‹ Esquisses critiquesChapitre 2 sur 8 · COURTELINE · texte numérisé non relu

COURTELINE

pas avec justesse que Tauteur du Train de 8 h, 4y ou de Messieurs les Ronds de Cuir est un romancier. Pareillement, et quelle qu'ait été leur réussite sur la scène, on ne peut avancer que le Client sérieux, la Paix chez soi, ni rien de ce qu'a fait représenter M. Courteline — Boubouroche excepté — soit ce que l'on appelle communément du Théâtre. L'on ne voudrait pas davantage tenir ses ouvrages pour des contes, pour la seule raison qu'ils sont généralement de proportions restreintes. Et cependant, je crois bien que c'est im conteur que l'on doit voir en cet auteur.

Oui, il conte. Tout ce qu'il écrit a le mouvement et la sonorité de la chose orale. Son style a des intonations. Que ses récits soient brefs comme ime nouvelle à la main, ou étendus aux dimensions d'un volimfie entier, on se croit toujours sous le charme d'un narrateur cordial près de qui l'on vient s'asseoir familièrement. On l'écoute sans se lasser, on s'émerveille : on rit.

Il ne conte cependant que des choses fort ordinaires, sans s'efforcer de tenir l'esprit en suspens par des apprêts d'intrigue ou de le surpendre par un dénouement ménagé, n ne déroule que de petites histoires de fenmies ou d'ivrognes, que des souvenirs de régiment ou de bureau, de thâSltre ou de café : les mésaventures quotidiennes de la vie la plus modeste. Par où donc établit-il son irrésistible empire sur la foule de ses auditeurs?

Par deux précieuses qualités, que peu d'auteurs ont possédées au même degré que lui : une force comique d'une rare puissance, un art exceptionnel de créer et de marquer des types.

3Î £SQUtâS£S CRITIQUES.

Nous n'allons pas tenter ici d'analyser la force comique. C'est un gïand don des Muses, comme le Ij^sme ou Téloquence, desquels il arrive souvent qu'elle participe. C'est moins une forme d'esprit, qu'un trait obscur et profond du tempérament. Elle conduit celui qui la possède, non pas à ne voir que le comique des choses, mais au contrairie à envisager toutes choses sous l'angle du comique.

Autrement s'expliquéiait-on que M. Courtellne fasse rire ? car cet écrivain, à qui l'on applique l'épithète absurde d*auUur gai, est profondément pessimiste et d'expérience morose. La vie ne lui semble pas drôle, et il n'enregistre que des incidents amers ou douloureux. Quels ^tjue soient cependant ceux dont il fait la matière de ses anecdotes^ il déchaîne le rire.

Ce qu'il conte est navmnt ou mélancolique î on rit. C'est pénible, honteux ou funèbre : on rit encore. Voici des amants bernés par des femmes méchantes, des jeunes gens qui souffrent, des misérables hués, de pauvres garçons menés au conseil de guerre par la plus sotte fatalité : on rit. Voici, selon sa terrible expression, l'homme de bien bafoué, void la justice impotente et Tordre moral qui grince, voici des fous, des assassinats, d^ enterrements : on rit toujours et de plus belle. Ah ! giand merd I

Si l'on ne nous faisait pas rire de tout cela, que ne nous en feïait-oh pas penser !

On demeure parfois surpris des accents qui résonnent dans ses pages les plus irrésistibles. Us sont arrachés à

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M. Gourteline par le spectacle de la surpreHanie mkhmncdé des hcMAmes à laquelle fait seule ûontre^poidB leur M^ if%8oniàbie. Son coeur inginn s'eât empli conirB 9U% de rancœurs irréeoncUiabkti

Becque ou Mirbeau ne fuient pcnnt plus cruels.

Mais taudis qu'ils s'efforçaient, 6emble-*t**il, de répandre ou de faire parta|;er leuiB itldignatiCms, M. Courteline, moins ftpre de vervt* mdins échauffé par sa bile, mohis naïf peut-^être, et ne prétendant pas à châiiet les mœutSi se contente de les dépeindre en goguenardant.

n ne brandit pas à grands gestes le fouet d'une ambi« tieuse satire. A peine cherche^t^il l'exactitude* H ttàns* pose toujours. Ses personnages ont une amsdence dinii* nuée. On peut même dire qu'ils ne soilt qu'à demi conscients, et qu'ils figurent réellement des mariotmettes ; les MarionneUes de la vie, suivant l'expression choisie par lui pour les désigner.

Cette façon de peindre contient une des sources les plus secrètes et les plus originales de son comique. Les gtstes saccadés de Ces petits penwnnages» ce qu'ils ont de plissions ou de sentiments, suscite un rire sans remords» Car nous nous divertissons librement des mésaventures sutve* nues à des êtres qui ne sont pas exactement à notre image* L'outrance de la caricature écarte l'esprit de Ce qui s'y joint de véridique, et le rire demeure allègre et franc, malgré la tristesse mêiée à ce qui le provoque.

Cette transposition met une autre ressource au service de qui l'emploie. SUe permet, en détraquant davantage par degrés les ressorts de la marionnette, de s'évader soudain dans la fantaisie ;et) par une insensible transitioui de psôser d'une peinture très Apprûchéei à une irréalité folle, au caprice d'imagination éperdu. C'est ainsi que l'on voit

par exemple certaine querelle conjugale s'achever chez lui, dans une burlesque apothéose, embrasée defeuxdebengale.

Le comique de M. Courteline ne réside pas uniquement en ces moyens rafiftnés. Il en a d'autres plus extérieurs, et d'abord toutes les ressources drolatiques du style. Il a le génie de l'alliance de mots cocasses, celui de la comparaison discordante, qui toutes deux agissent sur les nerfs d'ime façon presque aussi irrésistible que le chatouillement. Il a l'art d'utiliser, dans des périodes à grande cadence, un vocabulaire en parfait désaccord avec leur tour oratoire. Il sait encore faire brusquement tourner un développement soutenu et terminer en pirouette ou en nasarde le geste cérémonieusement commencé. Très fréquemment enfin, il use d'une ironie volontairement lourde, sensible à tous et saisie par chacun.

Tout ce dehors est assez gros, mais on ne saurait s'en plaindre, car ce trait appuyé convient parfaitement au large dessin de l'auteur. Et c'est peut-être ici que nous touchons ce qu'il y a de plus rare dans son talent.

n plante ses personnages avec une sûreté de touche et une décision qui leur donne immédiatement \m air de généralité supérieure. Il ne ne nous présente pas un adjudant, un chef de bureau, un e'Xpéditionnaire, mais l'adjudant, le chef de bureau, l'expéditionnaire.

Bien plus, par delà les accidents professionnels, c'est l'homme même qu'il atteint et démasque.

Par là, il restitue à ses créatures l'hmnanité dont il les avait en partie dépouillées. Le visage de ses marionnettes est pétri par im sculpteur prodigieusement habile, et la voix qui les anime convient à la plus grande enceinte. Ehi reste, on l'a bien vu : chez Molière, M. Courteline est comme chez lui.

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La simplicité des données qu'il choisit» l'univeisalité pourrait«on dire de ses thèmes, ajoute encore de Tamplettr à son art.

On la remarque surtout dans ses ouvrages pour le théâtre. Ds ont une plénitude, une densité qui sont d'au* tant plus frappantes que ces pièces, ces saynètes ftOat généralement de fort petites dimensicms.

Sarcey, on s'en souvient, accusait jadis M. Courtelina de paresse et l'exhortait à prendre son courage à deux tnaiiUl et à employer les qualités qu'il lui reconnaissait, dans une grande comédie qui aurait été un cbef^'ceuvre. Ëtraxigei étemel aveuglement des critiques, qui ne peuvent confes»* ser sur-le-champ la nature de chef-d'œuvre que possède cje qu'on leur soumet.

Par ces regrets flatteurs, Sarcey reconnaissait bien cependant la valeur réelle de ces créations. A qui d'aU« leurs échapperaient la qualité de ce langage thékral abon* dant et dru, les larges traits de cette représentatioQ du monde, Tédat et la vivacité avec lesquels sont dépeints ici, VimbéciUjataliU de la vie et rétemeUé malignité des femmes.

Classique est Tépithète qui vient naturellement aux lèvres quand on parle de cet art. Mais nous n'userons pas de ce mot mal défini dont il nous paraît que l'on fait, comme de plusieurs autres, un étrange abus. Pareillement, chacun se flatte de comparer M. Courteline avec Molière, et il est vrai de dire que M. Courteline supporte presque cette écrasante comparaison.

Il nous semble cependant que ce soit plutôt la veine

même des vieux auteurs de farces et des conteurs de fabliaux (dont Molière était nourri) qui reparaisse en M. Courteline, toute fraîche après des siècles. La brièveté de ses ouvrages, leur tour burlesque, l'impression qu'ils produisent, tout en eux restitue ces œuvres d'antique gaieté.

Et plus exactement encore, si nous voulions jouer au jeu frivcde des comparaisons, c'est avec Daumier que nous songerions à le mettre en parallèle. Chez l'im comme chez l'autre, on retrouve ces personnages à gesticulation de pantins excessifs et à visages profondément travaillés par la douleur, l'illusion ou la manie. Tous deux nous montrent les mêmes juges bouffons, les mêmes avocats ridicules, et des acteurs grotesques, des rapins, de médiocres bourgeois stupides ou querelleurs.

Ils se servent, chacun dans son art, d'un dessin sobre et solide, de cette touche infailliblement posée qui n'appartient qu'au talent supérieur. Tous deux enfin se sont dépensés sans compter dans les journaux (en un temps où ceuxrci étaient réellement littéraires et artistiques) et, trait plus curieusement commun, le public les a longtemps tenus pour de simples amuseurs avant de reconnaître et de coniBèsser leur profondeur et leur maîtrise.

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