‹ Esquisses biographiques [microforme]Chapitre 44 sur 188 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

MonTRÉAL, NOUVELLE PRISON, ler avril 1838.

Cher et excellent ami,

Enfin, je puis done vous écrire et m'entretenir un peu avec vous, depuis si longtemps que je suis privé de cette satisfaction qui iw’eut été si consolante et si précieuse, dans les circonstances calamiteuses qui sont survenues, — Que vais-je vous dire ? Quel choix faire ? Par où commencer ? Je n’en sais rien,

J'aurais pu vous écrire déjà et avec sûreté, malgré les mille et une difficultés dont nos petits tyrans nous entourent, car la gêne, au moral, provoque l’industrie, comme la pression augmente le ressort en physique, ei puis l’obligeance de quelques bons amis, aurait pu m'en fournir l’occasion, mais cela m’a été presque impossible pour d’autres raisons que je pourrai vous rapporter quand nous aurons le plaisir de nous voir, D'ailleurs, j'avais toujours le projet de vous faire une relation de tout ce qui s’est passé au nord, tant pour votre utilité que pour vous mettre à même de défendre vos amis des infâmes calomnies que l’on à publiées contre eux et que l'on publie encore tous les jours, sans que personne, en dehors de ces Dangeau, ose réclamer et faire, du moinsæconnaître la vérité. La vérité ! jamais elle n’a été plus méprisée, ni plus méconnue, Ils se donnent bien de

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garde, les ennemis acharnés du peuple, de lui laisser faire jour. Que deviendraient-ils, aux yeux du monde, si toutes leurs horreurs et leurs turpitudes étaient connues ! Que dirait-on, en Angleterre, si l’on prouvait qu'il n’y a point eu de révolte, "comme on l’a dit partout sur toutes les gazettes, et dans le parlement impérial et dans des actes publics, que le peuple n’a fait que se défendre et n'avait pas l'alternative de attaque ? Où en serait l'honneur de l’armée anglaise, si l’on dévoilait les actes infâmes dont les troupes se sont rendues coupables ? Pour tous les couvrir de confusion, il n’y a qu’à dérouler tous leurs actes, dopuis linfâme guet-à-pens où les fils de la liberté sont imprudemment tombés, jusqu’au sac de Saint-Eustache et de Saint Benoît... Mais rien de bien circonstancié n’a encore paru. Les Cannibales ! ils ont réussi à étouffer jusqu'aux cris de leurs victimes ! Et puis le pillage du Libéral, du Vindicator, la saisie de la Minerve ; n’ont-ils pas encore saisi toutes les presses et emprisonné tous ceux qui voulaient le moindrement récriminer, — Bouchette, Le Maitre, Girard, Boucher, ne sontils pas en prison, et les presses des deux seconds, ne sont-elles pas à la police ?

Parti de chez moi au moment où la flamme dévorait tout ce que nous possédions, fugitif pendant quelque temps, et pour échapper aux poignards des assassins, des brigands et des incendiaires qui ont ravagé mon malheureux comté, depuis, privé ici de toute communication et mis même au confinement solitaire, ( distinction réservée seulement au Dr. W, Nelson et à moi), ce n’a été que depuis peu de temps que l'on s’est un pen relâché de tant de rigueur et que j'ai pu me procurer quelques renseignements et prendre des notes pour servir à l’histoire de ces déplorables évènements. Il me serait done impossible, pour le présent, de vous envoyer quelque chose d’un pen complet et qui présentât quelque ordre, Je vais y travailler saus relâche et vous recevrez mes griffonnages à mesure, que je les ferai et tels qu’ils seront, de première jetée, Car j'espère que vous trouverez l’occasion de vous en servir pour faire connaître publiquement

les faits importants ignorés jusqu'ici, ou horriblement défigurés var nos ennemis, Vous ne brûlerez donc pas mes brochures.

Vous voyez que j'ai vu votre lettre au jeune Berthelot, Oui, mon bon ami, et rien ne m'a fait plus de plaisir depuis ma réclusion ; j'y ai lu mon nom répété deux fois. Que j'ai été sensible à ce souvenir ! Non, bon ami, ne brûlez pas de lettres. Il n’y a rien à craindre, d’après les lettres, de l’ami Lafontaine, que j'ai vues et les nouvelles les plus récentes d'Angleterre.

Soyez certain que le règne de la canaille est fini et que les honnêtes gens pourront montrer la tête. Ici le courage renaît et les patriotes reprennent vigueur, Voyez-vous le ton radouci de nos ennemis ? Lisez donc, si vous en avez le courage, les maudites gazettes loyales; elles qui n’ont cessé de vomir, contre nous, toutes les accusations de l’enfer, en appelant le meurtre et le carnage sur notre malheureux pays. L'une ne calomnie plus que par habitude, et sa méchanceté semble n'avoir pius de ressort. L'autre se compromet avec ses errements précédents, transige avec ses principes et prend doucement une teinte qui ne la fasse pas contraster avec l'opinion qui va nécessairement prévaloir dans peu de temps, et à la tête d& laquelle sera l’autorité. Le Populaire n'est-il pas mort ? Les fripons ! Ne veulentils pas le raviver et chanter sur un autre ton ; maïs personne, à ce qu’il paraît, ne s’est laissé prendre à l’amorce,

Allons donc, mon ami, prenons courage; tout n’est pas perdu, oh, non! ïils’en faut, Surtout, ne vous fâchez pas contre vos pauvres et malheureux compatriotes ; surtout, gardez-vous bien de les calomnier. Le peuple, 6 s1 vous saviez comme il a été bon, ferme et courageux ! S'il n’a pas eu l’avantage, il n’en a pas dépendu de lui ; il a été déçu et surtout mal guidé, Avec lui, nul doute que le succès devait couronner ses efforts généreux, J'en suis certain... Mais malheureusement, il n'avait, le pauvre peuple, que des chefs ou imprudents, ou inhabiles, Les uns l’ont mal dirigé, et les autres l’ont lâchement abandonné,

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au moment décisif, Peu sont restés fidèles à leur mission sacrée. Que de choses j'aurais à vous dire ! que de réflexions profondément affligeantes j'aurais à vous faire à ce sujet! Le Peuple, mon cher ami, lui, il est encore bon et brave : aujourd’hui il est moralement mieux préparé qu’il ne le fut jamais. Si vous pensez ce que vous en dites, vous ne connaissez donc pas vos compatriotes, Ils sont capables d'efforts généreux et de grands sacrifices, Ne vous alarmez pas, bon ami ; oui, je vous le répète, le peuple est bon et vaut infiniment mieux que ses chefs pris en masse, comme je vous l’ai souvent dit, Je recois, tous les jours, des rapports de l'esprit général de nos campagnes et surtout de celles où nos ennemis ont exercé leurs horreurs, et où la canaille donne ses lois, et ces rapports me confirment dans l'opinion que j'ai toujours eu de mes compatriotes. Dans ces temps malheureux, ils ont montré qu’il y avait, parmi eux, des cœurs fermes et des mes fortes que le despotisme ne peut dompter.

Plus de cinq cents patriotes, de toute classe et de toute condition, ont été incarcérés depuis plusieurs mois. Sur ce nombre, combien croyez-vous qu'il y en ait que la tyrannie ait fait ployer, qui aient compromis l'honneur de la belle cause qu'ils ont défendue, ou qui, pour gagner leur élargissement, aient cédé aux astucieuses sollicitations de nos ennemis, pour devenir les délateurs de leurs compatriotes ? Pas nn seul que je sache, Au contraire, nGus pouvons citer des faits des plus honorables, Moi je ne vous parlerai que de ce qui s’est passé, pour ainsi dire, sous mes yeux,

Avec quelle énergie et quelle indépendance nos habitants, les plus humbles, ont évité les pièges qu’on leur a tendus pendant leur détention. M. le procureur général Ogden, qui a passé plusieurs jours dans la prison à faire une enquête, pourrait certifier qu’il a rencontré, chez eux, des volontés inflexibles et des sentiments nobles et généreux, Si cette enquête avait été faite de bonne foi et que le résultat en fut connu, elle couvrirait les

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autorités de confusion, en même temps qu’elle ferait le plus grand honneur à nos habitants ; j'ai été presque témoin des moyens insidieux que l’on employait pour corrompre leurs principes ou pour leur arracher des aveux qui justifiassent la perséeution de l'autorité. Presque toujours l’interrogatoire finissait par cette question : ‘“ Que feriez-vous, mon ami, si les choses étaient à recommencer ? Prendriez-vous le parti de la Reine ou vous mettriez-vous encore avec les patriotes ? etc. Toujours et à chaque fois, il n’a pu tirer que des réponses désespérantes, et qui le mettaient hors d'état d'en décharger plusieurs qu’il avait probablement ordre d'élargir, s’ils voulaient manifester des sentiments loyaux.

L'autorité n’a pas jugé à propos de pousser, bien haut, cette enquête, quoiqu’on y ait appelé tous les détenus ; la fois que je fus demandé, ils s’attendaient que je ferais comme plusieurs autres, que je refuserais de répondre; le procureur général et ses assistants ne furent pas peu surpris, lorsque je leur témoignai mon consentement et même mon désir de répondre à toutes leurs questions et de donner toutes les explications que l’on me demanderait. Mais j'y mettais cette condition : que les questions fussent faites par écrit et que mes réponses fussent entrées, au long, dans mon interrogatoire. Ils ont trouvé convenable de ne pas accepter cette proposition et m'ont laissé en repos.

On aurait beaucoup de choses à dire su.’ ce enquête. Je

me contenterai de vous rapporter deux anecdotes,

Un jour que M. Ogden était un peu plus pressé qu’à l’ordinaire et qu’il était de mauvaise humeur, il s'adresse assez brusquement à un pauvre homme, patriote de je ne sais plus quel endroit et lui demande avec précipitation et en répétant plusieurs fois la même question : “ Qui êtes-vous ? — Qui êtesvous ? ”..... sans lui donner le temps de répondre, Qui je suis ? interrompit à la fin notre bonnet bleu, en relevant la tête et fixant maître Ogden avec ses yeux noirs, ‘“ qui je suis ? J'su-t-

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LS un homme ! ” L'officier de Victoria, s’apercevant qu’il avait ds manqué, se remit et lui répondit : “ Je le vois bien, ” puis, Le radoucissant son ton, il lui demanda poliment son nom et sa de demeure. Cette scène s’est passée près de ma pote, et je l’ai it entendue de mes oreilles, >S ju Pour comble d’insolence, est ce que le procureur-général et w’avait pas choisi, pour son assistant, le jeune McGillis, avocat et à Montréal, fils de feu MeGillis, qui fit sa fortune, marchand à it Saint-Eustache, avec les habitants des alentours, Ce MecGillis n- était la tête de la ridicule députation loyale chargée de présenter une médaille à la... de Sainte-Scholastique, Il avait aussi fait, avec les volontaires, les campagnes de St. Eustache tte et de St-Benoît, et connaissant nombre de personnes de ces enje droits, il avait pu remplir les listes de proscription, recueillir Ars des délations. et il se faisait, en conséquence, le bras droit de 868 l'autorité, se permettant souvent de faire des questions et même nai des réflexions injurieuses.

tes me Ogden, au prisonnier, (c’est, autant que je puis m’en rappeler, es- Jean-Baptiste Bélanger de Saint-Eustache ) : Mon ami, comes, ment êtes-vous nourri et traité ici ?

de Le prisonnier : — Pas trop bien, je vous en assure, Je Ogden : — Comment ?

Le prisonnier : — Je puis vous certifier que si ie traitais vdi: ainsi mes cochons, je n’en pourrais gnère hiverner..…… mé En effet, et il faut que je vous le dise, pour vous donner une quel idée de la manière dont les pauvres détenus politiques ont été plu- traités :— On avait encombré cette prison de prisonniers d'état, D et cela sans soin, comme sans la moindre précaution. Les gale- Ft ries étaient tellement remplies que l'air n’y pouvait librement .Q circuler, et que l’on a craint longtemps qu'il ne s’y engendrât su-t-

des miasmes mortels et contagieux. On y a laissé, pendant

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longtemps, nos pauvres compatriotes, sans paille, sans lit, sans eau, même pour se nettoyer et entretenir la propreté si nécessaire dans une prison. Ils ont été quelquefois jusqu’à 26 heures sans eau et ont été obligés de boire leurs eaux sales. Outre cela, ces infortunés détenus manquaient d’une nourriture suffisante. Comment des gens, accoutumés à une nourriture abondante et succulente, pouvaient-ils se rassasier avec la mince ration d’une livre et demie de pain par jour ? Encore, souvent le boulanger en retranchait-il une bonne partie, car les prisonniers, s’apercevant que leur pain, depuis longtemps, paraissait bien léger, obtinrent enfin, par la voix de l’un d’eux, ( Augustin Laurent d’Hostie, de St-Eustache, un peu plus hardi que ses compagnous), que les pains fussent pesés, Après bien des remises, des refus, le shérif y consentit et il se trouva que tous les pains étaient au-dessous du poids requis de deux, trois et jusqu’à cinq et six onces ! Le boulanger en fut quitte pour envoyer quelques pains surnuméraires, ce jour là, et pour rejeter la faute sur ses garçons qui en font probablement tout autant aujourd’hui, car l’on n’a pas toujours les balances à la main.

La prison était done si mal entretenue, si mal fournie des choses de première nécessité et si malpropre, que la vermine avait gagné les galeries inférieures. L'un des prisonniers (Luc Auger), eut le courage de profiter de l’occasion de l’interrogatoire, pour peindre à l'officier de la couronne, le déplorable état on le gouvernement laissait les détenns politiques. Mais quand il en vint à l’article des poux, il fut insolemment interrompu par ce même McGillis, qui lui dit en riant : “ Hé bien ! vous n'avez rien à faire, amusez-vous à les attraper et mangez-les.…, ?

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Il faut avouer que les choses sont un peu changées aujourd'hui, Les prisonniers sont moins nombreux; ils sont d’ailleurs mieux distribués qu’ils ne l’étaient auparavant dans cette bastille, l’un des édifices les plus mal bâtis de la province. L'on a racommodé les pompes et l’eau circule maintenant avec assez d’abondance pour que l’on y puisse entretenir la propreté, Enfin l’on a permis gracieusement que les dames charitables äe

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Montréal, apportassent de la soupe aux pauvres prisonniers qW? peuvent librement recevoir des secours de leurs familles et de leurs amis. Quelquefois même on accorde, à un enfant, l'insign: faveur de voir son père, ou à deux époux de s’embrasser ; mais cela se fait bien à la cachette, et l’on exagère ordinairement la responsabilité que l’on prend, ete,

Auparavant, combien de privations ! c'était avec beaucoup de peine que l’on pouvait se procurer des secours de l'extérieur; pour la prison, ce n’était qu'affaire d'argent, Le geôlier, qui n'avait ni bois, ni loyer, ni pain, ni même de domestiques à payer, demandait un louis par semaine de pension, Moi qui avais tout perdu, à qui il ne restait pas même la moindre ressource, pouvais-je prendre une pension que je n'avais pas la probabilité de payer ? pouvais-je consentir que mes amis se cotisassent pour moi ? Non, le pain et l’eau, teile fut donc la nourriture, de moi et de plusieurs de mes infortunés confrères, pendant quelque temps, et jusqu’à ce que l’on pût se procurer quelque chose du dehors. Des amis purent nous envoyer des provisions, qui furent pourtant plusieurs fois la proie des guichetiers, du moins, si j'en crois les rapports de plusieurs prisonniers qui me l'ont affirmé, Ce qui est certain, c’est que Messire le curé Blanchet, qui à été longtemps mon voisin médiat de chambre, et qui a été déchargé sous caution, avant hier, m'a raconté que souvent les mets, qu'on lui faisait parvenir, fondaient plus ou moins en chemin ; qu'ayant écrit, un jour, à ses amis, ce qui en était, il leur avait recommandé d'envoyer désormais leurs cadeaux, par l’entremise de M. Beaudry, commis du geôlier, afin d'éviter toute soustraction, mais que le shérif lui avait rapporté sa lettre, et avait refusé de la transmettre, parceque, a-t-il dit, “ce serait jeter du louche sur l’établissement.” :

Dans la vieille prison, nos infortunés amis sont encore pis que nous. Au milieu de la ville, et entourés de loyaux, ils sont surveillés de plus près, et l’on n’a fait guère d’exceptions à la

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nigidité des règles, car toute communication leur est interdite. Outre donc, qu’ils sont comme nous, traités comme des criminels, ils ont encore à souffrir de l’exiguïté du local dont on a pris les plus beaux appartements pour le logement des loyaux volontaires, en sorte que nos pauvres amis sont logés, pêle-mêle, dans les galeries inférieures, pièces humides et extrêmement malsaines, Aussi, le pauvre Cherrier a manqué y mourir, et, peut-être, n’en reviendra-t-il jamais. Dernièrement, il à fallu nécessairement le changer d'air, c’est-à-dire, que, sur le certificat du médecin, et moyennant un cautionnement de £4000... il est maintenant dans sa maison dont il ne peut franchir les limites. On dit qu’il est un peu mieux, mais je crains bien qu’il wait emporté, avec lui, le germe de sa destruction.

C’est dans ces lieux malpropres, privés de secours et de lu douseur des soins que l’on rencontre dans la famille, où l’on w’éprouve que refus et rebuts ; c’est ici qu’il ne fait pas bon d’être malade Heureusement que je ne l'ai éte que quelques jours, et que depuis ce temps, je jouis d’une assez bonne santé. Mais combien de mes compatriotes ont failli être les victimes de cet affreux état de choses !

François Renaud, cultivateur de St-Eustache, prisonnier ici, se sentait extrêmement malade, depuis plusieurs jours, d’un rhumatisme enflammatoire, En vain avait-il supplié qu’on le soignât, — le médecin de la prison, Arnoldy, père, avait traité son mal de bagatelle. Enfin, il fallut bien le monter à l’infirmerie de la prison ; ilse mourait, Heureusement que le Dr. Nelson, mon ami et mon voisin prisonnier, put parvenir jusqu’à lui, Il fut obligé de le soigner à plusieurs reprises, et peu s’en est fallu qu'il ne soit mort entre ses mains. Si la chose fut arrivée, quels auraient été les assassins ? Renaud a reçu les derniers sacrements et a été condamné par le Dr. Nelson et le Dr. Arnoldy. Néanmoins, contre leur attente, il en est réchappé, à force de soins de la part du Dr, Nelson. Aujourd’hui, un ami

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et sa femme l'ont amené en ville, (car il était déchargé }, et il attendra qu’il soit un peu plus fort pour gagner chez lui,

Le Dr Arnoldy ne vient qu'une fois, par jour, visiter la prison dont il est trop éloigné pour y donner des soins assidus, quand même il en aurait la volonté, Presque toujours ses soins sont inopportuns, quand ils ne sont pas nuisibles. Cependant, tandis que Renaud et Surprenant étaient tous deux malades à hôpital, je me permis de dire et de répéter qu’assurément, si quelqu'un mourait, il y aurait tôt ou tard une enquête sur la conduite du shérif, du geôlier et du médecin de la prison ; et soit qu'ils craignissent pour leur chemise, soit par un sentiment d'humanité, il fut permis au Dr. Nelson de visiter les malades, en l'absence de M. Arnoldy Sans c:la, plusieurs prisonniers auraient inévitablement succombé, et entre autres, M. Marchand, tombé dans la nuit, d’une attaque foudroyante d’apoplexie, de même que M. Ranger, et M. Soupras, attaqués d’une entérite ou inflammation aiguë des intestins. Encore, cette espèce de secours est devenue extrêmement pénible pour le Dr. Nelson, qui souvent, est obligé de prier, de supplier à diverses reprises, pour pouvoir communiquer dans les divers quartiers de la prison, À travers les doubles portes de fer, gardées par des sentinelles, vous présentant continuellement la bouche de Jeur pistolet.

Quelque temps après mon arrivée ici, voyant l’état déplorable où se trouvaient mes infortunés compatriotes, je réussis à faire passer à Son Excellence Sir John Colborne, un mémorial, où j’exposais les principales choses dont les prisonniers avaient à se plaindre, insistant surtout à ce qu'il fût pris, au plus tôt, des mesures sanitaires, si l’on ne voulait s’exposer aux conséquences désastreuses qui résulteraient inévitablement de l’état où se trouvait la prison. Comme vous le voyez, ma requête produisit peu d'effet. Cependant, vous verrez, si vous ne l'avez déjà vu, ce qu'ont l’insolence de publier nos gazettes anglaises, sans que personne n'ose les contreuire, Vous voyez que les rebelles, en prison, y sont bien traités et y jouissent de toutes les

douceurs de la vie, aux frais du gouvernement, Qui aura le éourag de faire connaître la vérité ?

Les captifs s'attendaient à trouver quelque sympathie chez un de leurs compatriotes que sa position mettait, plus que tout autre, à même de soulager leurs maux, de mille manières, tout en suivant et en exéeutant rigoureusement les ordres de ses maîtres, Mais, qu’ils ont été trompés ! Le cœur d’un aristotocrate se ferme à tous les sentiments, qui honorent l'humanité, dans toutes les occasions où il se trouve ; pour lui, nous sommes une sous-espèce, Pas même un mot de consolation n’est sorti de sa bouche, et nous lui devons presaue toutes les privations et les restrictions qui nous ont tant contrariés. Il avait tant de peur d’encourir te déplaisir de son maître, qu’il en faisait assurément plus qu’il n’en était exigé de lui: tel est le valet du diable, dit-on. Bien plus, à une indifférence et à des traitements que je puis appeler barbares, pour ses infortunés compatriotes, cet oflicier s’est permis d’insuiter au malheur, M. le curé Blanchet m'a conté qu’en arrivant en prison, il avait été visité par le shérif qui s'était pernns de l’accabler de reproches et de lui faire des réprimandes sévères, Il en a fait autant à l'égard de plusieurs autres ; je l’ai entendu, en ma présence, justifier les actes de barbarie, commis par les militaires et les volontaires ; dire, par exemple, que le sac de St-Benoît était une chose juste et nécessaire, ne serait-ce que pour l'exemple, et que d’ailleurs, il y avait trop longtemps que les habitants de St-Benoît en faisaient. Entre plusieurs choses, que je pourrais vous rapporter pour prouver l’étroitesse d'esprit du pauvre shénf, et quel zèle il met dans le service de ses maîtres, égayezvous, si vous le pouvez, de l’anecdote suivante,

La semaine dernière, sa seigneurie, l’honorable de St-Ours, apprend, je ne sais comment, que les prisonniers d’état s’occupent à préparer de l'artillerie pour opérer leur évasion, que nombre de canons sont déjà fondus et montés, qu’on a reçu ici une cargaison de poudre à canon dans des pains, ete. L'on

voit donc arriver, tout essouflé et étouffant dans sa loyauté et dans sa graisse, l'honorable shérif, Les gardes de la prison sont à l'instant doublés ; l’on se rue sur plusieurs prisonniers, et entre autres, le pauvre et intéressant Marchessault que l’on fouille, Coffres, lits, valises, tout est examiné avec le plus grand soin, Les prisonniers, chez lesquels on trouvera quelque chose de suspect, sont menacés d’être mis aux fers, et la terreur se répand partout, Chacun cache, comme il faut, tous les articles qui pourraient le moindrement offusquer le shérif et son expert qui eroieat voir, partout, des instruments d’artillerie et qui confisquent tout, jusqu'aux bouts de bois qu’ils rencontrent dans les cellules des détenus, Enfin, après bien des recherches, l’on met la main sur un canon de campagne, garni de son affût et de ses roues,. et l’on saisit une pièce de siège qui venait d'être fondue, et dans laquelle la main d’un perforateur n'avait

pas encore porté le dernier poli. — Quelle joie pour l'honorable et loyal shérif ! Quel beau rapport à faire à Son Excellence !...

C’est dommage pourtant, qu’en examinant les choses de plus près, il se soit trouvé que la pièces de campagne, en question,

n'eût guère plus de trois pouces de longueur, et ne fût autre

chose qu'un petit bout de tuyau de pompe, qu'un prisonnier avait ramassé et bouché par un bout, le faconnant pour en faire

un joujou, qu’il se proposait d'envoyer à son petit garçon.

Quant au canon de siège, il avait l’orifice allongé et façonné en

seringue, et l'enquête prouva qu’en effet, c'était un instrument

destiné à asperger, d’eau bouillante, les myriades de punaises

qui fourmillent dans les cachots des pauvres détenus.

Je n’exagère rien dans ce que je viens de vous conter de cette démarche ridicule du shérif, et je ne vous écris que des choses que je puis affirmer.

En voilà, je crois, mon bon ami, plus qu’il n’en faut, pour vous donner une idée du gouvernement de cette prison, et de ce qu'ont dû y souffrir nos pauvres compatriotes. Ils avaient pourtant déjà assez souffert, avant leur incarcération, Vous

igrorez tous les mauvais traitements et les outrages dont ils ont été l’objet, les violences commises, sur leurs personnes, en les arrêtant, leurs souffrances pendant qu’on les traînait, de poste en poste, jusqu’au lieu de détention : la joie infernale manifestée, à leur passage, par les loyaux ; toutes les insultes et les avanies que ceux-ci faisaient endurer à des citoyens respectables, la plupart épuisés par la fañm et les fatigues, blessés même, et dans Pétat le plus déplorable. Après tout, la prison a été pour eux un leu de sûreté et de repos.

Louis Lérigé, habitant respectable de la paroisse de St-Constant, et que j'ai pu voir à l’infirmerie de la prison, fut, vers le 5 février dernier, à l'heure du soir, éveillé dans sa maison par un bruit étrange, Il se lève et passe à la hâte ses pantalons, et s’apercevant que sa maison est investie par une troupe de loyaux armés, il se dispose à se remettre entre leurs mains ; mais sa femme,qui était sur le point d’être malade, fit tant qu’elle le contraignit de se jr er dans la cave, Cependant, les loyaux ne tardèrent pas à l; découvrir ; ils l’en tirèrent, et quoiqu'il v’offrit aucune résistance, ils le maltraitèrent de la manière la plus cruelle, et je ne sais comment il a pu en revenir. Je viens encore de m’assurer, par mes yeux, des blessures qui lui ont été faites et dont les cicatrices sont ineffacables. Un coup de sabre à l'angle intérieur de l’œil gauche ; sa lèvre inférieure percée de part en part, d’un coup de baïonnette, outre une blessure au-dessus de l'os de la mâchoire inférieure. Il recut aussi, en cet instant, une légère blessure au conde droit et au-dessus de la mamelle du même côté, et une baïonnette lui fut enfoncée en glissant le long des fausses côtes. Plusieurs autres coups de baïonnette ont traversé et déchiré ses habits, qui en portent encore les marques, Baignant dans son sang, il est garrotté et arraché de sa maison. Sa femme le suit, et veut au moins, étancher le sang qui coule de ses nombreuses blessures. Ses cris déchirants ne touchent point ces tigres; ils la repoussent impitoyablement, à coups de sabre, et la menacent de leurs pistolets… Il y avait douze volontaires à cette expédition, avec

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