‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 19 sur 73 · DU TRADUCTEUR. CXX&IX · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR. CXX&IX

prendre; mais Locke ne Tavaitpas fidèlement appliquée. Pour comprendre l'homme il faut le connaître tout entier^ et pour le connaître tout entier 9 il faut Tobserver complètement; tant qu'on ne le connaît pas complètement^ an ne saurait le comprendre. Or, cette connaissance complète est, comme celle de la nature, une œuvre longue et difficile; nui homme ne saurait prétendre à la mener à iKNit; elle ne peut résulter que d'une longue suite d'observations lentement recueillies, et patiemment contrôlées et épurées. Chaque philosophe doit se considérer comme un simple ouvrier à cette grande tâché , apporter lé trilbut jle ses expériences , et laisser à l'avenir un droit qu'on ne peut lui enlever, celui de tirer d'une' ciinnaissànce complète des phénomènes de notre nature une théorie vraie et scientifiquement démontrée. En s'emparant du rôle de l'avenir , Locke n'avait élevé qu'une thbéorie incomplète , fausse et périssable ; c'est ce que prouva le docteur Reid , et il fit plus , 11 expliqua pourquoi, en rappelant les prin-

Cxl PREFACE

cipes que nous venons d'énoncer. Dès-lors, Técole écossaise est demeurée fidèle à ces principes. Après avoir proclamé et la nécessité de la méthode ei^périmentale, et toutes ses sévérités, elle s'y est soumise, avec bonne foi et conscience, et s'est livrée, avec une patience admirable , au rôle peu brillant , mais utile, de rassembler des observations sur les phénomènes de la nature humaine, se bornant à tirer de ces observations les inductions rigoureuses qui en sortent sur les questions, mais sans aspirer jamais à donner de ces questions des solutions complètes et définitives. Dans cette nouvelle carrière, la philosophie écossaise s'est constamment distinguée par un bon sens parfait, un langage clair, une finesse et une sagacité rares d'observatioïi, et une impartialité bienveillante envers toutes les opinions philosophiques, qui honore Σ6 individus et prouve la vérité de la méthode; car ceux-là seuls peuvent être tolérans qui sont dans les voies larges de la science.

La France, long-temps distraite de la science

DU TRADUCTEUR. Cxlj

philosophique par sa glorieuse révolution ^ se trouvait au commencement de ce siècle au même point où Reid avait trouvé F Angleterre. Ce que Locke avait été pour la philosophie anglaise , Condillac l'avait été pour la philosophie française ; et quand vint le repos après les orages 9 quelques-uns de ses disciples, héritiers de sa clarté et de sa méthode , ranimèrent ses doctrines oubliées^ et renouèrent le fil rompu dcf la philosophie nationale. Ils trouvèrent les esprits dociles à leurs leçons , et la France ^ sous leurs auspices honorables , rentra dans la carrière. La méthode d'observation du maître fut de nouveau proclamée; mais avec elle furent acceptées ses doctrines systématiques. Tôt ou tard la méthode, appliquée de nouveau par des esprits neufs, devait prouver Tinsuffisance des doctrines; certaines conséquences qui dérivaient de ces doctrines, fâcheuses aux yeux de certaines personnes, devaient hâter cette découverte, en poussant les esprits qu' elles révoltaient à soumettre la philosophie de Condillac à une

Cxlij PA^FAGB

critique exacte et s^ère. Nous u'avons rien à dire de ces conséquences; quoique rigoureuses selon nous^ elles ne furent jamais aperçues par la plupart des hommes recommandables qui défendaieiit les principes^ et quant au petit nombre qui les reconnurent y ils les acceptèrent comme conséquences nécessaires de principes qu'ils regardaient comme incontestables; ils les avouèrent^ non comme belles ^ mais comme exactes : et certes^ nous estimons cette conscience^ et nous croyons qu'elle est honorable . Quoi qu'il en soit, trahie par ses conséquences et par sa propre méthode , la philosophie de Condillac fut mise en question par un certain nombre d'esprits distingués^ et enfin ^ soumise aune discussion publique par M. Royer*CoUard.

Dans les trois années de son enseignement , ce savant professeur, qui n'est plus aujourd'hui pour la France qu'un grand citoyen, démontra contre la doctrine de Condillac ce que Reid avait démontré contre cella de Locke, et^ en adoptant la méthode e3:péri-

DU TBADUCTEUR. exliij

mentale de Técole de la sensation ^ prouva que cette école avait été infidèle à cette méthode. M. Cousin acheva ce que M. RoyerrCoUard avait commencé; moins préoccupé de la tâche^ déjà remplie, de réfuter Condillac, et par conséquent moins renfermé dans la question pai^iculière traitée par ce philosophe, tous les efforts de son enseignement se concentrèrent sur la méthode psychologique : il en décrivit toutes les lois, il en fit comprendre toutes les exigences; puis, l'appliquant successivement aux principaux faits de Tesprit humain, il montra, avec une évidence irrésistible, que si les différentes écoles philosophiques avaient élevé de fausses théories sur ces faits, c'est que ces écoles n'avaient aperçu qu'une partie de la réalité, c'est qu'elles avaient tiré des inductions précipitées d une observation incomplète. Dans ses éloquentes improvisations, qui retentissent encore dans la mémoire de ceux qui les ont entendues, la nécessité d'appliquer la méthode expérimentale à la science des faits internes, de l'appli-

Cxliv PREFACE

quer complètement et rigoureusement^ de s'en tenir scrupuleusement aux résultats de Tobservation et aux inductions qui en dérivent, et de se mettre en garde contre Tesprit de système, fut démontrée par le raisonnement, confirmée par Fhistoire de la philosophie, et établie autant que vérité humaine puisse Fêtre,

L'enseignement de ces deux illustres professeurs devait porter ses fruits, et il les a portés. Dans l'esprit de ceux qui ont assisté à leurs leçons , il ne reste pas un doute sur la direction nouvelle que doivent suivre les recherches philosophiques. Toutefois, on ne saurait se le dissimuler , quelque effet que puisse produire un cours sur ceux qui l'entendent, il n'agit guère sur le public. Les auditeurs, en transmettant leur conviction, en altèrent et en affaiblissent nécessairement les motifs; c'est pourquoi on ne saurait trop regretter que MM. Royer-CoUard et Cousin n'aient pas imité en ceci les professeurs de l'école écossaise, qui ont rédigé et publié leurs leçons , et par là po-

DV TRADUCTEUR. Cxlv

pularisé leurs doctrines (4). Ajoutons que ce n'est point assez de ruiner une fausse méthode et d'en indiquer une nouvelle. L'excellence de k méthode expérimentale appliquée aux faits de Tesprit humain ^ et surtout la possibilité de cette application^ ne peuvent être complètement démontrées que par les résultats : la marche d'une science et ses découvertes sont la meilleure preuve et la seule suffisante de l'utilité de la réforme qu'elle a subie, et, en France, cette preuve manque encore à tous les esprits éclairés qui n'ont point entendu les leçons des deux professeurs que nous avons cités, ou qui n'ont point été conduits aux mêmes résultats par leurs propres réflexions. C'est à cette double cause qu'il faut attribuer l'incertitude et les doutes qui continuent de tenir sur ce point l'opinion publique en suspens. En effet, les préjugés des naturalistes sont ébranlés dans

(I) Depuis que ceci est écrit, M. Cousin a publie ses Leçons, et j'ai donné, dans ma traduction des OEuvres de Reid, tous les fragmens que les manuscrits de M. Royer-Collard ont pu me fournir.

Cxlvj PREFACE

quelques hommes^ mais fermes encore dans le plus grand nombre; la doctrine de Condillac^ quoique battue^ conserve encore une partie de sa popularité ; renseignement reste barbare ; une foule de théories qui n'ont rien de scientifique^ qui n'indiquent pas même dans leurs auteurs le soupçon que la philosophie soit une science positive , s'élèvent tranquillement^ sans que la critique témoigne par ses jugemens que ces doctrines soient indignes des lumières du siècle et du pays ; en un mot, rien parmi nous n'annonce encore , d'une manière claire, une révolution d'idées en philosophie. Ceux qui la prévoient^ qui la désirent, qui la veulent, ne pouvant plus entendre des professeurs réduits au silence (f), demandent des livres qu'il est plus facile de concevoir que de faire.

Nul doute que ce besoin ne soit tôt ou tard satisfait, et que la nouvelle école philosophi-

(I) A l'époque où j'ëcrivais ceci , l'école Normale avait été supprimée et une partie des cours de la Faculté des lettres suspendus.

DU TRADUCTEUR. Cxlvi]

que ne produise bientôt des travaux positifs qui donneront de la consistance à ses doctrines et de la popularité à ses idées (4). Mais en attendant, rien ne nous semble plus utile que de mettre sous les yeux du public les travaux de l'école écossaise, qui a proclamé la même méthode y et qui Ta appliquée dans des recherches suivies sur les phénomènes de Tesprit humain. Déjà le premier volume d'un des principaux ouvrages de cette école , les Esm^ sur l'entendement humain, par M. Dugald Stewart, a été traduit en français par M. Prévost de Genève; M. Farcy , ancien élève de Técole Normale, ne tardera pas à publier la traduction du second volume (2). Nous avons lieu d'espérer que les ouvrages du docteur Reid, déjà traduits en grande partie par des amis de la science , seront aussi livrés à Timpression (5), Pour nous,

( ' ) ^ojrez , sur ce qui s'est passé depuis 1 826 , Paver tissement mis en tête de cette édition.

(2) Cette traduction a paru en 1826. Son auteur, qui était mon ami^ a trouvé une mort glorieuse dans les journées «le juillet.

(3) J'ai publié en six volumes la traduction des OEuvres complètes de Thomas Reid. — Paris. Paulin et Haclielte, 1828- <836.

Cxlviij PRÉFACE

nous avons pensé que nous ferions de notre côté une chose utile en publiant le petit ouvrage que Ton va lire ^ qui offre en peu de pages les principaux résultais de la philosophie écossaise sur les phénomènes moraux de Tesprit humain.

Comme ce livre n'est que l'esquisse du cours de philosophie morale de M. Dugald Stewart^ on ne doit pas y chercher la série de faits et d'observations sur lesquels sont fondées les assertions de l'auteur. Ces faits et ces observations ne sont qu'indiqués; souvent même le résultatseul est exprimé. Toutefois nousserions bien trompés si nos lecteurs n'étaient pas frappés comme nous de la différence qui sépare une philosophie prudente qui ne prend pour certain que ce qui est certain^ et qui donne pour des conjectures ce qui n'est que probable^ de ces philosophies hardies qui universalisent présomptueusement quelques faits, et en tirent^ avec assurance , des théories sans exception et sans appel. Sans doute aussi , ne se laissera-t-on point tromper à cette simplicité ;^

DU TRADUCTEUR. Cxlix

nousdirions même à cette bonhomie de formes^ sous laquelle M. Dugald S tewart déguise la sagacité et la profondeur de ses observations. Ceux qui prendront ce petit livre comme il doit être pris, c'est-à-dire comme un texte de méditations sur les points les plus importans de la science de Thomme, pourront seuls apprécier tout ce qu'il y eut de sagesse, d'étendue , d'impartialité, de finesse et de force dans l'esprit du vénérable auteur de ces Esquisses (^).

Quant aux considérations sur la méthode psychologique, que nous avons développées dans cette préface, le peu que nous venons de dire sur l'état actuel de la philosophie en France expliquera suffisamment leur étendue. Si elles peuvent introduire dans quelques esprits une juste idée de la science de l'esprit humain, et des procèdes à suivre pour l'élever, elles auront atteint leur but. Quelque peu dignes qu'elles soient de la matière , nous espé-

(l) Voyez, pour Tappréciatlon plus détaillée de ce livre, les excellens articles de M. Cousin y insérés au Journal des Savans,

cl PRÉFACE

rons que les maîtres qui nous ont ouvert la carrière y trouveront quelques traces de leur enseignement.

Page 1