‹ Esquisses de philosophie moraleChapitre 20 sur 66 · DE LA. PERCEPTION EXTERNE · texte numérisé non relu

DE LA. PERCEPTION EXTERNE

ARTICLE Ier.

Lois particulières de la perception , considérée dans chaque sens.

12. On reconnaît que nous avons cinq sens, et tous les philosophes judicieux ont adopté cette énumération populaire. Quelques écrivains, il est vrai, ont essayé de réduire tous nos sens à un seul, celui du tact ; mais on ne peut voir dans cette spéculation qu’un raffine-

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ment inutile. Rien n’est moins propre à jeter quelque jour sur l’objet de cette recherche.

13. Dans le tact et le goût, il faut, pour que la perception ait lieu, que l’organe soit en contact immédiat avec l’objet. Dans les trois autres sens, nous percevons l’objet à distance par l’intermédiaire d’un véhicule matériel.

14. Si l’on veut se faire une juste idée des moyens par lesquels nous acquérons la connaissance des choses externes, il faut soigneusement distinguer la signification des deux mots sensation et perception . Le premier n’exprime autre chose que la modification produite dans l’âme par l’impression de l’objet sur l’organe, modification dont nous concevons que l’âme ait conscience, sans rien connaître hors d’elle. Le second exprime la connaissance que nous acquérons des qualités de la matière, à l’occasion des sensations. L’usage arbitraire qu’on a fait de ces deux mots a jeté une grande confusion dans les recherches philosophiques.

De V odorat , du goût et de Vouie .

1 5. Les qualités des corps perçues par l’odorat, le goût et l’ouïe, ne sont pour nous que les causes inconnues de certaines sensations. Aussi leur a-t-011 donné le nom de qualités secondes y

pour les distinguer de celles dont nous connaissons directement et immédiatement la nature , à propos des sensations auxquelles elles sont associées. L’étendue et la figure sont des qualités de cette dernière espèce; elles ont reçu avec quelques autres le nom de qualités pre mières de la matière.

1 6. Le goût , l’odorat et l’ouïe ne pourraient , à eux seuls, nous donner la moindre connaissance des objets extérieurs.

17. Mais ils peuvent suggérer à l’esprit ou lui donner l’occasion de former les idées simples ou notions de nombre , de temps , de causalité , d’ existence , d’ identité personnelle , et quelques autres.

Du toucher .

18. Le sens du tact est répandu sur toute la surface du corps; mais la main est plus particulièrement son organe, soit à cause de sa structure anatomique, soit parce que nous donnons plus d’attention aux impressions qui s’y produisent.

19. Quelques-unes des qualités perçues par ce sens sont premières , les autres secondes. Mais il y a une circonstance commune à toutes les

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perceptionsdu tact. Non-seulement noussommes informés de l’existence de certaines qualités, mais nous le sommes aussi de la partie de notre corps qu’affecte l’objet extérieur. Voici, je crois, l’explication de ce fait : nous rapportons au tact beaucoup de sensations diverses qui n’ont entre elles que peu ou point de ressemblance, comme la chaleur, la douleur, la démangeaison. Toutes nous révèlent la situation locale de la cause qui les excite ; et pour cette seule circonstance commune , nous les rangeons dans la même classe.

20. L’usage de la main est double : i° elle nous sert à connaître les qualités des corps, et à découvrir les lois du monde matériel; et sous ce rapport aucun autre sens ne peut remplacer le tact ni se passer de son assistance; 2° elle est notre instrument dans la pratique des arts mécaniques. Son utilité sous ces deux rapports est si grande, que quelques philosophes, amis des paradoxes, lui ont attribué tout l’honneur de notre supériorité sur les brutes.

21. L’importance de cet organe pour l’homme indique suffisamment l’attitude qui nous convient, et réfute assez les théories des philosophes qui ont voulu nous assimiler aux quadrupèdes.

De la vue.

22. La description de l’œil et la manière dont les rayons lumineux partant des différens points d’un objet visible sont rassemblés par la vertu réfractive de l’humeur qu’il contient, et forment une image sur la rétine , appartiennent proprement à l’optique. Mais dans cette matière il est des questions qui rentrent dans la philosophie de l’esprit humain, et que les opticiens ont vainement essayé de résoudre par l*es principes de leur science. Telles sont toutes celles qui se rapportent aux lois les plus simples et les plus générales de la vision. Ces lois sont des faits que le physicien doit prendre comme des données, et non pas comme des difficultés qu’il soit appelé à résoudre.

23. Parmi les phénomènes de la vision qui se rattachent plus immédiatement à la philosophie de l’esprit humain, les plus importans sont ceux qui dépendent de la distinction entre les perceptions naturelles et les perceptions acquises de la vue. Avant l’expérience, nous ne percevons par l’œil que l’étendue, la figure, les différentes nuances de la couleur et les effets variés de la lumière. Mais, en comparant entre elles les perceptions de la vue et du tact, les apparences visibles des objets et les sensations cor-

respondantes de l’œil ne tardent pas à devenir des signes familiers qui nous révèlent les qualités tangibles des corps, et la distance qui les sépare de l’organe. Dansplusieurs cas, nosjugemens se fondent sur une multitude de circonstances combinées; et cependant notre intelligence va si vite, que la perception semble être instantanée.

2/j. Cette distinction entre les perceptions acquises et naturelles de la vue explique plusieurs phénomènes curieux qui ont long-temps embarrassé cette classe de savans qui ne sortent pas des principes mathématiques de la dioptrique. Ces phénomènes sont intéressans pour ceux qui cultivent la philosophie morale, et surtout parce qu’ils prouvent d’une manière palpable que l’esprit peut produire une foule d’actes intellectuels qui ne laissent aucune trace dans la mémoire.

2 5. Deux autres questions célèbres sur le même sujet n’ont pas un rapport moins intime avec la philosophie de l’esprit humain, et fournissent une belle occasion de déterminer les limites prescrites parla nature à nos recherches sur la perception : ce sont celles de savoir comment nous voyons les objets droits quand leur image est renversée sur la rétine, et pourquoi nous les voyons simples, bien que nous les saisissions avec nos deux yeux.

26. Quelques-unes des qualités perçues par la vue sont premières , les autres secondes . L’étendue et la figure appartiennent à la première classe; la couleur et les différens effets de la lumière à la seconde.

27. L’article précédent appelle naturellement l’attention sur les rapports de notre constitution corporelle et de nos facultés intellectuelles. Sur cette matière, nous croyons que les points suivans peuvent donner lieu à d’utiles réflexions.

i° La distribution des organes de nos sens sur les différentes parties de notre corps.

20 L’appropriation des organes de la perception aux propriétés et aux lois du monde matériel.

3° Les rapports établis entre la stature et la force de l’homme d’une part, et de l’autre l’organisation physique de la planète sur laquelle il est placé.

4° La flexibilité de sa nature, qui, se pliant à tous les climats, lui permet de vivre partout.

ARTICLE II

De la perception en général.

28. Les idées que nous avons du corps et de l’âme sont purement relatives : nous ne pou-

vons définir l’un que par ses qualités, l’autre que par ses opérations.

29. Comme les qualités du corps perçues par les sens ne ressemblent en rien aux opérations de l’âme révélées par la conscience, il nous est impossible de ne pas considérer l’âme et le corps comme des objets de connaissance toutà-fait distincts, qu’il faut étudier chacun parla méthode qui lui convient; l’âme, par l’attention au sujet dont nous avons conscience; le corps, par l’attention à l’objet que nous percevons. Ce n’est point là une hypothèse, c’est un fait impliqué dans les seules notions du corps et de l’âme que nous puissions acquérir.

3o. Les phénomènes de la perception et les mouvemens volontaires nous apprennent cependant qu’il y a entre ces deux choses une connexion très-intime, et plusieurs théorieà ont essayé d’expliquer le secret de cette union. Mais il est évident que le mystère est au-dessus de notre portée, et que les lois qui règlent l’association du corps et de l’âme sont seules accessibles à notre intelligence.

3i. D’après la distinction que nous avons établie entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière , les idées que nous avons des qualités secondes sont tout-à-

fait relatives : les sensations quelles excitent en nous ne nous apprennent autre chose que l’existence de certaines causes inconnues ; et tout ce que nous savons de ces causes , nous le devons à des recherches subséquentes et purement scientifiques. Une autre remarque sur les qualités secondes, c’est que les noms qu’elles portent ont dans toutes les langues une double acception ; le même mot exprime à la fois la sensation et la cause inconnue qui la produit. De là le paradoxe cartésien que la chaleur, le froid , l’odeur, le son , la couleur n’existent pas.

3i. Les qualités premières de la matière, telles que l’étendue et la figure , sont aussi perçues à l’occasion de certaines sensations; mais nous les saisissons en elles-mêmes comme des réalités extérieures et indépendantes, et les idées que nous nous en formons n’ont en général aucun rapport avec les sensations qui les ont suggérées. Il semble évident que la nature n’a voulu faire de ces sensations que de simples signes qui n’ont par eux-mêmes aucune importance ; et comme iis sont rarement accompagnés de plaisir ou de peine, nous nous accoutumons dès l’enfance à n’y pas faire attention, et cette habitude est difficile à surmonter dans l’âge mûr.

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