CHAPITRE XXVI
Un mot sur le Moral dans les Maladies
Depuis que j'observe par moi-même des malades et chaque fois que je me fais relater des histoires de morts, je me convaincs et me persuade, de plus en plus, que l'action morale joue, dans l'issue fatale des maladies, un rôle de premier ordre. Souvent préparé déjà par un milieu hostile, l'état morbide se fortifie et s'aggrave par le pessimisme, conscient ou non, de l'entourage des malades. Il est avéré que le médecin Tant-mieux guérit ses malades, alors que son confrère Tant-pis les perd ordinairement.
Mais à côté du médecin, dont le rôle est capital (et, d'ailleurs, presque toujours rempli avec autant d'intelligence que de bonté), il y a la famille, il y a les garde-malades, il y a les amis et les indifférents qui viennent en visite.
Dans la famille, nous avons, presque toujours, affaire à une personne qui exerce sur toute la maisonnée (et plus particulièrement sur le patient) un rôle suggestif par excellence et qui, toujours anxieuse, ne cesse d'interroger le médecin sur la gravité du cas. C'est généralement par excès d'affection, c'est par l'intérêt exalté et la sollicitude exagérée portés au patient, que nous
voyons cette personne, très affectueuse (généralement la mère, la sœur ou la fille) aller inconsciemment à l'encontre de toute suggestion utile. La moindre parole, le moindre geste un peu pessimistes, qui échappent au médecin traitant le plus froid ou le plus bienveillant, sont aussitôt interprétés, grossis, multipliés en progression géométrique, par cet être à pressentiments et particulièrement sensible, qui, avec la meilleure volonté du monde, sème le découragement et les pronostics sombres. Bientôt, tout l'entourage du malade s'ancre dans ces idées de mort probable et prochaine. On voit la garde-malade multiplier et exagérer ses soins, afin de les rendre plus précieux. On ne présente pas une potion ni un aliment, on n'entame pas la moindre conversation avec le patient, sans prendre la figure de circonstance, le verbe de componction discrète, l'œil apitoyé et larmoyant, adéquats à la situation. Pour certains malades (disons-le sans froisser aucune conviction et uniquement parce que c'est la vérité) la vue du prêtre est un indice de leur fin prochaine. Détaché lui-même des choses d'ici-bas, il les prépare à une vie future dont l'extrême-onction doit leur ouvrir les portes...
J'ajouterai que dans les moments de défaillance de cet organisme chancelant, certaines altérations du visage, reflets de la détresse vitale, peuvent être prises par l'entourage pour le souffle dernier. Alors survient cette pratique, essentiellement suggestive et surannée, qui consiste à fermer les paupières par une apposition des doigts qui pressent le globe oculaire. Serait-ce la peur qui, vraiment, fait si tôt fermer les yeux, alors qu'ils pourraient encore bénéficier de leur -excitant naturel : la lumière ? Ce procédé, cher aux hypnotiseurs de profession pour accentuer leur suggestion, devient un vrai danger lorsqu'il est appliqué à un moribond
DE PHYSICOTHÉRAPIE
— ou à une personne très suggestive, par une autre trop persuadée de la réalité de la mort.
Ce procédé est d'ailleurs le signal d'autres pratiques de personnes présentes, toutes imbues de l'idée de mort, pratiques qui consistent à donner au corps la forme qu'il devra occuper dans le cercueil...
Et je ne parle pas des propos qui se tiennent autour du lit et qui ne sont que la confirmation du décès.
Il est de toute nécessité que chaque visite, celle du prêtre et du médecin surtout, soit pour le malade un apport de force et d'énergie, une sollicitation à la vie, un baume, un rayon de soleil, un espoir. Toutes les paroles dépressives doivent être évitées à ceux dont la résistance organique est amoindrie. Leurs sens, la vue et l'ouïe surtout, sont en éveil permanent: il faut donc redoubler de précautions et de vigilance, pour remonter leur courage et leur ôter tout prétexte prophétique concernant une issue fatale possible. Faute de ces précautions, je suis certain que des affections, notoirement bénignes et sans gravité, peuvent se terminer brutalement par la mort, chez des personnes dont l'âge et la constitution promettaient encore de longs jours.
Sachons bien que la machine humaine est la plus merveilleuse de toutes. Elle ne devrait disparaître que par usure, si nous savions pratiquer les lois de l'hygiène physique, de l'hygiène morale, et de ce que j'appellerai Yhygiène physiologique. Cette hygiène consiste à éliminer de l'organisme vivant les résidus qui sont le résultat de la vie cellulaire. Nous mourons tous empoisonnés — avonsnous dit — par nos propres résidus ; le microbe n'intervient qu'après coup : il ne trouverait pas un terrain propice dans une place forte.
voyons cette personne, très affectueuse (généralement la mère, la sœur ou la fille) aller inconsciemment à l'encontre de toute suggestion utile. La moindre parole, le moindre geste un peu pessimistes, qui échappent au médecin traitant le plus froid ou le plus bienveillant, sont aussitôt interprétés, grossis, multipliés en progression géométrique, par cet être à pressentiments et particulièrement sensible, qui, lavec la meilleure volonté du monde, sème le découragement et les pronostics sombres. Bientôt, tout l'entourage du malade s'ancre dans ces idées de mort probable et prochaine. On voit la garde-malade multiplier et exagérer ses soins, afin de les rendre plus précieux. On ne présente pas une potion ni un aliment, on n'entame pas la moindre conversation avec le patient, sans prendre la figure de circonstance, le verbe de componction discrète, l'œil apitoyé et larmoyant, adéquats à la situation. Pour certains malades (disons-le sans froisser aucune conviction et uniquement parce que c'est la vérité) la vue du prêtre est un indice de leur fin prochaine. Détaché lui-même des choses d'ici-bas, il les prépare à une vie future dont l'extrême-onction doit leur ouvrir les portes...
J'ajouterai que dans les moments de défaillance de cet organisme chancelant, certaines altérations du visage, reflets de la détresse vitale, peuvent être prises par l'entourage pour le souffle dernier. Alors survient cette pratique, essentiellement suggestive et surannée, qui consiste à fermer les paupières par une iapposition des doigts qui pressent le globe oculaire. Serait-ce la peur qui, vraiment, fait si tôt fermer les yeux, alors qu'ils pourraient encore bénéficier de leur excitant naturel : la lumière ? Gc procédé, cher aux hypnotiseurs de profession pour accentuer leur suggestion, devient un vrai danger lorsqu'il est appliqué à un moribond
DE PHYSICOTHÉRAPIE
— ou à une personne très suggestive, par une autre trop persuadée de la réalité de la mort.
Ce procédé est d'ailleurs le signal d'autres pratiques de personnes présentes, toutes imbues de l'idée de mort, pratiques qui consistent à donner au corps la forme qu'il devra occuper dans le cercueil...
Et je ne parle pas des propos qui se tiennent autour du lit et qui ne sont que la confirmation du décès.
Il est de toute nécessité que chaque visite, celle du prêtre et du médecin surtout, soit pour le malade un apport de force et d'énergie, une sollicitation à la vie, un baume, un rayon de soleil, un espoir. Toutes les paroles dépressives doivent être évitées à ceux dont la résistance organique est amoindrie. Leurs sens, la vue et l'ouïe surtout, sont en éveil permanent: il faut donc redoubler de précautions et de vigilance, pour remonter leur courage et leur ôter tout prétexte prophétique concernant une issue fatale possible. Faute de ces précautions, je suis certain que des affections, notoirement bénignes et sans gravité, peuvent se terminer brutalement par la mort, chez des personnes dont l'âge et la constitution promettaient encore de longs jours.
Sachons bien que la machine humaine est la plus merveilleuse de toutes. Elle ne devrait disparaître que par usure, si nous savions pratiquer les lois de l'hygiène physique, de l'hygiène morale, et de ce que j'appellerai Yhygiène physiologique. Cette hygiène consiste à éliminer de l'organisme vivant les résidus qui sont le résultat de la vie cellulaire. Nous mourons tous empoisonnés — avonsnous dit — par nos propres résidus ; le microbe n'intervient qu'après coup : il ne trouverait pas un terrain propice dans une place forte.
Et ici, je ne dis rien des opérés, me contentant de renvoyer, sur ce chapitre, aux belles leçons de Verneuil, de Sir James Paget, et à ce que nous avons dit nous-même sur l'influence des émotions, au cours des affections chirurgicales.
La crainte de la mort agit sur les éléments nerveux, sur l'appareil cérébro-spinal, à la manière brutale d'un véritable traumatisme. De même que nous voyons la confiance et la joie dilater, en quelque sorte, la nutrition et accroître la vitalité organique, de même un moral défectueux, un cerveau terrifié constituent les plus tristes éléments de pronostic au cours des maladies. Espérer guérir, c'est travailler implicitement à sa guérison : les médecins sauveurs sont ceux qui manient le mieux l'âme humaine à leur gré et savent insuffler avec succès à leurs clients le courage et la confiance : The best physician, a dit Richardson, is the best inspiror of Hope. Rien n'est plus vrai, car YEspoir est peutêtre le plus grand moteur, le seul moteur même de l'existence.
Il faut nous attacher, par tous les moyens en notre pouvoir (à force d'énergique suggestion, d'habile présence d'esprit, de sang-froid toujours en éveil), il faut nous attacher à combattre cette crainte de mourir, inhérente à tout être sensible, cette idée même de la Mort, que le plus courageux des malades ne saurait envisager fixement. C'est ainsi que nous pouvons contrebalancer utilement les chocs les plus funestes et restaurer les impr sions curatives toujours en route : tant est grande l'influence du moral sur le physique, principalement chez les malades de notre époque, qui. tous, sont plus ou moins entachés de la tare névropathique ! Cherchons surtout à déloger l'idée fixe, l'idée de prévision de la mort, parce que, poursuivie un
DE PHYSICOTHÉRAPIE
certain temps par le patient, elle aboutirait fatalement à la ruine de toute réaction curative.
Agissons donc surtout sur ces personnes au cœur si sensible et si bon, dont l'autorité s'exerce communément autour des lits de souffrance. Ces êtres, qui pèchent surtout patr excès d'affectivité et par af finement exagéré des impressions, peuvent être utilisés pour le plus grand bien de nos malades, si nous arrivons à rectifier leurs idées pessimistes et si nous savons habilement les employer comme intermédiaires d'un pronostic favorable entre le médecin et le malade. Il faut que l'atmosphère ambiante soit, pour ainsi dire, chargée d'électricité optimiste, afin que le malade se persuade qu'il doit guérir. L'idée est la mère du fait et la réalisation du désir est toujours l'esclave d'une volonté forte et énergique. Voulez-vous faire des miracles ? a dit Virey : « Dominez l'imagination. » Lorsqu'on est convaincu de l'impossibilité de guérir, il ne reste plus qu'à mourir : c'est ce qui arrive fatalement à ceux qui supputent, prévoient et prédisent leur fin. Si l'entourage neutralise ces tristes idées par son action inverse, le courage renaît dans l'âme même du moribond, et la foi (la foi qui guérit, disait Charcot) devient alors le principal agent de la cure définitive.
L'angoisse d'assister à l'écroulement de sa vie déprime et affaisse toute activité nerveuse chez les malades, opprime toute sensibilité du grand sympathique, interrompt parfois toute apparence de la vie, anéantissant le pouls et la respiration même. C'est ce que Brown-Séquard a nommé la mort par inhibition, décès sans agonie, par paralysie vitale intensive. Qui nous dira exactement la quantité d'énergie potentielle latente que tel individu, supposé cadavre, possède, à cette minute précise où la vie extérieure s'enfuit par tou-
tes les issues, mais continue intérieurement, par la connivence persistante des fonctions physiologiques inhérentes aux organes et aux tissus ? La collectivité cellulaire continue souvent à vivre, alors qu'ont cessé déjà les relations centrales de la synergie nerveuse ou cérébro-spinale.
Les malades à nutrition ralentie, les arthritiques, les neurasthéniques et surtout les hystériques, sont prédisposés à ces morts soudaines par inhibition. En dehors de l'action morale, il est équitable de reconnaître aussi, aux ptomaïnes anesthésiques et convulsives, des malades chroniquement intoxiqués, une part étiologique, pour le moins prédisposante, dans ces décès qui alarment et stupéfient les familles par leur imprévu et leur soudaineté. C'est ici que la méthode curative que nous avons décrite (par le calomel, l'eau et la chaleur) trouve surtout ses applications utiles : si l'on savait l'instituer à temps et y joindre les bénéfices d'une action morale tutélaire, j'ai la conviction raisonnée que nombre de malheurs pourraient être évités.