DE L’ABSTRACTION
47. Nous ne saisissons par nos facultés perceptives que ce qui est particulier ou individuel; mais ce n’est là qu’une petite partie du sujet que notre intelligence embrasse. Dans le plus grand nombre des cas, nos raisonnemens se rapportent à des classes entières de faits ou d’objets.
48. L’œuvre de la classification suppose en nous le pouvoir de concentrer notre attention sur certaines qualités des objets , ou sur certaines circonstances des phénomènes, en la détournant de tout le reste. C’est ce pouvoir que les logiciens appellent abstraction . On peut le définir d’une manière très-générale , la faculté par laquelle l’esprit divise les composés qui lui sont offerts, afin de simplifier l’objet de son étude.
4q. Un mot appellatif ou générique est un
nom commun applicable à un certain nombre de réalités individuelles qui se ressemblent par de certaines faces et diffèrent par d’autres. Au moyen de mots pareils, nos raisonnemens peuvent embrasser des classes entières d’objets et de phénomènes, et donner des résultats généraux qui renferment une foule de vérités particulières. L’usage que fait l’algèbre des lettres de l’alphabet en offre le plus bel exemple, et fait bien comprendre la nature du raisonnement général et les principes qui lui servent de règle. Longtemps ces principes ont été mal compris par les philosophes, qui supposaient qu’un mot général exprime une réalité distincte des réalités individuelles qui composent le genre, et qui pensaient que l’esprit a la faculté de diriger son attention sur cette idée générale ou essence sans le secours du langage. On doit en grande partie attribuer à cette erreur l’espèce de mystère qui enveloppe encore les sciences abstraites.
50. Comme c’est uniquement par le langage que nous pouvons nous élever au raisonnement général, la partie de la logique qui a rapport à l’usage des mots est, sans contredit, une des branches les plus importantes de cette science. On n’a pas accordé à cette matière toute l’attention qu’elle mérite.