DES DEVOIRS ENVERS NOS SEMBLABLES
343. Sous ce titre , nous ne nous proposons pas de donner une énumération complète de nos devoirs sociaux, mais seulement de mettre en lumière les plus importans. Nous aurons principalement en vue dans cette recherche de montrer l’imperfection des systèmes de morale qui essaient de résoudre toute la vertu dans un seul principe particulier. Entre ces systèmes, celui qui la résout dans la bienveillance est indubitablement le plus raisonnable; mais, après les remarques suivantes , cette doctrine ellemême paraîtra non-seulement inconciliable avec la vérité, mais encore susceptible de conséquences dangereuses.
ARTICLE Ier.
De la bienveillance.
344* Quelques moralistes ont supposé que la bienveillance était le seul objet immédiat de l’approbation morale ; et que la tendance au bien de la société était le seul caractère qui pût rendre une action et la rendit, en effet obligatoire à nos yeux.
345. Malgré les apparences diverses qui , dans la nature humaine, semblent à la première vue favoriser cette théorie , elle est sujette à des objections insurmontables. Si le mérite d’une action doit uniquement se mesurer sur la quantité de bien qu’a voulu produire son auteur, il s’ensuit que les rapports qui existent entre les individus ne peuvent en aucun cas modifier la bonté d’une action : conséquence directement contraire aux jugemens universels de l'humanité relativement aux obligations de reconnaissance, de véracité et de justice .
346. A moins que nous 11’admettions que ces devoirs sont immédiatement obligatoires, nous devons admettre la maxime , qu’une bonne fin sanctifie les moyens nécessaires à son accomplissement, c’est-à-dire que nous pourrions nous soustraire au devoir de reconnaissance de véracité et de justice toutes les fois qu’en le faisant nousaurions pour objet quelque intérêt essentiel de la société.
347- Peut-être dira-t-on que, dans de pareils cas , la considération de la plus grande utilité produirait une conduite invariablement conforme aux règles générales, parce qu’en dernière analyse on fait plus de bien en restant fidèle à ces règles qu’on ne pourrait en obtenir en les abandonnant au gré des circonstances; puis on
prétendra que c’est l’idée futilité qui nous conduit d’abord à l’approbation des différentes vertus , et qu’ensuite l’habitude et l’association des idées font que nous les observons sans plus songer aux conséquences. Mais n’est*ce pas pour avoir adopté cette manière de raisonner que les philosophes qui ont essayé de déduire toutes nos actions de X amour de soi ont été si sévèrement censurés par les auteurs du système de la bienveillance ; et les arguraens que ceux-ci ont employés contre leurs adversaires, ne peut-on pas les rétorquer contre eux?
348. Que la pratique de la véracité , de la justice et de tous les autres devoirs soit utile à l’humanité, les moralistes de toutes les sectes le reconnaissent; et certes il y a de bonnes raisons de croire que, si quelqu’un pouvait apercevoir toutes les conséquences de ses actions, il verrait qu’il est toujours utile à la société d’agir conformément à ces règles, meme dans les cas où la faiblesse de notre intelligence nous fait pencher pour l’avis contraire. Il est possible que dans Dieu la bienveillance ou la recherche de la plus grande utilité soit le seul principe d’action , et que la fin dernière pour laquelle il imposa les devoirs de véracité et de justice à ses créatures, fut d’assurer leur bonheur; mais toujours est-il que pour l’homme ces lois sont indispensables , puisqu’il perçoit immédiate-
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ment leur rectitude; et en vérité s’il n’en était pas ainsi, mais qu’on lui eût laissé le soin de déduire la bonté de ces lois des heureuses conséquences qu’elles produisent , il est trèsdouteux qu’il fût resté sur la terre assez de vertu pour sauver et maintenir la société.
3/19. Ces remarques s’appliquent à un grand nombre de systèmes moraux qui ont été présentés au monde sous des formes très-différentes, mais qui s’accordent tous à dériver de X utilité les régies pratiques d’une conduite vertueuse. Tous ces systèmes ne sont que des modifications de la vieille doctrine qui résout toute vertu dans la bienveillance.
350. Si la bienveillance ne contient pas tout le devoir, au moins doit-on reconnaître qu’elle en est. une des branches les plus importantes; il en est meme peu qui soient l’objet d’un culte aussiparticulier et d’une admiration aussi enthousiaste. La plausibilité des systèmes dont nous venons de parler prouve assez le rang qu’on s’accorde à lui donner parmi les vertus.
35 1. Peut-être n’est-il point inutile d’ajouter que la bienveillance telle que nous l’entendons ici, est une disposition constante et arrêtée à faire le bonheur de nos semblables : autrement elle ne serait point l’objet de l’approbation mo-
raie. Particulière aux natures raisonnables , on ne doit point la confondre avec les affections bienveillantes qui nous sont communes avec les bêtes. Ces affections bienveillantes sont des auxiliaires de la bienveillance et peuvent être regardées comme des qualités aimables dans le caractère ; mais comme elles viennent de notre organisation et non pas de nous, elles ne sont nullement méritoires. Elles ne peuvent mériter l’estime morale que dans le. cas ou elles se développent à un degré éminent; car elles annoncent alors la peine qu’on a prise à les cultiver et deviennent le signe d’une vertu active au sein de laquelle elles se sont exercées et fortifiées. C’est par la même raison que nous ne pouvons voir sans une sorte d’horreur les personnes dépouillées de ces affections : nous savons que de longues habitudes de dépravation ont pu seules les déraciner, et l’aversion que cette réflexion nous inspire est fortifiée par le déplaisir que nous éprouvons toujours quand le cours ordinaire de la nature est interverti dans l’une de ses productions.
352. Quelques-uns des écrivains qui résolvent la vertu dans la bienveillance n’ontpas assez terni compte de cette considération ; ils parlent souvent d 'affections vicieuses et vertueuses , tandis que ces épithètes appartiennent, non pas aux affections, mais aux actions, et plus
proprement encore aux dispositions et aux plans de conduite qui déterminent ces actions.
353. Quand une bienveillance constante et raisonnée entre comme élément dans un caractère, elle donne à la conduite une parfaite uniformité et la préserve de ces inconséquences trop fréquentes dans les individus qui s’abandonnent à des affections particulières, publiques ou privées. Tous ces devoirs si frivoles en apparence et qui affectent si notablement le bonheur des autres, la civilité, l’amabilité, la douceur, l’humanité, le patriotisme, la philanthropie, ne sont que des expressions diverses de la même disposition, qui change de formes selon les circonstances où elle s’applique et les rapports de l’agent avec les autres hommes.
ARTICLE II
De la justice.
354. Ce mot dans son acception la plus étendue désigne cette disposition en vertu de laquelle, toutes les fois que notre caractère, nos passions, notre intérêt sont engagés, nous nous déterminons à agir avec impartialité, indépendamment de toute considération particulière.