‹ Esquisses byzantinesChapitre 16 sur 16 · Anlhol · texte numérisé non relu

Anlhol

MÉTHODIOS.

De mieux en mieux, mais l'œuvre du peintre sera-t-elle à la hauteur de l'inscription ?

CAMATÊRE.

Sois tranquille. C'est le vénérable Eusèbe gui a peint ce tableau.

MÉTHODIOS.

Le martyr des iconoclastes ?

CAMATÊRE.

Lui-même. Qu'il a souffert! mais Dieu a anéanti les persécuteurs et le culte des saintes images est plus florissant que jamais.

MÉTHODIOS.

Ne f y fie pas^ Gamatère, il y a encore des iconoclastes et beaucoup. Pour moi^ quand il m'arrive d'en rencontrer un, je le pulvérise d'un mot. Luc at-il peint la Vierge, oui ou non? Ne possédons-nous pas un de ses tableaux au Pantocrator? et quand l'apôtre inspiré de Dieu te montre ainsi la voie, peux-tu refuser ton adoration aux images sacrées, blasphémateur, Philistin, panthère tachetée, mortier sans pilon I

CAMATEKE.

Ne t'emporte pas, cher maître I Ce n'est pas un iconoclaste que tu as devant toi. Tout enfant j'ai versé des larmes, quand sur Tordre du Copronyme, la soldatesque arménienne détacha de la porte du palais, le Christ de bronze que Constantin le Grand y avait fait placer, et se rua Tépée à la main sur la foule agenouillée.

MÉTHODIOS.

Temps néfastes! n'ai-je pas vu quelques années auparavant, la grande bibliothèque incendiée par les sicaires de Tlsaurien, et mon illustre prédécesseur Barbucalle traîné devant le tyran qui lui fit imprimer sur le crâne huit vers iambiques de sa façon? Et quels vers! Lycophron en aurait eu honte.

CÂMATÈRE.

Nous ne reverrons plus de pareils jours, il faut l'espérer. — Mais quel pompeux convoi funèbre sort de l'église de Sainte-Agathonique ?

METHODIOS.

On va enterrer Pétronas, qui écuma si longtemps nos mers, pillant nos ennemis les Musulmans, nos

amis les Vénitiens et n'épargnant pas davantage les sujets de Tempire. L'incomparable forban ! aussi habile à raser les écueils de rArcbipel qu'à ne pas se briser sur le roc dangereux de Thémis ; il vient de mourir, riche comme Attale, et entouré de la considération universelle : il est vrai que de bien puissants personnages étaient intéressés dans ses entreprises. On raconte même que l'Autocrator...

CAMATÉRE.

Tu me fais frémir, Méthodios... Oui, Pétronas était un homme rare ; il protégeait les lettres depuis son retour parmi nous. Quels festins splendides il nous donnait au Pateikion, villa de Bélisaire, qu'il avait restaurée dans le goût du jour, et rendue digne de lui et de son opulence! Il s'était dit-on, fort adonné à la théologie, durant ses dernières années.

MÉTHODIOS.

Il est vrai. As-tu lu son traité contre ceux qui jurent par les cheveux et par la barbe de Dieu ?

GAMATÈRE.

J'en ai ouï parler. Mais laissons Pétronas aller chez Pluton, et parlons de toi, cher maître. Sur quoi s'exerce maintenant ton immense érudition ?

METHODIOS.

Je continue mes recherches sur divers points obscurs de l'histoire sacrée et de l'histoire profane, et je suis parvenu, grâce à Dieu, à en élucider plusieurs; par exemple, on ignorait jusqu'ici à quelle heure Adam commit le péché qui Ta fait chasser du paradis terrestre.

GAM ATERE .

Comment Taurait-on su, puisque le saint livre n'en dit rien ?

METHODIOS.

Je n'aurais eu autrement aucun mérite à le découvrir. Suis bien mon raisonnemeat. Des auteurs, prétendus sérieux, vraies outres gonflées de voQt, ont avancé qu'Adam commit à la troisième heure le péché qu'il avait conçu à la deuxième, et fut chassé à la neuvième, et tout cela le premier jour. Adam ne serait donc resté que trois heures dans le paradis avant sa faute. Je réfute péremptoirement cette opinion, car, comment dans trois heures, Adam aurait-il eu le temps de faire le dénombrement de tous les animaux terrestres et volatiles? Gomment aurait-il pu se rassasier des fruits du

paradis, et être excité ainsi à manger le fruit défendu? d'autant plus que l'entretien du serpent (qui comme tu le sais, était alors un quadrupède) avec notre mère Eve, a dû prendre un temps assez long. Je conclus donc que le délit fut commis par Adam et Eve le sixième jour (un vendredi)» à la sixième heure, et qu'ils quittèrent le paradis à la neuvième. »

CAMATÈRE.

Combien je sens maintenant qu'auprès de la science, la poésie n'est qu'un vain mirage^ un hochet brillant propre à amuser les heures oisives t

MÉTUODIOS.

Tu es trop modeste, Camatère. Laisse-moi te donner encore quelques résultats de mes recherches sans les accompagner de preuves qui m'entraîneaient trop loin. Apprends que la mer Rouge se partagea en douze lors de la fuite des Hébreux, pour que les douze tribus pussent défiler en même temps et en bel ordre. Dans le désert, la manne fut distribuée à tout Israélite, sans distinction d'âge, de sexe ou de force, à raison de trente-deux onces et demie par tête. Je te fais grâce pour le moment de la nouvelle explication que je donne da

sens du mot Adam et de chacune de ses lettres. Sa* medi prochain, dans ma leçon publique, je déve* lopperai amplement tous ces points.

CAMÀTÈRE.

Ton ancien élève ne te fera pas défaut ce jour là. Mais tu ne me dis rien de tes travaux sur l'histoire profane.

MÉTHODIOS.

J'ai débrouillé le chaos des origines romaines. Romulus, qui, d'après moi, descendait des rois d'Argos, partagea Rome en quatre sections en l'honneur des quatre éléments. Il fit bâtir un cirque pour y célébrer la fête du soleil. Les douze portes symbolisaient les douze signes du zodiaque ; le sol, la terre; l'euripe, la mer qui l'environne; les deux bornes, le lever et le coucher de l'astre ; les sept pistes, les sept planètes. C*est ce qui t'explique les couleurs des factions de notre hippodrome; car les verts ont pris la leur de la terre qui est toujours verte; les bleus, de la mer; les blancs, de l'air; les rouges, du feu; les factions verte et .blanche n'en font qu'une parce que l'air ne peut se passer de la terre. De même, la faction rouge s'absorbe dans la bleue, pai'ce que le feu se trouve

BEAUX ESPRITS. iS9

toujours au-dessous de l'air. — Mais en voilà assez pour aujourd'hui.

CÂMATÈRE.

Je ne me lasserais pas de t'entend re.

MÉTHODIOS.

Voilà pourtant ce que les latins, nos éternels ennemis, osent traiter de niaiseries grecques, de subtilités byzantiiies 1 Un gros évêque anglais, venu avec le légat du pape, et auquel je faisais part de mes découvertes ne m*a» répondu que par un formidable éclat de rire.

CÂMATÈRE.

C'était, je pense, un de ces prélats qui chevauchent sur des coursiers couverts de fw, distribuant des bénédictions et des coups de lance I oh ! ohl

MÉTHODIOS.

Esprits obtus I lourds Béotiens qu'un moucheron mettrait en fuite au seul frémissement de ses ailes I

CÂMATÈRE.

J'aperçois quelqu'un près de la statue de Théodora.

MÉTHODIOS.

C'est l'aQcieQ patrice Nomophylax.

GAMATËRE.

II vient à nous.

MÉTHODIOS.

Un homme en disgrâce I partons.

Le pupille de Nicéphore et de Jean Zimiscès, le fils de Romain II et de Théopbano, Basile sera couronné aujourd'hui.

Hier au soir, il a envoyé au patriarche la déclaration suivante :

Je crois en un seul Dieu, etc.

J'adhère aux divines traditions apostoliques, aux décisions des Conciles œcuméniques et locaux, aux privilèges et aux coutumes de la très-sainte Église de Dieu. J'accepte et je confirme tout ce qu'ont accepté et confirmé les saints Pères. Je réprouve et j'auathématise tout ce qu'ils ont réprouvé et anathématisé. Je promets de demeurer le fidèle serviteur et fils de la sainte Église, son serviteur et son vengeur; d'être clément pour mes sujets, de m'âbstenir autant que possible de meurtres et de mutilations, etc.

Tout ce qui précède, moi Basile, empereur fidèle

au Christ, et roi des Romains, je l'ai écrit et «igné de ma main, et je le livre à mon seigneur le patriarche et au saint Synode.

A la pointe du jour, le^ miliciens verts et bleus, l'armée et le peuple se massent sur le forum Atigustéon. — Du triclinium Thomaites, qui a vue sur ce forum, un sénateur jette à la foule des épicombia , petits sacs de soie contenant chacun 3 nomismata d'or, 3 nomismata d'argent et 3 oboles.

L'empereur a veillé toute la nuit dans l'oratoire de saint Théodore, au palais sacré. Il se rend au triclinium Thomaites où l'attendent les principaux dignitaires. Couvert d'un manteau militaire, ceint du glaive et la lance à la main, il monte sur un bouclier que tiennent d'un côté le protostrator et le grand domestique, de l'autre deux stratèges. Soulevé dans les airs, il apparaît à la foule et aux soldats qui le saluent de leurs cris.

A la deuxième heure, l'empereur monte un cheval décoré d'un collier de perles et de bandelettes de pourpre, et avec le cortège accoutumé de courtisans et de gardes, se dirige vers Sainte- Sophie à travers le peuple et les sections. Introduit dans le mutatorium ou diaconat, il dépouille son manteau de pourpre et sa tiare pour en pren-

dre d'autres que les évoques viennent de bénir. Près du tabernacle, une estrade recouverte de tapis de pourpre porte trois trônes d'or. L'empereur et la jeune impératrice Hélène prennent place. Près d'eux s'assied la veuve de Romain II et de Nicéphore, la mère du nouveau souverain, l'impératrice Théophano. Cette femme que son complice Zimiscès, au début de son règne, fit arracher de Sainte-Sophie, d'où on l'entraîna, vomissant des imprécations, pour la jeter dans un monastère, apparaît de nouveau, belle et sinistre. Vêtue de la robe noire et du manteau violet des veuves, elle tient à la main droite un rameau d'or semé de perles. La couronne impériale brille à son front. La jeune Hélène, qui n'a pas encore été sacrée, porte autour des tempes une simple guirlande de fleurs d'or.

La liturgie commence. Avant le trisagion, le patriarche monte à Tambon avec les principaux du clergé; il en redescend bientôt pour aller chercher l'empereur qui s'y rend avec lui. Un grand silence se fait dans l'église. Le pontife lit les prières d'usage, partie à voix haute, partie à voix basse, et s'approchantdu monarque agenouillé, luiôtesa tiare et trace sur son front une croix avec l'huile sacrée.

Il chante ensuite le trisagion, répété trois fois par les prêtres, puis par le peuple.

La couronne impériale , déposée sur la table sainte, est apportée dans Tambon.^ Le patriarche la pose sur la tête de Basile en chantant Dignus^ etc. ; chafit répété par les prêtres et par la foule. Aussitôt après, le pontife remet au monarque Takakia^ sachet de soie rempli de la poussière des tombeaux, et destiné à le rappeler à Thumilité et au renoncement.

Escorté par cent varangiens porte-haches et par cent jeunes gens armés des. premières familles de la cité, Tempereur descend de Tambon du côté du sanctuaire et va reprendre sa place.

La jeune impératrice Hélène, soutenue par sa mère et par l'impératrice Théophano, descend de Testrade et s'arrête devant l'hémicycle. L'empereur reçoit du pontife la couronne que ce dernier vient de bénir, et la place sur la tête de son épouse agenouillée devant lui.

Pendant la messe, l'empereur change deux fois de vêtements, circule processionnellement dans l'église, allume des cierges, encense la table de l'autel, donne sa main à baiser aux évoques, etc. Avant de communier, il dépose sa couronne pour la reprendre après avoir reçu le sacrement. La

messe finie, il reçoit sa part du pain bénit que le patriarche distribue au peuple, et est reconduit solennellement à la catéchuménie de^ Téglise. Le prêtres chantent : Exoriamini, etc.

Dans la catéchuménie, un dais couvert de toiles de pourpre cache trois trônes d'or, où prennent place Basile et les deux impératrices. A un signal donné, les voiles s'écartent et les souverains apparaissent. Alors défilent devant eux, par séries ou vêla, les magistri, les patrices, les sénateurs, le stratèges, les comités des scolse, les comités de la flotte, les silentiaires, les protospathaires, etc. Puis le maître des cérémonies s'écrie : Réjouissez-vous!, et tous les assistants se retirent.

L'empereur remonte i cheval et revient au palais sacré, à travers les sections qui Tacclament :

Gloria in excelsis I Dieu a eu pi lié de nousî c'est le grand jour de Dieut il a élevé la têtt^ il t*a couronné de sa main. Longs jours à P empereur , à l'impératrice et aux Porphyrogénèlest Seigneur î augmente leur vie de toute la nôtre î

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