‹ Esquisse sur le Nord-Ouest de l'AmeriqueChapitre 5 sur 56 · UTILITÉ DU DÉPARTEMENT DU NORD · texte numérisé non relu

UTILITÉ DU DÉPARTEMENT DU NORD

Au point de vue de l'utilité et, par conséquent, de son avenir, le département du Nord se divise en deux parties bien distinctes, que nous nommerons por<i6 sei tentrionale et partie méridionale. Cette division peut s'indiquer par une ligne diagonale tirée de l'extrémité sud-est du pays jusqu'au mont Traffic, situé à peu près à l'intersection du 64e degré de latitude nord par le 128e degré de longitude occidentale. On comprend assez que la nature n'a pas tracé à travers ce pays une ligne géo nétriquement droite pour le diviser ainsi ; cependant il est étonnant de voir la presque complète exactitude avec laquelle cette ligne partage en deux cette contrée, au point de vue qui nous occupe.

§ 1. — Partie septentrionale.

Trois rangées de montagnes semblent avoir déterminé la conformation géométrique du vaste continent que nous habitons. La grande chaîne des montagnes Rocheuses, qui, malgré ses ondulations, ne s'affaisse jamais, suit la plus longue ligne que l'on puisse tracer sur l'Amérique septentrionale et s'étend depuis la mer Arctique, où elle baigne ses premiers anneaux, jusqu'à l'Amérique méridionale, posant dans ses ramifications la borne qui établit le parallélisme de la côte occidentale de notre continent.

Une seconde chaîne, celles des Alleghanys, sur une moins grande étendue, établit de son côté la direction de la côte orientale. Cette chaîne commence au golfe Saint- Laurent et se prolonge à travers les Etats-Unis jusque dans l'Etat de l'Alabama, laissant à la fureur des flots de l'Atlantique la posibilité de creuser à son extrémité le golfe du Mexique, au fond duquel les montagnes Rocheuses lui mettront un frein et dans lequel le

Mississipi apportera le tribut des eaux qui arrosent une grande partie de la vaste plaine située entre ces deux puissants remparts.

Une troisième chaîne de montagnes détermine la forme singulière que le continent revêt à son extrémité septentrionale. Cette chaîne doit compléter l'encaissement de l'embouchure des fleuves géants du nord et de l'est, et de plus borner aussi au nord et à l'est plusieurs des plus grands lacs de l'Amérique. Cette chaîne de montagnes est celle des Laurentides, qui forme la rive septentrionale du grand fleuve canadien depuis son embouchure jusqu'au cap Tourmente, près de Québec, qui, sûre d'avoir contenu le grand fleuve, s'en éloigne à ce point pour faire place aux magnifiques terres qui le bordent au delà. Plus loin, après avoir traversé la rivière des Outaouais, elle se dirige vers le sud comme pour contempler de nouveau le fleuve, près du lac Ontario. De là, les Laurentides vont au lac Huron qu'elles bordent à l'est ; après elles gagnent le lac Supérieur, d'où elles se dirigent vers l'océan Glacial arctique par la route nord-ouest, décrivant dans cette dernière portion de leur course une partie du contour des grands lacs Winnipeg, Athabaska, des Esclaves, d'Ours, qu'elles laissent à leur occident. Comme on le voit, la cpurbe que décrit cette chaîne de montagnes a une grande analogie avec le parallélisme de la côte nord du continent, y compris même le grand et singulier empiétement de la baie d'Hudson.

D'après ce que nous venons de dire, il appert que la chaîne des Laurentides traverse tout le département du Nord. Elle n'y conserve pas néanmoins l'élévation qui la distingue sur les bords du Saint-Laurent ; c'est pourtant la même rangée et la même conformation. Ce réseau de collines (ici ce ne sont que des collines) a une direction générale du sud-est au nord-ouest, et c'est ce qui explique comment la nature a presque tracé ellemême la ligne droite dont nous avons parlé, comme marque de séparation entre la partie septentrionale et la partie méridionale. Les Laurentides ne suivent pourtant pas exactement cette ligne droite. Voici, au reste, leur course : de l'extrémité sud-est du département elles se dirigent vers l'est, envahissant le lac des Bois et les deux rives de la rivière Winnipeg jusqu'au lac du même nom qu'elles longent ensuite à l'est et au nord. De là, elles courent à l'ouest-nord-ouest, passant au lac Castor, s'y saisissent de la rivière à la Pente et, plus loin, de toute la rivière Churchill ; laissant cette dernière au lac Primeau, elles font là une courbe par une inclinaison un peu plus marquée au nord. Ces collines atteignent ensuite le grand lac Athabaska qu'elles environnent presque complètement, et auquel elles donnent son nom anglais lake of the Hills (\a.c des Collines). Les Laurentides continuent ensuite dans la même direction pour tracer à l'est et au nord le contour du grand lac des Esclaves, et plus loin celui du grand lac d'Ours.

La diagonale que nous avons indiquée suit cette direction générale, excepté à ses deux extrémités, puisque, en laissant le grand lac des Esclaves, elle va en droite ligne jusqu'au mont Traffic, et qu'au sud notre ligne droite empiète sur les rochers laurentiens, qu'elle assigne à la partie méridionale. Nous dégageons ainsi de la partie septentrionale l'angle formé parles lignes que nous venons de tracer, et cela parce que les avantages qu'il

possède le lient natuUement à la partie méridionale. D'un autre côté, nous enlevons à cette dernière une section que les Laurentides lui laisseraient, mais que la rigueur du climat rejette naturellement au point de vue économique. En définitive, nous maintenons comme borne de la partie septentrionale une ligne imaginaire tracée, comme nous l'avons dit, depuis l'extrémité sud-est du département jusqu'au mont TrafRc. Cette portion du pays est toute inculte, couverte en grande partie de roches primitives du système laurentien. Elle comprend, de plus, les terres arides (barren country), les terrains siluriens des environs de la baie d'Hudson et des bords de la rivière Mackenzie, ainsi que les couches de lignite de cette dernière ; elle ne pourra jamais être qu'une terre de chasse et de pêche. Le climat y est partout extrêmememt rigoureux, la culture impossible, les pâturages nuls, les bois de qualités inférieures et d'une crue misérable. Il y a sans doute des exceptions sur quelques points, mais elles sont rares, et je crois qu'il n'y a point de témérité à affirmer que ce pays restera ce qu'il est, et ne sera jamais habité que par les sauvages ou par les hardis et aventureux chercheurs de pelleteries. Il est sans doute possible que de grandes richesses minérales gisent au milieu de cette nature désolée ; mais que faire, surtout dans les endroits où des glaces de huit mois et plus donnent à cette terre une densité presque aussi grande que celle des lourdes masses granitiques qui la recouvrent en grande partie ? Certains lacs abondent en poissons. Des animaux aux plus riches fourrures s'y promènent en grand nombre, étalant au milieu de la désolation qui les environne le luxe soyeux de leurs vêtements. Les deux ports de mer connus dans le pays (un seul est fréquenté^ se trouvent dans cette partie septentrionale ; on dira plus tard que ce dernier avantage est bien limité parla difficulté de la navigation.

Si la partie méridionale se peuplait, si les communications devenaient plus faciles, si maintes choses qui n'existent pas allaient surgir avec le temps, peut-être qu'alors la désolation qui règne sur ces terres perdrait de ses rigueurs. Pour mon compte, avec les données que je possède, les changements que, comme tout autre, je rêve quelquefois pour ce pays me semblent impossibles dans la partie septentrionale. Je ne puis y voir autre chose que ce qui y existe : le sauvage chassant, péchant, souffrant de la faim ; le traiteur de pelleteries ramassant les riches fourrures ; le pauvre missionnaire travaillant au salut des âmes abandonnées ; et, si l'on veut, pour la facilité du commerce, quelques factoreries apprivisionnées à grands frais par des importations. Cette première division enlève donc tout de suite à un avenir brillant, ou même à un changement probable, environ les deux tiers du département du Nord. Il faut reporter vers la partie méridionale toute l'attention de ceux qui ne veulent pas s'occuper de la poursuite ou de la traite des fourrures en pays sauvages.

§ 2. — Partie méridionale.

En comprenant dans cette division toute la partie du pays qui n'est pas renfermée dans la précédente, je n'ai pu oublier qu'il y a ici aussi plusieurs points et même des espaces considérables

peu favorables aux habiles combinaisons des économistes. J'ai pourtant tout réuni dans une même division, parce qu'uneportion offre des avantages réels pour l'agriculture ; on y connaît des richesses minérales, de grandes voies de communications sont là ; ce qui fait défaut sur un point peut quelquefois se retrouver ailleurs : il faut traverser les endroits les moins avantageux pour atteindre ceux qui le sont davantage ; en sorte que le tout forme un ensemble, du moins sous certains rapports. Cependant, pour plus d'intelligence, nous subdiviserons la partie méridionale du département du Nord en trois sections différentes, que nous désignerons sous les noms de le désert, la prairie, la forêt.

lo Le désert. — Ce mot n'étonnera pas ceux qui ont fait quelques études sur la paitie occidentale de l'Amérique du Nord ; tout le monde connaît le grand désert américain ; tous ne savent peutêtre pas qu'il se prolonge jusque sur les possessions britanniques, qu'il y pénètre au point d'intersection du 100e degré de longitude avec le 49e degré de latitude, suivant ensuite une ligne plus ou moins sinueuse dans la direction générale du nord-ouest, et qui ayant pénétré un peu plus au nord, se replie vers le nordouest au point d'intersection du 113e degré de longitude avec le 52e de latitude, formant ainsi une superficie d'au moins 60,000 milles carrés. Il y a là un désert, un désert immense. Ce désert n'est sans doute pas partout une plaine de sable mouvant et tout à fait desséchée ; il est néanmoins parfaitement impossible de songer à y former des établissements considérables. Presque partout un sol aride ne voit croître que le foin de prairie {systeria dyctaloides). Une petite lisière de sol d'ail uvion marque les cours d'eau, qui sont desséchés presque toute l'année.

Le foin de prairie offre le meilleur pâturage. Non seulement le bison en fait ses délices, mais les chevaux et autres bêtes de trait en sont très friands. Cette herbe, haute à peine de 6 pouces, dont les plants sont espacés de façon à laisser voir partout le sol sablonneux ou le gravier où elle croît, conserve sa saveur et sa force nutritive même au milieu des rigueurs de l'hiver, au point" que quelques jours en ces singuliers pâturages suffisent pour remettre en bon état des chevaux épuisés par le travail. En dehors de cet avantage et du gibier qui s'y trouve, je ne connais rien dans cette immense plaine qui puisse attirer l'attention des économistes. L'œil fatigué cherche en vain un rivage à cet océan de petit foin. Le voyageur altéré soupire en vain après un ruisseau ou une source où il puisse étancher sa soif Le ciel, aussi sec que la terre, refuse presque constamment ses rosées et ses pluies bienfaisantes. Cette sécheresse d'atmosphère aide l'aridité du sol ; certains endroits, dont la formation géologique semblerait favorable à la végétation, ne produisent pas plus que les points naturellement stériles. A travers ce désert, on voyage des jours, des semaines, sans apercevoir le moindre arbuste. Le seul combustible au service du voyageur et du chasseur est le fumier du bison, que nos métis appellent bois de prairie. Puis ce déserta ses hivers, ses hivers rigoureux, aux vents violents, à une température souvent au-dessous de 30 degrés centigrades.

Des hommes bien distingués des Etats-Unis n'ont pas craint de froisser le sentiment national en établissant le peu d'avantages réels d'une grande partie de l'Ouest. Voici ce qu'en dit le pro-^

fepseur Joseph Henry : " Toute l'étendue jusqu'à l'ouest, entre le 98e méridien et les montagnes Rocheuses, désignée sous le nom de grandes plaines américaines, est un désert aride sous lequel l'œil peut errer jusqu'à l'horizon sans rien voir qui en épuise la monotonie ... Et peut-être étonnerons-nous le lecteur si nous dirigeons son attention sur le fait que cette ligne qui giigne vers le sud, depuis le lac Winnipeg jusqu'au golfe du Mexique, divisera toute la surface des Etats-Unis en deux parties à peu près égales. Quand elle sera bien appréciée, cette assertion servira à dissiper quelques-uns des rêves qui sont regardés comme des réalités, relativement à la destinée de la partie ouest du continent de l'Amérique septentrionale, mais la vérité finit par avoir le pas sur les louables sentiments du patriotisme. "

Cette opinion si franchement exprimée est corroborée par celle du major Emery, de la commission des frontières des Etats-Unis : " La géographie hypothétique est poussée assez loin dans les Etats-Unis. Nulle part dans les autres pays elle n'a été portée à un tel point ou n'a été suivie de conséquences plus désastreuses. Ce système pernicieux a été commencé sous les auspices éminents du baron Humboldt qui, parce qu'il avait fait quelques excursions au Mexique, essaya de décrire tout le continent de l'Amérique du Nord. Il a été suivi par des individus qui voulaient atteindre des buts personnels. De cette manière, il est arrivé que, sans autres preuves que celles fournies par des hommes voyageant à dos de mulet au grand galop à travers le continent, l'opinion du pays a été tenue en suspens au sujet de la route qui convenait pour un chemin de fer et que même il a été créé une préférence, dans l'esprit public,en faveur d'une route que les explorations ont démontré être la plus impraticable de toutes les routes entre les 49e et 32e parallèle de latitude.

Sur la même espèce d'informations mal fondées, des cartes de tout le continent ont été gravées et produites dans le plus beau style de l'art, et enyoyées pour recevoir l'approbation du congrès €t les applaudissements des sociétés géographiques ici et à l'étranger ; tandis que ceux qui ont réellement contribué à la saine géographie, ont vu leurs ouvrages pillés et défigurés, et se sont vus eux-mêmes négligés et oubliés .. . Quoiqu'on en dise, ces plaines à l'ouest du 100e méridien sont tout à fait incapables de supporter une population agricole tant que vous ne gagnez pas suffisamment le sud pour rencontrer les pluies des tropiques. "

Voilà pour le désert américain dans les Etats-Unis. C'est le même désert qui ne craint pas de franchir le 49e parallèle pour s'étendre sur les possessions britanniques jusqu'au delà du 52e parallèle, en suivant toutefois la diagonale que nous avons indiquée en en traçant les limites. Le grand coteau du Missouri, qui se prolonge dans notre désert,y conserve son caractère géologique.

Outre son élévation, il se fait remarquer par les couches tertiaires, tandis que le reste du désert appartient plutôt au groupe crétacique.

Des dunes très élevées et des roches apartenant à difiFérents âges sont partout pour attester les commotions violentes qu'ont subies ces terrains. Ce désert enlève donc à l'agriculture au moins un dixième de la partie méridionale, c'est déjà une ombre dans le brillant tableau qui se déroule souvent à l'imagination de ceux qui tournent leurs regards vers l'extrême Ouest (far West) et

qui, voyant coucher le soleil derrière les montagnes Rocheuses, croient facilement que les terres qu'il dore des feux de son crépuscule devront toutes un jour se couvrir de moissons abondantes.

2*^ Les prairies (plains). Sortons du désert pour entrer dans une région plus agréable, celle des prairies. Ces prairies, dont nous allons nous occuper, ont sans doute en quelques parties, un peu le caractère de leur aride voisin, sans en avoir la stérilité ; ailleurs, elles ressemblent à la forêt sans en avoir la profondeur ; leur ensemble forme un pays à part, digne du plus grand intérêt, sans néanmoins peut-être avoir tous les avantages qu'on leur suppose.

Nos prairies s'appuient au midi sur le 49e degré de latitude et le désert dont nous venons de parler ; au nord, elles ont pour limites les régions des forêts ; dans les autres directions, elles sont bornées aussi par la forêt, sur laquelle elles empiètent chaque année et dont pour le moment elles se distinguent par une ligne courbe qui, ondulant capricieusement au nord de laSaskatchewan, vient la traverser près de l'embouchure du bras sud, pour de là aller en droite ligne se perdre au pied de la montagne Dauphin {Riding Mountain), taverser l'extrémité des lacs Manitoba et Winnipeg, et s'arrêter sur la hauteur des terres qui foriiiait autrefois les rives du lac qui a été remplacé par la vallée de la rivière Rouge-

Il est bien difficile de donner même approximativement la superficie exacte de ces prairies. Je les estimerai d'une étendue à peu près égale à celle du désert, c'est-à-dire 60,000 milles carrés. Cette immense étendue des prairies dit assez que leur caractère géologique doit varier. La prairie qui touche au désert renferme comme son voisin des terrains secondaires, tandis qu'à ses extrémités elle possède des roches de transition, par exemple, lesstratifications calcaires de la rivière Rouge et les terrains houil- 1ers des différentes branches de la Saskatchewan. L'âge silurien l'avoisine et se confond quelquefois avec le système dévonien. D'immenses dépôts de sulfate de soude se trouvent près des couches calcaires et ailleurs. Les vallées des rivières, les dessèchements dans la forêt multiplient partout les terrains modernes.

D'épaisses couches alluviales sont là, et, quand elles ont un certain âge, elles se couvrent de couches végétales quelquefois aussi très profondes.

Le pauvre colon qui a travaillé au défrichement de nos épaisses forêts du Canada, qui n'a pu ensemencer sa terre qu'après avoir fait une guerre terrible aux géants qui la couvrent, qu'après l'avoir creusée profondément pour en extraire les innombrables et énormes racines, celui-là conçoit tout naturellement une certaine répulsion pour les terrains bien boisés ; il a dépensé trop d'efforts et trop épuisé ses ressources pour croire à la supériorité de ces sortes de terrains. Il lui semble que le pays ouvert, où il n'y a pour ainsi dire qu'à mettre la charrue dans le sol, est un pays fortuné. A ce point de vue, les prairies ont un avantage incontestable, mais comme rien n'est parfait ici-bas, cet avantage a sa désolante compensation dans l'excessive rareté du bois de service et du bois de chauffage. Le temps, loin d'apporter remède à ce malheur, ne fait que l'augmenter : le feu qui détruit les forêts elles-mêmes dépouille les prairies du peu d'avantages qu'elles possèdent à cet égard ; souvent la prairie ne fait que remplacer la forêt. J'ai traversé des parties bien boisées où quelques années

ESQUISSE SUR LE NORD-OUEST DE l'aMÉRTQUE 9

après j'ai souffert du froid, ne trouvant pas de quoi alimenter le plus petit foyer. Ces incendies sont d'autant plus fréquents que le nombre des voyageurs est plus grand ; il devient d'autant plus difficile de les prévenir, qu'ils trouvent dans leurs désastres précédents un aliment plus considérable et plus facile.

Au chasseur de bison, la prairie est un pays à nul autre pareil, c'est là un pays qui est son empire d'hiver comme d'été ; c'est là qu'il éprouve un bonheur véritable à lancer son rapide coursier à la poursuite d'une proie naguère encore si abondante et si facile. C'est là que, sans obstacle pour ainsi dire et sans travail, il trace des routes, franchit des espaces et jouit d'un spectacle souvent grandiose, quoique un peu monotone.

Vue à la saison des fleurs, elle est vraiment belle, la prairie, puisque sur son fond de verdure, elle est toute émaillée de couleurs diverses. C'est un riche tapis dont les nuances variées semblent disposées par des mains d'artiste ; c'est une mer qui, au moindre souffle, ondule ses flots odoriférants. Cette prairie, quelquefois si unie qu'elle semble un horizon artificiel, s'accidente tout à coup pour former la prairie ondulée (rolling prairies). Sa beauté alors augmente ; mille petits tertres s'élèvent d'ici, de là, et donnent, dans leur variété presque régulière, l'idée des ondulations de l'Océan au milieu d'une grande tempête.

Il semble que la main puissante du Dominateur des mers, pour se rire de la fureur des flots, les a saisis dans leur soulèvement et par un ordre absolu, les a transformés en une terre* solide. Sur plusieurs points des blocs erratiques, vus dans le lointain au sommet des dunes ou des tertres, semlalent l'écume pétrifiée de ces ondes moutonnantes. Ailleurs la prairie est plantée de massifs, parsemée de lacs aux contours aussi agréables que variés ; là sont des bassins que l'on dirait être des réservoirs destinés à faire jouer les grandes eaux, et dont les falaises portent l'empreinte visible des différents niveaux que l'Artiste suprême a assignés à ces étangs desséchés. A part la beauté âpre et sauvage des grandes montagnes, à part la vue d'une grande nappe d'eau baignant une belle rade, le tout en dehors de ce que l'art à ajouté à la beauté naturelle, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus beau, du moins de plus joli, de plus gracieux que certains points des prairies accidentés. On se croirait facilement dans un parc immense dont le riche propriétaire aurait mis à contribution le talent le plus expérimenté. Au milieu de ces touffes, de ces bosquets,de la riche verdure, de fleurs variées, de lacs sans nombre, on se demande où est le maître à qui a])partiennent ces troupeaux nombreux qui paissent tranquilles dans le lointain. Qui a apprivoisé cette gazelle si légère, si gracieuse, qui semble venir saluer nos voyageurs, que la crainte écarte, que la curiosité ramène ? Ces bandes de loups qui se jouent autour de vous, qui aboient, hurlent et sifflent tour à tour, sont-elles la meute impatiente qui attend le signal pour s'élancer à la poursuite du gibier ? Puis, à l'automne, quelle variété, quelle quantité d'oiseaux aquatiques couvrent tous ces lacs ! Des canards s'y jouent par milliers ; le cygne, cet habitué de toutes les belles pièces d'eau artificielles, est là, flottant avec une majestueuse négligence et roucoulant son chant mystérieux. Oh ! oui, elle est belle, la prairie ! et puisqu'il ne nous manque ici que des habi-

tants et des habitations, il est certains points que j'indiquerais volontiers aux amateurs.

Je ne m'étonne pas de l'impression produite sur les touristes, pendant les délices véritables d'une excursion au milieu de ces plaines, à la belle saison. Des hommes dont le témoignage doit faire autorité, ont peut-être quelquefois subi cette délicieuse influence, et accordé aux prairies une préférence à laquelle elles n'ont pas droit sous tous les rapports. Voici venir la fin d'août. Déjà le froid nous menace ; de fortes gelées préviennent la maturité des céréales et les exposent à une ruine complète. D'autres fois cet inconvénient aura été le résultat d'une trop grande sécheresse. Nous sommes sur les limites du désert ; ses vents brûlants se ruent sur la prairie, qu'aucun point élevé ne protège ; le vent glacial, venu des terres arctiques sans beaucoup plus d'obstacles, combat son violent rival, et la prairie, théâtre de cette lutte, voit de nombreux ouragans, des chutes de grêle bien pernicieuses aux moissons ; des grêlons énormes sont tombés dans ces prairies; sur des espaces considérables, non seulement le foin est détruit, mais le sol est comme hersé. Puis souvent, trop souvent, le désert lance contre la prairie ses myriades de sauterelles, dont les escadrons serrés sont des phalanges dévorantes qui ne craignent pas d'affamer le pauvre colon. Nous sommes en hiver, qui commence avec le mois de novembre et se prolonge plus ou moins en avril, et, grand Dieu ! quel hiver I ... Il faut avoir voyagé au milieu de ces vastes plaines, il faut avoir bivouaqué pendant des semaines entières au milieu de ces océans de neige pour comprendre combien le bois y est rare, combien pourtant il est nécessaire. Ces massifs, ces bosquets, cette lisière au bord des rivières et de quelques coulées bornent sans doute l'espace, diversiiient la scène, brisent l'horizon, réjouissent la vue du touriste qui n'a besoin que d'agréments et qui se contente d'une touffe de verdure, parce qu'elle plaît à ses regards et le protège, pendant sa sieste, contre les ardeurs d'un soleil brûlant, mais comme toute cette beauté se flétrit, comme elle meurt avec les feuilles qui l'entretiennent !

J'ai voyagé dans les prairies du département du Nord ; je les ai traversées à plusieurs reprises, et j'en suis encore à me poser la question : Que ferait une population nombreuse au milieu de ces plaines ? J'excepte les prairies du haut de la branche nord de la Saskatchewan,où le voisinage des montagnes Rocheuses assure une partie du bois nécessaire aux établissements qu'on y formerait. J'excepte encore la vallée de la rivière Rouge et le bas de l'Assiniboine, parce que là les prairies touchent encore à la forêt. Je ne vois pas, dans le reste des plaines, les éléments nécessaires à des établissements prospères. J'ai lu des rapports magnifiques sur ces pays ; on en faisait ressortir tous les avantages ; on indiquait particulièrement la quantité de bois. Le livre en main, j'ai vu le pays décrit, et je me suis demandé : Qui donc rêve, ou de l'auteur ou du lecteur ?

Les seuls bois de quelque importance dans les prairies, comme bois de service, sont les différentes espèces de peuplier, mais surtout le tremble et quelques bouleaux ; dans le haut de la Saskatchewan, à quelques points bien rares sur son parcours, on trouve de plus des épinettes blanches et quelques mélèzes. En

dehors de la vallée de la rivière Rouge et du bas de l'Assiniboine, il n'y a point de bois dur ; il n'en existe point à l'ouest du 101e degré de longitude occidentale, où les quelques individus de ces espèces que l'on rencontre encore isolés et chétifs auprès de cette limite, ne peuvent point offrir une ressource. Je dis donc que -depuis le 101e degré jusqu'aux montagnes Rocheuses, distance d'environ 900 milles, il n'y a pas de quoi faire une route solide.

Fort Garry

Le bouleau est sans doute un joli bois d'ébénisterie ; mais il résiste très peu aux intempéries des saisons et ne peut être employé dans les ouvrages qui exigent de la solidité ; d'ailleurs, cette espèce est bien peu commune dans les prairies. Une exploration s'est faite à travers ces plaines dans le but d'y établir un télégraphe électrique. On a beaucoup accusé ceux qui avaient eu cette pensée et qui ne lui ont pas donné cours. On aurait été plus indulgent si on avait connu le rapport de l'ingénieur consciencieux qui avait fait ces explorations. La difficulté, ou plutôt

l'impossibilité morale de se procurer des poteaux de télégraphe a fait renoncer au projet.

En présence de ces faits, je serais tenté de regarder comme trop étroites les limites quej'ai assignées au désert puisqu'en définitive, au point de vue économique, il absorbe près de la moitié de la superficie des prairies, c'est-à-dire tout le centre, n'en laissant à l'occupation possible que les extrémités. Il est vrai de dire, en général, que le sol des prairies est très fertile, quoique le centre n'ait certainement pas le degré de fertilité qu'on a reconnu aux extrémités. Nous l'avons déjà dit, le climat est partout rigoureux. Cependant les rigueurs de nos hivers n'empêchent pas les chaleurs excessive? de nos étés ; nous avons l'extrême froid et l'extrême chaud. N'ayant jamais eu l'avantage de posséder des instruments sur l'exactitude desquels je puisse compter, je n'ose point donner ici les tableaux météorologiques que j'ai en ma possession. Le thermomètre commun à esprit-de-vin, que je possède, a été consulté tous les jours depuis dix ans ; son échelle centigrade a, pendant ce laps de temps, marqué trois fois 40 degrés au-dessous de zéro, comme aussi il s'est élevé trois fois jusqu'à 40 degrés de chaleur, voire même un jour jusqu'à 43 degrés.

Pendant des mois entiers d'hiver nous avons une moyenne de 30 degrés au-dessous de zéro, le matin ; comme des mois d'été nous ont donné aussi en moyenne 30 degrés à l'ombre, en plein midi. Je me contenterai de ces quelques chiffres ; il en faudrait trop pour donner une idée exacte de notre temi)érature ou de son adaptabilité à la culture. Des idées exactes à cet égard ne peuvent se baser que sur une série d'observations de plusieurs années, à tous les jours et à différentes heures du jour et de la nuit. Au point de vue de la culture, on ne peut avoir que de fausses idées de notre climat si on se contente d'étudier la température moyenne de chaque mois, puisque cette température moyenne n'exclut pas les abaissements soudains et très violents qui, pour être passagers, n'en ont pas moins une très pernicieuse influence sur les produits du sol, quoique cette iniluence ne se trouve pas exprimée par les chiffres indiquant la température moyenne. Toute la région des prairies est sujette à ces variations subites, qui souvent causent des désastres immenses. Nous avons vu toutes nos récoltes souffrir beaucoup d'une forte gelée.dans la nuit du 9 au 10 août, et cela quoiqu'il fit pendant ces deux jours une chaleur intense.

La fonte des neiges est très prompte dans les prairies, parce qu'il y en a peu et que le pays est ouvert ; en sorte que l'on peut très souvent ensemencer les terres dans la dernière quinzaine d'avril. Cet avantage est malheureusement souvent détruit par les gelées du mois de mai. Notre thermomètre nous a déjà indiqué 15 degrés de froid dans une nuit du 14 au 15 mai, tandis que le même thermomètre, dans le même mois de la même année, avait déjà marquéjusqu'à 25 degrés de chaleur. Ces changements violents et subits enlèvent en réalité au climat des prairies la supériorité que semblerait lui promettre la moyenne de sa température.

Ces chiffres de la température moyenne des différents mois, pendant une année, ou ces observations très limitées, ont déterminé le tracé de lignes isothermes auxquelles une plus gronde expérience prouve que l'on ne peut pas se fier. Ces lignes pèchent

par la base puisque, je le répète, une seule nuit suffit pour détruire toute analogie avec les pays indiqués par ces mêmes lignes.

Aujourd'hui, 8 avril, notre thermomètre marque encore 22 degrés au-dessous de zéro, tandis que les derniers jours de mars semblaient nous promettre un printemps très prompt.

Voici la distribution ordinaire des saisons et leur caractère le plus paillant :

Printemps : — Du 15 avril au 31 mai. Vent froid et désagréable, fortes gelées pendant la nuit.

Eté : — Juin, juillet, août. Chaud, peu de pluie, vent violent, nuits froides dans la dernière partie d'août.

Automne : — Septembre, octobre. Calme, serein, saison très agréable, nuits généralement très froides, chaleur souvent intense pendant le jour, excepté la dernière semaine d'octobre. Notre automne n'a pas de pluie ou n'en a que très peu, ce qui explique les désastreux incendies de cette époque de l'année dans les prairies.

Hiver : — Novembre, décembre, janvier, février, mars et la première moitié d'avril. Peu de neige, froid piquant, vif, constant et très sec jusqu'au mois de mars. Atmosphère généralement très pure, comme dans le reste de l'année.

J'ai lu quelque part que le climat sous lequel nous vivons n'est pas très rigoureux, même en hiver, et cette assertion faite par quelqu'un qui avait vu le pays en été, s'appuyait sur ce que les sauvages et les métis couchent en plein air, sans autre abri qu'une couverture et une peau de buffalo.

Tout en comprenant fort bien la valeur de cette assertion pour ceux qui n'ont pas l'expérience de la chose, tout le monde ici sait qu'elle n'a aucun poids. Je ne suis point sauvage, pourtant que de nuits d'hiver j'ai passées à la belle étoile, sans même une peau quelconque ! S'ensuit-il que la température était douce ? Non, puisque le mercure restait souvent gelé pendant des semaines entières. On ne sait pas ce que l'on peut endurer, à moins d'être à l'épreuve. Si l'on nous dit que les chevaux passent l'hiver dehors, je répondrai tout simplement qu'ils font la même chose à Athabaska et jusqu'à la rivière Mackenzie, où pourtant l'intensité du froid est très grande. Ce fait, si singulier pour ceux qui n'ont pas habité ce pays, au lieu de prouver la douceur du climat, prouve au contraire la continuité du froid. Non seulement la neige ne fond point en hiver, mais elle ne s'amollit même pas, en sorte qu'elle ne gèle pas et ne forme pas ce que Ton connaît si bien en Canada sous le nom de croûte ; elle tombe aussi en moins grande quantité qu'en Canada. Le cheval peut en piochant dégager facilement le foin qu'elle recouvre et s'en nourrir, ce qui serait impossible si la neige se durcissait. La preuve de cette assertion nous est fournie par certains hivers moins rigoureux que les autres. Si, par exception, il pleut pendant l'hiver, s'il y a du dégel, si, en un mot, l'hiver est plus doux, il devient funeste aux chevaux qui hivernent dehors. Cet hivev-ci nous en offre un exemple frappant. Nos chevaux ici, à la Rivière- Rouge, où l'hiver est très rigoureux, hivernent dehors ; dans le teriritoire de Dakota, où il a plu en décembre, les chevaux qui sont dehors meurent en grand nombre.

Le cheval, pour être un animal des climats plus tempérés, n'en résiste pas moins aux rigueurs de la plus basse température. L'étonnement de voir hiverner des chevaux en plein air n'est pas autre que celui qu'éprouvent les Européens lorsqu'ils voient nos chevaux du Canada rester dehors des heures entières après de longues courses, et n'en pas ressentir le moindre inconvénient. Le fait que les chevaux peuvent demeurer sans étable ne prouve donc pas la douceur du climat, mais tout simplement l'abondance et la supériorité des immenses pâturages laissés à leur disposition. Là, en effet, se trouve le mérite incontestable des régions des prairies. S'il leur manque beaucoup de choses pour abriter les hommes et fournir à plusieurs industries, elles ont de quoi nourrir un nombre infini de bestiaux, non seulement à cause de leur étendue, mais aussi par la nature même et la richesse de leurs produits, qui valent les meilleurs prés de trèfle. On sait que dans les pays froids l'herbe acquiert une force nutritive que ses sucs n'ont point le temps de développer sous des climats plus doux.

C'est à tel point que nos animaux de boucherie s'engraissent dans les prairies naturelles sans aucun secours, et quand l'animal est dans les conditions de santé il atteint assez rapidement un état qui le rend digne des meilleurs marchés. Le souvenir de ce qui s'est passé ici l'été dernier devrait me faire ajouter ici que les pâturages ont et auront peut-être toujours l'inconvénient d'être exposés aux insectes qui, réunis en nuages épais, tourmentent les bestiaux. Somme toute, pourtant, cos prairies, tant qu'elles ne seront pas labourées, seront d'une ressource immense et incomparable pour l'élevage du bétail. Je regrette beaucoup de ne pouvoir leur assigner une prépondérance égale pour l'ensemble des autres conditions nécessaires, ce me semble, à des établissements considérables et prospères. Au risque de paraître rétrogade au delà des limites du possible, j'ose dire, en définitive, que les prairies, telles que je les ai circonscrites, ou ce que l'on est convenu d'appeler ta région fertile (fertile beit) du département du Nord, n'ont pas plus de la moitié de leur superficie propre à la colonisation, et que cette moitié n'a pas tous les avantages qu'on lui a assignés. Qu'on ne m'en veuille pas de déranger la symétrie de cette ceinture fertile que l'on a aussi nommée l'Arc- en- ciel de V Ouest. Nous retrouverons dans la forêt plus de terres arables que nous n'en avons perdu dans la prairie.

2" La forêt. — Nous désignons ainsi toute la portion du département du Nord dont nous n'avons pas encore parlé et qui off"re une superficie d'environ 480,000 milles carrés. Située entre la partie septentrionale et la région des prairies, la forêt revêt quelquefois un peu du caractère de l'une ou de l'autre. Comme nous l'avons dit plus haut, les prairies l'envahissent ; servies par l'élément destructeur, elles se sont rendues tout près des bords des lacs la Biche et Froid, au nord de la rivière au Castor. Plus à l'ouest, il leur a plu d'aller saluer le haut du fleuve Athabaska. La rivière à la Paix, voir même celle du Liardj a ses prairies. Cependant, comme toutes ces petites divisions et distinctions nécessaires dans le détail ne le sont pas autant dans une étude d'ensemble, nous maintiendrons le titre que nous avons adopté en nommant la forêt tout ce qui est contenu entre

ESQUISSE SUB LE NORD-OL'EST DE l'AMÉRIQUE 15

les limites que nous avons tracées pour distinguer la partie septentrionale de la partie méridionale, et la ligne que nous avons indiquée comme borne des prairies.

Dans la forêt, telle que nous la bornons, on trouve à peu près tous les caractères géologiques des autres divisions. Les roches cristallines qui la bordent presque dans toute son étendue y pénètrent à l'extrémité sud-est. A l'ouest du lac Winnipeg commence le système silurien, qui avoisine les roches primitives presque sans interruption jusqu'aux montagnes Rocheuses, Puis viennent les autres formations qui se partagent ce vaste domaine.

Si le mot forêt entraîne avec lui, pour le colon qui la défriche péniblement, l'idée de travail, de souffrance, souvent de misère, ce mot sonne tout autrement à l'oreille du bûcheron intrépide qui va demander à ces énormes produits du sol leur contingent de richesses, leur? indispensables ressources pour faciliter la colonisation, la navigation, les arts, les métiers ; pour donner au riche le luxe de ses ameublements, de ses équipages ; au pauvre les ustensiles nécessaires à son travail ; à tous me partie plus ou moins considérable de leur habitation. Le Canadien qui a visité les chantiers ou les ports de son pays, qui examine les richesses si utiles amoncelées sur ces différents marchés de bois, ne peut se dispenser d'éprouver un sentiment de complaisance à la pensée que ce sont ces immenses forêts qui ont donné ces produits si riches, si variés, si volumineux.

La collection des bois du Canada, à l'exposition universelle de 1857, a excité l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui lui ont donné quelque attention. Pourquoi faut-il que ce sentiment de complaisance et d'admiration ne soit pas aussi vif chez ceux qui étudient les forêts du département du Nord ? Voici, au reste, la liste des ligneux les plus importants qui sont les produits des forêts du département du Nord. J'ai emprunté au Catalogue des végétaux ligneux du Canada, par l'abbé Ovide Brunet, ainsi qu'à celui de sir John Richardson, la classification de ces plantes telle qu'elle est indiquée ci-dessous. Nos forêts peuvent renfermer quelques autres bois, mais nous ne connaissons que ceux dont nous parlons ici :

CONIFER^.

Pin rouge Red pine Pinus resinosa.

Pin blanc Whitepine Pinus strobus.

Cyprès Orey pine Pinus banksiana.

Sapin Balsam fir Abies balsamea.

Epinette blanclie White spruce Abies vel picea alba.

Epinette noire Black spruce Abies vel pinus nigra.

Epinette grise Grey spruce Abies vel pinus grisea.

Epinette rouge Tamarack Larix Americana vel

microcarpa.

Cèdre blanc White cedar Thuja occidentalis.

Cèdre rouge Red cedar Juniperus Virginiana.

Genévrier commun Common Juniper Juniperus communis.

CUPILTFER^.

Chêne rouge Red oak Quercus rubra.

Chêne de brin Post oak Queicus obtusiloba.

Noisetier White hazel nut Corylus Americana.

Noisetier coudrier Beaked hazel nut Corylus rostrata.

Bois dur Iron wood Ostrya Virginica.

SALICACE^.

Parmi les nombreuses espèces de saules on remarque surtout : la salix rostrata et la saliz longifolia.

Tremble Aspen Populus tremuloides.

Liard Balsam poplar Populus balsainifera.

Liard Cotton wood Populus grandidentata.

BETULACEiE.

Bouleau blanc, Canoë birch Betula papyracea.

Bouleau nain Alpine birch Betula nana.

Bouleau de savane Low birch Betula pemila vel glan-

dulosa.

Aune vert Gréen aider Alnus viridia.

Aune commun Common aider Alnus incana.

ULMACE^.

Orme blanc White elm Ulmus Americana.

Orme gras Slippery elm Ulmus fulva.

OLÉACE^.

Frêne blanc White ash Fraxinus Americana.

Frêne gras Black ash Fraxinus sambucifolia.

ACKRINEiE.

Erable..... Sugar maple Acer saccharinum.

Plaine Red maple Acer rubrum.

Plaine bâtarde Dwarf maple Acer spicatum vel mon-

tanum

Bois noir Stripped maple Acer Pensylvanioum.

Erable à gignière Ash leaved maple Negundo Flaxinifolium.

TILIACE^.

Tilleul Bas wood Tilea americana.

CORNEE.

Osier Bed osier Cornus stolonifera ve

alba.

VITACE^.

Vigne sauvage Winter grape Vitis cordifolia.

Vigne vierge..... Wood bine Ampélopsis quinquefolia

ROSACEiE.

Rosier. Il y a plusieurs rosiers sauvages : rosa Woodsii, rosa Carolina, rosa Manda, rosa majalis.

Prunier sauvage Wild plum Prunus Americana.

Petit merisier Wild ndcherry Prunus Pensylvanica,

Cerisier à grappes Choke chirry Prunus Virginiana.

Cerises dessables Dwarf cherry Prunus puniiia.

Cerisier noir Blackcherry Prunus serotina.

Bois à sept écorces Nine bark Si)ira;a opulifolia.

Thé canadien Common meadow fweet... Spiijea salicifolia.

Framboisier Wildred ranpbtrry Kubus strigosus.

framboisier noir. Black ra!>pbeiry Rubus occidentalis.

Catherinettes Dwarf raspberry Rubus triflorus.

Framboisier à fleurs

blanches Whiteflowering raspberry Rubus nutl<anus.

Chicouté Bake apple Rubus chamsemorus.

Ronce du Nord Bramble Rubus arcticus et rubus

acaulis.

Pommetier rouge Scarlet fruited thorne.... Cratsegus coccinea Bour-

geau.

Pommetier jaune Pear thorn Cratsegus tomentosa

(Bour.)

Cenellier Cockspur Cratsegus crus galli.

Oueule noire Choke berry Pyrus arbutifolia.

Cormier, masquabina.. Canadian mountain ash. Pyrus Americana. Petites poires 8had-bush Amelanchier Canadensis

Cette famille nous fournit de plus la délicieuse fraise des

champs. grossulace^.

Groseillier sauvage Whild goosebcrry Ribes cynosbata.

— — Sharp thomed goose-

berry Ribes oxyacathoides.

— — Smooih gooseberry Ribes hirtellum.

— — Sioamp gooseberry Ribes lacustre.

Gadellier sauvage Bed currant Ribes rubrnm.

— — Fftid currant Ribes prostratum,

Gadellier noir WUd black currant Ribes floridum.

Gadellier sauvage Common gooseberry Ribes Hudsonianum.

CAPRIFOLIACEiE.

Graine d'hiver Snowherry Symphoricarpus racemo-

sus.

Graine-de-loup ,... Wolfe berry Symphoricarpus occidentalis.

Chèvrefeuille Small honey-suckle Lonicera pariflora.

— Fly honey-suckle Lonicera ciliata.

— Mountain honey-suckle... Lonicera cerulea.

— Bush honey-suckle Diervilla trifida.

Sureau blanc Black fruited elder Sambucus Canadensis.

Sureau rouge Bed fruited elder Sambucus racemosa vel

pubens.

Bourdaine Ship berry Vibernum lentaga.

Maple Uaved arrow wood Vibernum acerifolium.

Bois d'orignal High cranberry Vibernum opulus.

Pembina Cranberry Vibernum edule.

ERICACEiE.

Thé de Gauthier Teaberry Gaulteria procumbens.

Sac à commis Bear berry Arctostaphylos uva ursi.

Herbe à caribou Alpine benr berry Arctostaphylos Alpina.

Thé du Labrador Labrador tea Ledum palustre.

Thé velouté — — Ledum latifolium.

Petit thé sauvage Snow berry Chiogenes hispidula.

Bluet nain Dwarf blueberry Vaccinium Pensylvani-

cum.

Bluet du Canada Canada blueberry Vaccinium Canadense.

Mûre Bog bilberry Vaccinium uliginosum.

— — — Vaccinium myrtilloides.

— Dwarf bilberry Vaccinium csespitosum.

Pomme de terre Cow berry Vaccinium vitisidea.

Atoca de Maskeg Small cranberry Vaccinium oxycocus.

Atoca Common American

cranberry Vaccinium macrocarpon.

Au premier coup d'œil, la nomenclature qui précède semble assigner à nos forêts une richesse qu'elles sont loin de posséder dans toute leur étendue, et cela parce que plusieurs espèces de bois n'ont dans ce pays qu'une aire très limitée. Des familles entières partagent cette exclusion, comme nous allons l'indiquer dans les remarques suivantes. L'érable proprement dit et le bois dur touchent à peine l'extrémité sud-est du département du Nord. Trois espèces de plaines y pénètrent un peu ; mais surprises de l'isolement où les laisse l'érable, elles ne vont pas plus loin que le lac des Bois. Le pin rouge et le pin blanc s'arrêtent au lacWinnipeg. Les deux espèces de cèdres, de chênes, d'ormes, de frênes, de vignes, de tilleul, le prunier, tout en étant partout dans le pays d'une qualité bien inférieure aux mêmes espèces qui se trouvent en Canada, sont de plus limitées à un espace très peu étendu, puisqu'ils n'existent pas au delà du lOOe méridien et que les quelques individus qu'on y rencontre encore isolés n'ont absolument aucune valeur. L'érable du pays (negundo fraxinisolium) dont le suc ressemble assez à celui de l'érable proprement dit, a sa limite occidentale au 107e méridien et sa limite septentrionale au 55e parallèle.

Ces restrictions faites, il ne reste plus parmi les arbres de haute futaie, du moins à l'ouest 'du 100e degré de longitude, que des peupliers, différentes espèces d'épinettes, le cyprès, le sapin et le bouleau. L'épinette blanche est notre plus beau et plus utile bois, l'épinette rouge, le seul bois de durée,et le bouleau, le seul bois d"ébénisterie. Le cyprès n'atteint que rarement des proportions qui en permettent l'usage dans les constructions considérables. Le sapin est encore plus petit. Les arbustes se trouvent partout, suivant la nature des terrains.

Ce qui précède prouve assez que nos forêts non seulement sont privées de l'importance de celles du Canada, mais qu'elles n'ont pas dans leur plus grande partie les espèces de bois nécessaires aux choses les plus utiles de la vie, et que, sous ce rapport, elles laissent beaucoup à désirer, même aux moins exigeants. La rivière la Pluie, le lac des Bois, la rivière Winnipeg, les îles du lac de ce nom, les terres entre le lac des Bois et la rivière Rouge sont les seules parties bien boisées quant aux espèces, et seront d'une ressource immense pour la colonie d'Assiniboïa, où on sent déjà le besoin de ce secours éloigné ; la belle lisière qui bordait autrefois la rivière Rouge et l'Assiniboine a déjà subi une atteinte désastreuse.

Sur plusieurs points de ce que nous appelons la forêt et à des distances quelquefois très considérables, les espèces les plus utiles qui occupaient autrefois le sol ont été complètement détruites. Au centre de ces forêts, le feu a fait un dommage incalculable et irréparable. C'est un spectacle hideux que l'aspect de ces bois victimes d'un premier incendie. Les' grands troncs à demi-calcinés sont là debout sans branches, sans sève, sans vie, attendant tristement qu'un second incendie ou un vent violent les étende sur le sol dépouillé. Ils y gisent ensuite entassés dans une horrible confusion, jusqu'à ce que l'élément destructeur les attaquant une troisième fois les détruise complètement. Leurs cendres, quoi qu'ils aient été, servent ordinairement à nourrir une pépinière de trembles qui presque invariablement succède à la

forêt primitve, excepté pourtant sur les coteaux de sable où le pin cyprès repousse sa racine pivotante.

Après avoir donné la liste de nos bois les plus importants, nous voudrions compléter ce genre d'informations en donnant toute la flore du Nord-Ouest. Comme il nous est impossible d'accomplir ce désir, nous y suppléons en donnant l'analyse de la collection des plantes faite par M. Bourgeau, botaniste attaché à l'expédition du capitaine Palliser, pendant les années 1857, 1858, 1859.

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