DE LA. DÉFINITION GENERALE DE LA VERTU
448. Tous les différens devoirs que nous avons considérés ont une qualité commune, celle d "être obligatoires pour les agens raisonnables et libres, et tous sont imposés par la meme autorité, celle de la conscience. Ces devoirs ne sont donc que les différens articles d’une même loi dont la dénomination propre est le mot vertu .
449* Le même mot (comme nous le montrerons plus particulièrement dans la section suivante) s’emploie pour exprimer l’excellence morale d’un caractère. Dans cette acception, il semble désigner une habitude constante de l’âme distincte des bonnes dispositions qui n’agissent qu’accidentellement. Nous avons dit plus haut (§ 161) que les dénominations de voluptueux , à' ambitieux , etc. , par lesquelles on spécifie la nature de certains caractères dérivent
îles principes particuliers d’action qui prévalent dans la conduite. On peut donc à juste titre nommer vertueux l’homme dont le principe régulateur habituel est le sentiment du devoir ou la considération de ce qui est bien. C’est sous ce point de vue que les anciens pythagoriciens définissaient la vertu é&ç tou &£ovtoç, de toutes les définitions de la vertu la plus ancienne , et peut-être de toutes celles qui ont été proposées, la plus complète.
45o. Ces observations donnent l’explication d’une maxime d’Aristote , qui paraît paradoxale au premier coup d’œil : il dit dans sa Morale que là ou il y a sacrifice , il nyapas de vertu ; et voici, selon nous, comment on doit l’entendre. Sans doute le mérite des actions particulières s’accroît par le sacrifice de soi-même qui les accompagne : là-dessus il n’y a point de contestation ; mais il n’y a d’effort dans le sacrifice que tant que nous en sommes encore à l’apprentissage du devoir : car il en est du renoncement à soi-même comme de toute autre chose , l’habitude le rend plus facile. Si donc on désigne par le mot de vertu cette habitude de l’âme, à laquelle tout homme de bien doit aspirer, il faudra dire qu’à mesure que nous approchons de la vertu, le sacrifice de nous-même diminue, et qu’il cesse entièrement dès que le but est complètement atteint.
SECTION VI
DU DOUBLE USAGE QUE L’ON FAIT DES MOTS JUSTE ET INJUSTE, VICE ET VERTU.
45 1. On applique quelquefois aux actions et quelquefois aux intentions de l’agent les épithètes de juste et à' injuste , de vertueux et de vicieux . L’usage des mots correspondans dans les autres langues présente la meme confusion.
452. I^a distinction établie par quelques moralistes entre la moralité absolue et la moralité relative a eu pour objet de remédier à la confusion que ce double emploi des termes tend à produire : et cette distinction est d’une assez grande importance pour mériter quelque explication dans un système de morale.
453. On peut dire d’une action qu’elle est absolument bonne, quand elle est ce qu’exigeaient qu’elle fût les circonstances dans lesquelles l’agent se trouve placé; en d’autres termes , quand elle est telle qu’il l’aurait pu faire avec de bonnes intentions et une intelligence éclairée.