INTRODUCTION
SECTION I
De r objet de la philosophie j et de la méthode à suii^re dans les recherches philosophiques.
1. Toutes les recherches philosophiques , quelle que soit leur nature , et toute cette connaissance pratique qui dirige notre conduite dans la \ie, supposent un ordre établi dans la succession des événemens. Autrement, l'observa-
^ Sur l'objet, la méthode, l'utilité, les difficultés des recherches philosophiques , voyez Reid , Recherches sur l'Entendement humain^ chap. i*' (OEuy. comp. , t. II); le même, Essai sur les facultés de l'Esprit humain , Préf. et Essai I*'. (QEuT. comp., t. III); et Dugald-Stewart, Élémens de la philosophie de l'Esprit humain ^ introduct. Essais Philosofs 9 Discours prélimin.
tion du passé serait stérile , et nous ne pourrions rien en conclure pour l'avenir.
2. Dans les phénomènes du monde matériel , et dans la plupart des phénomènes de l'esprit, quand nous voyons reparaître le concours des mêmes circonstances ^ nous attendons avec une confiance parfaite le retour des mêmes résultats. Les lois que suivent les affaires humaines sont certainement moins faciles à démêler;- et cependant^ dan^ cette classe même de faits^ il est un degré d'ordre qu'il est possible de saisir, et qui suffit pour fonder des règles générales d'une grande utilité. Ajoutons que cet ordre devient plus apparent à mesure que nous généralisons davantage nos observations.
3. Notre connaissance des lois de la nature n'a pas d'autre source que l'observation et l'expérience. Jamais y entre deux événemens, nous n'apercevons de connexion nécessaire; jamais, par conséquent, nous ne pouvons logiquement et à priori inférer l'un de l'autre. L'expérience nous apprend que certains événemens sont invariablement associés; et de là vient que, si l'un apparaît, nous attendons l'autre; mais nous ne savons rien de plus, et notre connaissance en pareil cas ne s'étend pas au delà du fait.
ft. Reconnaître avec soin, constater avec e^uu>
De PHILOSOPHIE MORALE. 5
titude ces associations d'événemens qui ne sont autre chose que Tordre même de l'univers; recueillir les phénomènes épars que cet univers nous présente et les rapporter à leurs lois générales, tel est Tobjet suprême de la philosophie. Bacon est le premier qui ait mis dans tout son jour l'importance de celte vérité fondamentale. Les anciens considéraient la philosophie comme la science des causes ^ et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations qui dépassent tout-à-fait la compétence des facultés humaines.
5. Veut-on savoir quel est le véritable but de toute recherche philosophique? Celui que se propose un homme de bon sens quand il observe les événemens qui se passent sous ses yeux, je veux dire, de mettre à profit ce qu'il voit pour sa conduite future. Plus s'étendent nos connaissances, mieux nous pouvons accommoder nos plans à l'ordre naturel des choses , et tirer parti des facultés dont nous sommes pourvus et des forces dont nous disposons ^ pour l'accomplissement de nos desseins.
6. Entre la science du philosophe et ce bon sens qui dirige le commun des hommes dans les affaires de la vie, il n'y a pas différence de nature; elle est tout entière dans le degré. Et si la science surpasse le bon sens, c'est que le philo-
sophe a, pour apprendre ^ des procédés qui manquent au vulgaire. En combinant ârtifi-' ciellemenl les circonstances ^ c'est-à-dire, eti expérimentant j il découvre entre les événemens un grand nombre ai associations naturelles qui ne se seraient point d'elles-mêmes manifestées à son observation. En parlant des lois générales qu'il a découvertes, le raisonnement le conduit synthétiquement à reconnaître l'ordre là où le simple observateur ne verrait qu'irrégularité. C'est ce dernier procédé de l'esprit que l'on honore plus particulièrement du nom de philosophie y et dont les règles pour philosopher enseignent spécialement l'usage.
7. Les connaissances que la simple observation nous donne sur l'ordre de la nature sont extrêmement bornées : elles ne dépassent point les cas oii l'uniformité des phénomènes tombe d'elle-même sous nos sens; ce qui arrive quand une seule loi de la nature opère séparément, ou que plusieurs se combinent toujours de la même manière. Mais très souvent, dans le concours de plusieurs lois, le résultat varie d'un cas à l'autre, selon les diverses circonstances de la combinaison : et alors celui-là seul pourra prédire le résultat, qui connaîtra bien et le nombre et la nature des lois appelées à agir dans la production du phénomène attendu , et qui saura déterminer à
l'avance comment les effets de Tune seront modifies par la présence de toutes les autres.
8. Il suit de là que la philosophie doit avant tout constater les lois simples et générales d'où émanent les phénomènes compliqués qui se manifestent à nous dans l'univers. Ces lois obtenues, nous pouvons raisonner avec certitude sur l'effet qui devra résulter de l'une quelconque de Iç^irs combinaisons. La découverte des lois s'appelle analyse : l'explication des phénomènes par les lois, synthèse.
9. C'est à celte méthode philosophique, qu'on désigne communément sous le titre d'induction ^ que nous sommes redevables des progrès rapides que les sciences physiques ont faites depuis Bacon. I^ publica^on de ses écrits a marqué le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire de la science. Gardons-nous cependant de lui attribuer tout l'honneur de la réforme opérée dès lors dans la direction des recherches philosophiques ; sans doute il y a contribué plus qu^e personne : mais son génie et ses ouvrages ont $ubi la puissante influence des circonstances et du caractère de l'âge où il vivait, et l'on peut croire qu'il n'a fait que hâter un événement qu'une Covile de causes concourait à produire.
SECTION II
Application des principes précédens à la philosa^
phjie de V esprit humain.
10. La réforme introduite dans les recherches philosophiques pendant les deux derniers siècles, tout en dépassant le cercle des sciences
^ physiques, n'a cependant point exercé la même influence dans les autres branches de la connaissance humaine. On s'en aperçoit assez au scepticisme qui s'attache encore aux principes de la métaphysique et de la morale. A ce mal il n'y a qu'un remède; c'est d'appliquer à ces matières la méthode d'induction.
11. Comme toute notre connaissance du monde matériel repose définitivement sur des faits constatés par l'observation , de même toute notre connaissance de l'esprit humain repose, en dernière analyse, sur des faits attestés par la conscience. Que Ton soumette ces faits à uq examen attentif, peu à peu les lois générales de la constitution humaine se dévoileront, et avec le temps nous verrons s'élever une science de Fesj[)rit égale en certitude à celle des corps. Les ouvrages de Reid offrent de beaux exemples de recherches sen^blables.