La douane de l'Hellespont était à Abydos
maladie de cet illustre client est toute morale ; il prescrit pourtant quelques drogues inoffensives. Glycon prétend connaître des recettes plus sûres : Veut-on recouvrer Tappétit? il suffit de manger une pomme à minuit en regardant la lune, après avoir prononcé certains mots arabes ; pour bien dormir, il faut placer sur sa poitrine, en se couchant, un sachet renfermant la copie du cinquième psaume de David*
Le Juif sourit imperceptiblement sans rien répondre, et se retire, suivi bientôt du marchand*
Resté seul, Chadêne réussit à s'assoupir un instant sur ses coussins. L'arrivée d'un nouveau visiteur le tire bientôt de ce demi-sommeil. G*est un moine du grand couvent de Studius. Il est descendu devant la porte du palais, de sa mule richement caparaçonnée. Hôte assidu des maisons des riches, où il joue à peu près le rôle des philosophes grecs chez les patriciens de Rome au temps de la Décadence, dont Lucien nous a laissé le, curieux tableau, Spiridion, bel esprit, littérateur, enlumineur et calligraphe, joyeux -convive et bouffon à ses heures, compte parmi les familiers du patrice. — Il causent parfois théologie et ne sont pas toujours d'accord, car Chadéne penche secrètement vers la doctrine des Aphtadorcètes qui prétendent
que le Christ, en s'incarnant, n'a pas revêtu une chair mortelle. Le moine lui garde ce secret qui pourrait être dangereux. Il excelle à copier et à illustrer les livres de piété, et porte aujourd'hui au patrice un présent de prix, un Nouveau Testament à miniatures, où le Christ est représenté tantôt en Orphée domptant les bêtes féroces aux accords de sa lyre, tantôt en jeune berger jouant de la flûte à sept tuyaux, avec la grâce mignarde d'un Ganymède.
Le patrice sourit et passe avec le moine dans sa bibliothèque, pour y déposer le précieux manuscrit. Des croisées pratiquées dans toutes les directions laissent pénétrer le soleil à toute heure du jour dans cette salle circulaire. Un socle de bronze porte un grand globe d'argent, sur lequel est gravée la terre, d'après le géographe Ptolémée rectifié par les Arabes. Des armoires de cèdre surmontées de bustes d'empereurs, de pères de l'Église et de philosophes antiques, renferment des rouleaux pleins de livres. Le maître, à vrai dire, ne lit guère. Homme d'affaires et de rapine, son délassement favori, après le cirque, pour leqliel tout gentleman byzantin est tenu d'afficher un goût frénétique, consiste à voir danser des chiens. Il protège un certain Pythias, homme merveilleux
pour dresser ces animaux. Pourtant, un peu de littérature convient à un dignitaire de son ordre ; d'ailleurs, Tempereur s'en pique ; aussi Ghadêne a quelquefois Tair de s'y intéresser.
La bibliothèque est conforme au goût régnant : Eschyle et Sophocle brillent par leur absence ; il y' a des siècles qu'on ne les joue plus, et le public du jour y bâillerait autant que des Chinois aux drames de Shakspeare ; Homère est là, dans un coin. Les Basiliques et les Pandectes, trente ou quarante volumes de Vies des saints, des Recueils de controverses contre les Juifs, les Musulmans et les hérétiques, des traités de magie, le livre des présages, l'image d'Édesse qui raconte l'histoire et les prodiges opérés par le saint Suaire, Procope et une douzaine de chroniqueurs d'une insipidité écœurante forment le fonds de la collection. La poésie est représentée par des cantiques sacrés, des anthologies, par l'Héracliade de Pisidès et par un autre poëme épique qui raconte la prise de la Crète sur les Musulmans. Cette œuvre, éclose il y a quelques années, est encore dans toute sa fraîcheur. — Pour tuer le temps a^ant de se rendre à la cour, le patrice prie le moine de lui faire la lecture ; ils hésitent un instant entre l'expédition de Crète et l'Héracliade, et se décident enfin pour ce dernier
poëme qui flatte singulièrement Tamour- propre national en rappelant le dernier grand triomphe des armes de Tempire. Puis, il est rempli de fines allusions aux jeux du cirque qui ne manquent jamais leur effet.
La moine s'assied sur un escabeau d'ivoire, devant une table de citre ocellée comme la queue d'un paon, déroule le manuscrit et commence.
Vers la fin du premier chant, il enfle la voix pour faire bien sentir à son auditeur toutes les beautés de la fameuse apostrophe du poëte à l'empereur Héraclius :
Salut! rénovateur du monde! tu as terminé avec bonheur ta quintuple course! Couvert de sueur ^ lançant^ excitant tes coursiers^ tu as renversé Chosroès ! Les cochers qui te précédaient furent saisis de stupeur en voyant dans une si longue carrière les roues de ton char toujours inébranlables. Des quatre points du monde^ tous les peuples t'applaudirent sur le théâtre de la vie. Quand tu parais, Us ornent leurs cités et t'apportent des bénédictions et des couronnes'de fleurs; Dieu^ Var^ bitre des combatSy t'ouvre à deux battants les.portes du monde, et tu f avances, toujours vainqueur, tenant dans tes mains Vimage sans souillure.
Ici, la lecture est interrompue par l'arrivée du fils aîné du patrice, tout fier d'introduire le favori du peuple et de la cour, le lion et l'idole
de Byzance, Tincomparable Hilarion, un cocher I ses prouesses hippiques sont au-dessus de Téloge. Que de fois il a parcouru l'arène abandonnée d'avance par ses rivaux découragés! que de fois il a cédé aux vaincus ses propres coursiers et a pris les leurs sans cesser de triompher 1 L'empereur, qui en raffole, voulut un jour le faire couronner en plein cirque par une statue automatique de la sainte Vierge, mais le patriarche s'y opposa. Ce personnage, fils d'un Gappadocien et d'une esclave bulgare, porte une sclhamydedesoie verte semée de paons, son bonnet pointu est garni de perles ; sur ses bottines citron, des pierres pré^ cieuses de diverses couleurs jouent la mosaïque, des bagues à camées surchargent ses doigts. En dépit de cette élégance outrée, les gestes saccadés^ les éclats de voix, les lourdes plaisanteries de ce héros du cirque trahissent assez vite son origine et son métier. Le fils du patrice est costumé absolument de même. Ces deux gentlemen, amis inséparables, organisés avec d'autres bleus de distinction, en une sorte de camorra, courent le soir par la ville, déguisés en barbares, rossant les verts, houspillant leurs femmes et pillant leurs boutiques. La police n'intervient guère, car l'empereur protège hautement les bleus;
Hilarion est venuréchauflFerle zèle dupatrice. 11 y a de grandes courses demain : Nicîas, un jeune cocher de la faction verte, commence à partager avec lui l'admiration de la foule. Hilarion redoute ce rival naissant gui, dit-il, a recours pour vaincre à des artifices magiques : il prie le patrice d'être exact avec ses amis. Chadéne, sportman, et possesseur d'écuries magnifiques, pleines de chevaux arabes et syriens aux sabots dorés, nourris de fi- ' gués et de dattes, et parfumés comme des hétaïres, n'aura garde de faire défaut demain à la faction bleue.
La conversation devient générale : — Il a beaucoup tonné ce mois-ci, ce qui, d'après le livre des présages, annonce pour l'automne une grande mor« talité chez les hommes et les animaux de toute es« pèce; les tortues seules y échapperont. — L'évéque de Rhodes, soupçonné depaulicianisme, a été déposé et relégué à Pathmos. — La soie a beaucoup renchéri. — Comito la citharède, est malade. — Les Sarrazins ont dépassé Tarse. — Callirrhoé la pantomime, a représenté merveilleusement au théâtre de Ghalcédoine les amours de Léda, — une statue de saint Paul que l'empereur vénère tout particulièrement, s'est mise à pleurer. Mauvais signe ! L'heure est venue pour le patrice de se rendre
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à la cour. Il s'éclipse un instant et reparaît en uniforme. Sa robe flottante, or et écarlate, bordée autour du cou d'uil cordon de perles et frangée par le bas, porte par devant et par derrière l'image de Tempereur debout et couronne en tête. Au côté • droit et au côté gauche sont brodés des anges entourés de perles. Le bonnet du patrice est tissu de lils d'or et de soie rouge ; il tient à la main un bâton à nœuds ciselés, dont le premier segment est d'or poli, les autres d'or avec enroulements d'argent *.
Dans cet appareil, Ghadêne sort du palais et monte à cheval avec son fils et le cocher. Le moine grimpe sur sa mule. Des eunuques et de»esclaves à cheval les précèdent. Les bravi prévenus se serrent autour d'eux en deux files.
Bien a pris au patrice de se faire escorter. En traversant le Chalcopration, grande place isolée on les
1. Voir Codinus Caropalate. Il serait facile, grâce à son livre, de donner un pendant à TElbicei aiika, ou musée des anciens cos. lames ottomans de Conslantinopte, eu créant un musée des dignitaires et fonctionnaires du Bas-Empire. Les passages suivants ouvrent d'étranges perspectives :
Le grand Pappias et i'Éparque avisent autrefois des fonclioçs. Aujourd'tiui ils n'en excercent aucune.
La fonction du grand Myrtaïle est inconnue.
Le grand adminislraleur n'a rien à faire, (>lagnus uiminislrator nullo munere fungitur.)
Juifs vendent du cuivre et de la vieille ferraille, et où s'élevait autrefois leur synagogue au milieu de masures hantées par des courtisanes de bas étage, des bandits, des vendeurs de philtres et de poisons, la troupe est suivie par un groupe d'hommes qui paraissait attendre. Tout à coup, les pierres volent, les flèches sifflent. Les bravi se précipitent à la rencontre des agresseurs qui se dispersent. Trois hommes de l'escorte ont été blessés. Les gardiens de nuit accourent au bruit, mais trop tard. Chadêne devine bien l'organisateur de ce guet-apens, mais n'en fait rien paraître. — On m'a pris pour un autre, dit-il à ses amis. —Qui oserait t'attaquer, illustre patrice, répond le moine î
Après cette aventure, qui semble n'avoir étonné personne, le cortège reprend sa marche et arrive sans encombrQ au palais impérial.