FAMILLE DES ESQUIMAUX
Entrés dans le " Département du Nord " pour en étudier l'ethnographie, nous venons de jeter un coup d'œil rapide sur les naturels qui habitent le pays, depuis son extrémité sud-est jusqu'auprès de l'embouchure du fleuve Mackenzie. Il est néanmoins un peuple dont nous n'avons point encore parlé, c'est la famille des Esduimaux, peuple du littoral, qui séjourne au milieu des glaciers éternels qui bordent l'océan Arctique, à la garde desquels la Providence semble l'avoir préposé, peuple façonné pour ces affreuses régions qui, de leur côté, ne semblent faites que pour lui. En Amérique, les Esquimaux entourent la mer polaire d'un cercle animé; ils sont sur tous les détroits, grand nombre d'îles, et la terre ferme, depuis le Groenland jusqu'au détroit de Behring, dédaignant néanmoins de descendre dans la baie d'Hudson, en dessous du soixantième parallèle. La mission de garder la mer Glaciale les entraîne en dessous de 'cette latitude sur les côtés du Labrador. Les Esquimaux, non contents d'être un peuple de l'Amérique, traversent le détroit de Behring pour recevoir sur la côte asiatique le nom de " Namollos ". Ces sauvages forment ainsi un trait d'union entre l'ancien et le nouveau monde; ils sont la seule nation non civilisée que l'on retrouve dans les deux hémisphères comme pour attester que les peuples de tous les continents ont une seule et même provenance.
Le nom Esquimau a ime origine crise ou algonquine, Ayas- Kimew, pluriel Ayaskemewok, étant le nom donné par les Cris au peuple dont nous voulons parler. L'étymologie et la signification de ce mot se trouvent dans les deux racines aski (chair ou poisson cru) et mowéw (il mange), et signifie, celui qui mange du poisson ou de la chair crue.
On comprend facilement que les diverses tribus d'un peuple qui habite une si immense étendue de terre, doivent nécessairement différer. Il y a trop loin du Labrador au détroit de Behring, du Groenland à l'extrémité nord de l'Asie pour que la nation qui habite ces plages se trouve partout semblable à elle-même. Une partie a subi des influences qui ont modifié ses mœurs et qui ont manqué à d'autres, tous pourtant parlant encore la même langue, d'où il faut conclure qu'ils ont une même origine.
Nous ne voulons ici parler que des Esquimaux du " Département du Nord ", ceux par conséquent que l'on trouve entre Churchill et l'embouchure du fleuve Mackenzie, ceux qui naguère encore étaient sous la juridiction de l'évêque de St-Boniface et qui maintenant se voient les uns dans le vicariat apostolique d'Athabaska-Mackenzie, et les autres dans la dernière subdivision ecclésiastique du pays. Ces Esquimaux se nomment eux-mêmes Innoïts. Je ne crois pas que leur nombre s'élève à plus de quatre ou cinq mille. Les Innoïts ont une réputation de bravoure bien grande; ils sentent qu'ils sont forcés de défendre leur terrain, car où iraient-ils s'ils étaient repoussés de l'étroit littoral qu'ils habitent ? Au reste, il n'y a absolument qu'un point où les Esquimaux soient ici exposés à la guerre, à l'embouchure même de la
ESQUISSE SUR LE NOED-OUEST DE l'aMÉRIQUE 109
rivière Mackenzie, dont les Loucheux voulaient leur défendre l'entrée. Ailleurs ils ne voient personne, si ce n'est les Mangeursde-Caribou, qui fréquentent avec eux le fort de ChurcMU, qu'ils rencontrent aussi quelquefois à la lisière des landes stériles et avec lesquels ils vivent en parfaite harmonie. Les Mangeurs-de-Caribou ne sont pas certes, hommes à fournir aux autres l'occasion de cultiver l'art de la destruction ou de la défense. Avec leur naturel si plein de douceur, ils affirment que leurs chers voisins ont encore une douceur plus grande et une docilité parfaite. Cela n'empêche pas de les ranger quelquefois au nombre des ennemis imaginaires. Cet effort d'imagination ne prouve qu'une chose: la pusillanimité de ceux qui en sont capables.
Nos Esquimaux ne sont pas des géants, cependant, ils ne sont pas d'aussi petite taille qu'on le croit généralement. Les femmes pourtant sont au-dessous de la moyenne, ce qui n'étonne point ceiix qui connaissent les tribus montagnaises. Je ne puis point partager l'opinion qui rattache les Esquimaux à la race blanche; je crois que sans leur faire injure, on peut leur reconnaître une petite " teinte jaune", si toutefois il en coûte trop de les rattacher aux Peaux-Rouges. Que les Esquimaux soient plus blancs ou moins cuivrés que les autres sauvages, cela se comprend facilement, tout en leur assignant une communauté d'origine. Il y a certainement moins de différence entre eux et leurs voisins, qu'entre les peuples des différentes parties de l'Europe. Le genre de vie que mènent les Innoïts doit considérablement influer sur la couleur de leur peau. Enfermés une grande partie de l'année dans leurs cabanes de glace, sans soleil, sans fatigue, il n'est pas difficile de comprendre qu'ils soient plus blancs que ceux de même race qui sont constamment exposés aux intempéries de l'air et chez lesquels la misère produit des effets surprenants. J'ai vu des sauvages de la teinte ordinaire de leurs compatriotes, devenir presque aussi noirs que les nègres, pendant des jeûnes rigoureux au milieu de l'hiver; c'est à tel point que, quand je rencontre des sauvages que je sais ou présume avoir souffert de la faim pendant longtemps, je cherche dans la couleur de leur peau à m'assurer de leur position véritable. La barbe des Esquimaux ne doit pas étonner plus que celle des Montagnais. En définitive, je les crois de même race que nos autres sauvages, se rattachant plus immédiatement pourtant aux Kamtschatkans ou Mongoles Hyperboréens.
Les Esquimaux habitent des huttes construites en bois, quand ils trouvent à la côte des arrachis charriés à la mer par le courant des fleuves ; car on sait qu'il ne croît pas de bois sur leurs plages désertes.
A défaut de bois, la pierre sert aussi de matériel de construction; dans l'un et l'autre cas, la neige et l'eau glacée servent de ciment. Quand tout le reste manque, la glace, et il n'en manque jamais, est au service de ces malheureuses peuplades qui, comme les autres hommes, ont reçu de la nature la puissance de dominer les obstacles qu'elle sème sur leur chemin, JJn peu de mousse, quelques phoques et de la glace, voilà souvent ce qui seul est au
service des Esquimaux, et avec ces faibles ressources au milieu des horreurs et du chaos des plages glacées qu'ils habitent, ils maintiennent leur existence, prolongent leur vie et ne souffrent pas toujours autant qu'on le croirait naturellement. La glace se transforme en une habitation où régnent sans doute la malpropreté et la gêne, mais qui, par sa nature donne accès à la lumière qui luit en dehors, et qui en même temps protège ceux qui l'habitent contre les vents, les tempêtes, les rigueurs d'un climat à nul autre semblable. La chair du phoque nourrit la famille, qui se revêt de sa peau ; son huile alimente la lampe en faisant brûler tristement un peu de mousse placée sur une pierre ou le sol glacé. C'est le seul luminaire, le seul combustible. Là vivent des êtres bien bas sans doute dans l'échelle de la vie, dignes de toute notre compassion et de notre intérêt ; des êtres dans lesquels brillent les rayons de l'intelligence, et dans les poitrines desquels battent des coeurs qui- savent sentir et aimer. La mère baise amoureusement l'enfant qu'elle chérit et, à défaut de tout le reste, l'enveloppe de son affection, de ses soins et d'un peu de mousse.
Là, l'œil de l'homme qui ne peut contempler les splendeurs du «oleil qui, pendant plusieurs mois de l'année se dérobe à sa vue, au milieu d'une nature qui n'a ni fleurs, ni verdure, ni végétation, mais toujours couverte sous son linceul de mort; là, l'œil de l'homme s'arrête avec une douce complaisance sur ceux qu'il aime et que, dans son langage comme dans le nôtre, il appelle : mon père, ma mère, mon époux, mon épouse, mon enfant, mon frère, ma sœur, mon ami ! Ces liens de famille enchaînent des existences qui ne semblent pas avoir d'autres sources de satisfaction. Comme ils ont besoin, en effet, de ce sentiment pour goûter quelque douceur ici-bas! car, avouons-le, il est bien ridicule l'enthousiasme de certains poètes qui, en prose plus qu'en vers, ont peint le bonheur des Esquimaux et autres sauvages d'après les rêves de leur imagination, et non pas d'après la connaissance certaine de leur position véritable.
J'ai dit que les Esquimaux qui visitent Churchill sont très doux; j'ajouterai que, depuis assez longtemps, ils ont des relations commerciales avec ce poste, où ils se rendent. Les autres Esquimaux du " Département du Nord " n'ont commencé à nouer des relations de ce genre qu'en 1849. Jusqu'alors leurs ennemis, les Loucheux, ne leur permettaient pas de monter le fleuve MacKenzie et leur genre de vie sur le littoral de la mer n'est pas assez séduisant pour les attirer à eux. Dans cette partie surtout, les Esquimaux sont excessivement voleurs; ils croient avoir droit à tout ce que possèdent les étrangers. Ils déploient autant d'adresse que d'effronterie à dérober et à receler ce qui est à leur portée. Pourquoi les glaciers du Nord n'auraient-ils pas leurs filous, tout comme les centres les plus brillants de la civilisation?
Les Innoïts construisent leurs cabanes par groupes ou villages, dans les endroits où la pêche à la baleine leur assure une subsistance abondante; dans d'autres circonstances ils s'isolent d»rantage, vivant de la pêche du phoque ou de la chasse du caribou. Tout
ESQUISSE SUR LE NORD-OUEST DE L AMERIQUE m
naturellement, les interminables et si rigoureux hivers qu'ils ontt à subir, les forcent à plus de prévoyance que nos autres indigènes. Au temps de l'émigration des caribous, lorsque ceux-ci, à la fin de l'été, abandonnent les climats où leur serait impossible de passer l'hiver, les Esquimaux les tuent en grand nombre tout comme ils saisissent avec beaucoup d'habileté, de courage et de persévérance, toutes les chances de la pêche, pourtant si difficile sur la mer Glaciale.
Leur adresse à préparer le cuir est étonnante; ils réussissent parfaitement à lui donner une grande souplesse et à le rendre imperméable, au point qu'ils en font des canots, leurs kayiak et uniak. Les kayiak, surtout, sont extrêmement légers et servent aux chasseurs, qui s'y installent, s'y enferment même au moyen d'un appareil extrêmement flexible et imperméable, fait avec les intestins de la baleine. Cet appareil est fixé à l'ouverture laissée au-dessus du canot, recouvert d'ailleurs. A peine installé, le chasseur ou pêcheur lace autour de son corps la partie supérieure de cette espèce de vêtement: il est là, sur la mer Glaciale, dans une embarcation si légère qu'il la porte sur son épaule à la côte, et dan.s laquelle il se lie si étroitement que les vagues recouvrent l'embarcation et celui qui la monte, sans danger de noyer l'un ni de submerger l'autre. L'aviron de l'Esquimau a deux palettes, ce qui donne plus de facilité et de promptitude pour diriger sa frêle embarcation, dans laquelle on s'étonne de le voir affronter les dangers de la mer à des distances considérables des côtes. Ils déploient aussi beaucoup de dextérité dans le confectionnement de leurs traîneaux de glace, et leur adresse à conduire leurs infatigables chiens a quelque chose de surprenant.
Tous les voyageurs assurent que les Esquimaux sont plus susceptibles de culture et plus dociles que leurs voisins. Leur si grand isolement n'a pas encore permis de mettre à profit cette heureuse disposition. L'insuffisance des ressources, surtout du personnel, nous a privé du bonheur de leur porter plus tôt le flambeau de la foi. Cette douce lumière commence néanmoins à luire à leurs yeux. Les missionnaires de Good Hope ont déjà fait avec succès plusieurs voyages parmi les Esquimaux de la partie occidentale du Département; tandis que l'un des apôtres du lac Caribou s'est mis en route, à la fin de l'hiver dernier, pour aller passer l'été avec ceux de la partie orientale. Prions pour le succès d'une entreprise si pleine de périls, de généreuse abnégation et si féconde en sacrifices de tous genres. Que Dieu convertisse les Esquimaux et donne ainsi à leurs dévoués missionnaires la seule récompense que leur zèle ambitionne ici-bas !