TRIOMPHE
L'empereur Jean Zimiscës revient victorieux de la guerre contre les Sarrazins. Dans un canton de la Syrie, reconquis depuis quelques années, de vastes domaines bien cultivés attirent ses regards. On lui dit qu'ils appartiennent à son grand chambellan, et le rude soldat s'écrie avec dédain : Digne prix de nos fatigues et de notre sang 1 nous avons enrichi cet eunuque 1
Jean Zimiscës s'arrête quelques jours dans la plaine d'Atroa, au pied dû mont Olympe de Bithynie, chez le patrice Romain, récemment promu à la dignité de sébastophore. Un esclave gagné par le grand chambellan, lui présente un breuvage auquel on a mêlé un de ces poisons lenls dont le secret semble perdu. Trois jours après, cet homme si robuste s'affaisse, un feu intérieur le consume, ses membres enroidis refusent leur service. Transporté en hâte à Constantinople, il fait son entrée
par la Porte d*or aux acclamations du peuple. Le lendemain matin, tout s'apprête à l'hippodrome pour le défilé triomphal. Les maîtres des cérémonies, assistés du protonotaire de la course, du domestique des scolae et d'autres officiers de la garde, font ranger les captifs et le butin depuis les écuries jusqu'à la meta des bleus.
Un chambellan, frappant trois fois sur un bouclier, avertit l'empereur. Jean Zimiscès, appuyé sur (}eux courtisans, se traîne jusqu'à la tribune impériale : assis sur un trône d'or, il fait le signe de la croix sur la foule qui encombre les gradins. L'actuaire donne le signal. Au bruit des orgues accompagnant les acclamations des bleus et des verts, défilent d'abord devant le souverain les chars à quatre chevaux remplis de monnaie d'or et d'argent, d'étoffes précieuses, de vases et de meubles de métal, d'ivoire et d'ébène. Puis s'avancent des soldats et des marins d'élite portant les faisceaux de lances, les carquois pleins de flèches, les cimeterres recourbés, les queues de cheval surmontées du croissant. D'autres mènent les chevaux et les chameaux enlevés à l'ennemi ; vient enfin la foule des prisonniers de tout sexe et de tout âge, parmi lesquels on distingue plusieurs éiïiirs. Le domestique des scolae et le logothète du drome conduisent
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ces derniers dans la tribune impériale et les font agenouiller devant le Basileus qui, de ses bottines brodées d'aigles d'or, foule leur tôté rasée, pendant que le protostrator appuie sur leur cou la lance que le monarque tient à la main droite.
A ce moment le bruit des orgues, et les acclamations redoublent :
Gloire à Dieu ! il a manifesté sa puissance, il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier I Salut I roi des Romains, délices de Tunivers que la Trinité a rendu vainqueur I Guerrier sans pareil, défenseur et tuteur du monde, dompte maintenant toutes les nations par les armes divines de ta piété I Seigneur ! donne cent années de règne pacifique à l'empereur orthodoxe I
Ce triomphe rappelle ceux de Pompée et de Titus à peu près comme l'empire grec au x® siècle ressemble à celui des premiers Césars de Rome ; mais le peuple qui n'est pas blasé sur ce genre de solen-' nités, manifeste une joie sincère et s'associe de bon cœur à Teathousiasme officiel des factions.
L'empereur donne ordre de faire asseoir les émirs prisonniers sur les gradins des verts pour qu'ils assistent aux courses qui vont commencer. A bout de ses forces, il rentre au palais sacré, et s'étend sur la couche d'où il ne se relèvera plus.
L'évoque d'Adrianopolis, « homme vénérable et divin, » est mandé par l'assassin deNicéphore qui lui fait l'aveu de ses crimes avec grande abondance de larmes, et prescrit de distribuer aux pauvres, et particulièrement aux lépreux, tous ses biens personnels : il meurt bientôt après. On l'ensevelit dans le magnifique tombeau qu'il s'était fait préparer depuis longtemps dans l'église du Sauveur.
Gamatère, avocat et poète, et le professeur universel Méthodios se rencontrent sous le portique de Justinien,
MÉTHODIOS.
jour à mettre au nombre des jours halcyoniques ! Gamatère/ mon ancien élève, qui rend Thémis jalouse de Polymnie, est de retour à la ville.
CAMATÈRE.
J'étais en mission de l'autre côté du détroit par ordre du Basileus, pour étudier des procès qu'il évoque à son propre tribunal. L'acheteur d'un esclave demande la nullité de la vente parce que l'esclave lui parait possédé du démon. Des époux qui ont divorcé par consentement mutuel se refusent maintenant à entrer en religion, chacun de leur côté, comme la loi leur en fait une obligation.
Des filles actionnent leurs parents pour les forcer à les marier, en vertu du décret récent de notre divin empereur ; tout cela m'a donné bien du mal.
MÉTHODIOS.
Je gage que la poésie n'a rien perdu à tes labeurs de juriste, et que tu nous reviens avec toute une gerbe de ces fleurs que tu sais cueillir dans la prairie des Muses.
CAMATÈRE .
Tn te trompes ; c'est à peine si j'ai deux petites épigrammes à joindre au recueil que j'espère publier chez Char tophylax, le libraire de la basilique du sénat, après les fêtes de la nativité de Notre-Seigneur, sous le titre d'Hyacinthium, ou champ d'hyacinthes.
MÉTHODIOS.
Bonne nouvelle pour tous les lettrés de Byzance I mais en attendant, je veux être le premier à jouir de tes deux productions nouvelles.
CAMATÈRE.
La première me vint comme une inspiration du ciel à la nouvelle de la mort de Denis le stylite.
MÊTHODIOS.
Denis est mort?
CAMATÈRE.
Il n'a pas survécu longtemps au Basileus qui aimait tant à s'entretenir avec lui,
MÉTHODIOS.
Il ne sera iDas remplacé; une tiédeur mortelle nous envahit, l'ardeur des anciens jours achève de s'éteindre.
CAMATÈRE.
C'est à toi, qui bien que laïque, peux passer pour une des colonnes du temple, de la rallumer aux flammes divines de Ion éloquence.
MÉTHODIOS.
Tu me flattes ; mais voyons l'épigramme.
CAMATÈRE.
Voici :
Entre la terre et le ciel se tenait ce héros^ sans crainte des vents qui soufflaient de toutes parts. Il se nourrissait de sa faim^ comme d'une ambroisie^ et
S* abreuvait (Tune soif délicieuse en proclamant le fils de la Vierge mère^.
MÉTHODIOS.
Je reconnais mon élève. Voilà des expressions créées, et que tu n'a pas glanées dans les vieux classiques. C'est par des images ferles et portant coup qu'on rajeunit une langue épuisée. Certes, je n'oublierai pas de longtemps cette faim dont on se nourrit et cette soif dont on s'abreuve. Je crois pourtant que le stylite dînait mieux que cela; il était si jovial I Passons à l'autre.
CAMATÈRE.
Je viens d'acheter une maison près du Zeuxippe. Ma chambre à coucher sera décorée d'un tableau représentant la Pauagia, et voici les vers qu'on inscrira en lettres d'or au-dessous du cadre :
Si Von voulait tracer ton image^ 6 Vierge! il faudrait se servir d'astres au lieu de couleurs^ afin de te peindre avec des étoiles; mais les étoiles n'obéissent pas aux vœux des mortels. C'est donc par les procédés que nous offrent la nature et Vart que Von (a ici représentée'^.