‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 2 sur 73 · RUE DE L*ARBRE-SEC · texte numérisé non relu

RUE DE L*ARBRE-SEC

Dans l^vertissement qui précède la seconde édition de cet ouvrage Je m^exprimais ainsi :

« Depuis que la première édition de ce livre a été publiée » un changement notable s'est opéré dans renseignement de la Philosophie. Les programmes de tous les Cours de Philosophie qui se font en France, déposés à lUniversité, témoignent que presque partout, de dogmatique qu'elle était, la méthode qui préside à ces Cours est devenue psychologique , et que la plupart des maîtres sont entrés dans cette voie d^observation de la nature humaine qui seule peut conduire à la connaissance des lois qui la gouvernent, et, par cette connaissance, à la solution scientifique des grandes questions que la Philosophie agite si vainement depuis son origine.

» Plusieurs de ces programmes ont reçu de leurs auteurs des développemens qui en font de véritables ouvrages; quelquesuns ont été imprimés; d'autres mériteraient de Tôtre : tous démontrent qu'une révolution qui portera ises fruits dans la science, comme elle les porte déjà dans l'enseignement, s'ac* complit lentement dans les études philosophiques, et que, du sein de cette révolution, sortiront bientôt des recherches qui justifieront ce que j'écrivais en 1826 dans la préface de cet ou-

vrage, et prouveront qu'en procédant comme les sciences naturelles, la Philosophie peut s'élever à des résultats tout aussi positifs et tout aussi certains.

'> Qu'il me soit permis de le dire, peut-être la publication de ce petit ouvrage et du discours qui le précède n'a-t-elie pas été étrangère à cette réforme. Deux mille cinq cents exemplaires d'un livre aussi spécial et aussi sévère écoulés dans l'espace de six ans , la méthode et le cadre qu'il propose adoptés, l'une entièrement dans tous les Cours réformés, et l'autre aTec des modiûcatioiis plus ou moins importantes dans nn bon nombre de ces Cours , semblent au moins indiquer qu'il a été lu avec attention^ et qu'il a concouru avec d'autres causes plus 'puissantes au changement dont il s'agit. »

' Six autres années se sont écoulées depuis que j'écrivais ces lignes, et l'on peut dire qiie la réforme dans les études philosoiriiiqnes dont Je signalais la marche est maintenant accomplie. Les dieux propositions dans lesquelles je résumais Tesprit de cette réforme, la première que pour connaître ia nature humaine il faut VobBietwer^ la seconde que sans la connaissance des lois de la nature homaine la solution de tout problème philosophique est impossible, sont aujonrd*hni universellement admises dans l'enseignement, et sans être encore très sévèrement appliquées aux recherches de la science, en transforment néanmoins et tendent à en constituer définitivement la méthode. Si ces recherches n\>0t pas été aussi nombreuses ni aussi fécondes que je l'espérais, il faut rattribner au mouvement historique qui est intervenu et s^est ajouté, dans le développement de la nouvelle école philosophique, au mouvement dogmatique qui Tayait fondée. Il était dans la nature des choses que ce mouvement se produisît et qif une fois né il remportât pour un temps sur le mouvement

primitif. Concevoir le but de la science et la méthode à suivre pour Tatteindre suffit, à la rigueur, pour entreprendre les recherdies qui doivent la créer; et néanmoins se livrer à ces recherches sans savoir comment ce but a été compris, par queUes voies diverses on Ta poursuivi et quels résultats ont produits ces tentatives, renouvelées depuis deux mille ans par les plus grands esprits qui aient honoré Thumanité , c'est évidemment s'exposer à recommencer ce qui est fait, et se conduire avec peu de sagesse. Je Taidt souvent et j'aime à le répéter : si la science est indispensable à rintelligence des systèmes, la connaissance des systèmes ne Test guère moin9 aux investigations de la science, et un mouvement philosophique qui a quelque puissance ne saurait rester longtemps purement dogmatique; la logique la plus simple Tentraîne inévitablement à s'éclairer, à se fortiGer des enseigoemens de rhistoire. Le mouvement français a subi cette loi; né en 1811, il a été d'abord principalement dogmatique, et il le fallait, car il avait à fixer deux points sans lesquels il n'y a point d'école philosophique, le but de la science et sa méthode ; mais il ue l'a jamais été exclusivement. Sorti d'un mouvement antérieur auquel il s'est opposé et qu'A devait étudier et connaître pour le combattre , il a eu dès sa naissance un horizon historique;. seulemeQt cet horizop était étroit, et pendant longtemps il n'a pu l'agrandir beaucoup, tout occupé qu'il était de déterminer et d'asseoir sa base dogmatique* Mais le jour où cette .base a été fermement établie, il a dû, avant de pénétrer plus avant dans la science, céder au besoin d'en connaître le j)assé et de s'emparer des données qu'il pouvait lui fournir. Ce retour légitime était en même temps plein d'attraits. Quelque difficiles que puissent être les recherches historiques en philosophie, eUes le sont beaucoup moins que les recherches propres de la science; la sagacité de jugement et l'effort d'attention qu'elles exigent ne sont point

iiiofliparables. Ces recherches plus faciles séduisaient d*aiUeurs par leur nouveauté; elles deyaient donc prendre les esprits et les distraire momentanément des recherches dogmatiques. G*est ce qui est arrivé et ce qui explique la fécondité historique et la stérilité dogmatique des six années qui viennent de s^écouler. 11 faut applaudir à ce grand travail historique et le laisser patiemment s'accomplir. U n'est pas infini comme celui de la science; il a ses bornes marquées; quand il sera terminé, Tautre un mo- ^ metat délaissé sera repris avec plus d'énergie et d'étendue. TranquiUe sur le passé, fécondée et éclairée par les leçons de l'histoire, Fécole franchise, ressaisissant la méthode qui l'a créée et l'appliquant à la nature humaine et aux admirables questions qui s'y rattachent, arrivera enfin à ces solutions positives que la philosophie attend encore après tant de siècles et que la méthode qui a renouvelé les sciences physiques peut seule lui donner.

Mous avons voulu constater la situation de l'école française au moment où nous donnions la troisième édition de ce petit ouvrage, comme nous l'avions fait en 1833 en publiant la seconde. En comparant cette situation à cdle qui est décrite dans notre préface de 1836, on mesurera tout le chemhi qui a été parcouru, et on aura une idée assez complète de la marche de la révolution phUosophique de 1811. G^est dans cette vue que nous avons reproduit notre préface de 1826, telle qu'elle a été écrite et sans y faire aucun changement. Quant au texte même des Esquisses, nous n'avions aucun droit de le modifier i il reste dans cette édhion ce qu'il était dans les deux antres.

Paris, 20 octobre 18/iO.

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