‹ Esquisses de philosophie moraleChapitre 12 sur 66 · V. Objet de cette publication · texte numérisé non relu

V. Objet de cette publication

Bien qu’on retrouve, dans toutes les philosophies du monde, des observations nombreuses sur les phénomènes de l’esprit humain , comme on retrouve des observations sur les phénomènes de la nature , à la base de tous les systèmes possibles, inventés pour l’expliquer; la pensée de soumettre cette classe de faits à la méthode expérimentale appliquée par Galilée aux faits du monde physique , ne date guère que du dix-huitième siècle. Descartes, qui était doué à un si haut degré du sens psychologique , ne conçut pas l’idée de la science des phénomènes intérieurs. Lui et ses adversaires marchent encore dans la voie de l’antiquité; l’objet de leurs recherches n’est point la connaissance des phénomènes de l’esprit humain ; leur but est de résoudre certaines

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questions qui les divisent, et c’est à l’appui de leurs systèmes opposés sur ces questions qu’ils invoquent tour à tour , et avec un égal avantage , le témoignage docile de l’observation. On peut en dire autant de Malebranche et de Leibnitz , grands spéculateurs , qui mirent l’observation au service de l’esprit de système , et consumèrent leur génie à expliquer , par des hypothèses sans fondemens, deux ou trois faits inexplicables, qu’il fallait se borner à constater. Enfin parut Locke, et plus tard, son disciple Condillac, qui peuvent être considérés comme les précurseurs de la véritable science des faits internes. Sans doute on retrouve encore chez ces deux philosophes la préoccupation de certains problèmes, et l’on s’aperçoit que s’ils observent , c’est encore beaucoup dans la pensée de détruire ou de justifier certaines opinions. Trop souvent ils raisonnent au lieu de voir, et plaident au lieu de décrire. En un mot, ils n’ont encore ni la conception précise de la science , ni la

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pratique décidée et constante de la méthode. Mais il n’en est pas moins vrai que l’observation prend enfin le pas sur la spéculation dans leur méthode , et que le désir de connaître les faits l’emporte, dans leur esprit, sur le besoin de les expliquer. Leurs ouvrages marquent la transition du régime des questions au régime de la science, et l’on y sent partout l’influence victorieuse de ce nouvel esprit qui triomphait alors dans les sciences naturelles , et conduisait Newton à la découverte du système du monde. Toutefois, avant le docteur Reid , on peut dire que personne n’avait eu la conception nette , et du but véritable de la philosophie et de la méthode qui lui convient. Comme des écoliers qui entrent dans le monde , et qui sont encore à demi sous le joug de leurs maîtres , Locke et Condillac en innovant avaient encore imité; ils n’avaient pas eu la force de s’en tenir à l’observation , et de léguer à leurs successeurs quelques vérités de faits , fruit de leurs expériences; ils s’étaient hâtés

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d’élever un système sur la base de leurs observations; et comme ces observations étaient incomplètes, et devaient l’être, leur système, comme tous les autres, défigurait l’homme avec la prétention de l’exprimer. Reid vint, et frappé de l’évidente fausseté de la théorie de Locke sur l’esprit humain, chercha la cause de ses erreurs. La méthode de Locke était bonne , puisqu’elle proclamait en principe la nécessité d’observer l’esprit humain pour le connaître, et de le connaître pour le comprendre; mais Locke ne l’avait pas fidèlement appliquée. Pour comprendre l’homme il faut le connaître tout entier , et pour le connaître tout entier, il faut l’observer complètement; tant qu’on ne le connaît pas complètement , on ne saurait le comprendre. Or, cette connaissance complète est , comme celle de la nature , une œuvre longue et difficile; nul homme ne saurait prétendre à la mener à bout ; elle ne peut résulter que d’une longue suite d’observations lentement recueillies , et patiemment

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contrôlées et épurées. Chaque philosophe doit se considérer comme un simple ouvrier à cette grande tâche, apporter le tribut de ses expériences, et laisser à l’avenir un droit qu’on ne peut lui enlever, celui de tirer d’une connaissance complète des phénomènes de notre nature, une théorie vraie et scientifiquement démontrée. En s’emparant du rôle de l’avenir, Locke n’avait élevé qu’une théorie incomplète, fausse et périssable ; c’est ce que prouva le docteur Reid , et il fit plus , il expliqua pourquoi , en rappelant les principes que nous venons d’énoncer. Dès lors, l’école écossaise est demeurée fidèle à ces principes. Après avoir proclamé et la nécessité de la méthode expérimentale, et toutes ses sévérités, elle s’y est soumise, avec bonne foi et conscience, et s’est livrée , avec une patience admirable , au rôle peu brillant, mais utile, de rassembler des observations sur les phénomènes de la nature humaine , se bornant à tirer de ces observations les inductions rigoureuses qui en sortent sur les questions,

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mais sans aspirer jamais à donner de ces questions des solutions complètes et définitives. Dans cette nouvelle carrière, la philosophie écossaise s’est constamment distinguée par un bon sens parfait, un langage clair, une finesse et une sagacité rare d’observation , et une impartialité bienveillante envers toutes les opinions philosophiques, qui honore les individus etprouve la vérité de la méthode ; car ceux-là seuls peuvent être tolérans qui sont dans les voies larges de la science.

La France, long-temps distraite de la science philosophique par sa glorieuse révolution , se trouvait au commencement de ce siècle au même point où Reid avait trouvé l’Angleterre. Ce que Locke avait été pour la philosophie anglaise, Condillac l’avait été pour la philosophie française ; et quand vint le repos après les orages , quelques-uns de ses disciples , héritiers de sa clarté et de sa méthode , ranimèrent ses doctrines oubliées, et renouèrent le fil rompu de la philosophie nationale. Ils trou-

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vèrent les esprits dociles à leurs leçons , et la France, sous leurs auspices honorables, rentra dans la carrière. La méthode d’observation du maître fut de nouveau proclamée; mais avec elle furent acceptées ses doctrines systématiques. Tôt ou tard la méthode, appliquée de nouveau par des esprits neufs , devait prouver l’insuffisance des doctrines; certaines conséquences qui dérivaient de ces doctrines, fâcheuses aux yeux de certaines personnes , devaient hâter cette découverte, en poussant les esprits quelles révoltaient à soumettre la philosophie de Condillac, à une critique exacte et sévère. Nous n’avons rien à dire de ces conséquences ; quoique , rigoureuses selon nous, elles ne furent jamais apperçues par la plupart des hommes recommandables qui défendaient les principes, et quant au petit nombre qui les reconnurent , ils les acceptèrent comme conséquences nécessaires de principes qu’ils regardaient comme incontestables; ils les avouèrent, non comme belles, mais comme exactes : et certes , nous

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estimons cette conscience , et nous croyons quelle est honorable. Quoi qu’il en soit, trahie par ses conséquences et par sa propre méthode, la philosophie de Condillac fut mise en question par un certain nombre d’esprits distingués, et enlin, soumise à une discussion publique par M. Royer - Collard. Dans les trois années de son enseignement, ce savant professeur, qui n’est plus aujourd’hui pour la France qu’un grand citoyen, démontra, contre la doctrine de Condillac, ce que Reid avait démontré contre celle de Locke ; et , en adoptant la méthode expérimentale de l’école de la sensation , prouva que cette école avait été infidèle à cette méthode. M. Cousin acheva ce que M. Royer- Collard avait commencé ; moins préoccupé de la tâche, déjà remplie, de réfuter Condillac, et par conséquent moins renfermé dans la question particulière traitée par ce philosophe , tous les efforts de son enseignement se concentrèrent sur la méthode psychologique: il en décrivit toutes

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les lois , il en fit comprendre toutes les exigences; puis, l’appliquant successivement aux principaux faits de l’esprit humain , il montra , avec une ëvidence irrésistible, que si les différentes écoles philosophiques avaient élevé de fausses théories sur ces faits, c’est que ces écoles n’avaient aperçu qu’une partie de la réalité, c’est quelles avaient tiré des inductions précipitées d’une observation incomplète. Dans ses éloquentes improvisations, qui retentissent encore dans la mémoire de ceux qui les ont entendues , la nécessité d’appliquer la méthode expérimentale à la science des faits internes, de l’appliquer complètement et rigoureusement , de s’en tenir scrupuleusement aux résultats de l’observation et aux inductions qui en dérivent , et de se mettre en garde contre l’esprit de système, fut démontrée par le raisonnement , confirmée par l’histoire de la philosophie , et établie autant que vérité humaine puisse l’être.

L’enseignement de ces deux illustres professeurs devait porter ses fruits, et il

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les a portés. Dans l’esprit de ceux qui ont assisté à leurs leçons, il ne reste pas un doute sur la direction nouvelle que doivent suivre les recherches philosophiques. Toutefois, on ne saurait se le dissimuler, quelque effet que puisse produire un cours sur ceux qui l’entendent, il n'agit guère sur le public. Les auditeurs , en transmettant leur conviction , en altèrent et en affaiblissent nécessairement les motifs; c’est pourquoi on ne saurait trop regretter que MM. Royer- Collard et Cousin n’aient pas imité en ceci les professeurs de l’école écossaise , qui ont rédigé et publié leurs leçons , et par là popularisé leurs doctrines (i). Ajoutons que ce n’est point assez de ruiner une fausse méthode et d’en indiquer une nouvelle.

L’excellence de la méthode expérimentale appliquée aux faits de l’esprit humain , et surtout la possibilité de cette application,

(i) Depuis que ceci est écrit, M. Cousin a satisfait en partie au vœu du public et au nôtre, en publiant une suite de fragmens qui donnent une idée assez complète de son enseignement.

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ne peuvent être complètement démontrées que par les résultats : la marche d'une science et ses découvertes sont la meilleure preuve et la seule suffisante de Futilité de la réforme quelle a subie , et , en France, cette preuve manque encore à tons les esprits éclairés qui n’ont point entendu les leçons des deux professeurs que nous avons cités , ou qui n’ont point été conduits aux mêmes résultats par leurs propres réflexions. C’est à cette double cause qu’il faut attribuer l’incertitude et les doutes qui continuent de tenir sur ce point l’opinion publique en suspens. En effet, les préjugés des naturalistes sont ébranlés dans quelques hommes, mais fermes encore dans le plus grand nombre; la doctrine de Condillac, quoique battue, conserve encore une partie de sa popularité ; l’enseignement reste barbare : une foule de théories qui n’ont rien de scientifique , qui n’indiquent pas même dans leurs auteurs le soupçon que la philosophie soit une science positive, s’élèvent tranquillement, sans que la cri-

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tique témoigné par ses jugemens que ces doctrines soient indignes des lumières du siècle et du pays; en un mot, rien parmi nous n’annonce encore, d’une manière claire, une révolution d’idées en philosophie. Ceux qui la prévoient , qui la désirent, qui la veulent, ne pouvant plus entendre des professeurs réduits au silence, demandent des livres qu’il est plus facile de concevoir que de faire.

Nul doute que ce besoin ne soit tôt ou tard satisfait, et que la nouvelle école philosophique ne produise bientôt des travaux positifs qui donneront de la consistance à ses doctrines et de la popularité à ses idées. Mais en attendant , rien ne nous semble plus utile que de mettre sous les yeux du public les travaux de l’école écossaise, qui a proclamé la même méthode, et qui l’a appliquée dans des recherches suivies sur les phénomènes de l’esprit humain. Déjà le premier volume d’un des principaux ouvrages de cette école, les Essais sur T entendement hum

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Quant aux considérations sur la méthode psychologique, que nous avons développées dans cette préface, le peu que nous venons de dire sur l’état actuel de la philosophie en France expliquera suffisamment leur étendue. Si elles peuvent introduire dans quelques esprits une juste idée de la science de l’esprit humain , et des procédés à suivre pour l’élever, elles auront atteint leur but. Quelque peu dignes quelles soient de la matière , nous espérons que les maîtres qui nous ont ouvert la carrière y trouveront quelques traces de leur enseignement.

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