‹ Esquisse sur la Gaspésie [microforme] (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · CHAPITRE VIII INDUSTRIE AGRICOLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII INDUSTRIE AGRICOLE

Sous le double rapport du sol et du climat, la Gaspésie esb incontestablement une des plus belles, sinon la plus belle partie de la province de Québec, sans compter que la mer fournit aux cultivateurs de cette région des quantités inépuisables du meilleur engrais. Le varech abonde presque partout sur le rivage et, outre les déchets de poisson, il est facile de prendre dans 11 mer même, en quantités immenses, des poissons d’espèces ‘inférieures et qui ne s’emploient ni dans la consommation locale ni dans le commerce d'exportation. La vase de grève et les herbes marines sont aussi d'excellents engrais, dont le cultivateur laborieux et intelligent peut tirer de grands profits.

Toutes ces matières abondent dans la Gaspésie, principalement sur les bords de la baie des Chaleurs. À chaque marée, surtout quand l’eau est un peu

114 LA GASPÈSIT

agitée par le vent, il s’accumule sur le rivage ds masses de varech et d'herbes marines. Et cette accumulation se renouvelle constamment: le cultivateur a là un approvisionnement constant de bon engrais pour recouvrir ses près où augmenter le rendement et la qualité des grains qu'il récolte. Cet engrais ne : Jui coûte rien, il n’a qu’à le transporter dans son champ, puis à l’épandre. Dans les pâturages, cela ne nuit pas à la dépaissance, l’augmente même, car les animaux broutent de préférence l'herbe à laquelle ces plantes marines ont donné un petit goût de salin. Les moules, les étoiles de mer et les oursins peuvent former Ja base &’un excellent compost, qu'on peut encore enrichir avec la vase de grève et les écailles.

Mais l’eugrais le plus riche est fourni par le poisson et ses déchets. Tous les établissements de pêche à la morue peuvent fournir des quantités énormes da cet “ngrais, qu’on peut enfouir à l'état brut dans le sol Si les cultivateurs’ de la Gaspésie savaient en profiter, ils auraient dans ces déchets de morue un source de richesse dont il est facile de concevoir la valeur. Ils pourraient encore l’augmenter en faisant bouillir ces déchets pour en dégager l'huile, qui retarde ou empêche même la végétation.

Le poisson à son état entier est aussi un excellent engrais et qui abonde partout sur les bords de la mer.

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On emploie à cet usage le capelan et le hareng qui est trop maigre ou trop petit pour être avantageusement livré au commerce. On en consomme ainsi des milliers de barils ; mais on pourrait en employer encore bien plus, et surtout on pourrait prendre pour le même usage d’autres poissons qui sont en grandes quantités et nullement acceptés dans le commerce ou pour la consommation domestique. Enfin, la quantité d'engrais que peut fournir la mer est pour ainsi dire illimitée, de même qu'elle est à la disposition de tous ceux qui sont assez intelligents et assez laborieux pour en tirer parti. |

T1 est parlé ailleurs de la fabrication des engrais artificiels avec les déchets de poisson. Si, un jour, cette précieuse industrie prend naissance dans la Gaspésie, les cultivateurs de cette contrée auront encore là une source de grande richesse, puisque cet engrais artificiel est à peu près aussi riche que le euano, que les bons agrigulteurs de France et d’Ancleterre trouvent profitable d'acheter à plus de vingt piastres la tonne, aux commerçants qui Pimportent des côtes de l'Amérique du sud.

Le plâtre est un autre engrais que les habitants de la Gaspésie peuvent se procurer à des conditions exceptionnellement avantageuses. 11 y en a des carrières inépuisables aux îles de la Madeleine, qui sont,

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comparativement aux autres parties de la province, dans le voisinage des côtes de Gaspé. Le transport peut en conséquence se faire à bien meilleur marché, ce qui donne un avantage considérable aux cultivateurs de ces parages.

Il y a des dépôts de marne en plusieurs endroits de la Gaspésie, C’est encore une autre source de richesse agricole. La marne, c'est bien connu, jouit de la double qualité d’être à la fois un engrais et un un amendement. Il est établi qu'avec la marne, employée avec une quantité convenable d'engrais naturels ou artificiels, on double facilement le rendement d’un terrain. Or les cultivateurs de la Gaspésie, qui ont de l’engrais en abondance, sont évidemment des mieux situés pour profiter de ces dépôts de marne et doubler le rendement de leurs terres, qui sont naturellement des plus fertiles. |

On peut donc dire sans crainte que sous le rapport des engrais, de la facilité de se les procurer en abondance de première qualité et pour le seul frais de les recuillir ou de les transporter, la Gaspésie offre à l’agriculteur des avantages qui ne se rencontrent nulle part ailleurs, au moins dans la partie du Canada située plus à l’ouest.

Quant au climat, ilest des plus favorables aux opérations agricoles : c’est un fait connu. Cependant,

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LA GASPÉSIE 117 la partie sud de la péninsule de Gaspé jouit, au point de vue climatérique, d’un avantage qui est généralement ignoré, nous voulons dire son exposition au midi. À partir de Ia chaîne des hauteurs qui longe le bord du Saint-Laurent, le terrain va en déclivité vers le sud et se trouve ainsi des mieux ex- . posés à Ja l’action bienfaisante des rayons solaires, si importante pour la végétation, à laquelle elle donne une activité, une énergie extraordinaire. Les rayons solaires perdent une partie de leur chaleur par la fraction et c'est ce qui explique pourquoi sur la côte du Nouveau-Brunswick, de l’autre côté de Ja baie des Chaleurs, la température agricole est moins élevée que dans la Gaspésie, où les rayons du soleil tambent d’aplomb sur le sol et lui communiquent pir conséquent plus de chaleur, plus de force vivifante pour la végétation.

Cette exposition au soleil du midi fait de la zone sui de la Gaspésie une des régions les plus avantagerses pour la culture des arbres fruitiers et même dela vigne. Avec une culture intelligente et soignte, les pommes réussiraient très bien, aussi bien que dans le district de Montréal, où l'été n’est pas plus beau ni la belle saison plus longue, et il est certaires localités qui semblent adaptées d’une manière spédale à la viticulture, Au nombre de ces localités,

Le

il faut mentionner en premier lieu le versant qui se trouve entre la meret le flanc du mont Tracadigetche, dans Carleton. Le terrain est un sol qui convient parfaitement à la vigne ; le flanc de la montagne, qui arrête tous les vents de nord et de nord-ouest, réfléchit les rayons du soleil et élève ainsi la température, puis le voisinage de. la mer donne au thermomètre une régularité qui empêche les changements subits et prévient les gelées hâtives. Enfin cette Jocalité, comme sol et comme climat, est égale, sinon supérieure, à plusieurs endroits de l’île de Montréal où l’on cultive depuis plusieurs années le raisin avec un succès incontestable. Qu'on essaie cette culture dans la baie des Chaleurs, surtout à Carleton, et L succès ne se fera pas attendre.

Le sol est si riche par lui-même qu’on peut toujours compter sur d'excellentes récoltes sans recourt à l'emploi des engrais. La terre se compose £'e débrs de roches qui produisent les sols les plus riches :t les plus faciles à cultiver, ainsi que nous l’&vors démontré ailleurs. Ces terres jaunes et brunes, gliseuses en certains endroits, se cultivent avec la plus grande facilité et produisent d’abondantes récoltes de toutes sortes de céréales. Ce fait est surabondanment établi par les chiffres suivants, qui sont trés du recensement de 1881.

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Dans la Gaspésie, il y a une étendue de 174,306 acres de terre en exploitation agricole. L’'aire occupée par les différentes branches de culture est ainsi répartie : |

Bonaventure Gaspé Rimouski Totaux | En céréales... RES ets 30 159 21 932 32 923 85 014 | NTM sense sss ess nus 12 609 10 616 10 47: 33.097 ‘6 pâturage ..…........ 11 297 14 415 98 678 54 300 “jardins ............ 594 443 168 1.205 Total........ 51.659 47,406 73,541 173,306 L’étendue ensemencée a donné le rapport suivant : Céréales: Bonaventure Gaspé Rimouski Totaux Minots de blé .......... 35.839 28.742 89,625 154,206 Le OTYB. serum 31,932 46,952? 63,921 142,60: | “ seigle. ....… 5,529 6,609 8,954 21,093 | “ sarrasin. 64,416 1,552 1,713 +3,71 | LL maïs ....t... .327 101 50 478 L avoine....... 194,570 87,551 71,705 353,826 Total........ 332,643 171,507 241,968 746,118 | Culture sarclées : | Min. de pommes de terre- 704,432 493,591 263,327 1,391,350 +: navets............ 101,490 114,561 19,243 228.994 4) autres racines... 91,153 13,493 1,623 46,869 3 fèves ..... disosse. 900 6,172 29,046 37,745 Total........ 840,202 557,817 306,239 1,704,258 Tonneaux de foin........ 16,891 17,169 7 702 41,762

Le rendement du blé, par acre, se voit dans le tableau suivant :

Bonaventure Gaspé Rimouski Gaspésie Minots récoltés............ 35,899 28,142 89,695 154,206 Acres ensemencés....,-.-.. 9,181 2,610 9,482 15,073

Rendement par acre.....o.. 11.26 Li, LL, 1871 119

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C'est-à-dire que de 1871 à 1881 le rendement du blé, par acre, a augmenté de 0. 80 dans le comté de Rimouski, diminué de 0.64 dans Bonaventure, de 3.19 dans Gaspé et de 1.47 minot par acre dans toute la Gaspésie.

Quant au foin, le rendement en tonneaux, par acres a été comme suit d'après le recensement de 1851 : dans le comté Bonaventure, 1.33 tonneau ; dans le comté de Gaspé, 1.61 tonneau ; dans le comté de Pimonski 0.73 tonneau ; dans toute la Gaspésie, 1.23 tonneau.

Ce rendement est peu considérable ; mais il dépend bien moins de la pauvreté du sol que la mauvaise eulture qu’on lui donne. En beaucoup d'endroits, on suit encore l’affreuse routine qui conssite à faire des prairies sans guère semer de graine de foin, puis à laisser ces prairies en foin tant qu’elles ne sont pas complêtement incapables d’en produire. On conprend qu'avec un pareil système, il est impossible de récolter beaucoup de foin, même dans les terres les plus suceptibles d’en produire, quand elles sont bien cultivées.

La culture des pommes de terre est une des plus productives. Le rendement moyen, à l’acre, est de 152.21 minots dans Rimouski, de 156.07 minots dans Gaspé et de 183.11 minots dans Bonaventure,

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où l’on récolté jusqu’à 300 minots à l’acre. Ce fort rendement s'explique bien facilement, Outre que le sol est très propre à cetté culture, le poisson fournit un engrais qui double pour ainsi dire la production. On emploie pour cela le capelan et le hareng de qualité inférieure, qu’on met dans les sillons mêmes ou À la surface du sol. Avec cet engrais, les pommes de terre peuvent venir dans sols les pauvres, et à plus forte raison dans les riches terrains de la Gaspésie. Ainsi s'explique l'énorme quantité de 1,704,253 minots de pommes de terre que l’on récolte dans 8,291 acres de terrain. A seulement vingt-cinq centins lo minot, cette récolte représente une somme de 5426, - 064,50 ou de $51.40 par acre.

En résumant les chiffres qui précèdent, on trouve que l'étendue ensemencée est ainsi répartie entre les différentes cultures :

Cultures Bonaventure Gaspé Rimouski Gaspésie MM sas sososesvéonesssosnss 12,609 10,616 10,472 33,697 Mises terne vetoenerneses 3,181 2,410 9,842 15,43 Pommes de terre........... 3,847 2,114 1.730 8,291 Autres cuitures......-..... 23,131 16,808 21,35! 61,290

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C'est-à-dire que les différentes cultures sont dans les proportions suivantes pour toute la Gaspésie : foin, 28.38 pour 100; blé, 13 pour 100 ; pommes de terre, 6.99 pour 100 ; autres céréales et plante-racines, 51.68

pour 100. 11 est évident que la culture du foin n'est pas assez considérable et qu'elle devrait être augmentée d'au moins 12 ou 15 pour 100. Dans notre province, c'est l'élevage du bétail qui paie le mieux, et pour élever du bétail avec profit, il faut que 40 pour cent au moins de l'étendue en culture soient en prairie. Autrement, le cultivateur n'a pas assez de bon fourrage pour garder un troupeau suffsamment nombreux ni pour le nourrir avantageusement, En remédiant à ce défaut, on pourrait angmenter considérablement le produit de l'exploitation agricole dans la Gaspésie.

Du reste, il n’est pas une région qui soit mieux adaptée à l’industrie si payante de l'élevage. Les pâturages sont de qualité supérieure. Le sol produit l'herbe en abondance et presque partout les prés sont traversés par des ruisseaux ou des rivières où coule constamment une eau limpide et claire comme de l'eau de roche. Les hauteurs et les collines fournissent d'excellents pâturages pour les moutons et partout la fraîcheur de la température donne au bétail une vigueur et une santé qu'il est difficile de trouver ailleurs au même degré. Enfin la facilité avec laquelle on peut cultiver d'immenses quantités de pommes de terre et de plantes-racines, grâce à l’engrais que fournit la mer, assure à l’éleveur une nour-

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riture aussi riche qu'abondante pour l’hivernement ou l’engrais du bétail, Et l’exportation de ce bétail a été rendue des plus faciles par l’onverture de l’Intercolonial qui a mis la baie des Chaleurs en communication rapide et peu dispendieuse avec les principaux ports ct les plus grandes villes du Canada. Quand l'éleveur de l'Ouest trouve avantageux d'élever du bétail pour l’expédier à 500 ou 600 et même | 800 milles, sur le marché de Chicago, pourrait-on soutenir que celui de la baie des Chaleurs n'aurait pas encore plus d'avantage à élever du hétail pour l’expédier sur les marchés d'Halifax, Saint-Jean ct Québec, qui ne sont éloignés que de trois ou quatre cents milles ?

1 faut donc admettre que les cultivateurs de la Gaspésie n’élèvent pas assez de bétail. Cela ressort clairement des chiffres suivants. Le tableau du bétail, daus le recensement de 1881, donne les quantités que voici :

Bétai : Bonaventure Gaspé Rimouski (Gaspésie Chovaux...............e ee 2,272 2,320 1,412 6,604 Joulaina.............. r.. 518 430 205 1,25

; Pœufs do travail........…. 1,42 1,818 313 3,c07 1 Vaches laitières.......... 5.053 4,996 3,206 13,955 Autres bêtes bovines..... 4,611 4,299 3,635 12.545 Moutons.......ssssessss.. 15.030 19,468 11,827 46,325 Cochons.................. 7,428 9,448 4,061 90.97

I] y a dans la Gaspésie 173,101 acres de terrain sous culture et en pâturage, ce qui fait 1.64 acre par tête de bétail et 1.84 tête de bétail par personne, puisque la population se compose de 56,860 habitants. Dans Compton, l’un des comtés les plus riches de la province et qui doit cette richesse uniquement à l’agriculture, et surtout à l'élevage du bétail, il y a 147,874 acres de terrains sous culture et en pâturage, puis 46,721 têtes de bétail, ce qui fat 3.16 acres par tête et 2.38 têtes de bétail par personne, attendu que la population est de 19,581 âmes.

Comme on le voit, comparativement à la population, il y a près de 100 pour 100 plus de bétail dans Compton que dans la Gaspésie, ce qui explique la

richesse ce de comté et la pauvreté comparative de l'autre région.

Un autre exemple rendra la chose encore plus claire,

Dans le comté de Compton, en 1.21, la valeur des produits de la laiterie s’est élevée à $146,851.80 ou 87.50 par tête ; dans le comté de Bonaventure, il n’a été que de $52,679.90 ou $2.78 par tête. Sur ce seul item, il y a donc une différence, contre les cultivateurs de Bonaventure, de $4.72 par tête et de $80,245.76 pour tout le comté. Au même taux, la différence est de $268,379.20 pour toute la Gaspésie, où la terre et les pâturages sont aussi bons et même meilleurs que dans Compton.

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Tous ces faits prouvent clairement que le cultivateur de la Gaspésie pourrait presque doubler le produit de son exploitation en faisant une plus large part à l'élevage du bétail. Cette démonstration n'aura peut-être pas d'effet immédiat sur les habitants dé cette région ; mais elle démontre aux émigrants qui voudraient s'établir là qu’une exploitation bien con. duite pourrait donner pour le moins autant de reve. nus et de profits sur les bords de la baie des Chaleurs que dans la plus belle partie des Cantons de l'Est, si avantageusement connus par leur richesse comme pays agricole.

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