QUATRIÈME ORDRE
Rasores ou Gallinacés.
Le spectacle de la souffrance et de la privation, et la part prise à ce rôle de l'homme tombé, dispose tout naturellement l'esprit à attacher plus d'importance et d'intérêt à ce qui est utile qu'à ce qui est varié et agréable. Aussi, on ne s'étonnera pas si, dans ces études si imparfaites de l'ornithologie du département que nous habitons, nous estimons plus les ordres qui. nous restent à examiner que ceux sur lesquels nous venons de jeter un coup d'œil si rapide.
Le premier ordre qui se présente à notre observation est celui des Gallinacés. Dieu, dans sa bonté, nous a fourni tout d'abord deux genres et huit espèces de cet ordre. L'homme a ajouté l'introduction de trois autres espèces, se rattachant l'un à un genre indigène, et les deux autres à des genres étrangers. Nous donnons d'abord les noms de ces onze sujets de Tordre.
La Perdrix Tétras iimhellus The Ruifed Gronse.
La Perdrix de savane Tétras Canadensis The Spotted Grouse.
La Perdrix des montagnes. ..Tétras Tranklinii...The Eocky monntain ^pot-
[ted Grouse.
Lagopède Lagopus Mutus The Ptarmigan.
La Perdrix blanche Lagopus Saliceti The Willow Grouse.
La Perdrix des rochers Lagopus Rupestris ïlie Rock Gronse-
Faisan Tétras Phasianellus ïhe Prairie Chicken-
Tourte ou Pigeon Ramier Columba Migratoria The Passenger Pigeon- Pigeon domesttqiie Columba Domestica The domestic Pigeon.
Poule domestique Pliasianus Gallus The domestic Hen.
Dindon Meleagris Galloparo The Turkey.
Cette faible énumération peut faire regarder comme étrange la rétlexion qui l'a précédée, surtout si l'on considère que les trois dernières espèces ci-dessus mentionnées ne sont point indigènes.
J'ose pourtant affirmer que l'histoire du pays justifie mon assertion. Ce quejesaisde cette histoire ne me permet pas de prononcer le mot perdrix sans me rappeler quelques circonstances navrantes. Ce timide oiseau qui abonde dans le Département n'en fuit jamais les rigueurs ; il ne fuit guère davantage à l'aspect de l'homme et a sauvé la vie à bien des malheureux affamés. Quand l'hiver se revêt de toutes ses horreurs, que la disette a épuisé les forces, que la chasse impossible ou stérile a réduit à l'extrémité l'infortuné que toutes les difficultés éprouvent souvent, très souvent, une pauvre perdrix se trouve sur son chemin et fournit à son épuisement de quoi attendre un secours plus puissant. On n'a point entendu raconter d'histoires de jevlnes rigoureux et prolongés, sans apprendre, en même temps, qu'à telle ou telle période de la souffrance, une perdrix a servi de pitance à tel ou tel nombre d'affamés.
Un soir j'étais assis pensif au pied d'un arbre. Deux jeunes Cris, mes compagnons, travaillaient à confectionner chacun une flèche.
Déjà les grandes ombres de la forêt cessaient presque de se dessiner sur la surface du lac voisin. Sans munitions, le fusil était resté silencieux tout le jour. Nous n'avions point soupe, notre dîner avait presque ressemblé au repas que nous aurions eu beso.n de lui faire succéder. On n'entendait que le bruit des couteaux coutaganant les flèches. Quelque chose s'agite auprès de nous ; l'oreille exercée de l'un de mes sauvages reconnaît la présence d'un Fétras. " Sois tranquille, lui crie-t-il, si je puis finir ma flèche avant qu'il fasse trop noir, tu ne m'échapperas pas. " Le jeune Indien précipite son travail ; à peine la flèche est-elle ébauchée, que le travailleur se lève et va la décocher sur une perdrix perchée à quelque? pas de nous. Nous avions notre souper.
La genre Tétras compte ici sept espèces ; deux retrouvent dans tous nos bois ; ce sont : la Perdri.x ordinaire et la Perdrix de la Savane. Une espèce aime les montagnes, tandis que les terrains rocailleux sont recherchés par l'autre de ces Lagopèdes. I^es deux autres du même sous-genre recherchent surtout les terres arctiques.
La dernière, le Faisan de nos voyageurs, le " Prairies chicken" des Anglais, aime surtout nos j)laines. On en trouve pourtant quelques-uns dans nos forêts. Cette dernière espèce est peut-être la meilleure à manger, sa chair est moins insipide que celle des autres membres de la famille.
Dût cette assertion surprendre les gourmets, je dois à la vérité d'affirmer qu'il v a bien peu de saveur dans la viande de nos
154 ESQUISSE SUE LE NOED-OUEST DE l'aMÉEIQUE
perdrix et ce n'est certainement pas une délicatesse gastronomi* que qui m'a fait parler avec plaisir de nos humbles et modestes tétras. Incontestablement la perdrix blanche est la plus jolie du genre, et peut-être la plus nombreuse, car on la trouve par grosses bandes. La couleur de son habit et de ses chaussettes ne contraste nullement avec la blancheur éclatante de ses dra}>s de lit. C'est dans la neige que ce Lagopède prend son repos de la nuit ; c'est aussi là qu'il se réfugie et se cache pour éviter les poursuites. Le genre Columba n'a qu'une espèce qui nous soit fournie par la nature, et cette espèce ne nous visite qu'en été.
A cette saison les tourtes abondent ici comme en Canada, et leur abondance fournit une véritable ressource alimentaire. Déjà bien des gens de notre colonie calculent l'époque probable à laquelle le Pigeon Ramier nous apportera sa part de secours contre la disette à laquelle le pays est en proie.
Des pigeons domestiques ont été importés, et j'ai admiré bien des fois avec quel courage et quelle force ces aimables étrangers supportent les rigueurs de nos hivers, sans même qu'il soit nécessaire de prendre la moindre précaution pour les garantir contre le froid.
Le plus simple colombier ou une méchante masure leur suffit. Lf^ coq et la poule ordinaires nous ont été apportés du Sault-Ste- Marie ; c'est de 1822 que date leur ère d'acclimatation. Nous avons maintenant jusqu'au géant de l'espèce, le Shanghaï. La disette de grain pour les nourrir les a beaucoup réduits cette année dans la colonie ; nous pouvons pourtant encore mettre de temps en temps la youle au pot, et faire une omelette aux œufs.
Pour être originaire de l'Amérique, le dindon n'est point des nôtres. Le pays n'en est cependant pas tout à fait dépourvu. C est d'Angleterre, par la baie d'Hudson, que nous est venu le premier dindon.
Nous n'avons point de Paons.
§ 5. — Cinquième ordre. Grallatnres oit Echnssiers.
Les Echassiers ne nous offrent pas ici les plus gros sujets de leur ordre, puisque
I. La famille des Brévipennes fait complètement défaut ; nous n'avons aucune espèce d'Autruche, pas plus celle d'Amérique que celle de l'ancien monde.
Les quatre autres familles du cinquième ordre sont représentées dans notre Département, du moins pendant la belle saison.
II. — La famille des Pressirostres compte ici quatre genres et six espèces, que voici :
riuvier ronge Calidris Arenaria ïbe Sanderling.
" d'Amérique Charadrius Semipalmatus The American Ring
[Dleyer. r|»w<
" Criard Charairins Vociferus Keldeer DIever.
" Doré Charatrius Pluvialis Tlie Golden DIever.
" Vanneau Vanellus Melanogasterg ...ïhe grey Lapivine,
Tourne-pierre à collier Trepsilas Interpres Tlie Tourstone. !»«<•»♦«
Ces diverses espèces de Pluviers ou Vanneaux parcourent tout le Déi^artement, et se rendent jusque sur les bords de l'océan Arctique, où ils passent la saison de la ponte pour séjourner quelque temps, à leur retour, dans la partie méridionale qu'ils quittent définitivement à l'approche de l'hiver.
III. — La famille des Cultirostres compte deux espèces, ce sont :
La Grue Américaine Gnis Americana The Whooping Crâne.
La Grue du Canada Gnis Canadensis ..The Brown Crâne.
Le Héron Ardea Herodeas The Great Héron.
Le Butor Ardea Lentiginosa The American Bittern.
Ces quatre oiseaux de grande taille visitent tout notre Département. Le Héron n'y est pas commun, mais les trois autres abondent. Les grues surtout y offrent une ressource, puisque leur chair est bonne à manger. Il est vrai que la disproportion des longues échasses sur lesquelles elles se reposent, n'assure pas aux chasseurs inexpérimentés une proie aussi considérable que celle sur laquelle ils comptent en apercevant ce gibier à distance.
La Grue blanche mesure environ quatre pieds dans toute sa longueur ; elle a plus de cinq pieds de hauteur lorsquelle se dresse. Elle se lève difficilement, et la lenteur de son vol offre tout d'abord grande chance de succès au chasseur. Cet oiseau devient dangereux lorsqu'il est blessé.
La Grue du Canada, un peu moins grande que la précédente, offre une chair plus délicate.