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2 ESQUISSES. JX2AJ1T1NES.
dentà Ghrysopolis, aux îles'des Princes, aux golfes nombreux formés par les replis d'azur du Bosphore. Là, près des torrents qui s'y dégorgent, et sur les môles prolongés dans les flots, les toits dorés des palais étincellent au milieades cyprès et des roses. Pénétrons dans la ville, océan de rues étroites dont les maisons, la plupart en Lois et à un ou deux étages, sont surmontées de terrasses. De larges voies bordées de portiques à colonnes, interrompues par des places monumentales, la traversent en tous sens et d'une extrémité à l'autre, dominé'es par les coupoles des églises « plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'année*, » par les hautes colonnes portant des statues d'empereurs, les palais de marbre peints de couleurs vives, et les tours rondes, carrées, octogones, servant çà et là de postes de police, de prisons, de
vigies.
Sur une place publique, un moine entouré d'un cercle nombreux lit à haute voix les psaumes de David ou les épitres de saint Paul. Plus loin, des acrobates arabes dansent sur la corde. Des Indiens promènent un éléphant gigantesque que la foule suit avec admiration. Un dignitaire, en
li L'enjamin de Tudèle (Voyage),
robe de soie brochée d'or, passe à cheval avec un long cortège. Une proces§ioa défile. Les vierges voilées de blanc, les calogries enveloppées de châles noirs, groupées autour de Timage de la Pana* gia, précèdent les prêtres en dalmatiquesde brocart, en étoles rouges ou vertes semées de croix d'or, et les moines à la courte robe de bure sombre. Des étudiants se rendent à TUniversité et à TÉcole d'administration fondée par le Porphyrogénète.
Les carrosses à quatre chevaux, incrustés de lames d'or et d'argent, portant aux palais d'été du Bosphore, au bois de Daphné*, au portique de Justinien, le grand seigneur ou Thétaïre en renom, se heurtent aux lourds chariots scythiques remplis d'hommes vêtus de peaux de bêtes.
t)es troupes cammandées par un général turc au service de l'empire, se dirigent vers le Stratégion ou champ de manœuvres. Les cavaliers cataphractes , couverts comme leurs chevaux d'une armure d'écaillés, précèdent une division d'hoplites armés de lances et de longues épées, sous l'enseigne du dragon rouge.
Un convoi de prisonniers, escorté de soldats, de marchands et de matelots, s'achemine vers la
1. Constantinople, comme Antioche, avait son bois de Daphné sur la rive européenne du Bosphore.
« Vallée des larmes, » vaste édifice aux quatre portes d'airain, entouré de galeries circulaires couvertes. Les captifs sont des nègres, des Turcs, des Arabes, des Slaves aux grands corps blancs, aux yeux vagues. Parmi eux, on distingue une marchandise de prix', des enfants eunuques noirs et blancs. Qui sait? parmi ces êtres dégradés, « auxquels Tair des palais convient comme celui d'une étable aux mouches de l'élé, » figure peut-être plus d*un futur ministre de l'empire.
Dans les bazars voûtés, sur les places inondées de soleil, aux abords des cirques, des églises et des palais, sur les ponts qui relient les deux rives de la Corne d'or, sous les portiques voisins des flots, ou les passants peuvent causer avec les gens des barques, c'est un immense fourmillement d'hommes. Les Grecs en robes de laine ou de soie s'y perdent presque dans le flot des barbares ou demi-barbares en costume national relevé parfois d'oripeaux byzantins : Bulgares ras tondus, à la ceinture de cuivre ; Russes « hauts comme des palmiers ; » Persans mitres, nègres de Nubie; Petchenègues, Hongrois, Khazars; marchands juifs, francs, italiens; pèlerins qui, de tous les points de la chrétienté, se rendent au saint sépulcre; foule bruyante et bigarrée que contemple de loin un stylite en
haillons, sorte de Diogène chrétien, debout sur la plate-forme de sa colonne.
Presque au milieu de la ville, sur remplacement de l'ancienne Byzance, s'étendait le forum de Constantin, entouré d'un portique à deux étages de colonnes. On y entrait par deux arcs de triomphe qui se faisaient face, et où s'appuyaient des boutiques de changeurs. Près d'une fontaine décorée d'un groupe représentant Daniel et les lions, une colonne de porphyre portait la statue colossale de Constantin. Des sirènes dorées, un éléphant de bronze, le monument consacré à la fortune de la cité, en achevaient l'oriiement.
De l'are de triomphe oriental du forum de Constantin, on pouvait, par trois voies différentes, Se rendre au grand palais impérial situé sur le Bosphore.
La première conduisait, parles portiques à colonnesde Sévère, à l'hôpital d'Eubulos, aux thermes de Sévère ou Zeuxippe, au palais des Lampes, à l'église de Sainte-Irène et à l'hôpital de Samson.
Un grand nombre de statues antiques décoraient autrefois les thermes du Zeuxippe, dignes de la Rome impériale par leur magnificence. Les adorateurs des anciens dieux (il y en avait encore), les
retrouvaient dans ce vaste musée national où THel-
lénie revivait tout entière avec ses héros fabuleux, ses hommes d*Ëtat et ses philosophes ,< ses poètes et ses historiens, ses musiciens et ses athlètes. — Au milieu du groupe sévère des devins de l'antiquité, la prophétesse Gassandre, couronnée du laurier fatidique, aurait pu prédire le sort de Troie à la nouvelle Rome.
De ce splendide monument dépendait le palais des Lampes, grand bazar voûté dont les . revenus servaient à la réparation et à l'entretien des bains. C'est là que les plus riches marchands de la capitale étalaient les étoffes brodées d'or et de soie avec figures relevées en bosse, les coupes d'onyx et de lychnite, les verreries de Baalbeck imitant la pourpre et le saphir ; les haches d'armes montées en or, les parfums de l'Inde et de T Arabie, les vases d'ornement, avec peintures représentant les principales légendes chrétiennes, les reliquaires d'argent aux innombrables figurines, les manuscrits enluminés que les moines d'Occident commençaient à copier gauchement ; tous les articles du luxe religieux et profane qui, répandus par les Italiens et les Juifs dans les châteaux et les cloîtres de France et d'Angleterre, dans les burgs du Rhin, dans les palais d'Italie, allaient faire la joie du prélat, de la châtelaine et du chevalier.
LA VILLE. f
Jusqu'à une heure très-avancée de la nuit, une forêt delaïQpes illuminait ce bazar. La ville entière était éclairée depuis le iv® siècle.
L'église de Sainte-Irène touchait à la galerie Piltakia, où les maîtres des requêtes recevaient les pétitions adressées à l'empereur et rapportaient sa réponse. Ces fonctionnaires se tenaient devant les statues de Léon le Grand et de sa sœur Euphémie, qui avaient créé cette institution.
La seconde route du forum de Constantin au palais impérial, conduisait en droite ligne au cen« tre de la ville. En la suivant, on rencontrait bientôt le magnifique palais bâti par le patrice Lausas (au temps de l'empereur Arcadius), ou parmi les chefs-d'œtivre de l'art antique, brillaient la Pallas ravie à Lindos, la Vénus de Praxitèle, le Saturjie de Lysippe, le Zeus de Phidias. Après avoir dépassé la préfecture de la ville, qui comprenait la préfecture de police, des archives, des tribunaux et de vastes prisons, on arrivait à l'octogone, quartier entouré de huit portiques voûtés, renfermant la grande bibliothèque impériale de six cent mille volumes, administrée par un savant décoré du titre redoutable de professeur universel, et par douze cusiodes.
Plus loin, sur l'Augustéon ou place impériale.
carré long entouré de portiques, une colonne portait la statue équestre de Théodose, en argent doré. Du Milliàire d'or, élégant édifice recouvert par un arc de triomphe voûté et chargé de statues qui en occupait le centre, partaient comme à Rome, les principales routes de Tempire. On y exposait les te tes des suppliciés.
L'Augustéon était entouré de tous côtés de monuments et de palais : au sud, le palais du Sénat, la basilique de l'École de droit, divers dicastères ou tribunaux; au nord Sainte-Sophie.
Environnée d'une vaste enceinte carrée plantée d'arbres, et précédée d'un portique à colonnades de marbre, Sainte-Sophie, « la grande église, » dont le voyageur venant de THellespont,' voyait de soixante milles en mer briller la croix dorée, se montrait' revêtue, au dehors comme au-dedans, de peintures et de mosaïques.
Sous l'un des porches, l'archange Michel, l'épéè à la main, semblait veiller. « Lave tes péchés, et non pas seulement ta figure ! » disait l'inscription du baptistère.
Par le grand portail d'argent doré, par neuf portes de cèdre, d'ivoire et d'ébène, on entre dans Tédifice. Ce n*est pas là l'église gothique, dont le d«mi-jour mystérieux, les sombres arcades ogi-
vales, les vitraux peinls ne laissant passer qu'une lumière transfigurée, le sol pavé de tombeaux correspondent au recueillement intérieur de l'âme détachée de la nature et du monde. Ici, tout est splendeur et clarté. Dès l'entrée, s'offre aux regards la coupole dont les vingt-quatre ouvertures, séparées par d'étroits intervalles, dessinent une ligne lumineuse à peine interrompue. Suspendue dans les airs, et comme isolée du reste de Tédifice, grâce à ce jeu de lumière, elle semble, avec ses figures sur fond d'or, une apparition du ciel pla~ nant sur le temple de la terre. Tout est en harmonie avec ce décor sublime, dans cette splendide salle d'opéra religieux qu'il faut se représenter pendant une des longues cérémonies nocturnes ou assiste la cour *. Le patriarche et l'empereur siègent sur des trônes d'argent devant la table faite de matières précieuses fondues, qui porte le saint des saints. L'iconostase, façade d'or, de peintures et de pierreries, les sépare des courtisans*et des soldats qui remplissent la nef. La foule des femmes occupe les immenses galeries supérieures. Les colonnes de granit et de porphyre ravies aux temples de l'Egypte et de l'Asie, les marbres de couleur,
i. Pan n y cl lis.
iO ESQUISSES BYZANTINES.
verts de Thessalie, bleuâtres de Lybie, blancs de Phrygie aux raies d'un rouge de sang, qui couvrent le sol et les parois ; les lacis de fleurs et de feuillages faits de jaspe, d'agate et de nacre de perles, gui courent le long des balustrades dorées s'embrasent à la lumière de milliers de lampes d'or. L'encens fume; un chœur à quatre parties où les voix profondes des hommes répondent aux voix argentines des enfants, fait entendre avec accompagnement d'orgues, des chants d'une simplicité pénétrante, échos des antiques mélodies de la Grèce. Au fond du sanctuaire apparaît, colossale, la Sagesse divine, la Pallas chrétienne, personnifiée par ce peuple amoureux des symboles. Les gigantesques chérubins des pendentifs aux six ailes multicolores, la Panagia qui tient son fils debout sur ses genoux; le Sauveur bénissant Justinien prosterné à ses pieds; les patriarches, les apôtres, les saints, les martyrs, gardent encore quelque chose des nobles attitudes antiques. Les dissonances se perdent dans la grave harmonie des fonds d'or : l'effet est puissant. L'art religieux du temps a donné sa fleur, et atteint le grandiose a force d'adresse et d'éclat.
En suivant la troisième voie, conduisant du forum de Constantin au palais impérial, on ren-
LA VILLE. ' il
contrait au sud de Foctogone, l'église de Saint- Théodore, et un peu plus loin, THippodrome ou grand cirque, foyer unique de la vie publique byzantine, à la fois club, église, arène et charnier. Là défilent les triomphes. On y brûle on mutile les condamnés politiques. Les chants religieux, les cris d'enthousiasme prodiguée au cocher vainqueur, les acclamations oflBcielles entrecoupées d'imprécations, arrivent aux oreilles de l'empereur assis en face de son peuple. Sur ces degrés de marbre blanc, où peuvent prendre place cent cinquante mille spectateurs, la foule libre un moment de ses mille entraves, engage avec le maître de terribles dialogues. Parfois l'émeute éclate. Jam faces et 'sa$a volant ! Les barbares de la garde se ruent sur les assaillants. Le sang coule à flots. Qu'importe? le despote du jour ne tomberait qu'au profit d'un nouveau despotisme.
Des obélisques égyptiens, des colosses de bronze^ dominaient la forêt de statues qui encombraient la Spina, la tribune impériale et les promenades ornées de portiques qui entouraient l'Hippodrome. Les dieux et les héros de la Grèce, les sphinx ailés, la louve de Romulus, des statues grotesques et talismaniques, les images des empereurs et des cochers s'y mêlaient dans une confusion étrange. Qu'on se
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figure Franconi et le vainqueur d'Austerlilz côte à côte sur la place de la Concorde I Ces rapprochements ne choquaient personne. On pouvait lire sur les piédestaux des statues des cochers-, des inscriptions comme celles-ci :
Entre les statues de la Victoire et d'Alexandre le Grande ta statue, Porphyre, s* élève non moins glorieuse que Vune et Vautre.
L'œil de la fortune passe rapidement sur toute chose; il n*y a que sur les exploits de Porphyre qu'elle ait son regard constamment fixé.
SHl n'était couvert par une puissante voûte, Faustln s'élancerait au plus haut des airs en courant, lui et son char; car, ainsi que ses coursiers^ il est vivant, ce Faustin, 7iaguère l'orgueil et la gloire des verts. Oui I ôiez le toit, et le voilà qui atteint les deux *.
*L'Hippodrome était voisin du grand palais impérial qui occupait, comme le nouveau sérail, toute la région orientale de la ville sur le Bosphore. C'était une vraie cité dans la cité dont il fallait, dit-on, une heure pour faire le tour, immense aggrégat de palais, d'églises, de casernes, de prisons et de bâtiments administratifs. De vastes jardins, des greniers, une citerne, un phare, des souterrains aboutissant au Bosphore, labyrinthe de