LES MÉTIS
Ce nom est donné, dans le pays, à tous ceux qui ont une origine mixte et, spécialement, à ceux dont les parents ou ancêtres appartenaient aux nations civilisées et aux tribus sauvages. Nous l'avons dit dans le paragraphe précédent, le pays compte parmi ses habitants des représentants de quatorze nations civilisées et de vingt-deux tribus de sauvages. Il y a eu des alliances contractées entre les hommes de ces différentes nations et les femmes de ces diverses tribus. Les enfants nés de ces alliances, ou leurs descendants, quelle que soit leur origine, sont désignés sous le nom de "Métis,'' que les Anglais appellent "Half-Breeds." Ce mot anglais est traduit par quelques auteurs par le mot " demi-sang," inusité ici. Ce dernier nom n'aurait, au reste, d'application littérale qu'à un certain nombre de Métis ; qu'à ceux qui ont une égale proportion de sang blanc et de sang sauvage.
On comprend facilement que cette proportion n'est pas toujours la même. En certains endroits, on donne le nom de "quarterons" à ceux qui n'ont qu'un quart de sang sauvage, dont, par exemple, une des aïeules était sauvagesse. Nous nous servons du mot "métis" pour désigner tous ceux qui, sans être sauvages, ont quelque relation de consanguinité avec quelqu'une de ces tribus, à quelque degré que ce soit. Nous ne dirons rien de la différence d'origine du côté des femmes, à quelque tribu que ces dernières appartiennent. La seule distinction à laquelle nous nous arrêterons, c'est celle qui résulte de la différence d'origine paternelle. A ce point de vue les métis du "département du Nord", comme les étrangers qui y sont venus, se partagent en deux groupes distincts, qui sont connus, les uns sous le nom de "métis français" ou " canadiens ", et les autres sous le nom de ** métis anglais. "
Cette classification se fait surtout à raison de la langue parlée. Ainsi on trouve des "Sutherland " et des " Grey " parmi les métis canadiens, tout comme il y a des "Lambert" et des "Pari- Bien" parmi les métis anglais. Les circonstances rangent parmi les uns ou les autres de ces métis ceux d'autres extractions. Une petite colonie d'Iroquois est venue du Canada dans les montagnes Rocheuses; là, ils se sont alliés à des femmes de tribus indigènei^et, chose assez étrange, les enfants nés de ces alliances sont classés parmi nos métis. Pas une goutte de sang blanc ne coule dans leurs veines, et les descendants de ces farouches guerriers,
qui faisaient trembler nos ancêtres lors des premiers établissements du Canada, sont aujourd'hui considérés comme des métis canadiens. Ces pauvres Iroquois ont apporté du Canada la foi catholique, qui les avait arrachés à la barbarie. Isolés dans les montagnes Rocheuses, au milieu de tribus alors toutes infidèles, ils n'ont point oublié le don précieux qu'ils avaient reçu ; ils l'ont tramsmis aux enfants qu'ils ont eus par suite d'alliances avec ces tribus, et quelques centaines de ces métis iroquois n'attendaient que l'arrivée des prêtres, pour compléter l'éducation religieuse commencée par leurs frères, sur les genoux de leurs mères infidèles. C'est cette circonstance qui les a ralliés à nos métis canadiens, avec lesquels ils se confondent et s'unissent comme un seul peuple.
Avant de nous occuper des différences qui peuvent exister entre les métis d'une origine et ceux d'extractions diverses, nous voulons d'abord parler des métis en général. Le "Département du Nord" compte environ quinze mille métis. Loin du pays que nous habitons, ce mot de métis ou descendants de sauvages emporte avec lui, je le sais, une certaine idée que bien des gens ne regardent pas comme flatteuse. Ici c'est bien autre chose; nos métis ne sont pas une race inférieure. Loin de rougir de leur origine, ils en sont fiers, et ont tout simplement, à l'égard des nations, même les plus civilisées, le sentiment de supériorité que ces dernières revendiquent les unes sur les autres. Un Français est toujours heureux de son origine, parce qu'il appartient à la "Grande Nation." Un Anglais se gonfle de bonheur à la pensée que son berceau a été éclairé par les rayons du soleil de la "Puissante Albion." Et qui dira tout ce qu'éprouve de noble satisfaction l'Espagnol qui raconte à ses enfants les gloires de la ^'Vieille Castille ?" Ce sentiment de fierté nationale, Dieu nous l'a donné pour notre satisfaction. Ce que l'on aime le plus et que l'on a aimé tout d'abord, n'est-il pas dans la famille, dans la patrie ? L'amour légitime de soi-même, l'amour de tout ce que Dieu a rendu cher à nos cœurs, voilà ce qui fait que tout homme peut chanter, sans faire injure à personne : "A tout je préfère le toit de ma mère," ou encore : "Rien n'est si beau que son f>ays." Ce sentiment de satisfaction de son origine, je le cède voontiers à tous les autres, comme je le revendique pour moimême; aussi, je suis loin, et bien loin de faire un reproche à nos métis de ce qu'ils en sont animés. Chaque peuple a son lot de bonnes qualités, comme aussi tous les pauvres enfanta d'Adam ont leur part de misères, soit qu'on les étudie collectivemeni ou qu'on les isole de la multitude.
Les métis sont une race de beaux hommes, grandsj forts, bien faits ; quoique, en général, ils aient le teint basané, cependant un très grand nombre sont bien blancs et ne portent aucune trace de provenance sauvage. Les métis sont intrépides et infatigables voyageurs ; ils étonnent par leur force et leur agilité. Dans les voyages d'hiver, ils courent habituellement, et paraissent rarement en éprouver même de la fatigue. Les voyages d'été, en barges surtout, exigent un redoublement de vigueur qui ne leur fait pas défaut. Les métis semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages, et que les autres peuples n'acquièrent presque jamais; c'est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans autre donnée qu'une connaissance d'en-
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semble qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas touj.our8 se rendre compte à eux-mêmes. Presque tous sont doués d'une grande puissance d'observation, rien n'échappe à leur vue, et Ton peut dire que tout ce qu'ils ont vu reste gravé dans leur mémoire en caractères ineifaçables. Que de fois, en voyageant, j'ai été étonné d'entendre mes compagnons s'écrier au milieu d'une forêt épaisse, par exenlple : "Je suis passé ici il y a trois ou quatre ans, et sur cet arbre, il y avait une branche de telle forme qui est disparue." Ou bien, arrivés sur les bords d'un rapide, qu'ils n'ont vu qu'une fois ou doux : "Prenons garde, il y avait ici une pierre aiguë ; comme l'eau est basse cette année, cette pierre pourrait endommager notre embarcation." Dans les immenses prairies, ils semblent reconnaître jusqu'au moindre accident de terrain, et si on leur demande des informations ils vous donnent des explications qu'un propriétaire peut à peine fournir sur son petit domaine, et, après être entrés dans une grande minutie de détails, ils complètent votre étennement en ajoutant: "Je ne connais pas beaucoup cet endroit-là, je n'y suis passé qu'une fois, il y a bien longtemps." Un coup d'œil leur suffit pour connaître tous les chevaux d'une bande nombreuse qui ne leur appartient point, et, après un laps considérable de temps lie se souviendront de ce qu'il peut y avoir de différence entre un animal de cette bande et un autre qu'ils auraient vu ou non. Ceci prouve assez combien ils sont observateurs ; aussi, sans paraître y faire attention, ils toisent souvent un homme, et le jugent avec une facilité et une justesse surprenantes.
L'automne dernier, j'arrivais à St-Cloud avec sept nouveaux missionnaires. Les métis qui venaient à notre rencontre étaient au débarcadère du chemin de fer ; ils vinrent offrir leurs respects à mes compagnons, restèrent quelques instants sur la plate-forme, au milieu de la foule et du tumulte de l'arrivée du train. Je partis ensuite avec eux pour me rendre à leur camp ; quelle ne fut pas ma surprise lorsque, cheminant avec mon guide, il me fit part de ses appréciations, partagées par ceux de ses camarades qui avaient été témoins de notre arrivée! Dan.o ces courts instants, ils avaient si bien examiné mes compagnons de voj^age, que tous ensemble nous fûmes extrêmement étonnés de reconnaître la justesse de ce premier coup d'œil.
Cette facilité d'observation est pour nos métis une source 'de jouissances véritables, lorsque surtout il leur arrive un étranger qui a l'air d'avoir besoin de se contenir pour ne pas laisser é'.iater le mépris que le sentiment de sa propre dignité lui inspire à l'article de tout ce qu'il croit tenir du sauvage. La curiosité de nos hommes se saisit de sa personne avec des dehors calmes et insouciants, ils étudient cet étranger, qui ne se défie de rien, puis ensuite, le dépouillant de son vernis de civilisation, ils l'habillent à leur guise. J'avoue que, bien des fois, il m'a fallu éclater de rire en entendant les plaisanteries pleines de sel et d'agrément que le pédantisme inspirait à cet esprit d'observation.
Ce que l'on appelle de l'esprit ne fait pas défaut à nos bons enfants du Kord ; on peut ajouter qu'ils sont intelligents. Ceux des métis qui ont eu l'occasion de s'instruire, ont montré en général des talents distingués ; et, dans les différents rangs de la société, on en a vu remplir avec honneur les emplois qui leur étaient confiés. Ils apprennent les langues avec une facilité étonnante.
Comme règle générale, ils ont plus de dextérité et d'aptitudes diverses que le grand nombre d'hommes de même condition avec lesquels ils se trouvent en contact. C'est en voyage qu'on a lieu d'admirer cette disposition, sans laquelle on ne pourrait pas se tirer des mauvais pas que nous rencontrons en franchi^'sant les vastes solitudes que nous avons à parcourir. Bien des officiers du génie, ou même de génie, pourraient prendre ici des leçons utiles. L'adresse des métis comme chasseurs à cheval, ne connaît peutêtre pas de rivale.
Ces divers avantages, qui ressortent avec éclat dans les nombreux voyages qu'ils font avec des étrangers, dédommagent nos métis des petites humiliations qu'il leur faut quelquefois endurer, et les aident amplement à ne pas regretter le lot qui leur est échu en partage.
A ces qualités de l'esprit, se joignent plusieurs indices naturels d'un bon cœur. Les métis ne sont pas méchants, au contraire ils sont en général doués d'une grande sensibilité. Généreux jusqu'à la prodigalité, il ne leur en coûte point de se priver souvent du nécessaire pour soulager, non seulement ceux qu'ils aiment, mais bien encore des étrangers qui ne leur sont rien et qu'ils ne reverront plus.
La vertu d'hospitalité, si agréable au pauvre voyageur, est par excellence une vertu des métis. Ils disent eux-mêmes et ils prouvent : "Qu'il est impossible de manger auprès de quelqu'un Bans lui offrir de partager, n'eût-on qu'une bouchée." Habitués aux voyages et aux longues absences dès leur enfance, ils aiment pourtant leurs familles et éprouvent un bonheur toujours nouveau û rentrer dans leurs foyers. Les familles métisses sont nombreuses, en général, et c'est assez dire combien on a été faux autant qu'absurbe, en affirmant que les sauvages étaient d'espèce différente des peuples civilisés, et en en donnant pour preuve l'extinction de la famille métisse livrée à elle-même. Je ne signalerais pas cette sottise, si elle n'avait pas été écrite sérieusement et par des gens dont, naturellement, on devait attendre autre chose. Les métis aiment beaucoup leurs enfants. Je regrette de ne pouvoir pas dire qu'ils les aiment bien. Les femrae-=, surtout, sacrifient trop souvent le bonheur véritable de ces enfants à la jouissance de les voir, à la crainte de les reprendre ou de les élever comme il faut. Quoiqu'il en soit de la nature de cette affection, elle est certainement très vive et très sincère, et d'autant plus désintéressée que bien des exemples sont loin de garantir le retour d'un pareil sentiment.
Une heureuse disposition encore de nos chers métis, c'est leur patience dans les épreuves. Là ou d'autres s'emportent, j.urent et blasphèment, eux rient, s'amusent et prennent le contretemps de la meilleure grâce du monde. Des pertes comparativement considérables sont aussi subies avec beaucoup de grandeur d'âme.
Le vol est un vice peu ou point connu des métis. Le fait est que c'est l'arrivée des étrangers qui nous a forcés à nous mettre sous la protection des serrures et des verrous. Même au sein de la Rivière- Rouge, sans aucune espèce de police, le vol est extrêmement rare. Mille choses faciles à dérober et à receler sont laissées partout sans précaution et leur perte est un fait tout exceptionnel. Le blasphème, malheureusement aussi commun qu'affreux sur les lèvres d'un grand nombre de chrétiens, ne retentit
presque jamais dans nos assemblées de métis. Aussi, il est bien difficile d'exprimer l'impression douloureuse qui nous domine, à cet égard, lorsqu'il nous faut traverser ce que l'on est convenu d'appeler les pays civilisés et, en particulier, les Etats-Unis.
J'aime à constater ces diverses qualités parce que leur seule énumération est la meilleure réfutation possible des mensongères accusations prodiguées souvent à ceux dont nous parlons.
Ce tableau n'est pas sombre du tout, dira quelqu'un ; il y a même profusion de lumière dans cette peinture des noirs. Le tableau n'est pas fini ; pour le compléter il y faut mettre les ombres, et l'afiection que je porte aux métis, qui savent eux-mêmes que je les aime, me permet de toucher sans crainte à la délicate question d'énumérer leurs défauts.
Le défaut le plus saillant des métis est, ce me semble, la facilité de se laisser aller à l'entraînement du plaisir. D'une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et, si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. Delà, une perte considérable de temps, un oubli trop facile quelquefois de devoirs importants, delà une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l'indice naturel de vices plus grands que ceux qui existent véritablement.
Cet amour du plaisir les conduit trop souvent à l'ivrognerie; ils boivent pour s'amuser et pourtant, presque invariablement, l'ivresse leur fait perdre leur douceur ordinaire de caractère, et les pousse à des excès déplorables. L'ivresse, chez le plus grand nombre de ceux qui s'y livrent, c'est la furie. On crie, on vocifère, on se bat, on se déchire, puis on pleure de regret. L'amour du plaisir exclut nécessairement la disposition de se gêner. Le travail est une grande gêne, aussi, trop souvent il y a paresse. On flâne pour jouir, quand il y a des satisfactions à recueillir, et on flâne encore pour ne pas se priver de la jouissance de ne rien faire.
L'hospitalité, exercée avec générosité, provoque l'indiscrétion, et les flâneurs vont de porte en porte, certains qu'on les invitera, et il ne leur en coûte pas toujours assez d'aller s'installer, pour des semaines entières, là où bien souvent on ne les désire pas.
Le grand air qu'on respire, l'immense liberté dont on jouit dans ce pays, la facilité d'y vivre d'une manière ou d'une autre, tout cela souffle à l'esprit et au cœur de la jeunesse une ardeur d'émancipation incontrôlable. A quinze ans on se croit homme et l'on prend bravement son parti. Si le toit paternel déplaît, on s'en va ; si on a des engagements dont on ne se soucie plus, on les viole sans façon ; si on a le malheur d'être à l'école, vite on se sauve ; enfin on est libre et on veut avoir ses coudées franches. Ajoutons que la mauvaise éducation domestique, que la trop grande faiblesse des mères, surtout, est loin de contre- balancer une aussi regrettable disposition. Cette espèce d'instabilité de caractère se nourrit et se développe par les voyages, qui sont une nécessité particulière de notre position. C'est cette même disposition qui explique pourquoi les arts mécamiques sont si peu cultivés parmi nos métis. Nous l'avons dit plus haut, ils ont beaucoup de dextérité et d'aptitudes diverses, ils font plus ou moins tout ce qui leur prend fantaisie d'entreprendre. Ils sont ingénieux et adroits; formés, ils deviendraient des artisans distingués ; mais pour cela il faudrait de la contrainte, de la gêne,
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il faudrait fournir régulièrement son temps d'apprentissage et c'est trop demander à notre jeunesse. Aussi presque tous nos artisans sont des étrangers.
Cette facilité à suivre l'entraînement du moment, ce défaut de contrôle, ne fait pas de nos métis un peuple vicieux, mauvais, nuisible aux autres ; mais bien un peuple souvent trop léger, imprévoyant et les prive d'une partie des nombreux avantages que l'état actuel du pays leur permettrait de recueillir.
Trop souvent j'ai entendu des parents se plaindre, avec raison, de l'ingratitude de leurs fils ; d'ordinaire ce reproche n'est pas adressé aux filles. Ces dernières rendent à leurs mères l'affection qui leur a été prodiguée, quelque aveugle qu'elle ait souvent été.
Cette longue énumération de qualités et de défauts, est le résultat des observations que j'ai faites depuis vingt-trois ans que je suis en relations journalières avec les métis de différentes extractions. Les traits de ce tableau ne sont pas empruntés exclusivement au caractère de nos métis canadiens, mais bien aussi aux autres comme à ceux-là. En écrivant ces lignes, je n'ignore pas quelle impression elles feraient sur l'esprit de certaines gens si elles en étaient lues. Je sais que, méconnaissant ce qu'il y a de bon dans nos métis canadiens surtout, on se prévaudrait faciment de mon témoignage pour constater et même exagérer leurs défauts. A ceux ainsi disposés je dirai, et répéterai au besoin, que ce serait méconnaître mes véritables sentiments. J'estime les métis anglais, mais ils me pardonneront d'aflirmer que, par caractère, ils ne sont nullement supérieurs à leurs compatriotes d'origine canadienne. Ces derniers ont été méprisés, vilipendés, accusés, et ce, très souvent d'une manière injuste et déloyale. Ces accusations, quand on sait d'où elles viennent, perdent de leur poids, ou plutôt retombent de toute leur lourdeur sur ceux qui les formulent. Je n'en citerai que deux exemples. A mon arrivée dans le pays, je lisais des lettres écrites par un homme qui a jeté sur son nom une certaine célébrité. Dans ces lettres, l'auteur, après avoir bien méprisé les métis canadiens, exprimait une de
ses pensées à peu près dans les termes suivants : " Les.
(ses nationaux) se respectent plus que les Canadiens ; ceux-ci ne craignent pas de s'allier aux femmes du pays, tandis que les autres ont horreur de pareilles alliances." Si j'avais été capable de me réjouir du mal, j'aurais trouvé une ample compensation à mon amour-propre national froissé par cette phrase insultante, en apprenant que celui qui avait écrit ces mots, si pleins de dignité apparente, et au moment même où il les écrivait, se faisait le corrupteur de l'une des femmes les plus dégoûtantes du pays, de la stupidité de laquelle il abusait, et qui lui a laissé deux héritiers de son noble nom. J'ai là un ouvrage intitulé : " Voyage de l'Atlantique au Pacifique ; " cet ouvrage, intéressant sous plus d'un rapport, a eu une certaine vogue, il a même été traduit. Je connaissais le voyage avant qu'il eût été mis sur le papier, car déjà il est écrit ici, dans le pays, en blanc et en noir.
Bien des choses m'ont surpris dans ce récit publié en Europe. La phrase suivante a excité en moi un profond mépris : " Les métis français profondément superstitieux ; croyant fermement aux songes, aux présages, aux pressentiments, ils sont tout naturellement les fervents disciples de l'Eglise romaine. Soumis complètement à l'influence cléricale et gobservateurs
scrupuleux des formes extérieures de leur culte, ils n'en sont pas moins grossièrement immoraux, souvent déshonnêtes et généralement peu dignes de confiance. " Sans rappeler aux auteurs plusieurs circonstances qu'ils n'ignorent pas et qui auraient dû les faire souvenir que la grossière immoralité n'est pas toujours le fait des métis français ou canadien», je ne crains pas d'afïirmer qu'il est difficile de dire plus de faussetés et plus d'absurdités en si peu de lignes.
Bien des fois, en prenant connaissance des injustes appréciations écrites sur ce sujet, je me suis convaincu que les pharisiens d'aujourd'hui sont comme les pharisiens d'autrefois ; et qu'on peut appliquer aux premiers les paroles que le divin Maître adressait aux seconds : " Hypocrites, ôtez premièrement la poutre de votre œil et alors vous ôterez la paille de l'œil de votre frère." Sans entrer dans plus de détails, je suis heureux d'affirmer que l'ensemble des qualités morales de nos métis canadiens (en général et quand ils ont embrassé le christianisme) les range au niveau des peuples honnêtes. Quant à la supertition, si ce que l'on dit de la clssse ouvrière en Angleteire est vrai, noo métis sont bien moins superstitieux.
Laissant de côté la question morale, si on examine la position sociale des enfants des Canadiens, on trouvera là le côté faible. A ce point de vue, ils sont dans un état d'infériorité et ce d'abord, pour les raisons que nous avons indiquées en parlant de la populatjon étrangère, puis, par suite des circonstances particulières. Le plus grand tort social de nos métis est celui d'être chasseurs.
Tous n'ont pas ce défaut, si tant est qu'il faut ainsi qualifier ce goût naturel, puisqu'il y en a un certain nombre, parmi eux, qui n'ont jamais fait d'autre chose que cultiver leurs terres. Quoi qu'il en soit, il est bien certain que cette vie d'aventures nuit considérablement à notre population. Tout en sentant vivement la crise terrible qu'il nous faut subir au moment où la chasse du buffle fait défaut, je ne puis me défendre de désirer la cessation de ces excursions de chasse qui, par leur entrain naturel, facile et jusqu'à un certain point lucratif, arrachaient à ses foyers une grande partie de notre peuple. Nés, très souvent, dans les prairies, élevés au milieu de ces excursions lointaines et aventureuses, cavaliers, prompts tirailleurs dès leur plus tendre enfance, il n'est pas bien surprenant que les métis se passionnent pour la chasse, et qu'ils la préfèrent à la vie calme, régulière, monotone des champs. En les jugeant, on a trop souvent fait abatraction des circonstances exceptionnelles dans lesquelles ils vivent et attribué à des dispositions particulières de leur caractère, ce qui n'était que la conséquence d'un concours d'événements de nature à produire le même résultat chez des hommes de tous les peuples. Il est facile de se convaincre de la vérité de cette assertion, en voyant la différence immense qui existe entre des métis d'une même origine, voire même d'une même famille, par suite de la diversité des circonstances dans lesquelles ils se sont ti'ouvés. Je connais, à la Rivière-Rouge, des métis excellents cultivateurs et très honnêtes gens, dont les frères, élevés dans l'intérieur du pays, ne sont que des chasseurs, peu différents des sauvages delà pire espèce. La position sociale d'un certain nombre de métis anglais qui se sont trouvés dans les mêmes circonstances que nos métis canadiens n'est nullement supérieure à celle de ces der-
niers ; c'est la différence des circonstances dans lesquelles se sont trouvés d'autres métis anglais qui explique la différence de leur position sociale, sans que pourtant ils soient supérieurs à leurs frères par nature ou par caractère.
Plusieurs d'entre eux étant fils de parents riches, ont naturellemens reçu plus d'éducation et quelques capitaux qui, naturellement aussi, leur ont aidé à ne pas chercher leur vie uniquement au bout de leur fufil de chasse. Je répéterai que la population anglaise, ayant reçu plus tôt une large part de l'influence de la femme civilisée, les métis anglais ont naturellement participé à cette influence et pris plus vite aussi les habitudes de la vie agricole. Répétons-le : pour ceux qui veulent réfléchir, la population canadienne elle-même et, à plus forte raison, la population métisse canadienne a été privée presque complètement de la large part de l'influence de la femme civilisée, jusqu'à l'arrivée i des tSœurs de la Charité dans le pays, puisque, comme nous l'avons déjà dit, avant cette époque il n'y avait eu que quatre Canadiennes dans le pays, tandis que les Anglai8es,et surtout les Ecossaises, y étaient en assez grand nombre. Ce seul fait sufiit pour expliquer bien des choses, sans avoir besoin de recourir aux grossières et mensongères accusations prodiguées par un étroit esprit de nationalité ou par un déplorable fanatisme religieux.
La mort du gouverneur Semple et de ses gens, tués en 1816, a été le thème de bien des accusations contre les métis canadiens ou "Bois-Brûlés." Nous dirons plus tard, en parlant de l'histoire du pays, ce que nous pensons de cet événement déplorable, et à qui en revient de droit la responsabilité. Qu'il nous sufiise, pourle moment, de constater que ce fait ne prouve rien contre le caractère de notre population, et encore moins contre la religion catholique professée aujourd'hui par le plus grand nombre des Bois-Brtilés. A cette époque, pas un d'entre eux n'<'tait baptisé, pas un n'avait eu la moindre occasion de subir l'influence religieuse et, d'ailleurs, un fait isolé n'est jamais une preuve du caractère de tel ou tel autre peuple.
En supposant même que le fait que nous mentionnons mérite tout l'odieux que lui ont prêté les plus violents ennemis des "Bois-Brûlés", on ne pourrait encore rien en conclure. Quelle est la nation ou race d'hommes dont l'histoire entière soit sans tache ? Peut-on raisonnablement reprocher aux Français d'aujourd'hui tout ce qui a été fait dans l'ancienne Gaule ? Les fiers Anglo-Saxons trouvent-ils leurs titres degloiredans toutce qui a été entrepris par les conquérants de la Grande-Bretagne ? Ne fautil pas même jeter le voile sur une multitude, ou plutôt une série de faits bien autrement odieux que le combat du 14 juin 1816? Il est donc très injuste d'aller chercher dans les annales du pays un fait passé à une époque reculée, lorsque les métis, quels qu'ils fussent, n'avaient aucune notion du christianisme, pour en déduire un jugement contre ceux qui en ont depuis subi la douce et salutaire influence, et qui, nous le répétons, forment aujourd'hui un I euple honnête. Je redirai, pour la critiquer de nouveau, l'appréciation de sir John Richardson dans son "Artic searching expédition." Il y dit, pages 273 et 284: "In character " the half-breeds vary according to their paternity; the descen-
" dants of the Orkney laborers being generally steadj,
" provident agriculturists of the protestant faith ; while the chil-
" drenof the Roman Catholic Canadian voyageurs hâve much of " the levitj^ and thoughtlessness of their fathers, combined with " that inability to resist temptation, which is common to the two " races from which they are sprung." Je regrette que cette phrase soit tombée d'une plume aussi distinguée. D'aussi injustes appréciations ne s'expliquent que par des préventions traditionnelles qui se perpétuent au milieu d'une certaine clause, et qui se stéréotypent dans tous les écrits de cette classe. Non, non, les métis ne varient pas ainsi de caractère à raison de la paternité, et, si cette cause devait avoir un résultat aussi grand, il ne serait pas le résultat indiqué ici. Que les ''Orkney laborers" méritent tous les éloges qui leur sont adressés, je le veux bien, je suis loin de m'y opposer; mais ce que je ne puis souffrir c'est l'injure et la calomnie prodiguées à un autre peuple pour le moins aussi recommandable. Il y a trop de noblesse dans le sang français pour permettre qu'il soit ainsi méprisé ; et, au risque de me trouver en contradiction avec tous nos détracteurs, je sais et je dis que les Canadiens ne sont pas une race dégénérée. Le milieu dans lequel je suis né et où j'ai vécu, la direction donnée à mes pensées, les aspirations de mon cœur et de ma volonté, tout ce que je sais de mes compatriotes et de leurs enfants, ne me permet pas d'accepter, sans réclame, ce que des étrangers à notre race, qui ne nous connaissent pas, se permettent de dire, pour attirer sur nous un mépris que souvent il ne partagent pas euxmêmes. Les vues de la Providence, que nous adorons toujours sans les comprendre, ont formé autour de nous, sur ce continent, un réseau de difficultés que les gens sensés et réfléchis savent n'être pas une preuve contre nous. Le "Département du Nord," découvert par l'énergie des Canadiens-Français, voit maintenant les descendants de ces découvreurs dans une infériorité sociale, je le reconnais. Mais ce qu'il serait impossible de prouver, c'est leur infériorité morale.
Que les métis anglais aient plus de terre cultivée, c'est vrai ; qu'ils aient plus d'instriiction ou plus de richesse, c'est vrai encore; mais, qu'ils soient plus honnêtes, plus francs, plus loyaux, plus moraux, ce n'est pas vrai. J'aime ce mot de nos anciens voyageurs, et je l'aime d'autant plus que je le sais vrai, sur les lèvres d'un grand nombre : "Je suis pauvre, mais, Dieu merci, j'ai " de l'honneur!" Et cet autre, d'un grand nombre de leurs enfants, en parlant de certaines gens qui ne sont pas métis canadiens : "Wah ! wah ? c'est pas gêné ce monde-là ; c'est ben terri- " ble comme c'est coquin ; quand même je devrais en mourir, je " ne suis pas capable d'en faire autant ! "
Nous avons des tribunaux ; les petites causes, les dettes de dix ou quinze chelins, les petits différends, y appellent souvent nos métis canadiens ; mais les félonies, les calculs et les préméditations dans le mal, tout le monde sait bien, dans la colonie, que nos pauvres gens n'en ont pas le privilège exclusif; pas même, tant s'en faut, leur quote-part proportionnelle au chiffre de leur population. Nous avons des registres : il ne faut pas les feuilleter d'un bout à l'autre pour se convaincre que les deux tiers au moins des crimes qu'ils constatent ne sont pas le fait de cette portion méprisée de notre peuple. Nous avons des ivrognes, et en trop grand nombre; pourtant le commerce actif et passif des liqueurs n'est pas limité, on le sait, à ceux (j[Ue l'on vilipende le
plus. Que ces expressions ne paraissent ni trop vives, ni trop acerbes ; car je puis affirmer hautement que je n'ai de fiel contre personne, si ce n'est peut-être contre les calomniateurs. Je n'accuse point, je défends des accusés. Assez longtemps on a abusé de la liberté de verser la calomnie à pleine plume.
Le bon La Fontaine, qui a fait parler les bêtes beaucoup mieux que ne parlent ou n'écrivent un grand nombre de gens d'esprit, nous a instruits, au tribunal des animaux malades, de la facilité avec laquelle on reproche la moindre peccadille au pauvre et au faible, et de la facilité non moins grande avec laquelle on excuse et pallie les vices et les crimes des puissants. Le lion croque à belles dents et se fait applaudir ; il fait même crier, haro ! sur le baudet, qui n'a fait que tondre "dans un pré la largeur de sa langue," et ce, encore, "dans un pré de moine." Nous avons vu ici les exploits de bien des lionceaux qui, après avoir satisfait dans le pays plusieurs des appétits d'un cœur qui n'était pas la pureté ni la justice mêmes, ont été sur d'autres terres s'efforcer de faire croire à leur mérite, en accusant, avec une déplorable injustice, ceux que très souvent ils avaient des raisons toutes particulières de mieux apprécier.
Je regretterais tout ce que je dis ici, si cela devait être regardé comme un manque de considération ou de respect pour les autres parties de notre population. Tels ne sont pas mes sentiments : par goût comme par habitude j'aime beaucoup mieux voir ce qu'il y a de bon dans mes semblables, que d'essayer à grossir le bilan des faiblesses et misères, toujours trop nombreuses, dont tous les hommes sont susceptibles. Je reconnais volontiers les excellentes qualités des métis anglais, seulement je voudrais que leurs panégyristes reconnussent aussi les qualités de nos métis canadiens : qualités qui peuvent différer de celles de leurs compatriotes, mais qui ne sont ni moins nombreuses ni moins recommandables.