DE LA MAISON GOETHALS
CHRONIQUES DE FLANDRE
Lee IDufle (?’î)pr<rs.
La ville d’Ypres , comme toutes nos vieilles cités , eut aussi jadis ses splendeurs; il paraîtrait même qu’au i a m * siècle elle était la plus importante et la plus populeuse des villes belges (2) : grandeur modeste, car elle a fait peu de fracas ; mais elle était le fruit d’une haute industrie, plus haute que nous ne la supposons aujourd’hui, nous qui connaissons si peu le moyen âge et si mal les temps anciens.
Dans une pièce authentique du mois de juin 1 246 , conservée aux archives d’Ypres, on voit que cette ville alors comptait une population de deux cent mille âmes. Aucune des cités belges, aujourd’hui , ne peut rivaliser avec un tel nombre.
A l’époque où se passa l’action que nous allons racon-
( 1 ) Cet article est extrait des Vieille s Chroniques de Flandre, par le savant et laborieux M. Collin de Plancy. ( Foir le Constitutionnel des Flandres, du 6 octobre i835 et l’ Emancipateur de Cambrai, du 4 novembre suivant.)
(a) A l'exception toutefois de la ville de Gand. ( F oyez la note de la page i85 ci-après.)
APPENDICES
ter, Ypres était un peu moins peuplée, mais elle croissait tous les jours. C’était le i 5 octobre de l’année 1116. Dans une salle tapissée de cuirs ornés d’arabesques d’or et de trophées d’armes, laquelle faisait l’entrée du vieux manoir des comtes de Flandre, on voyait, debout contre une fenêtre en ogive, un homme robuste, haut de six pieds , penché en avant et s’appuyant de la main droite sur une table ronde, massive, en noyer bruni. Cet homme avait de longs cheveux châtains qui tombaient en boucles sur ses épaules , une jeune barbe fauve trèssoignée, un teint vif et des yeux ardens. Il était beau, mais toute sa figure portait l’empreinte d’une sévérité extrême; il devait être juste, mais implacable, et l’on remarquait à ses lèvres qu’elles n’étaient pas accoutumées au sourire.
Un vaste manteau écarlate, d’une seule pièce, sans collet et sans rabat , le couvrait par derrière, fixé autour du cou par deux larges agraffes qui figuraient deux haches d’armes. Une véritable hache, du poids de trente livres, pendait à sa ceinture de cuir noir. Un pourpoint de laine blanche lui serrait la poitrine et la taille, et tombait sur ses genoux. On ne voyait pas s’il avait un pantalon ou un haut-de-chausses; des bottes de cuir rouge, couvertes de petites figures d’argent, renfermaient ses pieds et ses jambes. Il écoutait d’un air distrait, tantôt regardant par la fenêtre qui laissait apercevoir à quelques pas un haut gibet, tantôt jetant avec bienveillance ses regards devant lui.
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Cet homme était Baudouin vu, dit Baudouin-à-la- Hache, comte de Flandre, qui affectionnait la ville d’Ypres.
Devant lui, à quelques pas, on voyait une jeune femme de 20 ans, fraîche et ravissante, mais tout en pleurs. Elle était vêtue d’une longue robe de lin blanc ; ses beaux cheveux blonds étaient relevés sur sa tête : elle suppliait et tendait les mains, se tenant à genoux jusqu’à ce qu’elle eût obtenu bonne réponse à sa prière : c’était Helly Moreel, fille d’un riche drapier d’Ypres.
Deux jeunes rivaux lui faisaient la cour : l’un jeune, noble et beau . Juste Goethals, de Courtrai, avait captivé son cœur; l’autre , André Booren, d’Ypres, l’aimait sans être aimé. Ce dernier était un petit homme de 3 o ans, du métier des poissonniers (1), qui possédait une immense fortune, mais il avait le nez de travers, et la couleur de ses cheveux dounait de loin à sa tête l’apparence d’un gros coquelicot fané. Il était méchant, comme le sont quelquefois les hommes fort laids; nerveux et fort, exercé à tous les genres d’escrime, il était querelleur; admirateur de son riche costume de peau de daim lamée d’argent et de son bonnet de peau de lièvre rehaussé d’une aigrette d’or, il se croyait beau et fait pour plaire.
Depuis un an, il cherchait à gagner le cœur d’Helly,
( 1 ) C'est-à-dire qu’il était agrégé au métier (1rs poissonniers. ( l'oyez ci-dcvant la note 3, page 3y.)
APPENDICES
il s’y prenait mal. Cet homme, plein de vices que rien ne pouvait excuser , si quelque chose peut excuser le vice, affichait de mauvaises mœurs, raillait les choses religieuses et persifflait la vertu. Il croyait plaire par cette malice délétère qui corrode et qu’on est convenu d’appeler de l’esprit. Mais l’âme pure et candide de la jeune fille n’avait vu dans ses traits qu’un monstre et dans son esprit qu’un démon.
Comme il lui faisait peur et qu’elle n’osait exprimer devant lui l’horreur qu’elle ressentait pour son odieuse personne, se voyant supporté, il se supposait triomphant, et il avait demandé Ilelly en mariage.
Le père de la douce Helly, l’honnête Éloi Moreel, était de ces hommes comme on n’en voit qu’en Flandre, qui idolâtrent leurs filles au point de leur laisser absolument le choix d’un mari. Il répondit à André Booren qu’il le tiendrait pour son gendre, si c’était le gré de sa fille, et il alla sur-le-champ la consulter. Alors la jeune Yproise se prononça : elle fit connaître son antipathie profonde pour le petit homme aux cheveux roux ; elle avoua en même temps son amour pour Juste Goethals, dont l’âme, aussi belle que la figure, était ouverte à toutes les vertus , dont l’esprit droit et sensé savait plaire sans noirceur, sans blasphèmes, dont le cœur était plein de sentimens religieux.
Le père approuva le choix de sa fille et il remercia André. Le petit homme roux devint furieux; il blasphéma, il maudit Éloi Moreel; il calomnia Juste
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Goethàls. li l’accusa de l’avoir supplanté dans le cœur d’Helly.- Cet homme, qui ne croyait pas aux vérités de la religion, tomba, par un accès contraire assez commun, dans les idées superstitieuses} il accusa Juste d’avoir ensorcelé Helly j il hurla, il déraisonna. Il finit, dans une sorte de démence furieuse, par aller trouver son rival} il lui proposa un duel selon le vieil usage des Germains, toujours en vigueur dans la Flandre (i).
( 1 ) Le duel avait lieu alors comme aujourd'hui entre deux adversaires ; mais c'était toujours en présence du prince ou de ses officiers et après un assez grand nombre de cérémonies. Un duel qui aurait en lieu en cachette eût été considéré comme un assassinat. Ces sortes de combats a outrance étaient considérés comme le premier des jugemeiis de Dieu; les autres consistaient en des épreuves difficiles et pénibles.
Le jugement de la croix imposait aux parties contcndantes l'obligation de tenir les deux bras étendus en croix : celui qui succombait le premier à la fatigue de cette position était regardé comme coupable.
Dans le jugement par I'eau bouillante, on jetait dans une chaudière pleine de cette eau uu anneau bénit et la personne qui pouvait saisir cet anneau sans se briller était absoute.
S’il préférait l’eau froide , l’accusé était jeté pieds et poings liés dans une cuve d’eau , et s’il surnageait il était condamné.
Le fer chaud était une autre ressource. On faisait prendre au patient une barre de fer rougie au feu et s’il la portait dans les mains nues l’espace déterminé par les juges sans qu'il en fût résulté de brûlure, on le déclarait innocent.
Ces usages superstitieux, consacrés par les suffrages de toutes lus nations, ne pouvaient être détruits que par le christianisme, source de toutes les lumières civilisatrices. En iai5, un décret d'innocent III, porté au 4 e concile de Latran, démontrant l'absurdité de cette législation, l’arracha des mœurs chrétiennes, et si l’on en trouve encore quelques traces dans les siècles suivans, voire mémo jusqu'au iy c siècle, on doit convenir, à l’honneur du bon sens des peuples , que ce ne fut plus que dans des circonstances fort rares.
APPENDICES
— Ou si vous refusez de combattre, dit-il, vous vous purgerez de l’accusation de magie que j’élève contre vous, par l’épreuve du feu.
— Le combat , répondit Juste Goethaes , est le jugement de Dieu , je l’accepte.
Le jour du champ-clos avait été fixé à trois jours, au 18 octobre. On avait demandé la lice à Baudouin vu qui l’avait accordée ; le duel devait avoir lieu dans la cour du palais; et le vaincu, reconnu coupable de l’accusation ou calomniateur, devait être pendu au gibet qu’on apercevait de la fenêtre.
Quand Baudouin-à-la-Hache eut entendu le récit que nous venons d’exposer, il réfléchit profondément. — Il n’y a là qu’un coupable , se dit-il en marchant à grands pas , et le sort du combat peut se tromper.
Puis il se rappela tous les duels fréquens qui désolaient la ville d’Ypres, querelles de tous les jours chez un peuple brave et qui se terminaient par l’épée , le résultat inique de la plupart des champs-clos, tant de morts dont on avait trop tard aperçu l’innocence; il reconnut que la force seule faisait le droit; et s’arrêtant devant la jeune fille, il lui prit la main et la releva : • — Rassurez- vous , mon enfant, lui dit-il, vous épouserez Juste Goethals.
On connaissait Baudouin- à-la-Hache, on savait avec quelle exactitude prompte il rendait à tous une sévère justice, avec quel soin il pourvoyait à l’absence des lois, en improvisant des ordonnances précises. Et quoi-
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qu'il ne pût empêcher un duel qui était dans les mœurs ; quoiqu’il ne pût, de sa volonté puissante, déraciner un usage dont on gémissait en vain, Helly fut pleinement rassurée 5 elle s’en retourna à la maison de son père, tranquille et se félicitant en silence de l’idée qu’elle avait eue de s’adresser à Baudouin.
Le jour suivant se passa sans que rien vînt confirmer la promesse du comte, et la jeune fille ne craignit point.
Le 1 7 octobre , le héraut du prince parcourut la cité populeuse précédé de deux trompettes, et proclama à tous les carrefours une loi spéciale ou privilège accordé par Baudouin aux habitans d’Ypres, lequel statuait formellement qu’à partir de ce jour, pour prévenir les abus des duels capricieux, aucun bourgeois du pays ne pourrait appeler son adversaire dans la lice, soit pour combattre en champ-clos, soit pour se justifier par les épreuves du feu , du fer chaud ou de l’eau bouillante 1 , sans être accompagné de cinq de ses parens ou amis , décidés à courir avec lui les chances de la querelle. L’adversaire devait être soutenu pareillement.
Cette mesure fut accueillie par les applaudisscmens publics; elle offrait une garantie contre les combats judiciaires.
— Un enragé ou un fou, disait-on, né trouvera pas toujours cinq furieux résolus à se faire tuer avec lui ou à risquer le gibet.
André Booren , dès qu’il connut l’ordonnance de Bau-
douin-à-la-Hache, éprouva une sensation désagréable 5 il sentit sur-le-champ qu’elle allait l'embarrasser. Le lendemain en effet, Juste Goethals, que tout le monde chérissait , se présenta dans la lice avec cinq de ses amis qui embrassaient chaudement sa cause. Mais Booren eut beau consumer toute sa matinée à d’actives démarches , il ne put décider cinq champions à le suivre. L’heure avançait. A midi, s’il ne se présentait pas, lui qui avait jeté le gant, il était déshonoré, et 11e pouvait plus entrer en champ-clos sans en être expulsé avec un coup de gantelet sur chaque joue. Midi sonna, car il y avait déjà au beffroi d’Ypres une horloge; ou du moins le guetteur, guidé par un cadran solaire ou par un sablier, sonnait les heures sur la cloche publique : midi sonna , et André ne parut point , quoique le juge du camp l’appelât trois fois.
Aussitôt les compagnons de Juste, l’ayant félicité, se dispersèrent pour aller à leurs affaires. Mais il n’y avait pas cinq minutes qu’ils s’étaient éloignés. Juste se disposait lui-même à partir , quand Booren enfin parut , avec cinq hommes armés. Il demanda excuse du retard causé par le peu de temps que lui avait donné la loi.
— L’heure est passée, répondit Juste, et mes champions sont partis.
. — Et vous n’en êtes pas fâché , reprit André avec ironie.
Le rouge monta au visage du jeune homme. — » Si monseigneur le comte veut le permettre, répliqua-t-il ,
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en sc tournant vers la fenêtre où il aperçut Baudouin-àla-Bache, je vous ferai avaler, Booren , vos paroles amères.
— Les lois sont saintes , dit le comte de Flandre , et moi-même je ne puis les violer. Mais je puis vous rendre vos cinq champions. — A moi , quatre chevaliers !
Un moment après, le redoutable Baudouin et quatre de ses plus braves seigneurs , parmi lesquels se trouvait Gerrem de Mude, cousin de Goethàjls , se rangèrent aux côtés de Juste confus d’un tel honneur.
A cet aspect, les cinq compagnons d’André se mirent à trembler ; ils savaient la force inouïe du comte ; c’était la mort inévitable qui était devant eux. Après quelques minutes de pâleur et d’effroi , comme si leur résolution eût été unanime, les cinq champions jetèrent leurs armes et prirent la fuite.
— L’accusateur qui abandonne la lice est coupable, dit alors Baudouin. Que justice soit faite !
Il fit signe à un de ses chevaliers, qui s’empara d’André Booren, l’amena au pied du gibet, lui mit la corde autour du cou, puis l’éleva en l’air, en disant : Justice est faite.
Cette justice terrible et prompte épouvanta les nombreux assistans. — Grand Dieu, disaient les jeunes Yprois , on ne pourra plus se battre !
— C’est ce que nous voulons , dit le comte. Et il rentra calme dans son palais, taudis que le pauvre petit homme roux achevait sa dernière heure.
Juste Goethals avait lui-méme été si frappé de toute cette scène, que sa langue collée à son palais ne pouvait plus articuler aucun son. Il s’en alla trouver Helly , qui n'attendait pas une justice si rude, et qui ne put s’empêcher d’en gémir. Mais on oublie vite le désastre de ses ennemis. Trois jours après, elle épousa son bienaimé Juste } et pendant plus d’un a'n , on ne vit aucun duel public dans Ypres , dans cette ville qui , avant la loi du 17 octobre 1116, en voyait ordinairement tous les jours (1).
(1) L’origine des combats singuliers ne remonte, dit-on, qu’au temps de Henri l'Oiseleur qui régnait sur la Germanie en 919. Ils se sont introduits sous la présomption que Dieu n’accordait la victoire qu’à celui qui avait le meilleur droit.
Philippe-le-Bel proscrivit eu France ces sortes de combats en l’an 1 3 o 3 et cette défense subsistait lorsque Jarnac et la Cbatcigneraie se battirent en présence d’Henri II (i 55 o). Ce fut la dernière fois que l’adresse d’un champion décida des questions qui doivent être soumises au tribunal de la raison et de la justice.
Ütrtjjiôtrrtt X>r €>anîi.
En 1192, Baudouin via, comte du Hainaut, successeur de Marguerite d’Alsace dans le comté de Flandre, octroya à ses nouveaux sujets une charte qui Fut un des premiers pas Faits dans l'affranchissement des communes et devint pour la ville de Gand la source des prospérités de cette capitale naissante (1).
Les dispositions les plus remarquables de cette concession souveraine, sont celles-ci (2) :
« i° Les Gantois doivent à leur prince fidélité et ami- « tié , aussi long-temps qu’il les traite conformément à « la justice et à la raison ;
« 2° Les Gantois ont le droit de fortifier à leur volonté « la ville et les maisons particulières j
« 3 ° Le gouvernement et l’administration de la cil <3
(1) Philippe il' Alsace ayant donné sa nièce en mariage à Philippe- Auguste , roi de France , lui laissa pour dot une partie des villes frontières de la région méridionale de la Flandre, y compris Arras, jusqu'alors ville principale de sa domination. Gand , déjà grande et populeuse, devint alors sa capitale en 1 191 .
Cette ville comptait alors a 5 o mille habitans. ( Fastes militaires, t. a, p a 5 a.)
(a) t'oyez la note tir la page 3 o
APPENDICES
« sont placés sous l’autorité d’un magistrat composé do «i2 échevins dont la puissance souveraine décide de la « paix et de la guerre, condamne à la mort ou à la dé- « portation, et dont les arrêts sont sans appel (plus « tard cette autorité fut transmise au collège de la « Keure ) ;
« 4 ° Aucun édit du comte n’aura force de loi sans le « consentement du magistrat de Gand (i) ;
« 5 ° Les fonctions desdits magistrats sont perpé- « tuelles; eux-mêmes devront pourvoir aux vacances « qui surviendront par empêchemens ou par décès. »
Cette organisation reçut par la suite les modifications suivantes :
En 1212, Ferdinand de Portugal, de concert avec Jeanne de Constantinople , son épouse , changea le mode électoral du magistrat et décida que quatre prud’hommes nommés par lui dans les quatre paroisses de la ville , Saint-Jean, Saint-Jacques, Saint-Nicolas et Saint-Michel, seraient chargés de l’élection des treize administrateurs qui devaient le composer.
En 1228, le même prince institua d’une manière plus complète et plus régulière le collège des magistrats, qu’il forma de 3 g membres divisés en trois portions égales : la première se composait des Échevins de
(1) L’exercice du droit de grâce lui était même interdit sans cette condition préalable.