telles terres seraient trouvées, les glaces n'en permettraientpas l'exploration, m'engagèrent à retourner vers le nord (1). » Ce n'est pas une barrière de glace unie impénétrable qui arrête Cook, mais des bancs flottants avec des intervalles d'eau libre et le grand navigateur n'en affirme pas moins u que personne ne s'approchera ni ne pourra s'approcher plus près du pôle austral. » Longtemps après les vovages de Cook, Bellinghausen, Balleny, Wilkes et Ross virent des murs de glace sans issue, mais toutes les fois qu'ils longeaient ces barrières d apparence impénétrables ils trouvèrent des eaux libres où la navigation était facile. James C. Ross pénétra plus au sud que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs.

(1) Cook. t 'oyage touardi ttte South Foie. 1772, louie I, p. 252.

Ross rencontra le premier cordon de glaces flottantes le 1 er janvier 1841 par 66° 32' de latitude sud et 169° 45' de longitude est de Greenwich. « La glace, dit cet illustre marin, ne parut pas si impénétrable que la faisaient pressentir des récits antérieurs, et bien que le vent nous poussât en droite ligne contre le champ de glace et rendît impossible le retour vers les eaux libres du nord, des sillons s'ouvrirent néanmoins dans cette masse vers 66° 45' sud et 174° 34' est (1).» Lorsque le bord extérieur formé comme d'habitude de glaces plus puissantes que les autres parties se fut ouvert, on trouva la glace beaucoup plus légère et moins compacte qu'elle n'avait semblé de loin. Elle offrait des fragments de glace unie du dernier hiver accompagnés de blocs de plus vieille date entassés les uns sur les autres. Le temps s'étant éclairci, Ross poursuivit sa marche à travers les glaces, suivant les canaux ouverts, s'ouvrant une voie dans la masse solide quand elle ' barrait le chemin. Le 6 janvier toutefois la glace fut si épaisse qu'il fallut s'arrêter et attendre dans une petite anse. Dans la soirée du 7, Ross s'avança un peu entre les blocs en mouvement. Le 8, par un calme profond, la glace s'ouvrit dans toutes les directions, puis le vent se leva et le navire traversa les glaces à pleines voiles vers l'eau libre au sud-est. « Nous éprouvâmes bien des secousses violentes en traversant les plus gros glaçons. Les brumes et la neige nous empêchaient de voir a quelque distance et de chercher notre chemin pendant que le vent croissant de violence nous poussait en avant avec impétuosité. Toutefois, le 3 janvier, à cinq heures du matin, le but de nos efforts fut atteint et nous nous trouvâmes de nouveau dans une mer ouverte. »

(t) Ross. Voyage towards the South Pôle , tome I, p. 182.

La bande de glaces mouvante que Ross venait de traverser avait une largeur de 130 milles marins. On ne voyait plus alors « un seul fragment de glace du haut des hunes » et le jour suivant apparut la Terre de Victoria avec ses montagnes hautes comme le mont Blanc. L'île de la Possession où l'équipage débarqua d'abord était couverte de myriades de pingouins, de puissants dépôts de guano (1), et dans la mer environnante un grand nombre de baleines prenaient leurs ébats en toute sécurité, car aucun pêcheur n'avait encore pénétré à une si basse latitude. Puis dans la suite de cette navigation «au milieu d'une mer complètement libre de montagnes de glaces et de glaces flottantes » Ross découvrit deux volcans hauts de 3000 à 4000 mètres qui vomissaient flammes et fumée en grande abondance. Un mur de glace à parois verticales reposant sans doute sur une ligne de côtes basses près de cette région volcanique arrêta la marche du vaisseau vers le sud.

L'année suivante, Ross reprit sa course vers le pôle antarctique et traversa la barrière de glace sur une étendue de 500 milles marins de 61" 45' de latitude sud et 146° 30' de longitude ouest, de Greenwich à 67* 45' sud et 159° 30' ouest. Cette hardie traversée ne dura pas moins de quarante-six jours — du 18 décembre 1841 au 2 février 1842 — employés à percer les glaces avec un lourd navire à voiles, malgré des vents et des courants souvent contraires. Selon les préjugés en crédit, on devait trouver un froid croissant d'intensité, des glaces plus épaisses et plus serrées. II n'en fut rien. « En dépit des circonstances défavorables où nous nous trouvions, dit Ross, la nouvelle .'innée

(') J. C. Ross. Voyage to the Southern Seas, torae ï, n t72.

fut célébrée par lout le monde avec la confiance et la bonne humeur qui avaient facilité nos efforts durant nos précédents voyages dans cette zone. La glîice cette fois était bien plus étendue vers le nord; mais bien que l'on ne pût distinguer la moindre lacune dans cette immense masse rigide, impénétrable d'apparence, une observation éveilla l'espoir de trouver une eau libre à une faible distance dans le sud; la glace se mouvait vers le nord toutes les lois que le vent du sud se levait. Evidemment l'espace qu'elle occupait d'abord, et dont elle déviait, présentait une mer ouverte. > Cette attente ne fut pas trompée. Le 2 février 1842, on naviguait sur une eau absolument libre, et, malgré l'avancement de la saison, on pénétra en quelques semaines plus au sud que l'année précédente jusqu'à 78* 9' 30' de latitude. Le vaisseau poursuivit le mur de glace vertical aperçu en 1841 à 10 degrés de longitude à l'orient du point où les glaces mouvantes l'avaient arrêté d'abord (I).

Ainsi, le pôle arctique ni le pôle austral n'a une calotte de glace unie, continue. Au pôle sud et au pôle nord la mer se dégage chaque année de son manteau de glace, comme dans nos climats les arbres perdent leurs feuilles à l'approche de l'hiver. Les glaces se rapprochent de l'équateur lentement, mais d'une manière continue; toules les fois qu'on a traversé le cordon de glaces en mouvement, on a trouvé derrière une mer libre et ouverte. Ce fait est évident pour l'océan Austral -, Parry l'a constaté aussi au nord des Spitzbergen ; mais comme dans l'hémisphère nord la prédominance des terres modifie profondément le climat et la

(1) J. C Ross. Voyage. clc M t. II, p. 165.

température, il nous reste à voir si la mer est également libre dans le double bassin de l'océan Arctique.

Après un long hivernage dans le havre de Rensselaer, sur la côte occidentale du Groenland, Morton, le compagnon de Kane, fit dans le nord une excursion qui compte avec raison parmi les plus belles dates des découvertes arctiques. Parti le 4 juin 1854 du brick VÀdvance avec un Esquimau et un attelage de chiens, il passa en traîneau dans la baie Peabody, où les glaces avaient arrêté Kane l'été précédent, en face du sombre défilé où s'élève le monument de Tennison, colonne de calcaire de 125 mètres d'élévation. Le rapprochement des montagnes de glace empêchait les voyageurs de distinguer devant eux, à plus d'une longueur de navire, les vieux glaçons qui faisaient saillie au-dessus des nouveaux en disloquant leur surface. On ne pouvait se glisser entre ces aspérités qu'en suivant d'étroits couloirs dans lesquels les chiens avaient peine à mouvoir le traîneau. Souvent même l'intervalle qui semblait séparer deux montagnes se terminait par une impasse impossible à franchir. Il fallait alors transporter le traîneau au-dessus des blocs les moins élevés, ou rétrograder en quête d'un chemin plus praticable. Parfois, si une passe assez convenable apparaissait entre deux pics, les voyageurs s'y engageaient gaiement et arrivaient à une plus étroite-, puis, trouvant le chemin complètement obstrué, ils étaient obligés de revenir en arrière pour tenter de nouvelles issues. Ces échecs, ces désappointements multipliés n'affaiblirent pas le courage de Morton, déterminé qu'il était à aller en avant. A la fin, une sorte de couloir long de 10 kilomètres le conduisit hors de ce labyrinthe glacé, mais il fut pendant six heures à diriger ses pas avec

autant d'incertitude et de tâtonnements qu'un homme aveugle dans les rues d'une ville étrangère.

S'étant hissé le 16 juin sur un pic assez élevé , Morton aperçut au delà de quelques pointes de glace une grande plaine hlanche qui s'avançait vers l'intérieur : c'était le glacier de Humboldt (1). Près de son extrémité nord, le glacier semblait couvert de pierres et de terre, et çà et là de larges rocs faisaient saillie à travers ses parois bleuâtres. Les deux explorateurs s'avancèrent le 20 vers la terminaison du glacier. Là, glaces, roches et terres formaient un mélange chaotique; la neige glissait de la terre vers la glace, et toutes deux semblaient se confondre sur une distance de 15 kilomètres vers le nord, point où la ligne de terre surplombait le glacier d'environ 130 mètres. Plus loin, la glace devint faihle et craquante ; les chiens commencèrent à trembler, jusqu'au moment où le brouillard venant à se dissiper, les voyageurs aperçurent à leur grand étonnement, au milieu du canal de Kennedy, à moins de 3 kilomètres sur leur gauche, un chenal d'eau libre. Sans les oiseaux qui voletaient en grand nombre sur cette surface d'un bleu foncé, Morton dit qu'il n'en aurait pu croire ses yeux. Le lendemain, la bande de glace qui portait les voyageurs entre la terre et le chenal ayant beaucoup diminué de largeur, ils virent la marée monter rapidement dans celui-ci. Des glaçons très-épais allaient aussi vite que le traîneau ; de plus petits le dépassaient avec une marche d'au moins 40 nœuds. D'après les observations de Morton, la marée allant du nord au sud emportait peu de glace. Celle qui courait si vite au nord semblait être

(1) Sur le glacier de Humboldt Toyex la Zeitschrift filr Erdkundi, 1856, t. I, p. 459.

la glace brisée autour du cap et sur le bord de la banquise. Le thermomètre dans l'eau donnait 2°, 3. Après avoir contourné le cap marqué sur la carte du nom d'André Jackson, les voyageurs trouvèrent un banc de glace unie à l'entrée d'une baie. Sur cette glace polie les chiens couraient à toute vitesse, et le traîneau faisait au moins 10 kilomètres à l'heure. La baie était bordée par des rochers escarpés au delà desquels on trouva un terrain se dirigeant en pente vers une banquise peu élevée. Un vol de cravants (Amer bernicla) descendait le long de cette basse terre, beaucoup de canards couvraient l'eau libre. Des hirondelles, des mouettes de plusieurs variétés, tournoyaient par centaines, et si familières qu'elles s'approchaient à quelques mètres des voyageurs. Jamais Morton n'avait vu autant d'oiseaux réunis : l'eau et les escarpements de la côte en étaient couverts. La verdure aussi était plus abondante que sur les bords du détroit de Smith.

Le voyage de Morton s'arrête au cap Constitution. Ce cap formait un escarpement rocheux infranchissable, et la mer se brisait à sa base blanche d'écume. Morton gravit les rochers jusqu'à une hauteur de 150 mètres. Il fixa là à son bâton le drapeau de VAn~ tarctic qui avait accompagné lecommodoreWilkes dans ses lointaines explorations de l'hémisphère austral. Au delà du cap Constitution, la côte s'abaissait vers l'est, mais la rive occidentale du canal courait vers Je nord. La mer formait un chenal où une frégate ou une flotte entière pourrait faire voile aisément, a En s'avançant vers le nord, le canal avait l'apparence d'un miroir bleu et non glacé; trois ou quatre petits blocs étaient tout ce qu'on pouvait voir à la surface de l'eau » aussi loin que l'œil pouvait atteindre. Vers le sud, depuis la limile

de l'eau libre jusqu'au détroit de Smith, s'élendait une surface de glace solide qui couvrait complètement la mer sur une longueur de 180 kilomètres à vol d'oiseau. « Les détails de Morton sur la mer libre, dit le docteur Kane , concordent pleinement avec les observations de tout notre parti... Il m'est impossible, en rappelant les faits relatifs à cette découverte — la neige fondue sur les rochers , les troupes d'oiseaux marins , la végétation augmentant de plus en plus, l'élévation du thermomètre dans l'eau — de ne pas être frappé de la probabilité d'un climat plus doux vers le pôie(l). »» Que conclure de ces faits, sinon que, même sous les plus hautes latitudes, les glaces occupent une surface relativement restreinte? L'acception d'une banquise solide, continue aux deux pôles, est fausse. La double navigation de Ross dans l'océan Austral et les découvertes de Parry et de Kane dans la zone arctique concourent à démontrer l'exactitude de la théorie de Plana sur la température de la double zone polaire. La propagation des glaces flottantes provient de la débâcle annuelle des glaces polaires qui, chaque été, se détachent et se dirigent sur Téquateur. Celles des mers australes s'étendent en général plus loin que celles du nord. Elles s'avancent dans le triple bassin de la mer des Indes, de l'Atlantique et du grand Océan à une latitude correspondante aux côtes de la Manche, quelquefois même jusqu'au cap de Bonne-Espérance ; dans l'hémisphère septentrional, elles parcourent une longueur égale sur un seul côté, c'est sous le méridien du Groenland. Ces glaces, de provenance antarctique, sont de grande dimension. En

(1) Elisha Hanc. ArcUc Explorations, 1857. — Voir aussi l'intéressant travail de M. Ferd. de Lanoyr, Intitulé La mer Polaire, p. 109. Paris,

août 1840, Hopkins a rencontré entre le Cap et l'île de Tristan da Cunha une flottille de glaçons dont l'un s'élevait à 100 mètres au-dessus des eaux (l). Un autre marin anglais, le capitaine Smith, trouva en novembre 1839, entre le Cap et l'Australie, du 44° 30' sud à 44° sud, sous une latitude correspondante à celle de Marseille, et de 87° à I00 a de longitude orientale, une chaîne de glaçons à surface complètement plane, dont l'un dépassait 1 00 mètres de hauteur sur une longueur d'un mille (2) . Dans le grand Océan enfin, le capitaine Boulton, de VArethusa, signale en janvier 1833, à 1 ouest du cap Horn, entre 54° 48' et 56° 51' sud et 148° à 71° ouest une flotte de montagnes de glace d'une extension linéaire de 2,500 milles, et quelques-unes s'élevaient à 250 mètres au-dessus de l'eau, ce qui suppose un diamètre de 1,000 mètres pour la masse totale en tenant compte de la partie immergée (3).

Les glaces de l'océan Arctique atteignent rarement d'aussi fortes dimensions, si ce n'est dans la mer de Baffin et sur les côtes du Groenland. Mais si les dimensions se rétrécissent, « la variété des formes défie toute comparaison : tantôt c'est une table régulière, ou un pain de sucre 5 tantôt une île véritable avec ses anses, ses baies, ses promontoires; une autre fois, c'est une immense tente de laquelle il semble qu'on s'attend à voir sortir un habitant qui vous souhaite la bienvenue, ou l'entrée d'un souterrain ouvert par de vastes galeries, ou bien encore une caverne précédée

(1) IYautical Magazine, 18ûl, p. 3ftl.

(2) Idem , 1840, p. 510.

(3) Voyez les Geographischen Miltheilungen , année 1865, p. 138. — Daussy. Examen d'une notice sur les glaces du pôle Sud, par le D' Hombron. Bulletin de la Sociélé de Géographie \ Uk, 3« série, tomel, p. 5.

par de splendides travaux d'art. Les contes de notre enfance, les souvenirs des Mille et une Nuits reviennent sans notre appel, et le Sésame, ouvre-toi cherche à pénétrer les sombres profondeurs où se prépare un mystérieux travail. De temps en temps, une sourde détonation annonce le résultat de la décomposition amenée par la chaleur ; un roulement saccadé se fait entendre semblable au bruit du tonnerre dans un orage d'automne, et nous voyons la tête d'un iceberg (2) se détacher du tronc, glisser en mugissant et se précipiter dans l'onde au milieu des nuages d'écume qui jaillissent à une grande hauteur. Le monstre oscille plusieurs fois, comme pour se raffermir sur sa base, ou peut-être en signe de salut aux autres icebergs; car qui peut traduire le mystérieux langage de la nature? Une longue houle va dire à plusieurs milles de distances son entrée

(2) Voici, selon l'auteur de la relation historique de la commission française du Nord les noms appliqués à la glace suivant les formes sous lesquelles elle se présente :

Field , nappe de glace si étendue que du haut d'un navire on ne peut en distinguer les limites;

Floe, nappe de même nature, petite ;

Drift-ice , blocs de glace flottante de différentes formes et de différentes grosseurs;

Bruth-icc , morceaux détachés de quelque grande masse ;

Bay-ice, glace récemment formée dans la mer ;

Hammock , protubérances qui s'élèvent par la pression et la jonction de plusieurs blocs à la surface d'un champ de glace.

Tongue, pointe de glace qui s'étend horizontalement sous l'eau. C'est un écueil dangereux pour les navires ;

Pack , masse de glaces flottantes dont on ne peut du regard mesurer l'étendue ;

Patch , mêmes glaces , de forme circulaire , moins considérable ;

Stream , enchaînement continu de glaçons qui, dans leur développement oblong, ressemblent au cours d'une rivière ;

Sailing-ice, masse de glace qui offre au navire une ouverture asses large pour qu'il puisse y pénétrer;

Land-ice, blocs de glace attachés au rivage ;

Lane, étroit canal entr'ouvert à travers de vastes champs de glace.

dans le monde; quelques minutes encore, et, naguère partie dépendante d'un des plus gros blocs, il est luimême maintenant membre de cette famille de géants. O bommes, que vous êtes petits dans le monde, que vos chefs-d'œuvres sont grêles et mesquins près des travaux du grand maître qui s'appelle la Nature (1). »

La grande extension des glaces australes tient à la régularité du courant polaire antarctique. Essentiellement mobiles les molécules aqueuses de notre globe sont animées d'un mouvement général dû à la rotation de la terre autour de son axe, d'Orient en Occident assez constant dans le courant équatorial. La pression inégale de l'atmosphère aux divers points de l'Océan, d'où résultent des différences de niveau et l'inégalité de température entre les mers tropicales et les mers polaires, à laquelle correspondent des différences de densité sont autant de causes qui troublent l'équilibre des eaux de l'Océan, et donnent naissance à divers mouvements tendant tous aie rétablir sans y parvenir jamais. Ces mouvements généraux sont modifiés par une foule d'accidents locaux, surtout par l'extension et la figure extérieure des terres. Aucune cause accidentelle n'influe d'une manière sensible sur le mouvement du courant austral, aussi ses glaces se dirigent sur l'équateur suivant des spirales régulières jusqu'à une latitude à peu près uniforme. Mais dans l'hémisphère nord la prédominance des terres agit bien autrement. Les côtes septentrionales de l'ancien et du nouveau continent s'arrêtent entre 70 et 80° de latitude formant un bassin circulaire ouvert largement entre l'Amérique et l'Europe, mais que l'île allongée du Groënland sépare en deux parties inégales. Ces terres déchiquetées, le groupe

(1) J. Bellot. Journal d'un voyage dans la mer Polaire, Paris, 185».

insulaire de l'Amérique arctique découpé par d'étroits canaux modifient profondément l'état thermique des diverses parties de la zone boréale et réagissent sur la direction des courants glaciaires. Ceux-ci très-froids et d'autant plus rapides sur les côtes du Groenland et dans la mer de BaflSn provoquent dans l'Atlantique un mouvement équivalent et contraire qui permet aux eaux tièdesdu Gulf-Stream (1) d'atteindre le voisinage du pôle. Issu des flots du grand courant équatorial mêlé aux eaux chaudes de l'Orénoque et du Mississipi, le Gulf-Stream se précipite sur les récifs de Bahama, s'étend jusqu'au nord de la Sibérie en passant sur les Spitzbergen et la Nouvelle-Zemble. Etroit à sa naissance mais profond et rapide, il s'écoule d'abord le long de la Floride avec une vitesse de 8 kilomètres à l'heure et suit une direction parallèle à la côte d'Amérique jusqu'à la hauteur du cap Hatteras. Sa température beaucoup plus élevée que celle des eaux qu'il traverse, varie à peine d'un demi-degré pour des centaines de lieues : au delà du quarantième parallèle où l'atmosphère se refroidit parfois jusqu'au-dessous de zéro, ce courant se maintient à une température supérieure à 25°. A la rencontre des eaux froides du courant polaire vers le cap Hatteras, le Gulf-Stream dévie vers le littoral de l'Europe, s'élargit en formant une courbe dont la concavi téregarde la mer deBaffin - : c'est la limite qu'atteignent, sans jamais la franchir, les glaces flottantes que le courant du détroit de Davis pousse vers le sud. En même temps il se divise en deux branches, dont l'une butte contre les côtes de la Manche, se rend dans le golfe de Gascogne qu'elle contourne, se relève

(1) Kohi. Geschichte der Forschungcn iiber den Golfstrom, dans la Zeitschrift filr Erdkunde de Berlin, 1865, tome XIX, p. 292.

ensuite le long des côtes d'Espagne et du Portugal, remonte la côte d'Afrique et va alors, au delà des îles du cap Vert, rejoindre le courant équinoxial (1). L'autre branche passe entre la Norwége et l'Angleterre, baigne les îles de l'Ours et de Jan-Maycn, les côtes occidentales des Spitzbergen, celles de la Nouvelle- Zemble, pénètre là dans le bassin polaire pour former au nord de la Sibérie la fameuse Polynja (2) découverte par Hedenstrôm depuis soixante ans. Cette branche septentrionale du Gulf-Stream est peu connue bien que ce soit surtout dans le nord qu'il exerce son action bienfaisante. Le commandant Maury en fait à peine mention dans son livre classique sur la Géographie physique des mers, mais on peut suivre dans tout son développement ce « beau fleuve » de l'Atlantique, sur une excellente carte des régions polaires de M. Petermann (3) .

Ce qui caractérise les grands courants maritimes c'est leur influence régulière et permanente sur la température des contrées qu'ils baignent, influence plus constante que celle des courants de l'atmosphère. Dans l'intérieur delà France la gelée, le froid peuvent différer beaucoup en deux années consécutives, la pluie

(1) Par suite d'un mouvement giratoire des eaux du Gulf-Stream, îl existe au milieu du «rand circuit océanien une région isolé*» de l'action «lu courant, à laquelle aboutissent les plantes, les bois de dérive et les épaves de toutes espèces charriées incessamment par la mer. Là se trouve la fameuse mer des varecs, des grands fucus, dite Mer de Sargasse. Voyez sur cette mer un mémoire de M. Leps ?u Bulletin de la Société de géographie, 5« série, 1865, t. X, p. 292

(2) Polynia, mer toujours libre et ouverte.

(3) Geographische Mitlheilungen, avril 1865, p. 155. Voyez aussi drins le Livre Bleu présenté à la chambre des communes en 1852, Fnrther rorrespondences and proceedings connected wilh the arctic expédition, p. U2.

et la sécheresse varient d'une année à l'autre; mais jamais la mer n'est prise de glace sur les côtes de Norwége où passe le Gulf-Stream tandis que sous l'action du courant polaire la mer gèle chaque année sur le littoral du Groenland, à latitude égale. L'influence de deux courants contraires d'inégaie température est remarquable surtout sur la presqu'île d'Aliaska, en Asie. Cette péninsule est bouchée au nord par le courant froid du pôle sorti du détroit de Behring et le courant chaud du Japon baigne ses côtes méridionales. Ici les forêts s'avancent jusqu'au bord de la mer exubérantes, formées d'essences variées, le colibri y prend ses ébats comme sous le ciel des tropiques jusqu'au 61* parallèle. Sur les côtes où passe le courant polaire il n'y a plus d'arbres ni de fleurs, une plage dénudée et transie s'étend droit au sud habitée par des bandes de phoques qui s'avancent jusqu'à 56° 30' de latitude à cent lieues plus bas que les oiseaux des tropiques (1). Si des rivages de l'océan Pacifique nous revenons dans l'Atlantique nous voyons d'une part le courant polaire charrier des glaces sur la côte d'Amérique jusqu'à la latitude de Malte, de l'autre le Gulf-Stream écarte ces glaces non-seulement des côtes de France et d'Angleterre mais jamais un seul bloc ne frise le cap Nord à l'extrémité septentrionale de la Norwége (2) . Les glaçons qui descendent près de Terre-Neuve ne sont pas isolés, ils viennent par flottes nombreuses, ils refroidissent toute cette côte dont la végétation et la forme est celle des terres polaires (3). On chasse là

(1) Wrangell. Beitrage xur Kenulnirs des Russisehen Reiehet dt Baer, 1. 1, p. 308.

(2) Zeilschrift fiir Erdkunde de Berlin, 18Ï9, t. VI, p. 68. (3, Findlay. JYorth Atlantic Memoir, 1861, p. 347.

l'ours arctique sous le parallèle de Paris : au Finmark l'apparition d'un ours est marquée comme un événement extraordinaire, bien qu'à l'île Cherrie, à une distance de 60 milles, ils soient assez nombreux pour lui imposer leur nom. Le froid du courant polaire frappe la côte orientale d'Amérique comme une malédiction. En face de l'Angleterre, les tristes Esquimaux du Labrador, dépourvus de toutes ressources végétales, sont réduits à se nourrir de poissons, et l'extrémité méridionale du Groenland étale un ciel sombre, des falaises rocheuses sans cesse heurtées par les glaçons mouvants, sous la latitude de Stockholm. Grâce aux flots tièdes duGulf- Stream, l'agriculture s'élève en Norwége à une hauteur qu'elle n'atteint sur aucun autre point du monde.

Le courant chaud du golfe ne s'arrête pas au cap Nord. A plus de 350 kilomètres de promontoire la baie de Kola ne se couvre jamais de glace selon Middendorff (1), tandis que la mer Blanche, le golfe de Bothnie, même la mer d'Azow à 23 degrés plus au sud, gèlent chaque année (2). La Nouvelle-Zemble présente ensuite les contrastes climatériques de la presqu'île d'Aliaska ; son climat est plus doux sur le bord occidental que sur les côtes de l'est et il y a moins de glace au nord qu'au midi. A la baie Basse, par 73*57', le thermomètre ne descend pas au-dessous de 32° centigrades, tandis qu'à trois degrés plus bas la température s'abaisse à — 40° (3). Cette différence provient du passage du Gulf-Stream, au nord de l'île, pendant qu'un courant froid la suit au sud et à l'est. Le froid

(1) Siberische Reise, IV, première partie, p. 506.

(2) Geographische Mittheilungen y 1855, p. 5/i.

(3) Bulletin Scientifique de l'Académie de Saint-Pétersbourg, VII, p. 335.

permanent de la mer de Kara lui a valu l'épilhète de glacière, aussi elle ne se dégage presque jamais. Recourbée en croissant, la Nouvelle-Zemble forme une puissante digue qui arrête les glaces charriées par l'Ienissei et l'Obi et les empêche de pénétrer dans le bassin polaire. Entre cette île et les Spitzbergen, Keilhau a vu la pluie tomber à l'île de l'Ours à Noël (1) , et l'hiver y est si doux que la neige persiste quelques jours à peine. Une longue expérience montre également les côtes méridionales des Spitzbergen presque toujours dépourvues de glace.

Ici pourtant les meilleures cartes indiquent une puissante barrière de glace qui doit s'étendre des Spitzbergen et de la Nouvelle-Zemble à la côte de Sibérie. Cette barrière n'existe pas. Malgré ce froid glacial de la mer de Kara, la mer à l'est du pays de Taimyr et au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie est toujours ouverte et libre de glace (2). « Au nord des îles par 76° de latitude, dit Hedenstrôm, on trouve un océan qui ne gèle jamais, même en mars je n'y ai vu que peu de glace flottante (3). » La Polynia se rapproche de la côte vers le cap Yakan et cette mer constamment navigable se trouve précisément sous le méridien de la partie la plus froide de la Sibérie que peut représenter une ligne passant de Yakoutsk à Oust-Yansk, une contrée soumise à des variations de température extrêmes. L'amiral Anjou affirme aussi avoir toujours vu les glaçons emportés vers l'est au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie, malgré des variations temporaires

(1) Htise i Oest-og Vest Finmarken saint til Beeren Eiland og Spitzbergen. 1825.

(2) Erman's Russisclic Arschivcn. Tome XXIV, p. 128.

(3) Reise longs der lYordkuste vott St'biricn. 2' partie, p. 252.

dans la direction des courants signalés par Wrangel. Toutes ces côtes comme celle des Spitzbergen sont couvertes de bois flottés appartenant à des essences d'Amérique, ils n'ont pu être charriés si loin de leur lieu d'origine que par le Gulf-stream (1) . C'est là un fait évident sur lequel M. Petermann a appelé l'altention dès 1852.

L'extension du Gulf-stream adoucit beaucoup le climat polaire. Parrv regrette de n'avoir « pas vu venir la banquise continue, » mais les fragments de glace diminuaient de grandeur à mesure qu'il avançait sur son icefield et «n'avaient pas la moitié de l'épaisseur de ceux de l'Ile Meiville. » Au nord de l'archipel de l'Amérique arctique Penny et ses officiers trouvèrent la mer Polaire navigable au nord du canal de Wellington. Quatre ans plus tard Kane annonce à son tour une mer ouverte et libre de glace dans le canal Kennedy, à l'ouest du Groënland. Ces observations réunies montrent donc que dans la proximité des pôles la mer est navigable sinon toujours, du moins pendant une grande partie de l'année (2). La bande de glace qui

(1) Petermann. Der Nordpol und Sudpol, Geographische Miltheilungen , année 18G5, p. 140.

(2) Les baleiniers hollandais prétendent avoir atteint le pôle nord à plusieurs reprises, et Buache a publié dans les Mémoires de f 'Académie royale de 175Û la carte itinéraire d'un voyage de David Melguer du Japon au Portugal par le détroit de Behring et l'océan Arctique en 1G6U. Sans insister sur la réalité de ces navigations, je ferai observer que les tribus Tchoukchtes du nord de la Sibérie attestaient l'existence d'une contrée plus chaude vers le pôle. «Un vieux prêtre russe que j'ai connu à Irkontsk. dit M. A. de Wrangel, et qui a longtemps vécu chez les Tchoukchtes, m'a assuré que, selon la tradition, des bateaux et des hommes venus d'une lie plus chaude située au nord, sont venus sur leurs côtes. Les courants et les vents du nord-est amènent au rivage beaucoup d'arbres flottés d'espèces Inconnues. Un grand nombre de baleines viennent aussi de cette direction. Chaque printemps d'innombrables bandes d'oiseaux prennent

s'avance vers l'équaleur loin d'être continue consiste en fragments plus ou moins considérables séparés par des espaces d'eau libre qui peuvent être traversés sans trop de peine, puisque J.-C. Ross les a franchis deux fois près du pôle antarctique.

Aucune voie ne présente des facilités égales au Gulf-stream pour l'accès du pôle arctique. Cette opinion est soutenue énergiquement par M. Pelermann, le directeur des Geographische Mittheilungen, le meilleur recueil de l'Allemagne, consacré aux sciences géographiques. Je ne puis terminer cette étude sans rappeler les discussions ardentes qu'il a provoquées récemment au sein de la société géographique de Londres à la suite d'un nouveau projet d'exploration du pôle nord présenté par le capitaine Sherard Osborne, compagnon des amiraux Austin et Belcher, dans leurs expéditions à la recherche de Franklin.

« Morton, disait M. Osborne, a atteint sur la côte du Groenland le cap Constitution par 80° 56'. De ce point qu'on atteindrait en bateau ou sur des traîneaux, il n'y a plus que 484 milles géographiques (soit 896 kilomètres) jusqu'au pôle. Je ne crois pas que la nier soit toujours libre comme Morton l'a vue; mais alors on s'avancerait sur des traîneaux tirés par des chiens. L'amiral Mac-Clintock n'a-t-il pas fait en 1859 1,330 milles (2,460 kilom.) d'une seule traite, et en 1853 1,220 milles en 103 jours ; Kennedy et Belîot 1,200 milles en 79 jours! Le lieutenant Mecham, en 1854, revint après un voyage de 1,200 milles en 70 jours,

leur vol vers le nord et reviennent en automne pour aller au midi. Des Tchoukchies, qui se sont avancés loin de leurs côtes, prétendent avoir vu une terre et une chaîne de montagnes s'étcudant aussi loin que l'œil pouvait atulndic. » Kxirait d'une lettre du baron de Wrangel , Geographische Mittheitungen , 1665. p. 29.

dont dix passés sous la tente à cause du mauvais temps. On pourrait citer d'autres exemples, mais ceux-là suffisent. Un voyage de 2,800 kilomètres n'est pas audessus des forces d'hommes résolus et éprouvés. Or pour aller au pôle et pour en revenir il n'y a que 1,692 kilomètres du cap Constitution, distance moindre que celles déjà parcourues par les explorateurs arctiques. Kane a pénétré dans le détroit de Smith avec un petit brick à voiles: pris dans les glaces, il y a passé deux hivers avec dix-sept hommes, des vivres médiocres et insuffisants, de la houille pour un an seulement, et pourtant il a ramené son équipage sain et sauf. A cette époque, j'étais avec le capitaine Richards sous les ordres de l'amiral Ed. Belcher dans le canal de Wellington ; Kellett et Mac-Clintock se trouvaient dans le détroit de Barrow, Mac-Clure avait pénétré dans le passage qui unit l'océan Pacifique à l'Atlantique. Collinson et Rae parcouraient les terres Victoria et Boothia Félix, et Inglefield faisait une pointe dans l'île Melville. 11 y avait alors au moins 400 marins anglais dans les mers arctiques, leur santé fut toujours excellente et la mortalité presque nulle, comparées à celles des campagnes dans les pays chauds et au nombre des matelots qui se noient tous les ans sur les côtes d'Angleterre. Une nouvelle exploration du pôle arctique n'est donc pas une entreprise qui doive être rejetée comme téméraire par un gouvernement avare de la vie de ses marins. »

Pour exécuter ce plan de campagne, le capitaine Osborne demandait deux petits bateaux à hélice avec 120 hommes d'équipage qui, partant au printemps pour la baie de Baffin, devaient arriver au cap York en août. Un des vaisseaux resterait au cap Isa-

belle pendant que l'autre devrait aller jusqu'au cap Parry signalé par Morton, mais sans jamais s'éloigner trop du premier pour hiverner ensemble. « En 1867 et en 1868, des expéditions avec des canotsetdes traîneaux seraient organisées aux époques les plus favorables, et en 1869 les équipages reviendraient soit avec le navire, soit avec les embarcations, si celui-ci restait prisonnier dans les glaces. Je ne crois pas que la mer libre que Morton a vue le soit toujours : ces espaces navigables sont des ouvertures dans la glace marine dues à l'action des montagnes de glace détachées des glaciers terrestres qui, entraînées par les courants et poussées par le vent, rompent la glace dont la mer est couverte, mais ces montagnes de glace elles-mêmes prouvent que la terre existe dans le nord, puisqu'elles provienuent de glaciers qui se forment dans les vallées, ou plutôt qui sont des émissaires du glacier unique et général dont ces terres sont recouvertes (1). Kane a essuyé dans le détroit de Smith un hiver plus rude que nous à l'île Melville ; c'est une présomption pour croire que la terre de Grinell, vue par Morton du cap Constitution, et celle de Washington dont ce cap fait partie, s'étendent au loin vers le nord : ce sont des terres inconnues dont nous ignorons la géographie, le climat, les productions végétales et animales.. . Espérons que l'amirauté profitera de cette occasion pour réveiller le génie de la majnne britannique, engourdie par les loisirs de la paix et les errements de la routine. Des explorations arctiques seront plus efficaces à ce point de vue que les petites guerres du Japon et de la Chine. La marine de l'Angleterre n'a pas pour

(1) Les montagnes «le glace sont beaucoup plus rares au nord des Spilzbi rgon que ihtis la user do Daffln. C. G.

mission unique de tirer des coups de canon ; la guerre n'est pas le seul moyen de former des équipages et des officiers (l).» La compétence bien connue du capitaine Osborn enleva non-seulement les suffrages de la Société de géographie, mais son projet se trouva appuyé par toutes les sociétés savantes de Londres, la Société Royale, la Société géologique, la Société Ethnographique et la Société Linnéenne. Toutefois, pendant que l'exploration arctique par le Groenland était soumise à l'Amirauté, des doutes s'élevèrent sur l'efficacité du plan de M. Osborn. Dans une lettre adressée au président de la Société géographique, M. Auguste Petermann signala les avantages de la mer au nord des Spitzbergen sur la voie du Groenland. En suivant la mer entre les Spitzbergen et la Nouvelle- Zemble, disait le savant géographe, on peut arriver au pôle par eau. Un navire est une maison flottante pourvue de tout ce qui peut contribuer au bien-être et à la sécurité de ses habitants, toutes les nécessités, tous les besoins , les accidents même y sont prévus. Les glaces flottantes de cette mer sont moins redoutables que sur d'autres points, ses eaux en communication avec le courant du golfe, gèlent moins facilement que dans le labyrinthe de terres et de mers où périt Franklin; en tout cas Parry a trouvé au delà de 82° 44' de latitude une navigation aussi facile jusqu'au pôle qu'une étendue équivalente prise dans la baie de Baffin. Ce qu'il importe surtout ce n'est pas précisément d'atteindre un point mathématique de notre globe, * mais l'exploration de toute la zone polaire encore inconnue; et une expédition en traîneaux, dut-elle arri-

(1) Proceedings ofthe royal Geographical Society of London ; 18fl5, vol. IX, p. 42.

ver au pôle, De pourrait emporter les instruments nécessaires aux observations scientifiques (1).

Cette lettre causa une émotion profonde et souleva pendant plusieurs séances les débats contradictoires de rassemblée : la plupart de ses membres, sans repousser le plan du capitaine Osborn, se déclarèrent en faveur du géographe allemand. L'amiral Belcher exprima la crainte que M. Osborn ne rencontrât sur les côtes du Groenland une mer moitié libre, moitié gelée et se heurtât contre les difficultés contre lesquelles a écboué Parry sur la banquise des Spitzbergen. James Ross, l'amiral Wrangel et lui-même savent par expérience qu'il n'y a pas de mode de locomotion plus lent et plus pénible que le traîneau. En essayant de pénétrer par la mer des Spitzbergen, un navire peut, s'il ne réussit pas, revenir en Angleterre dans la même année. Scoresby, qui se trouvait à la fin de mai par 81° 30' dans une mer libre de glace vers l'orient, serait probablement parvenu à atteindre le pôle.

L'amiral Ommaney appuya M. Belcher. Un grand nombre de navires à voile ou à vapeur, dit-il , sont déjà arrêtés sur les glaces de la baie de Melville, sur les côtes du Groënlund, par 76° de latitude, et l'on n'est jamais sur d'atteindre le détroit de Smith, où Kane en 1854 et Hayes en 1861 n'arrivèrent qu'avec beaucoup de peine. Le premier y laissa son navire et revint avec ses embarcations. Parles Spitzbergen, au contraire, on parvient aisément et rapidement jusqu'au 80*, et dans le nord-est de ce groupe, la mer doit être libre, soit au printemps, soit en automne.

Avec le général Sabine et les amiraux Belcher et

(1) Geographische Miltheilungen, 1865, p. 95. - Voyez aussi les Proceedinyt of the royal Gcographical Society, 1865, toi. VIH.

Ommaney qui ont commandé plusieurs expéditions au nord de l'Amérique arctique, le capitaine Inglefield se prononça également en faveur des Spitzbergen, parce que cette voie est beaucoup plus courte que celle de la mer de Baffin. Ceux qui ont navigué dans la baie de Baffin savent combien il est difficile de dépasser les glaces flottantes de la baie Melville. A trois reprises, le capitaine Inglefield a soutenu cette lutte si longue et si pénible. Au nord des Spitzbergen, plusieurs navires ont atteint sans peine 81° et 82° avec une mer libre dans la direction du Nord. Francis Beaufort, dont l'hydrographie déplore la perte récente, considérait la mer située entre la Nouvelle-Zemble et les Spitzbergen comme l'ouverture la plus facile pour atteindre le pôle arctique. « Aucun homme raisonnable, ajouta M. Richards, ne remonterait aujourd'hui en vaisseau la baie de Baffin, le canal de Smith et le canal de Barrow pour atteindre le bassin Polaire. Un seul chemin conduit là, c'est la mer des Spitzbergen. »

Malgré ces objections, les amiraux Back et Mac- Clintock persistèrent dans leur préférence pour un voyage par traîneaux. L'amiral Collinson, qui prit la parole après eux, commandait V Entreprise dans les mers de l'Amérique polaire. Pendant trois ans, il essaya, sans y réussir, de forcer les glaces dans le passage du nord-est en partant du détroit de Behring, et Mac-Clure lui-même dut abandonner son bâtiment, de sorte que jusqu'à l'heure présente aucun navire n'a passé de l'océan Pacifique dans l'océan Atlantique par les détroits de Behring et de Lanças tre. M. Collinson ne pense pas que la descente incessante des glaces polaires du nord vers le sud puisse être une preuve que la mer est ouverte au nord (?) pendant une

saison quelconque de l'année. Le Terror, VAdvance, le Rescue, le Fox, abandonnés dans les glaces, ont dérivé avec elles et ont été retrouvés plus au sud. Cependant la mer n'était pas libre entre le pôle et les navires entraînés par les glaces (1). De ce qu'il y a une mer libre au delà d'une barrière de glaces au pôle antarctique, il ne lui semble pas qu'il en doive être de même au pôle arctique. Configuration des continents, vents, courants, climat, tout est différent aux deux pôles. Il pense que le pôle boréal ne peut être atteint que s'il est entouré de terres sur lesquelles la banquise s'appuie solidement. Selon un relevé des navires arrêtés dans la baie de Melville fait par M. Marckbam, il résulte que sur trente-huit expéditions, cinq n'ont pas été entravées par les glaces à cette latitude, et la plupart des autres n'ont pas été arrêtées longtemps.

Dans ce grave débat, il faut que l'expérience personnelle se soumette aux résultats généraux obtenus par quarante années de travaux et d'explorations polaires. C'est à la suite de l'étude comparative de ces résultats que M. Petermann indique la mer à l'est des Spilzbergen comme la plus facile pour atteindre le pôle; un examen attentif des conditions physiques de la zone polaire boréale nous a aussi convaincu de l'excellence de cette voie. Le mouvement des glaces flottantes est très-changeant, très-irrégulier. Tel point de la mer Glaciale absolument libre à un moment donné peut demeurer inaccessible l'année suivante. Mais la

(1) La mer est très-rarement libre dans cette région, parce que les glaces polaires, arrêtées dans leur circulation par d'étroits cauaux, s'accumulent et n'en sortent que lentement. Entre les côtes du Groenland et le nord de l'Asie, les glaces nouantes circulent plus facilement parce que la mer est ouverte largement.

vapeur a décuplé nos moyens de locomotion, et si Ross traverse pendant deux années consécutives une barrière de glace réputée infranchissable avec un lourd vaisseau à voiles, à plus forte raison peut-on aujourd'hui, avec le secours de l'hélice, reconnaître le bassin Polaire. Il y a autour du pôle nord un espace de plus de 140,000 milles carrés de superficie encore absolument inconnu. Que de découvertes intéressantes pour la physique du globe, le magnétisme, la météorologie, la géologie, la faune, la flore, l'ethnographie ! L'exploration scientifique des Spitzbergen profite au commerce même. Aujourd'hui nous connaissons dans ces îles de puissants dépôts houillers dont l'éloignement empêche l'exploitation; mais les membres de la commission suédoise y signalent une richesse en poisson égale à celle de Terre-Neuve, qui attire déjà de nombreux pêcheurs venus de la Norwége. On sait l'animation de ces anciennes pêcheries du Nord. Pendant le xvii* siècle , les Spitzbergen attiraient chaque année plus de 200 navires montés par un équipage de 10,000 matelots. Aujourd'hui encore les Américains retirent un bénéfice de 8 millions de dollars de la chasse de la baleine dans le détroit de Barrow, malgré la diminution de ces cétacés à la suite de poursuites trop acharnées.

L'intérêt excité en Angleterre par les projets d'exploration arctique se propage à l'Allemagne et à la Russie. La Suède, avec un budget inférieur à celui de la ville de Paris , a trouvé les moyens de subventionner deux expéditions scientifiques aux Spitzbergen ; elle se propose d'y retourner pour la mesure d'un arc de méridien terrestre dans le groupe des Septîles. En présence de cette émulation générale la France

ne peut s'abstenir. Des ressources puissantes, une belle marine, des officiers dévoués, rien ne lui manque pour prendre part à ces conquêtes pacifiques de la science préférables h celles de la guerre, et de nobles traditions l'appellent dans ces mers glaciales illustrées par les travaux de d'Urville, par la mort de Bellot. Près du pôle antarctique, un plus vaste champ est ouvert que dans le Nord. Puisse la France envoyer quelques-uns de ses vaisseaux au service de la science dans l'une ou l'autre zone! Ces navigations dans les mers glaciales sont une excellente école pour former des marins, pour éprouver leur courage. Nulle part la volonté de l'homme ne se déploie plus énergique et plus puissante.

Page 1