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POPULATION

L'étude des populations du département du Nord, offre un vaste champ à la curiosité des hommes sérieux. Il y a, dans cette population, un mélange et un ensemble fort singuliers. La diversité des origines et la variété des langues donnent à notre peuple un caractère à part. Quatorze nations civilisées, vingtdeux tribus sauvages et des métis, nés des alliances de ces différents peuples, ont jeté sur l'immense étendue du pays dont nous parlons, la toute petite population qui l'occupe. Nous dirons d'abord un mot sur les étrangers venus dans le pays. Nous parlerons ensuite de ceux qui y ont une origine mixte, puis enfin, nous nous occuperons des indigènes ou sauvages.

§ 1. — HABITANTS d'ORIGINE ÉTRANGÈRE.

L'Ecosse et les îles Orcades ont fourni au " département du Nord," le plus fort contingent de sa population étrangère. Le plus grand nombre des officiers supérieurs de l'honorable compagnie de la baie d'Hudson, sont Ecossais. La colonie de la Rivière-Rouge parle, avec une certaine fierté, de son "Scoth Settlement," et presque tous les postes de l'intérieur, même jusqu'aux extrémités les plus reculées du pays, comptent un certain nombre d'employés orcadiens.

A côté de ce premier élément de population étrangère, se groupe l'élément canadien-français, qui se trouve, lui, dans des conditions bien différentes du précédent. Le pays découvert et possédé par Us Canadiens, avant la conquête de la Nouvelle- France pnr l'Angleterre, a perdu ses premiers propriétaires. Ruinés par le sort des armes, nos pères se sont vus dépouillés ici, comme au centre de leur patrie, de tout ce qu'ils possédaient. Vaincus, malgré leur héroïsme, il leur a fallu subir toutes les conséquences de la défaite, et accepter de servir leurs nouveaux maîtres. Des compagnies réputées " anglaises", quoique composées, en général, d'Ecossais, se sont formés au Canada pour continuer d'exploiter les riches fourrures des forêts du Nord. La nécessité fit accepter, d'abord, le concours des Canadiens-Français, qui y gardèrent leur part d'influence par les actions prises en ces compagnies. Insensiblement ils se retirèrent, ou furent exclus des postes et emplois lucratifs. On dut pourtant conserver l'élément canadien-français pour les services de cette phalange de hardis et vigoureux voyageurs qui était sans égale à cette époque. La connaissance de la langue française était même exigée de tous ceux qui entraient dans la compagnie du Nord- Ouest. Cette langue était nécessaire à tous les officiers pour donner des ordres à leurs subalternes, qui n'en parlaient pas d'autre; elle semblait aussi indispensable pour conserver sur les nations sauvages le prestige affectueux que les découvreurs avaient su produire. Cette circonstance explique comment les Canadiens- Français se trouvent être ici en assez grand nombre pour être considérés comme l'élément étranger le plus important après celui que nous avons mentionné plus haut. Les autres contrées qui ont

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fourni leur quote-part à notre population, sont l'Angleterre, l'Irlande, l'Allemagne, la Suisse, la France, la Norvège, l'Italie, les Etats-Unis, le Mexique, l'Amérique Méridionale. Il est inutile d'étudier le caractère particulier de chacune de ces nations. Ce caractère est assez connu, quoique les circonstances exceptionnelles dans lesquelles nous vivons le modifient singulièrement. Jusqu'à présent l'élément américain n'a pas eu d'action saillante dans le pays ; quelques individus de la grande République voisine sont ici. S'ils forment un parti, ce n'e?t que pour faire quelques réjouissances au 4 juillet ; sourire à la pensée plus ou moins sérieuse qu'un jour nous serons des leurs; faire fortune, s'il y a moyen, sans trop se gêner pourtant ; et ,tdans quelques cas exceptionnels, se joindre à quelques mécontents de la province d'Ontario, pour se plaindre ensemble de la position du pays, tout en laissant voir clairement que, même dans les convictions de ces messieurs, les choses iraient à merveille si seulement elles favorisaient davantage leurs intérêts.

Quoi qu'il en soit du grand nombre des nations étrangères qui fournissent ici leur contingent, notre peuple se divise en deux sections : l'anglaise et la française. Ces appellations sont données, non pas uniquement à ceux qui ont l'origine qu'elles indiquent, mais bien à ceux qui en parlent les langues ou que des circonstances particulières ont groupés auprès de ces derniers.

La population dite anglaise occupe au milieu de nous une position supérieure à celle dans laquelle s'agite l'élément français. La raison de cette différence n'est pas difficile à saisir. La fortune est naturellement le })artage de l'élément anglais, puisque c'est dans ses rangs que se recrutent les officiers supérieurs de la compagnie de la baie d'Hudson, et que c'est dans son sein que rentrent ces mêmes officiers lorsque, sur le déclin de la vie, ils choisissent de demeurer dans leur patrie adoptive, plutôt que de retourner vers la terre natale. Une autre source de prospérité pour l'élément anglais, c'est que cette partie de la population compte un bien plus grand nombre de femmes venues de pays étrangers. La génération française qui s'éteint et qui a fondé la colonie de la Rivière- Rouge, ne possédait que quatre Canadiennes. Qui a vu dans nos heureuses et bonnes campagnes du Canada, la douce, aimable et pieuse influence des mères, comprendra facilement quel vide a dû laisser au milieu de la population française de ce département, l'absence de la somme d'influence exercée par la femme au sein de la famille. Aussi, en parlant de cette population, il faudrait plutôt parler des individus, car la famille, la famille française ou canadienne-française, n'existait pas ou existait en si petit nombre, qu'elle ne pouvait pas former société.

La population anglaise a eu aussi, tout d'abord, l'avantage de plus d'instruction, et ce, comme conséquence nécessaire des raisons de supériorité que nous venons d'indiquer.

Placés dans ce degré d'infériorité, la population française du " département du Nord" s'est consolée dans la pensée que tout ici-bas a sa compensation. Si cette population a joué un rôle secondaire, elle a gardé ce second rang dans maintes circonstances où il fait bon de ne pas briller en première instance.

Recrutée dans les rangs inférieurs du pays dont il est originaire, ce petit peuple a bien des fautes à se reprocher, il se félicite,

pourtant avec raison d'avoir conservé assez d'éducation première pour n'être pas capable, du moins par calcul et avec délibération, de bien des choses que le sang- froid d'autres n'empêche pas de regarder comme faciles et naturelles. Pauvre et longtemps méprisée, cette population a ses chroniques traditionnelles qui l'aident à se consoler d'un mépris dont elle se croit honorée sous certains rapports. Au reste, il faut avoir bien peu vu pour croire que tous les avantages sont concentrés sur un point et que toutes les misères sont renfermées dans tel petit cercle. Le froid mépris que la fierté nationale inspire, est souvent le thème le plus abondant des gaies et spirituelles plaisanteries des peuples méprisés. Aussi, il ne faut pas s'étonner de ce que les différentes sections de notre population pensent et disent les unes des autres. Au demeurant, toutefois, nulle part peut-être au monde, il règne une plus grande harmonie entre peuples de différentes origines. Non seulement il n'y a point d'antagonisme, mais comme règle presque invariable, on peut dire que tous sentent qu'ils sont frères et semblent s'étudier à rivaliser de bons procédés. La semaine dernière encore, un respectable vieillard, en me parlant de cette facilité de relations entre les diverses sections de notre population, me disait : " I hâve beenvery often amongthe French,! hâve but one thing against them,they hâve constantly endeavoured to kill me with politeness and kindness." Et nos gens,en parlant de leurs bons voisins les li^cossais, ont toujours soin d'ajouter ; "Mais c'est du monde poli, et on est toujours bien reçu quand on va les voir ou qu'on les rencontre en voyage."

Je tenais à constater ces bonnes relations, parce que ce qui se passait dans le pays, il y a un demi-siècle, devait naturellement donner une impression bien différente. A cette époque, deux grandes compagnies rivales se disputaient les fourrures. La compagnie du Nord-Ouest, composée ou du moins dirigée principalement par des Ecossais, imposait à ses membres l'obligation de parler la langue française, et tous ses employés s i;bal ternes étaient Canadiens d'origine française, en sorte que cette compagnie semblait la continuation de celle formée dans la Nouvelle-France. Les sauvages la désignaient toujours sous le nom "les Français." La compagnie de la baie d'Hudson, au contraire, avec ses oflSciers, aussi Ecossais pour la plupart, et ses employés acadiens, était universellement connue sous le titre " les Anglais. " liCS intérêts commerciaux amenèrent de déplorables rivalités, au point que le mot "Anglais ", appliqué à un Ecossais de la compagnie de la baie d'Hudson,devenaitun terme de mépris dans la bouche d'un autre Ecossais de la compagnie du Nord-Ouest. Le? inférieurs, sans être plus zélés que leurs supérieurs, ce qui arrive quelquefois, mais qui n'était pas facile alors, partageaient l'animosité de leurs chefs ; aussi on se détestait cordialement et on se méprisait largement. Néanmoins, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'était pas une rivalité nationale, quoique les noms pussent le faire soupçonner, mais tout simplement une rivalité commerciale. Cette rivalité a fini par l'union des deux sociétés qui la fomentaient, et depuis,Français, Anglais, Ecossais et autres ne forment plus qu'un peuple vivant dans une parfaite " entente cordiale, '* Ceci n'empêche pas les petites jalousies ni les petites accusations, mais ce sont de ces accusations et de ces jalousies comme entre frères.

Un journal existe au milieu de notre colonie et quoiqu'il soit

fmblié en langue anglaise et supporté presqu'exclusivement par a population anglaise, quels que soient d'ailleurs les torts de cette publication, nous devons à la justice de dire que tous ceux qui se sont succédé au fauteuil de sa rédaction ont eu le bon esprit d'éviter tout ce qui aurait pu provoquer ces malheureuses dissensions nationales qui ne servent qu'à affaiblir les populations et à nuire à leur prospérité. Je proposerais volontiers cet exemple à un grand nombre de journaux d'autres pays, qui semblent avoir besoin de ruiner la réputation d'une partie de leurs compatriotes, pour asseoir sur ces ruines l'honneur de leurs nationaux, La population étrangère du "Département du Nord,"ne-dépa8se pas le chiffre de 4,000 âmes.

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