‹ Esquisses byzantinesChapitre 5 sur 16 · Scutari · texte numérisé non relu

Scutari

nonce rapproche de l'ennemi*. L'énorme barrière faite de blocs de bois reliés par des chaînes de fer, est tendue à travers la Corne d'or. Les balistes, les pierres, les tubes à feu s'entassent sur les trois rangées de remparts, chacune plus haute de vingt pieds que la précédente, défendues par un large fossé toujours rempli de l'eau de la mer. Les soldats montent dans les tours carrées établies en échiquier pour la garde des deux murs intérieurs. Une foule débile gémit dans les églises. Les habitants des campagnes encombrent les places publiques et les portiques. Le patriarche, suivi d'un peuple de prêtres, promène solennellement dans les rues et sur les remparts, l'image de la Panagia Hodogétria, le palladium de la cité. Le César-pape de Byzance tremble dans son palais de marbre et d'or. La nuit, la flamme des incendies qui consument les temples et les villas somptueuses, laisse voir les cavaliers de la steppe poussant devant eux à coups de lance, des troupeaux de captifs.

1. Michel m, un viveur qui n'aimait pas à être dérangé, supprima ces signaux qui furent rétablis après lui*

Dans la vallée où le Gydarls et le Barbysès i^ se réunissent avant de mêler dans le Bosphore « les douces eaux des Naïades aux ondes amères des Néréides » *, s'élève le palais du patrice Ghadêne, préfet du thème Anatolique. Deux fortes tours le flanquent à droite et à gauche, car la populace byzantine est prompte à Témeute dès qu'elle la voit sans danger, et se rue chez les riches pour massa^ crer, piller et brûler. La disposition générale du palais, rappelle celle des demeures des patriciens de la Rome impériale. On y retrouve le vestibule^ l'atrium, Tétuve, le gynécée. Mais la décadence se fait sentir. Les chapiteaux en forme de pyra^*» mides renversées, les moulures des entablements, celles qui encadrent les portes sont ornés de feuillages grêles, aux formes aiguës, de tresses et d'en-^

i. Eaux douces d'Europe.

1 Palladas {AnthoL).

trelacs, d'animaux fantastiques et de monstres peints de vermillon, d'or et d'azur, décoration en harmonie avec les mosaïques et les marbres qui couvrent le sol et les parois. Sous le vestibule, se dressent un Hercule de bronze puissamment appuyé sur un tronc d'arbre, l'Artémis dorienne, dont la chevelure sans réseau flotte librement, Pallas, qui la lance à la main, semble menacer. On a accommodé au goût du jour ces figures hautaines. Artémis est entièrement dorée. Aux pieds et aux mains du fils de Jupiter brillent des ongles d'argent, et Pallas porte des pendants d'oreilles et des cheveux postiches.

Dans le parc traversé par le Cydaris, une cinquantaine d'hommes sont dispersés sous les cyprès et les platanes. Les uns dorment. D'autres jouent aux dés, à la paume, au jet avec bâton pointu, et s'interrompent fréquemment pour boire et pour agacer les animaux féroces de la ménagerie. Ce sont des bravi, dont tout seigneur byzantin à soin de se faire escorter quand il sort, car les rues ne sont pas sûres, malgré l'abondance des époptes et des gardiens de nuit, recrutés généralement parmi les voleurs et les bandits. Les robes orientales et les larges ceintures, les barettes rouges et les justaucorps serrés des latins, donnent un aspect

varié à ce ramassis de Tiircopules, de Slaves, de Francs, d'Italiens, qui attendent l'heure où le patrice doit se rendre à la cour. Ils obéissent à un aventurier normand, qui après une longue odyssée, est venu échouer à Constantinople. Sans autre arme apparente qu'un bâton, car la loi ne permet aux sujets de Tempire que de petits couteaux, ils cachent le long de leurs cuisses de largjes .poignards à deux tranchants.

Le patrice Chadône parait heureux. Riche à pouvoir faire à lui seul les frais d'une guerre ^ civile^ il possède la plus belle manufacture de soie du Péloponnèse, et d'immenses vignobles dans l'île de Chypre. A la fois dignitaire et foactionnaire, il gouverne à son aise un des thèmes les plus importants de l'empire, et passe la moitié de l'année à Constantinople. En sa qualité de patrice

et à'illtistre^ il a le pas sur les sénateurs et les évê-

ques, et marche de pair avec le patriarche; il brille au premier rang de cette noblesse administrative, fleur artificielle des civilisations byzantine et chinoise, dont les privilèges les plus appréciés consistent à ne pas payer d'impôts, à échapper aux juridictions et aux peines ordinaires. Les autres sont tout honorifiques : user, selon son rang, de chars dorés ou argentés ; avoir ses grandes entrées

à la cour; baiser l'empereur aux yeux, au front, à la joue, tandis qu'il n'abandonne au vulgaire des adorateurs que ses pieds, ses genoux et ses mains. La femme de Chadéne est patricia à ceinture (il n'y en a que trois à la cour). Son fils aîné, passionné pour la chasse au faucon, perd son temps avec les cochers, les pantomimes et les hétaïres, et ne sera jamais digne de son père ; mais le cadet se distingue à TÉcole d'administration fondée par le Porphyrogénète, grande fabrique de fonctionnaires, d'où l'on sort général, évêque ou préfet, au choix de l'empereur.

Avec tant de raisons d'être satisfait, Cbadéne est triste parce qu'il est clairvoyant. Tout fait présager la chute prochaine du souverain, et Tavéne* ment d'un compétiteur hostile à Ghadêne. Abandonner l'empereur, hâter au besoin la catastrophe inévitable, le patrice saura le faire, mais même à ce prix, désarmera-t-il les haines qui l'attendent? La mort, l'aveuglement, et au plus favorable, l'exil dans un couvent lointain, où on l'enverra « philosopher avec les moines, » tels sont les siûistres fantômes qui obsèdent ce dignitaire puissant et redouté. Des lois pompeuses protègent, il est vrai, la vie et la fortune des citoyens, mais ces lois ne sont pas observées. Qui le sait mieux que Cha-

dône, Briarée aux cent bras pour piller sa province, comparé par ses administrés à Phalaris et à Busirisî

Voilà le souci qui le ronge dans la salle de marbre où il passe les heures brûlantes de l'aprèsmidi. Étendu sur des coussins de soie, près d'un bassin de jaspe, sur lequel un cygne d'or aux ailes de pierreries lance par le bec une pluie de parfums, il s'agite péniblement. Depuis trois jours il ne dort pas et mange à peine. Il a fait mander son médecin et l'attend avec impatience. Mais c'est le marchand Glycon qu'introduit Teunuque en robe de soie blanche, Téventail doré à la main, qui vient d'entr'ouvrir la porte d'ivoire, incrustée de lames d'onyx.

A la vue du marchand, le patrice prend son air officiel, car les fonctionnaires affectaient de dédaigner les commerçants, et c'est avec une indifférence simulée qu'il apprend l'arrivée de la grande caravane de Tlnde. Elle a mis trois cents jours pour se rendre à Sinope sur la mer Noire, par le nord de l'Asie centrale, car les Arabes interceptent l'ancienne route par la mer Rouge et la Syrie. De Sinope, des navires l'ont transportée à Constanti-

nople. Sur mille hommes, marchands ou soldats

d'escorte, un quart a péri dans les steppes ou sous les flèches des Khazars. Les bénéfices seront énormes, la cargaison ne consistant qu'en choses de prix, soie, ivoire, poudre d'or, épices, aromates *. Le patrice, sous le nom de Glycon, a un intérêt important dans l'entreprise, et grâce à son intervention, les ballots marqués d'un signe mystérieux, échappent aux investigations des douaniers d'Hiéron, qui montent la garde à Tembouchure du Bosphore, armés de longues javelines de fer*.

Cette bonne nouvelle a un peu rasséréné le patrice qui accueille gracieusement son médecin, le juif Salomon Hariri, qui vient d'entrer. C'est un beau vieillard à barbe blanche, vêtu d'une robe de soie jaune et coififQ d'un bonnet noir; comme médecin de Tempereur, il a le droit (refusé à ses coreligionnaires) de circuler à cheval dans les rues de Gonstantinople. Il écoute patiemment les doléances -du patrice et reconnaît bientôt que la

1. L'importance des relations commerciales de l'empire Grec avec l'Inde est attestée par un fait curieux, rapporté par M. George Finlay (Byzantine and greek empires). Des soldats anglais, ayant pénétré il y a quelques années, dans le palais d'un rajah, découvrirent dans un caveau plusieurs vases de terre pleins de hyzants où écus d'or byzantins qui reposaient là depuis des siècles.

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