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DIVERS

Le Commerce international des Bois.

L'Outillage forestier.

PIERRE LIÈVRE

PARIS 37, rue Bonaparte, 37

pour tons pays. ' ' ' '

Mon cher ami,

Je vous offre ce recueil parce que vous avez un droit certain sur lui. Il n'exigerait pas sans vous.

C'est en effet sur votre conseil que je me suis risqué dans la critique. On voit de nos jours de si beaux esprits^ de si brillants écrivains exceller dans cet art et l'honorer, que je redoutais de courir leur carrière. Vous m'y avez engagé cependant. "

Vous avez fait d'avantage et m'avez reçu obscur et inconnu, chez vous, aux Marges. Vous m'avez ouvert votre revue, le seul endroit du monde oii je crois qu'il m'était possible de parler comme il me convient de le faire. Grâce à l'esprit que vous y entretenez, on s'y sent libre de dire ce que l'on prend pour la vérité, sans crainte de paraître partisan si l'on ré* prouve, ni courtisan si l'on approuve.

5 •.: :- : /: • - '. > a" m.*- mTonifort.

VeuiUex accepter cette dédicace à titre de remerciemené.

Permettez-moi de remercier, en mime temps, tous ceux qui sont venus à moi paru qu'ils m'avaient connu chez vous, et parmi lesquek s* en trouvent deux qui ont droit à ma particulière gratitude : M. Henri Martineau, le directeur du Divan, M. Auguste Gamier, le fondateur de la regrettée Minerve Française.

Croyez-moi votre ami dévoué,

Pierxe Lièvke.

Il y a des réputations bruyantes et momentanées conune un caprice de la mode. Les hommes à qui elles se trouvent décernées entendent un temps durant leur nom résonner tumultueusement dans la bouche des hommes. Arbitres des él^;ances, petits maîtres, créateurs d'œuvres Itères ou durables, ils jouissent de l'une des plus grisantes formes du succès. Puis, sans que l'on y voie une raison valable, par un soubresaut, par un détour de l'attention publique, ils se trouvent dépouillés de ce vêtement renonuné qui les couvrait et ils demeurent débiles et nus dans un oubli parfois définitif.

M. de Montesquiou semble avoir eu cette aventure. Actuellement, on prononce rarement son nom, qu'ignorent peut-être les générations nouvelles — auprès de qui pour le moins, il doit avoir peu de signification. A de longs intervalles un recueil ressuscite un instant le souvenir qu'on garde de lui. Recherche-t-il ce silence et cet oubli, lui qui connut, voici plusieurs lustres, une notoriété retentissante? Peut-être !...

i<kl l' ^ .'•: ♦ . ' ' 'ÊSgirt^ES CRITIQUES.

Totii de liii attirait jadis l'attcntïoii gt Ift retenait : ses cannes, ses cravates, la couleur de ses redingotes, la longueur de ses gants, ses collections, sa demeure... la baignoire de la Montespan, le pavillon des Muses... ses réceptions, ses amitiés, ses goûts et ses dégoûts, ses portraits — l'un par Whistler, l'autre par Boldini — ses conférences, ses voyages, sa tenue, ses gestes, le son de sa voix, ses airs de tête -^ses crovres mémeâ défriLyaient la chronique et la conversation. Plus que de raison d'ailleurs. Si ce grand bruit passé fut juste, ce grand silence présent ne saurait Pêtre.

M. de Montesquieu fut plus et inieuii que le ctiriéux jouet d'uil jour et Von tecotinattra sans doute qu'il n'est pas de ceux qui disparaissent entiètement. Mais il a eu la sîiïguliéfe fortune d'être si parfaitement adapte à une époque donnée — le dernier quart du XÏX^ siècle — de la représentât si exactement dans tous ses détails, d'en être un miroit si Véridlque, qu'il lui fallut peut-être disparaître avec cette époque et s'obscurcir comme un miroir quand on éteint les lampes.

Il ne serait pas absolument juste de dire que les années 80 du XIX© siècle aient été marquées par ime renaissance des lettres et des arts, caries arts et les lettres n'étaient pas morts et ne demandaient pas qu'on les ressuscitât. Mais si l'on accepte de comparer la suite des époques esthétiques à celle des époques naturelles et de reconnaître qu'elles se succèdent comme les saisons d'amples années, alors on pourra reconnaître dans cette période à la fois confuse et féconde une sorte de printemps^ un départ de

C** DE MONTESQUIOy. II

sève bouillonnaiit et désordoiméi une fougue inquiète — un renouveau^

Les grands artistes dont Tinfluence devait déterminer cet iiQpétueux mouvement avaient antérieurement accompli leurs œuvies et fourni les canons dont la génération nouvelle allait s'inspirer. Mais cette génération montante, en r^isant un mouvement d'ensemble, devait précisément donner cette impression d'activité concordante à quoi se reconnaissent l'élaboration d'un style, ou les manifestations d'une école.

Dans l'ordre littéraire, les madtres ouvrages de Verlaine et de Mallarmé étaient déjà fameux. Dans le domaine des arts plastiques, l'effort des impressionnistes et celui de Rodin ne l'étaient pas moins — et celui de Gustave Moreau (qui ne devait pas avoir des conséquences aussi vives) exerçait une influence efficace^

Dans tme cat^orie plus spéciale, sous le coup d'un mouvement d'origine anglaise, se manifestait dans les arts décoratifs un courant de rénovation. Ce que Von nommait alors ari moderne (et qui fut si intimement lié au sjmibolisme) motivait une curiosité chaque jour grandissante. Tous les arts mineurs^ l'orfèvrerie, la joaillerie^ le mobilier, l'estampe^ la céramique, la verrerie, servaient de champ d'études à des artistes qu'apparentaient leurs originalités.

Hors du royaume des arts, la société cultivée témoignait de nouvelles aspirations et poursuivait éperdument la recherche de sensations raôinéas dans une production artistique extrêmement intellectuelle*

La vie mondaine gagnait une complexité qui devait par un incessaiïtcresG^ido la conduire à cet inoubliable édat que nous luiavonavuiquinfleou vingt ans plus tard, à la

veille de la guerre. Parmi toutes les passions dont a brûlé cette brillante société, celle de la brocante et de la coUectiQn ne s'est jamais démentie. Elle s'est répandue en elle et s'y est diffusée avec une singulière virulence. D'ailleurs, elle la caractérise étrangement, car elle est au. point de rencontre de deux sentiments qui la mènent : l'amour du beau et celui du lucre.

Si l'on voulait choisir dans ce dernier quart de siècle un instant qui le caractérisât tout particulièrement, ce n'est pas dans son début qu'on le choisirait, ni dans sa période montante, au point par exemple où se manifestent ceux que l'on asi justement nommés Us Précieux de 1885^ mais tout au contraire, c'est dans son déclin, près de sa chute, l'année i8g6 que l'on marquerait. Une si intense activité intellectuelle se manifeste en cette année ; elle est tellement riche d'oeuvres essentielles et de faits significatifs qu'elle apparaît conMne une date considérable -^r et j'imagine que l'astrologue qui l'étudierait, la verrait gouvernée par des astres particulièrement efficaces.

Cette année, que le peintre Grasset avait illustrée du fameux calendrier de la Belle Jardinière, est l'année de la mort de Verlaine. C'est dire qu'elle inaugure le temps où l'œuvre du poète va conunencer sa féconde existence posthume.

Elle est encore marquée par deux morts illustres : celle d'Edmond de Concourt et celle d'AubreyBeardsley. L'influence littéraire d'Edmond de Concourt ne s'exerce guère après lui, mais sa mort détermine la dispersion de ses collections qui va puissanunent contribuer à la mode

furieuse du bibelot ancien : xviii^ siècle, art japonfeis.^ Pour Beaidsley qui meurt dans l'année qu'il avait produit ses chefs-d'ceuvre, le Volpone, la Lysistraia, on sait qu'il réalisait l'efifort des décorateurs qui l'avaient précédé, et qu'à peu près toute la décoration moderne procède de lui.

Quant aux œuvres que produisit cette année féconde, on ne sait dans quel ordre les citer}: c'est le Trésor des Humbles de M. Maeterlinck et les Vies imaginaires avec la Croisade des Enfants de Marcel Schwob. C'est le Louis XI curieux homme de M. Paul Fort, V Aphrodite de M. Pierre Louys, le Penses-tu réussir? de Jean de Tinan. M. de Régnier rassemblait ses premiers poèmes à cette date, et c'est sur ce millésime fatidique que Moréas arrêtait la seconde série des siens ; Jules Renard publiait les Histoires Natur elles; Jarry, Ubu-Roi; Verhaeren, les Villes Tentaculaires ; Rodenbach, les Vies Encloses ; M. Barrés les Déracinés,

M. Claudel, qui dans l'avenir fera plutôt figure d'homme du xx^ siècle que du xix^ finissant, traduisait à cette date VAgamemnon d'Eschyle, et peut-être qu'un homme de génie qui ne s'est point encore manifesté naissait alors.

Au couchant de leur vie, Puvis de Chavannes et Gustave Moreau signaient leurs dernières œuvres, Rodin travaillait à la statue de Balzac, Debussy à Pelléas — on le savait, et ces ouvrages non encore produits au jour, mais impatiemment attendus, agissaient déjà.

Dans ce concert, remarquable, l'auteur qui nous occupe se signalait par l'un de ses meilleurs livres — non indigne d'être nommé parmi les œuvres que nous venons d'énumérer : les Hortensias bleus.

Cet ouvrage — ^qtii ptésènte comme préalable singularité celle d'avoir été publié le second par feoil aUtetlr aloils cju'il en est îe ptemiet -^expose les aspects camctérîstiques du talent de M. de Montesquiou de telle façon qu'il suffirait à le faire apprécier et jilger.

On voit d'abord comme il se reUe k l'époque que hotië avons ràpidetnerit décrite. Un homihage à Edmond de Concourt (les paons blancs réveillés par là PausHn qUi fève,».) un hommage à Verlaine (Verlaine passage ObHU^ bili de roses,,,) môtitrelit assez le tribut de gratitude dont M. de Montesquiou se seiit tetiu etivers les figures qiii domiilent la période. Verlaine et Gioftcôurt -^ Mallarmé notl plus, à qui l'on doit toujours penser quatid il s'agit d'tlti écrivain de cet âge -^ lié sont pas les seuls poètes évoqués ou invoqués parmi ces vers — ni le^ seuls artistes. Captivé par les transpositions d'art {je tondrais ^ue ce vers fût ufi bibelot d'art), on séfit qtlé M. de Montesquiou Veut teUdtt ses poèmes pareils à des bijoux de Làliqùe ou à des vefteries de Galle (du LaliqUe et du Galle de 1896 ^— Uon pas de 1920).

Comme autre càtactéristiqUe de ce temps^à, ilôus avertis noté plus Mut l'éclat et la complexité dé la Vie mondaine. Les Hottttisias Uèus les reflètent tous deUJt; Certains motifs d'iilspiration, certaines images le nidîitfeiit

(Par Téblouissement des blonds Champs- Elyséesj devers la cinquième heure, errent, localisées, les filles à la ifiode...)

qui apparaissent aussi dans d'autres de ses livres comme dans les Hortensias

(La ni)e est couleur d'un gcuit de soirée).

En outre, les dédicaœs qu'ils pontiennent font VQÎr à quel point l'auteur se trouvait mêlé au mouvement mondain* Tout ce qui, de ce point de vuespÀ:ial, compte ou a compté, est inscrit entre ces pages comme dans im prestigieux livre d'adresses — et nous ne voulons pas ici faire allusion à l'aristocratie qui est le milieu natal de M. de Montesqaiou. Mais les autres aristocraties, celle de l'intelligence, de l'esprit, de la beauté, du bluff aussi comme de la réclame et de l'argent, sont également hantées par M. de Montesquiou, et parmi ses dédicataines opyolt pèle? mêle des peintres mondains, des comédiens, des chirurgien^, des femmes de lettres, des virtuoses oubliés ; Tout- Paris.

Après l'influence des maîtres, et le reflet de la vie mondaine, les Hortensias révèlent encore ce goût du bibelot, cette passion collectionneuse dont fut saisie la société environ qu'ils paraissaient et qui possèdent M. de Montesquiou. De nombreux poèmes y sont consacrés à de rafl&nés décors d'appartement, à des richesses de vitrines ou d'étagèies. Art japonais, xviii® siècle (comme chez les Goncourt) sont à l'envi célébrés dans ce recueil précieux et de très justes notations y rendent sensibles le plaisir de manier de curieuses porcelaines ou de voir le jour glisser sur quelque laque antique

aux petits C9>siers d'or étoiles de pivoines.

Mais il émane de ce livre quelque autre chose plus profonde. Un sentiment de la vie et 4e la mort qui peut sur-

l6 ESQUISSES CRITIQUES.

prendre d'un homme qui n'habitue guère son public aux confidences ni aux effusions de sensibilité. L'écoulement du temps et des choses,

(craignez qu'on vous appelle avant la an du livre, hâtez-vous d'écouter, de regarder, de vivre)

l'inanité de la vie,

(je n'ai que peu d'amour pour les choses qui durent ce que j'aime surtout, c'est les choses qui meurent)

la cruauté de la mort,

(que c'est triste mourir, oh, que mourir est triste)

l'insensibilité de la nature,

(O nature, on a bien raison de te haïr)

ces thèmes — l'essence de toute poésie élevée — circulant dans les profondeurs de l'ouvrage comme dans l'âme du poète, lui confèrent l'élévation et la solidité. C'est à leur présence qu'il doit son éminente dignité.

Quelque lumière que jettent sur le tempérament de M. de Montesquiou les traits que nous venons de noter, ils ne nous introduisent pas très avant dans la connaissance de son talent. Essayons de le pénétrer.

Représentant une époque aussi complexe, il ne saurait être simple. En effet il manque à l'être, et semble pétri de

contradictions. Ainsi Ton sent incontestablement que s'il écrit en vers c'est pour obéir à un impérieux besoin d'user de ce mode d'expiession — et cependant jamais sa poésie ne semble spontanée ou jaillissante. Une impression de labeur, de difficulté affrontée et surmontée, émane de ses poèmes. D en est fort peu qui semblent venus d'un seul jet, comme une tige v^étale, issue nette et lisse d'un bon sol. Mais, nouvelle contradiction, si les poèmes de M. de Montesquiou se présentent ainsi, c'est par volonté réfléchie. Son art poétique exige le heurt et le trébuchement. Ce qu'il recherche, ce qu'il veut offrir,

c'est un vers très moderne, aile dégingandée faussentent maladroit, réelhment roué au fond, sous sa jupe, on ne sait continent scandée tenant son procédé très fugace écroué.

c'est ainsi qu'il s'avance avec sa grâce gauche de femme qui trébuche à monter l'escalier empêtrée de sa traîne encombrante où s'ébauche un pied chaussé de soie et mi- hors du soulier.

Cela grince autant que cela chante : il y a là-dedans non seulement de la grâce, mais la moquerie même de cette grâce.

Autre contradiction : ce n'est pas seulement de sa grâce que se moque le vers de M. de Montesquiou, mais de tous ses sentiments profonds. D est plein d'ironie, mais ne l'exerce jamais plus vivement qu'aux dépens de sa propre désolation. Sa voix est stridente à la fois et brisée de sanglots. L'artificieux violoniste s'amuse à jouer faux — et pour se contredire une fois de plus, c'est d'un vers parfaitement r^^er et toujours exact, du moins en apparence, qu'il tire cette musique déconcertante.

l8 ESQUISSES CRITIQUES.

On p. dit, de Laforgue, je crois, qu'il nous avait initiés au chHm& certain du ver^ faux. A vrgii dire, c'est à Mallarpié mên^e qu'il faut faire remonter cette initiation. La bar4iesse d^s cpupes mallarméennes, la singulière situation choisie pour les toniques, donnent à ces grands alexandrins r^p4iers l'air d'être tput autre chose qu'ils ne sont. Leur surprenante nouveauté enfanta ce qu'on nomme le vers libre, monstre bizarre qui n'a point la figure de sa mère, car si le vers libre expose en plein jour l'usage qu'il fait de toutes les coupes rythmiques, le vers mallarméen récèle toutes ces mêmes coupes, secrètes ^t c^.ché?s en lui-même.

Les premiers disciples du maître, à son exemple, écrivirent librement tout en respectant le cadre du vers. Rodenbach, par exemple, brisa l'alexandrin avec une extrême virtuosité avant d'aboutir dans ses derniers recueils à ces vers libres que nous étiquetterons volontiers du nom de M. Gustave Kahn qui en essaya la théorie.

M. de Montesquiou, parmi les disciples, parvint lui aussi à la suprême désarticulation du vers classique. Les hardiesses romantiques sont pauvretés au prix des leurs. Des césures anticipées ou différées, tandis que la fondamentale césure du sixième pied s'atténue ou disparaît ; des rejets démesurés qui mettent à cheval sur deux vers successifs un vers composé de leurs éléments et qui n'a point de rapport avec eux ; d'autres recherches encore dénaturent totalement l'ancien alexandrin, que la rime seule, parfois, permet d'identifier, car d'habitude elle est retentissante. M. de Montesquiou rime de manière à surprendre, sinon toujours

C** DE MONTESQUÎOU. Î9

Honnêtement, avec la consonne d'appui (i)

du moins presque toujours avec luxe et singularité.

Lui aussi cultive le mot rare. Non pas ce fâcheux néologisme que nous aurons sou vent l'occasion de condamner, mais le mot spécifiquement rare, le mot peu employé, une fois rencontré et qui se dérobe dans un coin de la mémoire ou du dictionnaire, le mot curiosité verbale. Pour le trouver et en user, il est maître d'un lexique fort étendu. D connaît toutes les ressources du vocabulaire. Une ample copia verhorum lui fournit à point voulu le terme inattendu qui peut servir de quatrième rime dans un sonnet (mélangée, rangée, frangée, hydrangée). Il dispose de deux cent quatre-vingt-sept épithètes pour le mot offrande (2), et raille très cruellement (3) ceux qui ignorent que cachalong est le nom (d'origine mongolique) d'une certaine chalcédoine. Il possède tant de mots et de noms propres, que parfois même pour éclairer le lecteur il doit en mettre la définition dans une note au bas de la page (4).

La belle rime n'est pas la seule vieille chose qu'eases vers très modernes respecte ce très moderne poète. Il tient compte de toutes les traditionnelles obligations de la prosodie et s'il arrive qu'il les enfreigne, c'est par exception

(i) Emile Bergerat.

(2) Sabliers et Jacrymaioires.

(3) La Petite Mademoiselle.

(4) Trou de serrure de la forme et de la grandeur d'une violette (Les Chauves-souris, p. 278). Nom du Sybarite qu'offensait le pli d'un pétale de rose {Les Hortensias bleus, p. 166).

^O £SgUISSS3 CRITIOUB$.

et d'une manière évidemment délibérée (i). Les rimes féminines et masculines se suivent, se croisent ou s'embrassent avec une parfaite exactitude. Les pluriels ne s'appareillent point avec les singuliers et l'on i^echerchidra malaisément Je crois, un coupable hiatus à travers cette longue suite de poèmes.

Une technique si soigneusement disdplûiée démontra en M. de Montesquiou l'existence d'une qualité que l'on doit priser particulièrement chez tout artiste : la volonté et son usage. C'est elle en efiet qui prouve le rapport qu'il y a entre la réalisation de l'œuvie et l'iintention qui y préside et c'est ce rapport qui en détermine la valeur artistique. Il ne saurait y avoir d'art dans ce qui est produit au hasard ou par hasard — et rien de ce qui est naturel n'est artistique. Tout au plus pourrait-on dire que ce qui est extrêmement voulu risque de n'étie ' pas toujours extrêmement spontané, — ^ et c'est ce qui parfois arrive en efiet aux poèmes de M. de Montesquiou ; nous avons eu déjà plus haut l'occasion de l'indiquer.

En revanche l'œuvre y gagne en solidité architecturale, et la production ancienne de M. de Montesquiou ne manque pas d'une certaine majesté massive, avec ces trois ouvrages carminaux : les Hortensias bleus, les Chauves- Souris, le Parcours du Rêve au Souvenir qui en forment le centre, et que flanquent deux poèmes à la fois intégrants

(i) Au cours de cette pièce (dit-il précieusement dans les ChauveS' Souris, p. 306, pour justifier Tusage d'assonnanoet), l'œil letto6 distiiH guera sans peine par quel artifice prosodique» d'uxM seule voyatts iaitant de deux en deux vers chavirer la rime, Tauteur a tenté de représenter mécaniquement la claudication de ce careotire tout de soubresauts et de suzsaute» d'anomalies et d'inoobéffeaceitlNdlotté dii meilleur au pix« du suprême à l'ostréme, d'une altenunce iuouimbl*»

W épisêdipies, ks i\»m« consacrés aux fM«rmnes» k Chêi Aes od&ufê sêééWiM aux âeurft.

Gomme il convient, la massivité n'est que dans l'ordomiance« lie détail edt d'une dâkatesôe, d'uiM recherche infinie, dam la forme noa moins qjaeiians ks s^niimeniit Avec une eKtrôme virtùoské, le poète entreprend et réussit de menus tours de force pleins d'agrân^ite. Ici il ^'<MfHise dans quatie s^trophes successives à faite occuper tôat à tour ks <|uatie placer dm <|uatmin, jpar un Vttrs de Virgile, dont il letiancbd un mot^ sana en altécer le sensii afin ^'U se ROnsbbre et aeoottpe comme uaalexaodna :

Majoresque. ca4unt de montibus utnbrae. (î)

Ai&ûîs, dans^utt twizfôiî fermé, !'<Mi voit te sfstxmd hénbtictte de tftHf^e l^rs tfe^iiir le pr^ttiief tle son suivant :

et sinistre la iMiit desoeod sur le couchant, descend sur k couchant où maint arbre changeant* où màdiit âfbfe changeant semble... etc.

M UtiA û i^^xeite à la louide wonotcmiti ét& m\tfisêter* naires.

sur ks roseaux — qui sont ses cils — k lac xegarde de son oeil veft — l'azur léger — du firmament.

Hé» tKmeMtn -^«etfAltlleft^^ev— l^aftân^ >fë» !kt tetus '-^ pfttak UD *— «nrceasoiaR...

Tout cela, d'un mamérisme extrême, d^une subtile préciosité, correspond à une constante pecherche qui dé*

(i) Bucoliques, l, 83.

montre le raffinement de cette âmé et de cette intelligence de poète. On n'en saurait imaginer qui soit plus étrangère au vulgaire, plus éloignée de lui. Son aspect littéraire présente une attachante singularité. Le prédeux et Taltier se mêlent en lui ; il ne se soucie point d'être accessible ; il ne va pas' au-devant du succès, et s'il l'obtint un temps ce fut hasard.

Ce qui l'individualise nettement encore, c'est qu'on le sent déterminé, en art du moins, plutôt- par sa sensibilité que par ses sentiments. Il confesse ses goûts, non point ses passions. Son œuvre ne livre point de documents sur sa vie. Il n'est point de ceux qui tirent des in-8 des aventures de leurs cœurs — ni même des chansonneUes de leurs grands chagrins. Il ne se livre point, et par là son esthétique pourrait paraître relever de l'impassibilité parnassienne.

Mais cet impassible est un sensitif sur les nerfs de qui agissent curieusement les spectacles du monde. Il recherche éperdument les sensations, surtout rares, surtout extrêmes. Il les poursuit dans l'art, dans la nature, dans les êtres, et les aiguise par les savantes ressources d'une culture compliquée.

La culture étendue est encore une caractéristique du talent de M. de Montesquiou et de sa personnalité. Toutes les époques, toutes les formes de littérature et d'art l'ont éduqué. Chacune lui a enseigné quelque imprévu raffinement. Ta doté d'un besoin, augmenté d'une façon de comprendre, de sentir ou de désirer.

C'est ce qui crée une analogie évidente entre lui et le fameux personnage mis en scène par Huysmans dans A rebours : des l^seintes.

Peut-être un jour s'étudiera-t-on à rechercher si M. de

Montesquiou a fourni le prototype de cette création. Les curieux qui mèneront cette enquête trouveront des affirmations contradictoires, car si Edmond de Concourt, dans son journal dit non (i), MM. van Bever et Léautaud, dans leur anthologie, disent oui.

Les analogies que pour notre part nous relevons entre ce personnage et son modèle supposé, ne sont point ces désobligeantessingularit es extérieures,ces toquades (comme dit Edmond de Concourt) qui font de des Esseintes un personnage un peu comique. Ce sont au contraire des traits de caract^ fort s3mipathiques, spécialement teUe humeur furibonde, telle fureur vengeresse qui s'exercent à propos de la laideur, de la bassesse et de la vilenie, et qui, lorsqu'elles mènent M. de Montesquiou à s'en prendre à certaines oeuvres ou à certains travers d'esprit, font de lui un attachant et singulier critique, t

Comme critique des œuvres ou des mœurs, M. de Montesquiou apparaît encore ce raffiné délicat et maniéré que révèle son œuvre poétique. Il ne s'occupe, pour les louer ou pour en divulguer la vaine faiblesse, que d'ouvrages minutieusement choisis.

On ne saurait rien reprendre au culte qui lui a fait dresser des autels à certains artistes particulièrement chers à son cœur. Son goût, qui peut'paraître en d'autres circonstances téméraire ou risqué, se montre ici parfaitement sûr et réfléchi.

Bien que son jugement soit pénétrant et solide, sa cri-

(x) Journal des Concourt, *j juillet 1891.

24 ESQUISSES CRITIQXJES.

tîque essentiellement subjective se présente principalement en efiksions sentimentales, en images Ijmqucs — surtout quand il admire — qui s'adressent au cœur ptut6t qu'ils ne persuadent l'intelligence. L'aimable ouvrage qu'il a consacré à Marceline Desbordes-Valmore est un type accompli de cette charmante façon d'étudier les œuvres d'autrui r c'est un modèle de critique subjective. En lisant M, de Montesquieu, c'est par contagion que l'on pense gagner ses sentiments.

Toutefois, lorsqu'il se propose non plus de louer, mais de reprendre, il sait éfcayer son jugement d'une solide argumentation. Parfaitement impartial, s'efforçant à^ne faire que des consiaMums, à établir h in des élémmfa, bons ou mauvais, sans aucun esprit de dênigremmi sysUmaHçHê, il fait le départ exact des quaJtttés et des défauts qu'il reconnaît dans son^ujet, et si les reproches l'emportent sur les compliments, c'est sans apparente préméditation, parce qu'il en va de la sorte, tout simplement. L'étude qu'il a consacrée à Rostand (i) n'est pas moins t3^ique en ce sens que ne l'était, dans Vautre, l'étude sur Marceline. Avec une rigueur, une justesse de vue, une sévérité qui sont implacables, m^ aussi avec une cour* toisie, une politesse, une mesure qui sont exemplaires» il réduit à sa juste proportion cet auteur si vanté et fait apparaître la vanité de son œuvre. C'est en vérité de l'excellente critique.

Pour la critique qu'il fait des.mceurs,on se sent entraîné malgré soi à partager l'humeur et le dégoût que lui donnent

(i) TêUs couronnées.

les triLverB et les ridicules auxquels il s'attaque, quand on les voit se manifester avec tant de fureur communicative. M. de Montesquiou s'irrite ets'emporte. La verve de des Esseintes n'est pas plus atrabilaire ni mélancolique. Les ridicules le font souffrir. On le sent atteint par l'absurdité de ses contemporains, et ce sont des mouvements de sensiblUté qui déterminent sa satire comme ce sont des mouvements de sensibilité qui provoquent ses admirations et ses condamnattions.

Cette méthode a son inconvénient que M. de Montesquiou a subi. Mené par ses impressions U s'attarde aux âétaOs qu'il aperçoit et qui le blessent, il insiste sur eux à raison de la contrariété qu'ils lui infligent» non pas en proportion deleur réelle difformité moraleetdesonimportançe. n manque donc à représenter de grands ensembles.

Si on le note ici pour le regretter, c'est que le talent qu'il dépeiise dans ces spirituelles et vives caricatures semblait sufflssuit pour entreprendre et mener à bien une plus large peinture.

J-es ridicules qui l'ont offusqué méritaient sans doute d'être repris conmie il l'a fait, mais sa force d'observation satirique était digne d'un champ plus étendu. On a l'impression qu'il pouvait donner une grande peinture de la société, et qu'il s'est attardé à n'en étudier qu'un coin restreint, en dressant un catalogue piquant des vanités mondaines et des snobismes«

Quelques méchants bas-bleus, quelques snobs affolés méritaient-ils cette dépense d'esprit, cette curieuse attention, ces attaques réjouissantes ou cocasses? Ne fournissent-ils pas une matière de peu de poids aux volumes, si plaisants soieut-ilsi où ils sont mis en pièces» et malmenés commç d^ rats que secoue un têirôr. Malgré Tagrément

de œs brillants ouvrages, ne leur souhaiterait-on pas plus de substance? On ne saurait décider.

Si d'ailleurs les œuvres critiques de M. de Montesquiou, tant morales qu'esthétiques, se présentaient différemment, elles sembleraient moins exactement liées à son œuvre poétique. Elles naissent comme celle-ci de sensations extrêmement vives que traduit un travail intellectuel vigoureusement conduit. L'art de M. de Montesquiou, issu de la sensation, s'efforce beaucoup moins à la provoquer qu'à faire comprendre ce qui la suscite. D tire de là un caractère d'intellectualité qui le différencie sensiblement de l'époque qu'il représente d'autre part avec exactitude, et qui est extrêinement gourmande de sentir.

Toutefois ce que nous appelons ici intellectualisme ne gouverne point l'œuvre critique du poète aussi solidement que son œuvre poétique dont nous avons décrit le grand air architectural. L'ensemble des essais de M. de Montesquiou n'est point si fortement charpenté. A qui le considère dans son ensemble, il apparaît un peu éparpillé, un peu hasardeux ; il a un certain air décousu, une allure dégingandée desquels nous ne pensons pas faire un grief à l'auteur, puisque ce sont eux qui font sentir juqu'à l'évidence que M. de Montesquiou n'écrit rien que par humeur, par besoin, avec une sorte de caprice volontaire, un peu dédaigneux, un peu amateur.

Nous n'aurions pas voulu prononcer à propos de M. de Montesquiou le mot amateur (ce joli mot dont on a fait une

injure) (i) précisément parce qu'on le lui a adressé fort injurieusement — c'est-à-dire avec une suprême injustice. Chose étrange, un homme qui aurait pu facilement être autre chose que ce qu'il est (un pur homme du monde, par exemple — comme on sait avec surabondance qu'il en pouvait être un) les confrères qu'il s'est donnés hésitent à le reconnaître pour un des leurs, et le public montre la même hésitation.

Longtemps après que ces risibles chicanes eurent fait leur bruit, le riche amateur de M. Valéry Larbaud remarqua que le mérite accablé par la richesse s'élève lentement D fallut un long temps pour reconnaître celui de M. de Montesquiou.

Confessons qu'il est incontestable, maintenant que son œuvre, sans être close, commence à se profiler en silhouette définitive, que ses derniers recueils — inspirés par la guerre — lui ont ajouté une couleur d'émotion profonde qui manquait aux livres de sa jeunesse, et qu'il a su rencontrer dans quelques essais récents des accents plus apaisés d'une sérénité noble et désabusée (2). Sa carrière se poursuit, significative, retirée, toujours digne.

Notoire sans être illustre, on ne voit point qu'il se trouve placé sur le premier rang — mais la plupart de ceux qui s'y rencontrent l'occupent à tort et le perdront quand les jugements littéraires se trouveront révisés. Plus heureux qu'ils ne le seront alors, M. de Montesquiou peut être assuré de ne se point voir dépossédé de la place qu'il occupe dans la galerie des Originaux et des Beaux- Esprits de ce temps. Il semble quelque capitan, quelque

(i) Porto-Riche, Le Passé,

(2) TêUs couronnées {Saints d'Israël Uami du voleur de soleil).

^8 ESOUISSES CRITIQUES.

maréchal des belles-lettres, comme notre littérature moderne en possède deux ou trois qui l'annorient de leurs gestes outranders et de leurs noms décoratifs.

Nous ne les prononçons pas id, parce qu'ils se présentent d'eux mêmes à toutes les m^oires.

COURTEUNE

Les grands auteurs comiques jouissent d'un rare privil^e : ib peuvent réunir les*suffrages de la foule avec ceux de ce petit nombre que les suffrages de la foule sufiîsent à mettre en défiance. Us charment à la fois le profane vulgaire et celui qui l'éloigné et le hait ; ils n'enchantent pas moins Orphée que les bêtes. Bien plus, le sentiment poptdaire devient ici l'un des considérants du jugement des raffinés, et personne d'entre eux ne trouverait réellement comique ce qui n'aurait pas auparavant fait rire tout le monde.

L'œuvre de M. Courteline pourrait faire l'objet d'une étude en trois points, où l'on examinerait successivement par où il convient à la foule, par où au petit nombre, enfin par où à tous les deux ensemble. Mais faire preuve d'une si lourde pédanterie à l'occasion d'ouvrages qui en sont si complètement exempts serait un rebutant contre-sens.

En effet, nul autre écrivain, dans une époque où on les

voit tous si gonflés de leur importance, comme de ceDe qu'ils attribuent à leurs travaux, n'a paru mener les siens avec moins de prétention ni de préméditation. Il n'étale point de théorie ou de système dans ses œuvres qui ne semblent point disposées sur un plan d'ensemble. Elles lui vinrent au hasard, par aventure, abondantes ou moins riches selon les saisons, comme à un ponmiier ses moissons.

Il n'a même pas toujours pris la peine de nous fixer exactement sur leur vraie nature. Telle qui, dans un recueil, est donnée pour une pièce de théâtre, apparaît dépourvue de ce titre dans im autre.

Il se préoccupe si peu des scoliastes qu'un lecteur attentif ne se retrouve pas sans peine dans la suite de ses écrits. Etablir leur succession serait tout iin travail : on a peine à les dater, — ce qui n'importe guère, puisque M. Courteline est et fut toujours égal à lui-même.

Quant à ses éditions originales ou pré-originales, on en ignore tout. Les antiquaires les n^ligent, que l'on vit dans ces dernières années faire une prodigieuse fortime à du bouquin de bien moindre valeur. L'édition de luxe, cette autre manie de la bibliophilie moderne, s'empara d'un seul de ses ouvrages, à notre connaissance. En revanche, leurs éditions populaires se multiplient, ' — et les tirages montent.

Que tout cela déjà est original et particulier !

De même que l'on a quelque peine à se retrouver dans la succession de ses œuvres, on ne saurait exactement dans quelle catégorie d'écrivains le ranger. On ne dirait

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